‹ LucieChapitre 4 sur 16 · I.IY.IE · texte numérisé non relu

I.IY.IE

— Mais, au nom du ciel ! rassuivz-vous, pas d'inquiétude*., il n'y a plus maintenant l'ombre d'un danger.

— Est-ce bien vrai, Anselme! reprit-elle en l'interrogeant d'un regard plein d'angoisse. M'avez-vous bien dit toute la vérité! Je ne sais , mais par moments je tremble qu'il ne soit pas sauvé encore, que sa vie soit toujours menacée, que, malgré tout votre art et votre infatigable dévouement, le mal soit irréparable, le poison trop subtil...

— Non, non, je vous le jure! il ne souffrira plus dans quelques jours. Je mentirais de vous dire qu'il est aussi bien rétabli que vous... Hélas! Dieu m'est témoin que j'ai fait dans cette affreuse circonstance tout ce qu'il était possible à un homme de faire. Certes, Edmond se trouvait plus en danger que vous; la dose était beaucoup plus forte; mais par bonheur, je suis venu à temps. Maintenant que la chose est

faite, en vérité c'est pour le mieux; c'est un heureux malheur! Désormais vous êtes libre; le monde n'est plus entre vous deux avec ses cruels et sols préjugés ! . . . Sur ma parole I le hasard nous a tous les trois servis merveilleusement !

— Peut-être... peut-être, Anselme! répondit la jeune femme avec un soupir. Oui, le ciel a eu pitié de nous. IN'est-cepas que j'étais trop à plaindre? Vivre sans Edmond'.... Oh! jamais! jamais!...

— Vous avez bien fait, pauvre et douce victime, dit Anselme avec une inflexion caressante. Je ne blâme dans tout cela qu'une seule chose, c'est un désespoir inutile et que rien ne motivait. Certes, mon pauvre ami eût été bien plus sage de me consulter : il n'aurait pas failli commettre un mal irréparable , et nous aurions obtenu le même résultat avec bien moins de peine et de danger.

— C'est vrai, c^st vrai, bon Anselme : voila comme on a toujours tort de ne pas se confier à ses amis! Ah!... si j'avais su plus tôt son projet, il me semble que j'aurais fait tous mes eftbrts pour engager Edmond à vous le dire!... Mais vous savez, il ne m'a prévenue qu'au dernier moment... trop tard!

— Oui, trop tard! ajouta tristement Anselme. Et si je ne m'étais douté de quelque chose, ah! je frissonne quand j'y pense!... Mais enfin écartons ces fâcheux souvenirs, c'est une vie nouvelle que nous allons commencer tous les trois, pour ne plus nous quitter jamais. Mais, songez-y, beaucoup de prudence! prenons garde de nous trahir! et bientôt, quand vous le verrez, contenez votre joie... Défiez-vous des témoins... il ne faudrait qu'une parole indiscrète, un nom pronom é!. . .

-— Edmond! Edmond! s'écrie la jeune femme d'un air exalté. Je vais donc te revoir!

te presser dans mes bras, contre ce cœur qui t'aime et qui a tant souffert!... Oh! mon Edmond !

— Silence! dit Anselme d'un ton grave et sérieux. Vous ne devez plus prononcer ce nom; il faut l'oublier. C'est maintenant Robert Courtenay qu'il s'appelle, et votre nom à vous, c'est Augusta.

— Non, non, Anselme, je ne pourrai jamais habituer mes lèvres à l'appeler autrement qu'Edmond.

— Il le faudra pourtant, au moins pendant quelques mois. Mais actuellement ce changement de nom est indispensable : songez que nous sommes encore en Angleterre, que vous êtes dans un pays où l'on pourrait vous reconnaître l'un et l'autre!... Vous ne sauriez, je vous jure, employer trop de précautions.

— Jeseraisage, Anselme! soyez tranquille; je serai muette et impassible, comme notre

iKir:. W

compagnon de voyage qui n'a pas dit une syllabe pendant toute la route

— Eli] a bien l'ait, répondit Anselme a\ee un sourire indéfinissable. A la bonne heure! c'est un homme celui-là! c'est un homme vraiment fort qui sait commander à ses passions... Tachez d'avoir le même empire sur vous-même. J# vous assure qu'il avait le cœur tout aussi plein que vous, et que pour se contenir, il a eu besoin d'un grand courage !

— De quel air vous me dites cela, Anselme! repartit la jeune femme dont le cœur battait avec violence. Pourquoi donc souriez-vous, mon ami? Pourquoi ce mystère? Allons, je vous en supplie, parlez -moi sans réserve... quel était donc cet homme?

— Quoi! mon amie, est-il possible ! répondit Anselme en lui prenant les mains. Votre cœur ne vous l'a point fait reconnaître? Vous ne l'avez pas nommé tout bas?

— Oli ciel! serait-il vrai? s'écria la jeune femme dont les joues pâlirent encore. Cet homme...

Et, ne pouvant plus articuler une parole, elle indiquait d'une main tremblante la place qu'avait occupée le silencieux étranger.

— Eh bien, c'était lui ! dit Anselme qui devint tout à coup grave et sérieux.

La jeune femme poussa un cri de saisissement.

— Lui, Edmond!

— Lui-même.

— Et vous ne me l'avez pas dit ! continuât-elle avec une expression de reproche douloureux. Et il a eu le courage de se taire! de voyager toute une nuit près de moi sans me faire entendre une parole, sans toucher ma main ! Oh! c'est horrible'-... Mon Dieu! mon Dieu!

Et elle se mit à fondre en larmes.

— Il le fallait, mon amie, dit Anselme

gravement, vous seriez injuste de l'accuser. Croyez-vous donc qu'il n'a pas fait sur luimême un bien cruel effort! il était plus à plaindre que vous.... Pauvre garçon ! vous savoir là près de lui, et se contraindre! Mais, je vous le répète, c'était indispensable. Il y allait de votre bonheur à tous deux, de votre vie peut-être !

— 0 Dieu! murmurait-elle en sanglotant, il était là tout à l'heure, et je n'ai pu contempler son visage aimé! voir s'il est toujours pâle et défait comme hier, pendant cet affreux sommeil! Oh! mon Edmond! mon Edmond! si je ne devais plus serrer ta main te revoir! si tu allais mourir loin de moi!...

Elle continuait de gémir, et ses pleurs coulaient toujours abondamment. Aussitôt la chaise de poste s'arrêta devant une maison de chétive apparence ; un postillon attendait à la porte avec quatre chevaux pour relayer

— Ne pleurez plus, chère amie; je vous en conjure, calmez-vous! dit Anselme en baissant la voix. Encore un peu de patience, et nous serons tous le*s trois réunis...

— Mais, dites, Anselme, par pitié! ne me cachez rien : quand le verrai-je î

— Avant ce soir, répondit Anselme, je vous l'ai déjà dit ; il doit nous précéder et nous attendre dans un petit village à quelques milles de Whitehaven. Mais vous le savez, c'est chose convenue, nous nous embarquerons tous deux avant lui,, et c'est plus tard qu'il viendra nous rejoindre.

— Anselme, Anselme, dit-elle avec une tristesse affectueuse, en tournant sur lui des yeux mouillés de pleurs, faites ! ... Je me laisse conduire : vous avez été mon sauveur, soyez mon guide.

Anselme lui prit vivement une main qu'il pressa contre ses lèvres.

Déjà la voiture était repartie au grand galop, et s'enfonçait rapidement clans un ravin sombre, au fond duquel on entendait comme le bruit d'une eau torrentueuse et souterraine.

A chaque secousse de la voiture dans ce chemin périlleux, la jeune femme épouvantée se pressait contre Anselme, et tournait sur lui des regards suppliants.

— Soyez sans crainte, mon amie, disait Anselme : je suis près de vous.

Tandis que ces événements se passaient dans la partie occidentale du Cumberland, un drame, non moins lugubre, s'accomplissait dans une autre partie de ce comté.

Le château de lord Buttermer était situé dans ce pays montueux et sauvage qui sépare

le Cumberland du Westmoreland. De outes parts se développaient de majestueux tr (eaux, pittoresques et sublimes; à l'horizon, un magnifique amphithéâtre de montagnes, qui semblent courir l'une après l'autre dans une rapide descente que termine un lac immense. Ce lac, environné de roches énormes et d'horribles précipices, offre une scène d'effrayante désolation. Aucun arbre, aucune végétation n'égaie ces rives; et, pour comble de terreur, la route, suspendue au dessus du lac , court sur le bord d'un abîme épouvantable.

Le château de lord Buttermer n'était guère éloigné de Keswick, première ville qu'on rencontre en entrant dans le Cumberland. A quelque distance de ce manoir, l'antiquaire découvre encore les vestiges d'une forteresse élevée par les Romains. Partout où se portent les yeux, on aperçoit toujours ce grand lac, enfermé d'un côté entre de gigantesques

montagnes décharnées et nues; et de l'autre , à l'orient, bordé d'agréables collines non moins pittoresques et pleines de bois superbes qui se balancent au vent.

Depuis cinq jours le château de lord Buttermer était rempli de tristesse et de larmes. Ci' est qu'une horrible catastrophe venait d'y éclater; et celte catastrophe était enveloppée d'un mystère que personne encore n'avait pu approfondir.

Le soir même du jour où la fdle de lord Buttermer venait d'épouser un jeune et riche gentilhomme, elle avait disparu du château sans qu'on se fut aperçu de sa fuite; et, le lendemain malin, lorsqu'on avait pénétré dans la chambre nuptiale, on avait trouvé sir Humphrey Lanark étendu sur le carreau sans connaissance et frappé d'un coup de poignan' qui lui avait traversé la poitrine. Lord Buttermer, averti par ses domestiques, avaiteouru

tout à coup vers son malheureux gendre, mais celui-ci donnait à peine encore quelques signes de vie et ne pouvait prononcer aucune parole. C'est en vain que lord Buttermer, désolé, l'avait pressé de questions, le suppliant de nommer l'assassin ; le moribond, dont les yeux demeuraient constamment fermés, n'avait sans doute pas reconnu la voix de son beaupère. D'un moment à l'autre, on s'attendait à voir sir Humphrey Lanark expirer. Les gens de l'art, mandés presque aussitôt, avaient déclaré tout d'abord qu'il ne pourrait survivre à sa blessure, et que l'épanchement intérieur qui se faisait dans la poitrine devait l'étouffer indubitablement.

Lord Buttermer, dont ces événements cruels bouleversaient toutes les espérances, tous les projets, s'abandonnait à la plus violente douleur; mais sa femme était plus à plaindre encore : c'était une fdle unique, un enfant chéri,

i.i i.ii.. s;>

qu'elle regrettait; et, depuis celle disparition incompréhensible, les lai iiuïs de la pauvre mère n'avaient point cessé de couler un instant.

C'était le matin. Sir Humphrey n'avait point recouvré le sentiment, et sa respiration devenait rauque et pénible; il était facile de voir que l'agonie commençait et que la mort était prochaine. Lord Buttermer se promenait silencieux et rêveur dans un grand salon plein de meubles gothiques, et décoré de vieux portraits de famille, dont le plus ancien était contemporain de Henri VII. Lord Buttermer avait joui autrefois d'une immense fortune; mais différents procès malheureux et des spéculations mauvaises l'avaient amoindrie considérablement. C'était un homme fier, intraitable, et qui méprisait profondément tout ce qui n'était pas noble et riche. Au fond du cœur, néanmoins, il conservait encore quelt. i. 6

q ues bons sentiments, quelques libres tendres et vibrantes, qui prouvaient que l'homme n'était pas tout à fait mort en lui. Par exemple, il aimait beaucoup sa fille, et, quoique en maintes circonstances il se fût montré pour elle d'une excessive rigueur, il était père au fond de l'âme, et c'était peut-être la seule corde sensible qui résonnât encore dans sa poitrine. 11 avait autrefois éprouvé le plus violent amour pour sa femme; mais, ayant compris à la fin qu'il n'était pas aimé et qu'il inspirait à lady Buttermer plus de frayeur que de tendresse, il l'avait prise peu à peu en aversion. Néanmoins, il n'avait pas la moindre chose à lui reprocher : elle était la douceur même, et son égalité d'humeur ne fournissait jamais le plus léger prétexte de querelle. Lady Buttermer avait environ trente-cinq ans, et son mari pouvaiten avoir cinquante; elle était belle encore, et d'une physionomie délicieuse

i.i cit. 87

où perçait cependant une certaine expression de tristesse indéfinissable.

Tandis que lord Buttermer se promenait de long en large et les bras croisés sur la poitrine, sa femme, assise dans l'angle le plus obscur du salon, paraissait abîmée en de mornes rêveries.

— Ma fille! murmurait-elle en joignant les mains et levant les yeux au plafond. Ma pauvre fille, où est-elle ? Ah mon Dieu !...

Et lord Buttermer disait d'une voix sourde en s'arrêtant tout à coup dans sa promenade:

— Est-ce un assassinat ? est-ce un suicide?... je m'y perds !

Puis, il continuait à marcher avec plus d'agitation.

D'heure en heure arrivait un courrier haletant et couvert de poussière, que lord Buttermer avait envoyé à la recherche de sa fille ; mais on n'apportait aucune nouvelle, aucun

renseignement. C'est en vain que tous ces messagers parcouraient les roules et les endroits du Cumberland les plus déserts; c'est en vain qu'ils donnaient partout le signalement de la jeune femme : personne au monde n'avait aperçu la fugitive et ne pouvait dire ce qu'elle était devenue. Le vieux duc renvoyait alors tous les courriers avec brusquerie, et pourtant, plein d'un vague espoir, il en attendait d'autres qui peut-être seraient plus intelligents ou plus heureux. Mais bientôt midi sonna , et déjà dix courriers, pour le moins, s'étaient succédé dans la cour du château : le dernier survenu avait appris au duc que le corps d'une femme venait d'être retrouvé dans un torrent à quelque dislance de la chute du Lodoar. Cette femme, qui paraissait jeune et fort belle, était couverte de vêtements très-riches et de bijoux qui révélaient une grande naissance.

— Et quelle est la couleur de ses cheveux ? dit lord Buttermer.

— D'un noir de jais, Milord, répondit le courrier.

— Ce n'est pas elle! cria le duc en frappant du pied. Va-t'en au diable !

Et le duc, en proie à mille pensées contradictoires, se remit à marcher dans le salon.

— Oh ciel ! mon enfant, ma pauvre Lucie î je ne t'embrasserai donc plus ! s'écria la duchesse fondant en larmes.

— Oui, oui, Milady , je vous conseille de vous lamenter, dit lord Buttermer avec amertume. Ce n'est pas vous qui êtes à plaindre...

— Et qui donc est plus malheureux que moi, Milord ? Ne suis-je point sa mère?

— Vous l'êtes, Milady, et pour son malheur !

La voix du duc était sombre et cruelle.

— Comme vous me parlez, quel langage'.

— Oh Me langage ne fait rien, Milady l Ce n'est pas tout, ne vous plaignez pas encore : vous entendrez peut-être quelque chose de plus terrible !

— Que voulez-vous dire, Milord l

— Je veux dire, poursuivit le duc en jetant sur elle des regards courroucés, je veux dire que les coupables doivent trembler jusqu'au fond de l'âme ! et qu'un jour ou l'autre le crime se découvre !

— Je ne vous comprends pas...

— Vous me comprendrez bientôt, Milady, et plus tôt que vous ne voudrez peut-être! Pour le moment , tout ce que je puis vous dire , c'est que vos larmes et vos sanglots me fatiguent; j'aime qu'on soit franc, moi... et j'ai en horreur l'hypocrisie....

— L'hypocrisie , Milord I dit la duchesse d'une voix altérée. Véritablement , vous me confondez.*, je ne vous ai jamais vu ainsi..

Page 1