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homme, pâle et nu, revenait par degrés à la fie, le docteur, debout , immobile à quelque distance, regardait d'un œil fixe et hagard l'accomplissement de cet effroyable miracle. Il y avait dans toute la physionomie du médecin une expression de terreur mortelle impossible à peindre; ses cheveux gris étaient comme hérissés sur sa tête; sa bouche demeurait béante , et ses deux mains s'étendaient en avant , toutes grandes ouvertes , comme pour cacher à ses yeux la vue de cet horrible prodige.
Tout à coup l'homme ressuscité se leva convulsivement et fit deux pas vers le docteur.
— Bois! allons, bois!... dit-il d'une voix confuse et sourde. Le verre est plein!... Oui, mais j'y boirai le premier!... J'ai froid!... j'ai froid!... Ah! ce hibou m'a touché de son aile... J'ai froid !...
En même temps il grelottait de tous ses
Ll CIL. Si
membres ; ses dents claquaient d'une affreuse manière, et il se reployait sur lui-même, arrondissant le dos et collant ses coudes au genou , comme les malheureux qui ont froid.
— Viens', viens! continuait-il en frisonnant. Lucie!., ah! j'étouffe! ôte ce drap... qui m'écrase... j'ai besoin de respirer.
Et sa poitrine haletante avait l'air de vouloir soulever un poids énorme qui l'accablait; le souffle qui s'échappait bruyamment de ses lèvres était rauque et précipité.
Cependant le médecin restait cloue à la même place; seulement, son corps , agite d'un mouvement convulsif, se cambrait de plus en plus en arrière, et ses deux brasse contractaient plus violemment et se raidissaient dans l'air, comme pour écarter cet épouvantable spectre revomi par le loinbeau.
Il y eut quelques minutes d'un effrayant silence, interrompu de temps à autre par la respiration'pénible et fréquente du médecin et par les soupirs étouffés de ce malheureux, dont le sang, tout à l'heure épais et coagulé, jaillissait abondamment de la blessure qu'avait ouverte le scalpel.
Le vieux docteur , qui n'avait jamais pu vaincre certaines idées superstitieuses, commençait à croire que cet homme , arraché par lui de la tombe, reprenait la parole et la vie pour lui reprocher cette profanation sacrilège et le punir d'avoir troublé son repos.
Tandis qu'il songeait à prendre la fuite et marchait a reculons vers la porte , son pied heurte contre un meuble qui tombe avec fracas . Le docteur ne peut retenir un cri de saisissement, et ce cri est aussitôt suivi d'un autre, mais plus déchirant , plus terrible. Ce dernier cri n'a rien d'humain : c'est le fantôme qui l'a
jeté en s'élançant avec une espèce de rage sur le docteur. Celui-ci veut fuir : mais une main pâle et froide l'arrête tout à coup. A peine a-t-il senti ce contact de marbre glacé , qu'il pousse un cri d'épouvante indicible , et tombe à la renverse.
11 était mort !
L'inconnu, voyant tomber le docteur, se calme soudainement comme par miracle ; il se meta marcher de long en large dans le laboratoire, la tête dans ses mains , comme un homme qui médite ; et par moments, il laissait échapper des paroles incohérentes, qu'il n'aurait pas été possible de comprendre, et qui dénotaient un cerveau égaré.
— Oui , je le tuerai ! murmura-t-il , mais il fait bien froid !... John, allume du feu... dis qu'on selle mon cheval... Allons, va donc! n'aie pas peur !... Tu sauras tout bientôt... Anselme, Anselme, tu es mon ami... oui , va
j'ai confiance en toi.. Mais ce drap nie gêne... On est mal dans un cercueil I Anselme, oh', comme il fait froid dans la terre!... John , du feu ! du feu!
Et cet homme, dont les dents s'entrechoquaient toujours à grand bruit , alla s'accroupir devant la cheminée où brûlait un reste de charbon. Il était nu et cherchait machinalement quelque chose pour se couvrir. Ses mains rencontrèrent d'abord le drap dans lequel on l'avait apporté et qui gisait à terre : il s'enveloppa des pieds à la tête avec ce linceul; mais soudain , plus grelottant de froid , il rejeta vivement ce drap mouillé qui lui glaçait le dos.
— Anselme, j'ai froid 1... John, mon manteau!... Et cette pauvre Lucie, ah mon Dieu! c'est elle qui doit avoir bien froid '. .. Non , je t'en conjure, épargne-la !... elle est si faible! pauvre femme, elle en mourrait!... John, tiens, voici ma bourse... tu porteras le
ilouil , n'est-ce pas? Pleure, oui, pleure beaucoup... Mais sa mère, c'est elle qui va pleurer! Ils seront tous en noir !...
Il frissonnait toujours en présentant à la flamme ses mains tremblantes et son dos bleui par le froid.
— John , il est temps de me lever. .. donne, allons vite! ma robe de chambre... Ah! paresseux, que fais-tu ? allons, lu dors, lu ronfles, vilain ivrogne! continua-t-il en poussant du pied le corps inanimé du docteur.
Il marche quelque temps dans le laboratoire en soufflant dans ses doigts engourdis. Tout à coup il aperçoit sur une chaise une grande robe de chambre à ramages , pleine de fleurs et de perroquets en relief; il la saisit vivement et l'endosse à la hâte.
— A la bonne heure ! dit- il (fane voix sourde et joyeuse, ma toilette est faite... Je
n'ai plus qu'à monter en chaise de poste... John, mon chapeau !...
Et , tirant de toute sa force un grand rideau de velours placé dans un angle du laboratoire , il trouve , derrière cette tenture , une foule d'habits et de culottes accrochées à la muraille : c'était la garde-robe du docteur. Sur une planche s'étalait, rangée fort symétriquement , une armé de bottes et de souliers à boucles, dont les plus jeunes remontaient, pour le moins, au règne de Georges III.
L'inconnu achève de s'habiller le plus grotesquement du monde j il passe une culotte courte et des bas dépareillés, dont l'un était noir, l'autre blanc. Il s'attache une longue épée à la ceinture , qui produit un effet trèsburlesque par dessus la robe de chambre couverte de feuillage et d'oiseaux. Ensuite, apercevant une grande nappe de serge verte qui recouvrait un habit brodé , il la roule en
cravate, et s en fait tin énorme collier qui lui cache la moitié fin visage. Mais sa tête était nue encore, il fallait une coiffure : le spectre avise dons le coin d'une armoire un vieux bonnet de laine brune, et se l'en fonce jusqu'aux oreilles.
— Ah! dit-il avec un accent de satisfaction , je suis mieux... me voilà en costume de voyage... C'est que la nuilest fraîche... Anselme, Anselme, poursuivait-il en élevant la voix d'une façon mystérieuse, fuyez vite! toujours ventre à terre!... Je vous rejoindrai... Ah ! ah ! ah ! s'écria-t-il avec une inflexion de mépris et de colère , nous allons voir !... Misérable, lâche, infâme !... Ah ! tu ne m'attendais pas !. . . Me voici !... en garde !... défends-toi, lâche, ou je te tue !..
Et , tirant avec force son épéchors du fourreau , il se preeipile au milieu du laboratoire en agitant son arme , comme un homme qui
so bat furieusement dans un duel à outrance.
-— Tiens ! tiens ! criait-il en frappant la muraille avec la pointe de son épée qu1il fit voler en éclats. Meurs '-... elle n^est pas à toi !... non , c'est moi qu'elle aime!... Lucie, viens ! suis-nous, viens !... Oh! mon cher Anselme , ne m'abandonne pas !...
Il courut vers la porte qu'il essaya d'ouvrir; mais elle était fermée à double tour : il l'ébranla vainement,
— Anselme, reprit-il avec une expression pleine de délire, on nous poursuit... retiensles... Oui, ferme la porte... j'aurai le temps de m'enfuir... Lucie! Lucie! Oh! malheureux!...
Il venait de jeter avec une sorte de frénésie la garde de son épée rompue; son visage était bouleversé, ses yeux terribles et farouches; une écume blanchâtre abondait à ses lèvres.
LUCIE. tH
L'horloge du village sonna trois heures.
— Trois heures! s'écrie-t-il en courant avec précipitation vers une fenêtre et l'ouvrant à la hâte. Fuyons! le jour va paraître... il ne serait plus temps...
Cette fenêtre, assez rapprochée du sol, donnait sur un jardin plein d'arbres touffus. De ce jardin on pouvait facilement gagner la grande route : une haie vive les séparait.
L'inconnu, franchissant d'un seul bond la balustrade de la croisée, s'élance brusquement dans le jardin, et se met à courir de loutes ses forces, comme un homme poursuivi par des malfaiteurs et qui veut échapper à la mort.
Depuis un quart d'heure, la tempête avait redoublé de violence; la neige tombait plus impétueusement, et le vent souillait avec un l'iuit sinisliv dans ce pays sauvage et |OUt
iO LUCIE.
plein de rochers. C'était un des plus horribles sites du Cumbcrland.
Deux jours après , quelques bergers trouvèrent, dans le fond d'un ravin et presque enseveli sous la neige, un homme qui donnait encore de faibles signes de vie, et qui semblait à chaque instant sur le point de rendre lame. Ce malheureux, presque mort de froid et de faim, portait l'accoutrement le plus bizarre. Il sanglotait continuellement , il laissait échapper au milieu de ses larmes une foule de monosyllabes presque inintelligibles, et de temps à autre quelques noms propres qui, du reste, ne pouvaient fournir aucune lumière. On transporta ce moribond à l'hospice de Carlisle. Lorsqu'il eut repris un peu de force , on essaya de le faire parler, on le pressa de questions, mais il ne put jamais dire qui il était, d'où il venait. Alors les médecins ayant déclaré que cet homme était
privé de raison , on l'enferma sur-le-champ à l'hôpital dos i'ous ; cl les deux blessures qu'il portait, l'une à la tête, l'autre au bras gauche, demeurèrent pour les magistrats un mystère sombre , impénétrable.
A six milles environ de Carliste, se trouvait, dans un endroit assez désert, une hôtellerie peu fréquentée. C'étaient de toutes parts des ravins profonds et des rochers bizarrement taillés, au milieu desquels serpentait néan moins une grande route; mais les voiture*
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avaient peine à parcourir sans encombre ces chemins dangereux. L'auberge était souvent presque inhabitée , et l'hôte n'y faisait pas , sans doute , de brillantes affaires.
L'hôte était un homme d'une soixantaine d'années, gros, court et trapu, avec des favoris énormes et une barbe de bête fauve qui lui cachait presque toute la figure. Il avait en outre un dos monlueux fort original et de longues jambes avec de longs bras qui lui donnaient de loin l'apparence d'un faucheux gigantesque. Sa femme, au contraire, était longue, sèche et anguleuse. Au milieu de son visage hétéroclite , s'alongeait un nez pointu de la plus étrange sculpture. Ses yeux, brillants comme des escarboucles, étaient ronds comme des yeux de chouette et singulièrement encadrés d'une bordure du plus beau rouge.
Ces deux respectables personnages s'entre-
LUCIL. 45
tenaient depuis une grande heure sous leur vestibule, au milieu des canards, des oies et des poules qui se lamentaient, criaient, gloussaient, en se disputant les graines et la pâture qu'une grosse fille d'auberge aux mains rouges leur distribuait le plus gravement du monde.
— Ah! disait maître Dunstan avec une intonation lamentable , ma pauvre Nickett, décidément nous jouons de malheur ! Voilà notre maison décriée.
— Oui, c'est vraiment cruel! répondit Mckett en frottant ses yeux rouges avec son tablier; nous qui avions joui toujours d'une si bonne réputation! Je parie que notre maison va devenir un épouvantait à la ronde, et que MM. les voyageurs feront un détour de six milles plutôt que d'y venir loger.
— Nichett, pauvre Nickett, tu as raison. Ils n'y descendront plus ni à pied ni à cheval...
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Hélas! pourquoi diantre ont-il choisi notre maison, ces deux écervelés! une maison honnête, une maison respectable et connue de père eu (ils!... Est-ce qu'ils n'auraient pas mieux fait d'aller accomplir leur abomination au village voisin?... Certes, je dois lui rendre justice, il nous a bien payé , le gentleman ! c'est un homme délicat. Mais jamais ses guinées ne pourront réparer le tort qu'il vient de nous faire.
— Jamais! jamais ! mon pauvre Dunstan L continua mistress Nickett en parcourant une gammechromatique, montante etdescendante, de sanglots , de cris, de soupirs; maintenant notre maison fera peur à tout le monde, elle a ura l'air d'un vrai coupe-gorge... On la montrera du doigt, on dira : Voyez-vous cette auberge? Voyez-vous cette enseigne? c'est l'enseigne du Uonvokuu!... Eh bien! n'y allez pas, car on \ meurt'...
i.i eu:. \1
— On y meurt ! ajouta l'aubergiste en se mouchant avec desespoir ; et c'est ma foi la vérité. Mais dire que je n'ai jamais pu me douter de la chose ! j'ai bien entendu avant hier un bruit diabolique :on criait, on appelait !... Moi, j'ai cru que c'était histoire de rire ; car ils sont quelquefois si gais, messieurs les commis-voyageurs, lorsqu'ils prennent du clairet ou du Champagne ! Mais, tu dois l'en souvenir, Nickett, moi, je soupçonnais quelque chose d'extraordinaire ; je voulais aller voir : tu m as retenu. Oh ! Nickelt, tu as eu tort l je les
aurais peut-être sauvés tous les deux Ils
étaient si beaux l'un et l'autre ! elle surtout ! elle était blanche, elle était rose comme un ange ! Oh ! quelle jolie tète de séraphin !
— Je ne lai pas vue, répondit Nickelt ; j'ai entendu seulement sa voix : c'était uni? voix assez gentille, ça m'avait l'air d'un rossignol qui fait l'amour. Mais j'ai vu l'autre, le mâle
l'époux, ramant, ça m'est égal : à la bonne heure, c'était à une figure I Les beaux cheveux noirs I luisants comme une aile de corbeau ! Un peu pâle seulement ; des joues couleur d'ivoire ; mais il était malade sans doute, le pauvre cher homme ! 11 pensait déjà à faire le grand voyage, il avait son idée !... Ah mon Dieu ■ mon Dieu ! et dire que les v'Ià tous les deux en terre ! Mais c'est égal, il me semble que la cérémonie s'est faite bien vite ; comme il était pressé, monsieur le constable ! Je ne sais pas, moi, je ne suis qu'une vieille femme, mais il me semble qu'on donne aux gens le temps de se retourner avant de les clouer dans une bière. À h ! mon Dunstan, mon pauvre Dunstan, comme elle était triste hier notre porte, toute en noir, avec deux cercueils ! Je le crois bien, que ça devait faire peur aux gens, et qu'on ne viendra plus dans une auberge de malheur comme la notre !
Et mistress Nickelt poussa un long soupi r cjiii fut accompagné d'un hélas 1 très-lamentable, proféré par maître Dunstan. Mais tout à coup maître Dunstan laissa échapper un juron furieux et prit un air terrible. C'est que deux cnlants déguenillés, qui jouaient près de lui, venaient de se jeter dans ses jambes; et l'un, qui était une petite fille, poussé trop brusquement par l'autre, s'était cramponné de toute sa force au mollet de maître Dunstan afin de ne pas tomber.
— Eh bien ! Moukotte, s'écria l'aubergiste en tiraillant avec fureur l'oreille de la petite lille, qu'est-ce que tu viens faire dans mes quilles ?
Moukotte lâcha brusquement le mollet, et se mit à pleurer en se plongeant un pouce dans chaque œil.
— Bon 1 la voilà qui geint, dit mistress Nickett. Va-t'en, pleurnicheuse !
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— Qu'est-ce que tu fais là, petite chienne ! continue l'aubergiste en grinçant des dents. Ayez donc de la famille ! Eli bien ! gueularde, veux-tu me dire ce que tu fais là ?
— Eh! ehî répondit Moukotte d'une voixpleureuse , je joue avec mon petit frère !... Nous jouons aux amants empoisonnés.
— Oui, dit le petit frère en montrant un couvercle de pot cassé ; même que je lui ai fait boire du poison.
— Drôle î s'écria l'aubergiste en lui décochant la plus cruelle chiquenaude qu'on puisse imaginer. Et toi aussi, petit misérable, tu conspires contre mon établissement ! tu veux ruiner ton père ! tu veux empoisonner ta
sœur
— Vrai, mon papa, répondit l'enfant qui lit un chorus désolé avec la petite sœur qui sanglotait toujours ; c'est pas moi, c'est elle qui l'a voulu !... Elle m'a demandé du poison,
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Jame!. . . jeluiftidonnédei'eau de la mare! C'est pas de ma faute... je ne le ferai plus... El puis, maintenant que nous sommes empoisonnés, on va nous enterrer tous les deux, comme ce monsieur et cette dame...
— Gredin ! gueux ! scélérat ! interrompit le père dans une fureur convulsive.
Puis, saisissant le bras du petit garçon, il lui pinça le nez avec une rage démoniaque, et lui lira les cheveux d'une main, tout en se mouchant de l'autre.
Le malheureux enfant, qui souffrait le martyre, poussa des cris perçants; le père continuait de tirer et le mouchait toujours.
— C'est bien 1 c'est bien [ disait mislress Nickelt, les deux poings sur les hanches. Corrige-le , mon ami : il faut apprendre de bonne heure aux enfants la prudence et la discrétion. Hiou ! hiou ! je m'enrhume sous cette porte.
Et elle étcrnua très-aigrement.
— Ah ! mes vauriens, que je vous y reprenne ! que je vous y reprenne à jouer aux amants empoisonnés .'continua Dunstan; et je vous frotterai la tête, moi ; je vous alongerai les oreilles comme la sangle de mon âne... Ah ! petit brigand, tu veux discréditer ma maison tu veux faire croire que c'est un coupe-gorge; tu veux éloigner de céans le voyageur à pied et à cheval ! ! ! Que je t'y rattrape encore!... et je te fustigerai d'une telle façon que tu n'auras pas envie de recommencer !
Les deux enfants pleuraient toujours , et c'était sous la porte un vacarme abominable.
— Allons ! allons ! décampez, mes drôles, dit l'aubergiste en les bousculant du pied ; sinon je vais prendre mon fouet de poste , moi...
Ce mot de fouet de poste produisit un lel effet sur les deux enfants, que leurs plaintes
..i (.ir.
s'arrêtèrent loin à coup cl qu ils s'enfuirent avec épouvante, comme si le terrible instrument retentissait à leurs oreilles. L'aubergiste et sa femme restèrent seuls sous le vestibule. La nuit commençait à s'étendre; l'air était froid, et le vent souillait avec impétuosité comme la nuit précédente.
— Ah ! ma pauvre femme, dit l'aubergiste avec un lugubre hochement de tète, voici déjà la ruine de notre maison qui commence. Tu vois bien, nous n'avions ici que quatre voyageurs!... deux sont morts , et les deux autres ont si peur de mourir, qu'ils décampent sans plus attendre, comme si par hasard la peste était dans notre auberge. C'est pitoyable! Mais qu'y faire? Il faut bien se soumettre.
— Ah ça! poursuivit mistress Nickett, ils
veulent donc partir décidément? Tu n'as donc pas eu assez d'esprit pour les retenir? —Impossible ! mn pauvre poule! impossible' ï i . '
54 Uc.iE.
J'ai parle au< beaucoup d'éloquence : notre révérend minisire n'aurait |>as mieux prêché ! Mais il n'a rien voulu entendre, ce monsieur; il m'a demandé son compte; il m'a dit qu'une chaise de poste viendrait le prendre avec sa dame à onze heures sonnant.
— Eh bien '.alors, bon voyage! ajouta d'une voix aigre et stridente mistress Nickett; nous ne violentons personne; on ne retient pas chez nous les gens de force. Mais c'est égal, Dunstan, viens, rentrons, mon pauvre lapin ! il commence à venter frais; et puis il faut mettre à profit les derniers moments. Puisque ce monsieur t'a demandé son compte, viens lui faire son compte; mais un joli compte, un compte détaillé. N'oublie rien, Dunstan, n'oublie rien. Va, demande, demande toujours, c'est le moyen d'obtenir. Et puis d'ailleurs, ce gentleman est très-riche; il m'a l'air d'avoir des billets de banque jusque dans la semelle T*
LUCII . r>5
de ses bottes; et certes, il ne lésinera pas.
— Sois tranquille, chère petite femme, sois
tranquille, nous lui donnerons un mémoire
circonstancié. Il m'avait promis de rester huit
jours. Il paiera quinze jours. Mais, viens, viens,
j'ai là sa note toute prête, et, si tu ne la trouves
pas assez bien rédigée^ tu pourras y faire des
petits changements.
L'aubergiste et sa femme rentrèrent dans
leur chambre.
Quelques heures se passèrent. La nuit devenait à chaque instant plus sombre. Le vent mugissait; le sol disparaissait sous une neige abondante et serrée.
Enfin onze heures sonnèrent. Aussitôt un bruit de voiture se lit entendre : une chaise de poste s'arrêta devant l'auberge. La cloche retentit. Maître Dunslan, précédé d'un domestique portant un flambeau , se campa fièrement sous le vestibule, à l'entrée de
'f escalier. Il n'yavait pascinq minutes que l'aubergiste oeeupait ce poste, lorsque deux voix résonnèrent au premier étage. Deux personnes s'entretenaient mystérieusement ensemble , et leurs paroles, vagues et interrompues, ne formaient que des sens inachevés.
— Richard, disait l'un d'un air significatif, vous comprenez? Je n'ai pas besoin de vous répéter ce que vous avez à faire...
—Non, non, soyez sans inquiétude, répondit Richard; votre domestique a déjà pris les devants. Je le remplacerai, moi. Je vous jure que vousserez content, et que je remplirai bien mon rôle! Dieu merci , j'ai l'habitude de ces sortes de choses, et je ne suis pas à mon coup d'essai.
— A merveille', reprit le premier interlocuteur. Je compte sur vous, Richard : vous avez de l'adresse et de l'habileté, je n'en doute pas; mais ce n'est pas tout : puis- je compter sur votre silence?
Il » I .
— Entre nous, cYsl à la \ie, à la mort', répliqua Richard en lui tendant la main.
— Cesl l)on5 Richard! Mais il est k'iiij.s.lo partir; voici la chaise de poste. Attendezmoi sous le vestibule. Vous êtes si hien déguisé que personne au monde ne pourrait vous reconnaître. Moi, je rentre , c est l'affaire d'un instant, et je vais ressortir avec elle... Mais pas un mot, vous sa\cz î Silence!...
— Je serai inuct, monsieur Anselme, dit Richard, muet comme la tombe!
— Bien! bien! allez... répondit Anselme avec un certain embarras plein d'impatience.
Richard descendit 1 escalier ; Anselme rentra dans l'appartement. Mais dix minutes ne s'étaient point encore écoulées, qu'il en ressortit avec une femme enveloppée dune grande pelisse noire et le visage couvert d'un voile. Otte femme marchait avec une dillicullé extrême; clic s'appuyait péniblement sur le
58 i.i <:ie.
bras d'Anselme qui la portait presque et la soutenait par la taille; ear à chaque instant cette femme chancelait, et ses genoux ployaient jusqu'à terre lorsqu'elle descendait les marches de l'escalier.
— Au nom du ciel! un peu de courage!
disait Anselme avec une expression suppliante. Songez que la moindre faiblesse peut vous trahir... Vous avez été forte jusqu'ici... Quelques heures encore de silence et de contrainte... Ensuite vous serez heureuse! Vous serez libre!
En parlant ainsi , la voix d'Anselme était basse et tremblante, La femme ne répondit rien; mais un vague soupir s'échappa de sa poitrine.
Cependant on entendait claquer le fouet du postillon et les chevaux piaffer devant la porte. Anselme et la femme voilée descendaient toujours; ils arrivèrent enfin sous le vestibule ,
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où l'aubergiste e! mistress NickeU les attendaient pour leur remettre la noie, avec mille et mille souhaits de bon voyage.
— Votre Honneur, voici te petit compte, dit maître Dunstan en s'inelinant jusqu'à terre. Il fait un peu sombre : mais Votre Honneur verra le total , et n'aura plus qu'à paver.
Anselme prit le papier des mains de l'aubergiste; et, sans y jeter les yeux, il donna \ivement un rouleau de pièces d'or à l'hôte qui, jugeant au poids, comme au son métallique, que la somme était considérable et de bon or, mit presque un genou en terre, et ne put exprimer qu'un remerciement vague et confus.
— Ah! que toutes les félicités de la terre et du ciel accompagnent volreseigncurie! murmura-t-il en pleurant d'attendrissement
— Gomme il fait bon avoir chea ^<>i <l«
60 Lucia.
gentilshommes! poursuivit mistress Niekctt d'une voix nasillarde, en joignant les mains. A la bonne heure au moins, ils ne comptent pas, ceux-là! c'est tout plaisir...
— El tout honneur! continua l'aubergiste ivre de joie.
Anselme n'écoutait guère, sans doute, les congratulations de maître Dunstan ; il continuait de marcher vers la chaise de poste, en soutenant toujours sa compagne qui paraissait faiblir à chaque pas. Ils étaient déjà près de la voiture. Maître Dunstan, qui avait pris le flambeau des mains de son domestique, se tenait à la portière, tête nue et dans une attitude respectueuse.
— Ah! Votre Honneur, je vous demande un million de pardons, dit-il : nous avons eu hier du scandale dans mon établissement; mais c'est la première fois depuis vingt ans , je vous jure! Allez, Votre Honneur, ça ne re~
(omiih'iicria plus, eï, si \«hi .-/jamais
dans nos pays , vous pouvez ôtre tranquille...
— Oui, vous pouvez être tranquille, ajouta mistress Nickett d'un ton de psaume. Nous scions plus circonspects à l'avenir; nous ne recevrons plus les coureuses...
— C'est bien, c'est bien, dit Anselme écartant avec un peu d'impatience l'aubergiste qui plaçait son flambeau sous le visage de la dame voilée.
— Pardon , Milord ; c'est pour éclairer Madame... 11 y a là une mare , il faut prendre garde.
— Laissez , laissez, maître Dunstan , dit Anselme avec une inflexion qui n'admettait guère de réplique; madame n'est pas aveugle, ni moi non plus.
Cette femme venait de monter dans la \oi- 1 me: Anselme} monta rapidement à son tour.
A peine s'étaient-ils assis l'un et l'autre, qu'un homme, couvert d'uu grand manteau de voyage, et la tète enveloppée d'une casquette à fourrure qui lui descendait sur les yeux , accourut tout haletant et se plaça dans la chaise de poste à côté d'Anselme. L'aubergiste referma la portière.
— Bon voyage, Votre Honneur! dit maître Dunstan avec force saluts.
— Merci! merci! répondit Anselme. A bientôt, mon hôte : nous nous reverrons.
A peine ces paroles avaient-elles été prononcées, que le postillon fit claquer son fouet et la voiture partit au grand galop. Le vent soufflait toujours; la route était déplus en plus ténébreuse; et, de temps à autre, la chaise de poste bondissait en heurtant les aspérités du chemin. On aurait pu croire, parfois, que l'équipage allait verser; et la femme, pleine de frayeur, ne pouvait retenir un léger cri
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— Soyez sans crainte , je nous en conjure! disait Anselme dune voix suppliante; il n \ a pas le moindre danger pour la rouie; seulement, on peut nous poursuivie... Et alors nous sommes perdus!
— C'est vrai ! c'est vrai !... disait la femme voilée avee une inflexion tremblante. Vous avez raison , il faut nous éloigner au plus vite...
Alors Anselme se penchait à la portière et criait d'une voix impérieuse au postillon :
— Plus vite! plus vite! ventre à terre! Trente guinées pour toi si tu arrives avant einq heures du matin...
Et le fouet du postillon claquait plus vigoureusement; la voiture volait comme emportée sur une pente rapide. Les ténèbres étaient si profondes, que les trois personnages enfermés dans eelte chaise de poste ne pouvaient s apercevoir. L'homme à la casquette fourrée
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demeurait silencieux, immobile. dans son coin; et si la femme ne l'eut pas vu monter et s'asseoir dans la chaisede poste, elle n aurait jamais soupçonné sa présence. Néanmoins elle était fort préoccupée de ce voisinage, et cet homme mystérieux et muet la remplissait d'une vague terreur qu'elle ne pouvait s'expliquer.
Le voyage continua plusieurs heures. C'était toujours une course folle et précipitée; le silence régnait depuis long-temps dans la voiture. Enfin, lasse et brisée par tant d'émotions, la femme, qui avait lutté plus d'une heure contre le sommeil, ne put résister davantage à l'engourdissement qui s'emparait d'elle; ses yeux se fermèrent, elle s'endormit. Bientôt un léger murmure annonça qu'elle reposait. Anselme se pencha sur elle un instant et prêta l'oreille; puis, ne doutant plus qu'elle ne fût endormie, il frappa doucement sur l'épaule de l'autre personne assise à coté de lui. Us eu-
il ( il . 05
rent ensemble un mystérieux el l<m- entretien : mais ils parlaient si 1ms «pic leur voisine, eûft-elle même été éveillée, n'aurait pu
les entendre en prêtant la pins scrupuleuse attention. En outre il y avait dans leur langage quelque chose de si vague, de si obscur , que, pour en comprendre le sens , il aurait failli certainement avoir le mot de l'énigme.
La voiture roulait toujours à travers un pays sauvage et tout hérissé de rocs affreux. A peine si, d'espace en espace, on aurait pu distinguer quelque apparence de végétation. Déjà un faible crépuscule éclairait confusément cette région stérile et déserte : partout des montagnes nues et décharnées , d'énormes blocs de schistes enfermant la route comme une muraille; et, de temps à autre, quelques misérables cabanes pendues au flanc d'un roc comme un nid de vautour. Étrange spectacle, horrible et désolé!
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Tout à coup la chaise de poste s'arrêta; on ouvrit la portière qui se referma sur-lechamp; et la voiture repartit au grand galop. Tout cela s'était fait sans doute avec silence et promptitude; mais un cahot très-violent réveilla soudain la femme endormie.
— Edmond! murmure-t-elle d'une voix indistincte en promenant autour d'elle des yeux presque égarés.
Elle était seule dans la voiture avec Anselme.
— Eh bien ! chère et pauvre amie, êtesvous mieux? dit Anselme avec une inflexion caressante. Quelques heures de repos ont du rafraîchir votre sang et vos idées.
— Je souffre encore... mais bien moins, répondit la jeune femme. Oh! merci, cher Anselme! vous êtes bon, noble et généreux! Ah ! comment nous acquitter jamais envers
vous!...
Soyez heureuse, c'est tout ce que je vous