‹ LucieChapitre 14 sur 16 · UT.IE · texte numérisé non relu

UT.IE

termer, lui prenant les mains et souriant, lui dit :

— Chère enfant, je veux que tu sois heureuse... je vais te marier...

Elle laisse échapper une exclamation de frayeur et de surprise.

— Moi?... dit-elle.

— Oui ! toi, chère fille ! et l'époux que je veux te donner, tu le connais et l'apprécies déjà. C'est lui, sir Humphrey Lanark.

— Sir Humphrey Lanark!

— Lui-même, ma fille. Mais pourquoi ce cri? Pourquoi cet air effaré? Qu'as -tu donc ?... Je n'ai rien à t'apprendre : sir Humphrey t'aime, il t'adore, il demande ardemment ta main... Et j'ai promis.

— Mon père, ah! s'écrie-t-ellc avec un tremblement dans tous les membres, qu'avezvousfait? Non, ce ne peut être!...

— Et pourquoi donc? répondit le duc d'une voix solennelle. Un noble et beau gentilhomme comme sir Humphrey ne doit pas,

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ce me semble, inspirer le dégoût ni la haine.

— Je ne l'aime pas, mon père!... Non, je vous jure !...

— J'ai promis, te dis-jc ! reprit le duc avec une inflexion qui ne souffrait pas de réplique. D'ailleurs, ce n'est pas tout de suite, je veux que lu aies le temps de songer à ce mariage. Il ne se fera pas avant trois semaines.

— H ne se fera jamais î s'écria résolument miss Lucie en se levant.

— Ah '• je devine... Je lis dans ton cœur, Lucie! ajouta le duc avec véhémence. Tu n'as pas étouffé le souvenir d'un homme infâme! Tu l'aimes toujours?...

— Je ne vous comprends pas , mon père, dit-elle avec une dignité froide. Quel est cet homme? Me croyez-vous donc capable d'aimer un homme infâme?

— Ah ! capable au moins d'aimer sir Edmond! Mais tu ne sais rien encore, ma fille, poursuivit-il en secouant la tête et se croisant Ses bras. Sir Edmond est un lâche... Il l'a là-

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chôment trompée., il nous a ironies tous! C'est un indigne!... Mais tu ne sais donc pas que cet homme est sans mœurs, sans morale, sans principe! qu'il se fait un jeu de l'honneur des femmes! Rien ne lui coûte. Il se glisse furtivement dans les familles, et c'est pour voler des bourses, pour déshonorer de pauvres jeunes filles crédules, qui se laissent abuser par ses menteuses paroles ! H les séduit, il les enlève, il les arrache a leur mère, pour les abandonner ensuite flétries, sans secours, sans ressources!

— Oh ! non; non ! je ne croirai jamais cela ! s'écria-t-elle avec un torrent de pleurs.

— Eh bien ! si tu ne me crois pas, crois-en sir Humphrcy ; interroge-le, ma fille : il le dira que cet homme, avec son dangereux prestige , avec les séductions perfides de son esprit, a fait bien des malheureuses, bien des victimes, et que plus d'une est tombée misérablement de la honte à la mendicité! ! !

Miss Lucie sanglotait toujours.

— Eh bien ! parle, mon enfant, continua k duc avee une inflexion moins sévère, parle : as-lu de l'amour encore pour sir Edmond?

Toujours! murmura-t-elle sourdement.

— Ah! c'est trop fort! s'écria le duc irrité. Mais je ferai bien plier jusqu'à terre cette désobéissance ! Refusez, acceptez, Lucie... peu m'importe! J'ai promisse tiendrai! Il ne s'agit plus maintenant d'attendre trois semaines, il faut que dans huit jours ce mariage soit accompli! Vous réfléchirez, j'espère, vous serez plus sage, et nous pourrons nous entendre encore; vous ne me forcerez pas de vous haïr, de vous traiter comme une fille rebelle et coupable'....

En parlant ainsi, le duc sortit précipitamment avec un geste de menace.

Lucie demeura seule , muette et fondant en larmes. Mais, pour se livrer tout entière à son désespoir, librement et sans témoins, elle remonta bientôt dans sa chambre à coucher.

11 y avait à peine trois quarts d'heure

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qu'elle était dans sa chambre; le jour commençait à baisser : des pas se font entendre en dehors de la porte. Elle s'ouvre.

— Miss Lucie, dit une femme de chambre d'un accent troublé, voici une dame qui veut vous parler à toute force. Consentez-vous à la recevoir?

Avant que Lucie eût lait une réponse, une femme enveloppée d'un manteau de voyage venait d'entrer dans l'appartement. Celle femme semblait fort jeune et d'une beauté singulière. Seulement, son visage, pâle, amaigri, portait l'empreinte d'une douleur récente et profonde. Il était facile de voir, à ses yeux abattus, gonflés de larmes , que la souffrance de celte femme venait plutôt de l'ame que du corps.

— Miss Lucie, dit-elle avec agitation, je vous en conjure, un mot !... Mais à vous seule...

— Que voulez-vous, Madame? dit Lucie fort émue, car cette brusque et singulière entrée l'avait réveillée comme en sursaut.

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— Mon Dieu! reprit la femme de chambre à demi voix, je ne sais trop si je dois laisser madame avec missLueie...

Puis, s'approchant de Lucie, elle poursuivit en baissant la voix :

— Cette femme est folle! Elle a les yeux égarés... 11 y a quelque chose de farouche dans toute sa personne... Je vais avertir lady liullcrmcr.

L'inconnue entendit sans doute, ou comprit ces dernières paroles; car, s'avançant vers miss Lucie, elle dit avec une étrange vivacité :

— Non, je vous en supplie... personne, Miss!... Ordonnez que cette femme sorte... C'est un secret... Ah ! ne me forcez point à faire un éclat terrible!... Expliquons-nous ensemble... cela vaut mieux.

— Miss Lucie, reprit à voix basse la femme de chambre, cette femme n'a plus l'usage de sa raison... Voyez donc quelle pâleur, quel œil effaré !... Oh!... je ne vous laisserai jamais seule avec elle !...

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Et Lucie ne détachait point ses yeux de l'inconnue. Elle tressaillait en la regardant, et commençait à croire l'esprit de cette femme bouleversé.

— Eh bien! s'écria l'étrangère avec impatience, je ne puis donc voir miss Lucie sans témoin! Il faut donc que je parle devant cette femme de chambre... que je parle de sir Edmond !

—Sir Edmond! Ah!...

Lucie poussa un cri de saisissement. Puis, avec un geste à la fois impérieux et suppliant, elle lit signe à la femme de chambre de sortir.

— Maria, dit-elle d'une voix altérée, laissez-nous. Mais pas un mot... Que, s^lse peut, tout le monde ignore que je ne suis pas seule...

Maria sortit sans répliquer.

— Eh bien ! Madame, dites, que savez-vous de lui?...

— Ah! le malheureux! poursuivit l'étrangère avec amertume. Ah! comme il m'a trompée!

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— Lui ? Que voulez-vous dite

— C'est un lâche! c'est un periide! c'est un infâme, miss Lucie!... Mais je l'aime, voyez-vous... Je l'aime î...

— Vous l'aimez ! Ciel ! qui donc étes-vous? répliqua Lucie d'une voix brisée en la regardant d'an œil fixe avec une sorte d'égarement. Vous n'êtes point sa sœur 1... Non!...

— Je suis sa maîtresse!...

— Ah !...

— Je suis sa maîtresse, vous dis-je, continua l'étrangère avec désespoir. Mais il m'a trahie, l'infâme ! abandonnée ! Oh ! si vous saviez toutes les promesses qu'il m'a faites !...

— Quelles promesses?

— Il devait m'épouser !...

— Vous épouser ! interrompit miss Lucie avec un mélange de surprise et de fureur.

— 11 nie l'avait juré du moins! poursuivit l'inconnue avec exaltation. Voilà pourquoi je l'ai cru, ô mon Dieu ! Hélas! je résistais toujours... Je voulais mourir plutôt que de ce-

der... Mais je l'aimais... Il m'a persécutée, il est venu m' arracher des bras de ma mère...

— Mais non, c'est impossible! ce n'est pas lui!... Vous vous trompez, Madame... Ce n'est pas vous qu'il aime!...

— Et qui donc ? s'écrie l'étrangère avec une expression farouche. Vous, peut-être? Ah! oui, je le sais... oui, c'est vous... Et voilà pourquoi je viens! Voilà pourquoi j'ai quitté Londres. J'étais seule, malade, abandonnée... Qu'importe! Je voulais le suivre... je savais, ù Dieu! qu'il me fuyait... qu'il m'aurait voulue morte... Mais je vis... j'accours... je viens le chercher jusque dans vos bras...

— Madame, j'ai pitié de vous, répond Lucie d'une voix troublée qu'elle s'efforce de rendre méprisante; vous n'avez plus votre raison...

— Je suis folle? voilà gc que vous voulez dire! Ah! miss Lucie , continua-t-elle avec des larmes dans la voix , c'est possible que je sois folle , j'ai tant souffert! il m'a rendue si malheureuse!

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— Mais tout ce que vous dites là, Madame,

est incroyable! C'est one ressemblance de nom qui vous trompe sans cloute. . . Dites, voulez vous bien parler de sir Edmond Filz-Allan ?

— De lui-même, miss Lucie , et je le cherche... Je viens m'attacher à ses pas , je viens lui direct vous dire à vous même, que vous ne serez jamais l'un à l'autre! Non, parce que vous êtes noble et riche , il ne sera pas dit qu'une pauvre fille, honnête et sans fortune, s'est vue lâchement sacrifiée !... Oh! miss Lucie, vous êtes jeune et belle , vous, plus belle que moi peut-être... mais pour lui qu'avez-vous fait? Vous n'avez pas tout immolé à cet homme! honneur, réputation, l'amour d'une mère!... Oh! qifil prenne garde! oh ! qu'il ne mette pas au défi ma vengeance ! qu'il ne force pas Juliette à le perdre! Je le connais maintenant , c'est un gentilhomme!., sir Edmond Filz-Allan... son cli.l teau est non loin de celui-ci... 11 vous a promis de vous épouser, mais cela ne scia pas!

Non , non , je vous jure! car je sais quelque chose... entre cet homme et moi il y a un secret, miss Lucie... Oh! qu'il tremble!... toute la honte, tout l'opprobre qu'il a verse sur moi , je peux le rejeter sur lui d'un seul mot ! . . .

Miss Lucie frissonnait d'une terreur involontaire 5 elle regardait toujours cette femme et la laissait parler sans l'interrompre, car dans les paroles et dans la physionomie de cette malheureuse, se révélait quelque chose de funèbreet d'ému qui n'admettait pas môme la supposition d'un mensonge.

— Mais je vous le répète, ajouta Lucie d'une voix tremblante, vous êtes le jouet de quelque méprise, de quelque erreur !... Sir Edmond Fitz-Allan est un gentilhomme, un galant homme! il n'aurait jamais commis l'action dont vous l'accusez! Quelque misérable sans doute!... Oui, je n'en doute pas, pauvre femme! on vous a trempée d'une horrible manière ! vous èles la victime d'un scélérat...

Gif il y a dans tout votre fisâgfl un caractère de sincérité profonde cl de profonde douleur <i il il est impossible de feindre.,. Mais, je vous jure, I* homme que vous aimez... ce n'est point sir Edmond Fitz-Allan.

— C'est lui, vous dis-je! reprit Juliette fondant en larmes et tombant a genoux. Oh î miss Lucie, pitié! pitié!... je l'aime ! Il m'a fait bien souffrir, mais qu'il vienne... (pic je le voie, une seule parole, un regard... et j'ai la force encore de lui pardonner ! Vous, miss Lucie, vous ne l'aimez pas, c'est impossible, ce mariage est un arrangement de fortune, de famille... Oh ! ce serait ma mort!

— Pour le coup vous êtes folle, Madame ! s'écria Lucie en la repoussant avec assez de rudesse.

Lucie était pale et frémissante.

— Vous êtes foîle-1 continua-t-ellc d'une voix sourde et brisée ; ou bien, Madame, vous êtes une aventurière!...

Juliette pousse un cri étouffé.

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— Une preuve, Madame, ajoute Lucie, une preuve que vous le connaissez... montrez-moi quelques lettres de lui :vousen avez, sonsdoute!

— Je n'en ai pas.

— Alors, Madame, je soutiens que vous ne connaissez pas sir Edmond!... vous ne l'avez jamais vu, Madame!... Il entrerait que vous seriez fort embarrassée de le reconnaître,

— Qu'il entre! oh'- qu'il vienne! s'écrie Juliette en se tordant les mains. Mais, j'y songe, dit-elle comme frappée d'une idée subite; vous voulez une preuve... j'en ai une. irrécusable!... Voyez..,

En môme temps elle tire de son sein un portrait en miniature entouré de brillants. Lucie le regarde, elle se penche avidement sur ce portrait : ses joues pâlissent, ses mains tremblent.

— Edmond ! s'écrie-t-clle.

Cette miniature, elle l'avait plusieurs fois vue entre les mains de Filz-Allan.

Alors miss Lucie tombe dans un fauteuil

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comme foudroyée; un irait do liimiéro fatale a sillonné son esprit ; maintenant tout >. découvre, tout s'éclaircil pour elle... En effet, sir Edmond est un misérable, un lâche!... tout ce que sir Humphrey a dit à lord Buttermer, c'est la vérité'.

Tandis que miss Lucie fondait en larmes, on frappe à sa porte : c'est la femme de chambre qui ne s'était pas éloignée et qui, soudain, attirée par cette discussion bruyante et vive, accourt défendre sa jeune maîtresse. Mais Lucie n'ouvre point la porte; maintenant surtout, elle veut rester seule avec l'étrangère, elle veut la presser de questions et tout apprendre.

L'entretien fut encore bien long. Maria demeurait toujours à quelque distance de la porte, mais elle n'osait plus frapper.

Cependant lord Buttermer , la duchesse

et sir Humphrey étaient réunis dans le

salon. Lord Buttermer, encore agité de la

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