‹ LucieChapitre 5 sur 16 · I.U.IL. . M · texte numérisé non relu

I.U.IL. . M

Cette, je comprends la douleur que vous devez éprouver; mais je ne trouve pas juste que vous me rendiez responsable du malheur qui nous frappe également tous deux...

— Ah ! vous ne trouvez pas cela juste , madame la duchesse ! s'écria-t-il en s'arrélanl devant elle, les bras croisés et hochant la tête. Et trouvez-vous juste qu'on ait élevé ma fille en de faux principes, qu'on ait perverti sa raison dès l'enfanee, qu'on l'ait encouragée dans son fol amour, qu'on l'ait soutenue dans sa désobéissance aux volontés paternelles? Dites, trouvez-vous cela juste et noble, et honorable?

— Non, sans doute, Milord, répondit la duchesse avec soumission ; mais je ne puis croire que de semblables reproches s'adressent à moi, à sa mère....

— Ils s'adressent à vous, à vous seule' Est-ce moi qui lui ai mille fois répété qu'on

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devait sacrifier naissance et fortune à l'amour? est-ce moi enfin qui ai fait tout mon possible pour attirer et retenir dans ce château un gentilhomme de mauvaises mœurs, un libertin, un joueur, qui devait apporter ici la honlc et le désordre?

— Non , Milord , non , s'écria fortement lady Butlermer , je ne croirai jamais cela ! On a calomnié sir Edmond Fitz-Allan ! non, ocn'estpas un libertin, ce n'est pas un joueur ! c'est l'homme le plus désintéressé, le plus généreux, le plus loyal ! 11 aimait véritablement ma pauvre fille, celui-là, et ce n'était point pour les titres et la fortune....

— Oui, c'est le modèle de toutes les vertus ! interrompit le duc avec colère. Comme vous dites, c'est le désintéressement et l'honneur en personne ; c'est un Whig , un Irlandais , eYst tout dire !

— En effet, Milord, il est Irlandais , il est

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Wbig; et voilà seulement ce que vous pouvez lui reprocher. Mais cela suffit-il pour le traiter d'une aussi odieuse manière? il a toujours été pour vous plein de respect et de dévouement. . . Mais je vois clair maintenant : ce n'est pas lui que vous poursuivez, c'est son père —

— Ah ! vous m'avez donc compris? interrompt le duc avec un redoublement d'exaspération. Eh bien î duchesse, trouvez-vous que j'étais dans mon droit ? trouvez-vous que j'aie bien fait de repousser pour gendre un homme dont le père.. .

Il n'acheva point ; ses lèvres étaient bleues et frissonnaient.

— Eh bien ! Milord, continuez... quel est donc le crime de son père ? demanda la duchesse d'un air presque méprisant. Jusqu'ici j'avais toujours cru que sir Henri Fitz-Allan était le plus honorable des hommes !...

— Ah 1 je ne m'étonne pas que vous le dé-

lentliez ! vous avez vos raisons, Milady... et moi j'ai les miennes pour parler de la sorte !.. Ah ! ah ! ah î Milady, voilà donc pourquoi vous aimiez tant son fils ! voilà donc pourquoi vous le préfériez à sir Humphrey !

— Sir Humphrey, Milord, répondit la duchesse avec dignité, sir Humphrey peut avoir beaucoup de mérite, et je le plains au fond de l'âme, cet infortuné gentilhomme î mais il savait bien que ma fille ne l'aimait pas, qu'elle en aimait un autre !...

— Mais cet autre, interrompit le duc avec violence, cet autre n'était plus libre, vous le savez? il nous trompait comme un misérable î il s'était marié en France !...

— Non, Milord, non, je ne le croirai jamais ! on l'a calomnié sans doute , ou nous sommes le jouet de quelque intrigue coupable... Mais ce n'est pas d'hier que je connais sir Edmond : certes, il est incapable d'une

machination pareille ! il a tout à l'ait le caractère et l'âme de son père, et jamais...

— Ah ! ah! toujours son père! s'écria le duc en marchant vers sa femme d'un air menaçant. Mais vous y pensez donc encore à cet homme, à ce lâche, à ce faux ami ?

— Lui ! Milord, un lâche? un faux ami ?.. oh ! vous ne le pensez pas...

— C'en est trop î s'écria le duc. Oh ! je ne me contiens plus ! il faut que j'arrache enfin ce masque de fourbe et d'hypocrisie î... Madame, je sais tout !

— Oh ciel ! vous m'épouvantez, Milord !

A l'instant même un cri douloureux et perçant se fit entendre dans le château, et roula comme un écho funèbre de corridor en corridor.

— Qu'est cela ? dit le duc en tressaillant. La porte s'ouvre : un domestique parait.

— Milord, Milord, dit-il, le visage effare, <ir Humphrcy vous demande.. .

— Sir Humphrey !

— Lui-même, Milord. Il a recouvré brusquement la parole... il a maintenant toute sa connaissance!... Il nomme son assassin.

— Son assassin?... Courons !...

— Oui, Milord , que votre seigneurie se hâte, car sir Humphrey va rendre l'âme : le médecin l'a déclaré.

Et le vieux duc s'élance hors de l'appartement. Lady Buttermer reste seule.

— Que veut-il dire? murmure la duchesse, pleine de terreur et d'étonnement. Est-ce donc la douleur qui a bouleversé sa raison !... je ne le comprends pas... pourquoi ces regards irrités, cette voix remplie d'amertume?... Hélas! qu'ai-je donc fait de coupable !... je n'ai rien à me reprocher '•

Et elle garda quelque temps le silence.

— Rien à me reprocher ! poursuivit-elle d'une voix plus sourde. Ah! ma conscience n'a pas été toujours tranquille pourtant!... Mon Dieu ! mon Dieu ! si j'ai commis une faute, vous m'en punissez cruellement !... Ma fille, ma pauvre fille, qui faisait le bonheur et la consolation de ma vie, oh ciel ! perdue ! perdue!... elle est morte, peut-être!... Oui je n'en doute pas, elle aura mieux aimé mou rir que de vivre avec cet homme détesté !.. Mais hélas ! il est bien malheureux lui-même il l'aimait !...

La duchesse retomba dans une rêverie silencieuse, et ses larmes coulaient une à une le long de ses joues pâles et fatiguées. Voici de quelle manière la duchesse s'expliquait la fuite mystérieuse de sa fille : Ce mariage , c'est lordButtermer qui Tavait exigé 5 la malheureuse Lucie avait bien été forcée d'obéir ;

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niais, le soir des noces, une fois enfermée dans la chambre nuptiale, Lucie, ne pouvant contenir plus long- temps son désespoir et sa haine, avait témoigné sans doute à son époux toute l'horreur qu'il lui inspirait \ et ce dernier, d'un caractère assez faible et singulièrement irritable, n'avait pas eu la force de supporter son malheur et s'était probablement frappé d'un coup de poignard. Lucie, pleine de terreur, avait alors pris la fuite, et s'était sainée précipitamment par une porte-fenêtre donnant sur un jardin, lequel aboutissait à un grand parc sans murailles. Le lendemain, en effet, on avait trouvé la croisée toute grande ouverte, et sur les marches d'un perron gisait une écharpe de soie appartenant à miss Lucie. Alors, suivant toute vraisemblance, la malheureuse jeune femme s'était enfuie, la tête perdue ; et, soit par accident, soit par l'entraînement du désespoir,

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elle s'était jetée, sans cloute , au fond de quoique précipice dans les horribles chemins qui avoisinaient le château.

Voilà ce que lady Buttermer imaginait dans sa douleur ; néanmoins, un faible espoir surnageait encore dans son âme désolée. Peutêtre miss Lucie avait-elle pris la fuite avant la mort de son mari , pour se dérober uniquement à d'odieuses caresses j et peut-être sir Humphrey ne s'était-il percé d'un coup de poignard que dans un accès de fureur et de chagrin mortel, après la disparition injurieuse d'une femme qu'il idolâtrait.

— Oh ! mon enfant, ma Lucie ! murmurait la duchesse d'une voix lamentable. Toi que je serrais encore dans mes bras le jour même de ce fatal mariage, quoi! je ne te verrai plus!.. 0 mon Dieu! mon Dieu! puisque vous vouliez me punir, il fallait me punir plus tôt! il fallait me l'arracher, cette fille précieuse et chérie ,

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avant qu 'elfe Mit grande et belle , et charmante, et l'adoration de sa mère;.. Oh! mon Dieu , vous n'oubliez donc rien ! voilà dix-huit années pourtant... et votre vengeance est plus impitoyable que jamais!...

Elle versait d'abondantes larmes; et, la tête penchée sur la poitrine, elle joignait les mains en sanglotant.

— Eh bien ! dit-elle avec un accent de résolution , qu'il me tue! qu'il m'écrase! maintenant je n'ai plus rien à craindre de lord Buttermerl... Je n'ai plus de fille!... Mais comme il me parlait tout à l'heure! Me trompé-je ? Est-ce un effet du hasard, ou bien se douterait-il!... Non , c'est impossible... Ce mystère est profond, impénétrable... deux seules personnes au monde le connaissaient, elles sont mortes. Et d'ailleurs, l'un n'aurait pu trahir l'autre : c'étaient deux amis, thux ii ères!...

Elle se tut un instant et sembla réfléchir.

— Non, j'étais folle... Décidément je suis folle : lord Buttermer ne peut rien savoir, il ne sait rien !

Elle demeurait assise et la tête baissée. Depuis la sortie du vieux duc, elle n'avait pas jeté les yeux autour d'elle; soudain elle entend un murmure étrange à son oreille et comme des sanglots. Elle se retourne vivement.

Un homme, un vieillard à tête chauve, se tenait à genoux auprès de la duchesse.

Elle tressaille, et laisse échapper une exclamation de surprise.

— Milady, au nom du ciel! pardonnez-moi ! dit le vieillard en pleurant. Je suis bien coupable!..

— Daniel 1 vous ici ! dit la duchesse dont l'étonnement redouble.

Daniel était un vieil intendant du château

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.jin. depuis vingt-cinq an&au moins, «'-tait au service île lord Buttcrmer. Dévoué , loyal el fidèle, c'était un de ces vieux serviteurs qui se transmettent de père en fils dans les grandes familles , et qui, par malheur, deviennent maintenant plus rares de jour en jour.

— Oh ! Milady Je vous en conjure, disait-il en joignant les mains, ne me maudissez pas... un mot de pardon , pour que le vieux Daniel puisse mourir tranquille!.. Autrement , je serais trop à plaindre', mon lit de mort serait un enfer anticipé!..

— Daniel, qu'avez-vous donc ? dit la duchesse au comble de fétonnemenl. Qifavezvous donc fait de si coupable , et quel est ce pardon qne vous me demandez? N'avez-vous pas toujours été le meilleur et le plus fidèle des serviteurs ?

— Hélas ! oui, Milady , je l'étais encore il y a six semaines... Dieu naei i i j'avais toujours

servi milord avee dévouement... ah! si vous saviez, je serais mort cent fois pour épargner la moindre peine à milady ! Mon Dieu! mon Dieu '• pourquoi ne suis-je pas mort il y a six semaines, avant le jour fatal! je n'aurais pas mille serpents dans la conscience!.. Mon Dieu ! mon Dieu !

Et le vieillard demeurait toujours agenouillé v[ se frappait la poitrine avec désespoir. Il sanglotait toujours, et de grosses larmes coulaient le long de ses joues creuses et décharnées.

— Daniel, mon bon Daniel , dit la duchesse avec douceur, en essayant de le relever, allons, soyez raisonnable , ne vous créez point des torts imaginaires... Hélas! vous êtes comme nous , cet affreux malheur a bouleversé votre esprit!... mais enfin ce malheur, quelque épouvantable qu'il soit, vous n'en êtes point cause! — J'en suis cause, Milady! répondit le

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vieillard (lune voix forte et profondes .le suis cause de tout ! Sans moi , ce funeste mariag on ne l'eût pas l'ait'. Sir Humpherej pe serait, pas à rendre le dernier soupir!.. Ah! s;iih moi , miss Lucie, votre tille, ne serait pas à tout jamais perdue, morte peut-être !...

La duchesse n'en doutait plus, le pauvre Daniel avait la tète complètement dérangée Désespérant de le consoler, elle ne savait que direct restait silencieuse , tandis que le vieil intendant criait toujours :

— Pardon ! pardon !

— Eh bien ! Daniel , je vous pardonne , dit la duchesse avec bonté; car elle ne voyait pas d'autre moyen pour apaiser la douleur de ce pauvre vieillard insensé. Je vous pardonne de bon cœur, Daniel , allez, mon ami.

— Vous me pardonnez, Miladj ! ah ! que cette parole me fait du bien ! .. Mais je ?OU8 l'ai arrachée par surprise, vous ne savez donc

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pas encore ce que j'ai l'ail... Ah! Milad\ , quand vous allez le savoir , alors ii n'y aura plus de pardon pour moi! Vous me chasserez avec horreur ! vous direz que je suis un misérable.

Et parlant ainsi avec des gestes désespérés , Daniel se précipite de nouveau à genoux , les mains tendues et suppliantes.

— Vous saurez tout, Milady ! ... j'avais juré de me taire... Oh! je me l'étais juré à moi-même! Eh bien ! milord m'a forcé de parler.. Que pouvais-je faire, moi, pauvre vieux domestique? il a bien su m'arracher mon secret du cœur...

— Mais quel secret, Daniel ? dit la duchesse qui ne put se défendre d'un tressaillement.

— 11 y a dix-huit ans, Milady... dans ce château...

Ses sanglots l'étouiïaient.

— Parlez, Daniel, dit vivement la duchesse.

— C'était une nuit... Milprd était sur le

continent... Dieu! Milordi

La porte venait de s'ouvrir violemment : lord Buttermer entra dans le salon , tout pâle et les cheveux hérissés sur la tète. Ses yeux lançaient des flammes. Il marche droit vers la duchesse qui recule à mesure qu'il s'avance.

Daniel n'avait pas eu la force de se relever; il demeurait à genoux, tremblant, les deux mains appuyées sur le parquet.

— Que faites-vous là ? dit sourdement le duc à Daniel. Sortez!

Et, comme le vieux intendant essayait en vain de se relever, le duc lui tend brusquement la main et le pousse vers la porte.

Lord et lady Buttermer étaient seuls.

D'abord, c'est un instant d' effrayant si-

ience. La duchesse regardait son mari en frissonnant; le duc secouait la tête et raidissait les poings avec menace.

— Eh bien! s'écrie-t-il d'une voix basse et presque inintelligible à force de colère, je sais tout! je sais tout! le mourant a parlé!...

— Sir H umphrey ? . . .

— Sir II umphrey lui-même ! il a repris un instant toute sa raison, il a retrouvé la voix avant de mourir, pour dénoncer un assassin...

— Ciel !

— Mi lad y, le meurtrier de sir H umphrey, c'est votre protégé, sir Edmond Fitz-Allan!

La duchesse jette un cri.

— Milady, continue le duc avec plus de fureur, le ravisseur de votre fille, c'est lui, sir Edmond !

La duchesse tombe anéantie dans un fau teuil.

— Milady, vous êtes une infâme ! Vous étiez adultère. . . vo us avez encouragé l'inceste !

Lady Buttermer se relève fièrement.

— iMensonge! calomnie 1 s'écrie-t-elle.

— Ah! calomnie et mensonge? reprend le duc en lui saisissant la main et la secouant avec force. Votre fille est la sœur de ce misérable Edmond ! vous le saviez, et pourtant vous les vouliez marier ensemble ! . . .

— Mensonge ! s'écrie-t-elle d'une voix étouffée.

— Il y a dix-huit ans, Milady... j'étais en France alors; vous rappelez-vous cette nuit de février?...

La duchesse pousse un long gémissement et tombe sans connaissance.

Mais il faut maintenant que l'action rétrograde de quelques mois : plusieurs explications sont indispensables pour faire comprendre les événements sombres qui viennent de se dérouler, et ceux, plus terribles encore, qui vont se développer dans ce drame lugubre et plein de ténèbres.

Deux mois avant le mariage tle miss Lucie, deux hommes, jeunes et de tournure élégante, causaient ensemble appuyés sur une fenêtre, d'où L'on découvrait dans le lointain cette longue chaîne de montagnes bleuâtres qui hérissent le Cumberland.

L'un de ces jeunes gens était pâle, et sa ligure amaigrie révélait une santé chancelante; ses cheveux, d'un noir foncé, faisaient encore mieux ressortir la blancheur mate de ses joues. Cet homme, qui paraissait avoir une trentaine d'années, n'en avait guère plus de vingt-trois : c'était sir Edmond Fitz-Allan.

Son château, situé dans une des parties les plus sauvages du Cumberland, se trouvait à cinq ou six milles des propriétés de lord Buttermer. Le père de sir Edmond était mort depuis un an à peu près et lui avait laissé une fortune très-considérable. Long-temps sir Henri et lord Buttermer avaient été les meilleurs amis

du monde, nu moins on apparence; on pont même dire que Fitz-Allan avait pour lord Butter mer une franche et loyale amitié, bien que pourtant leurs caractères n'eussent pas la moindre analogie et fussent môme en quelques points tout à fait incompatibles. Sir Henri était la franchise et la bienveillance en personne. Quoiqu'il ne fut plus jeune, il avait conservé toute la bonne humeur et la verve spirituelle et galante de la jeunesse ; il était charmant et d'une grâce adorable pour les femmes, et nul autre plus que lui ne possédait cette élégance parfaite de manières et cette courtoisie exquise, qui distinguent au suprême degré le véritable grand seigneur. Néanmoins , tout gentilhomme qu'il pouvait être , sir Henri était Whig jusqu'au fond du cœur, et de plus, enfant de l'Irlande; il nourrissait donc une haine profonde contre les torys et les oppresseurs de la verte Erin. Mais, trop bienveillant

ci de trop bonne compagnie pour vouloir choquer personne dans la conversation, il évitait autant que possible les sujets politiques, et tâchait de faire tourner en innocent badinage toutes les dicussions qui auraient pu s'envenimer : c'était, comme on voit , un homme excellent et pacifique. Mais de temps à autre, lorsque la Superbe anglaise humiliait trop bas la malheureuse Irlande, alors Fitz-Allan, piqué au vif dans son orgueil national, quittait brusquement le ton de la plaisanterie et devenait grave et menaçant. Plusieurs fois même, il avait eu d'assez vives querelles politiques avec son voisin lord Buttermer, d'humeur intraitable et violente. 11 est vrai que lord Buttermer n'avait jamais pu étouffer un sentiment de rancune jalouse que, depuis sa jeunesse, il nourrissait contre l'aimable et brillant sir Henri.

Sir Edmond, spirituel et beau comme son

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père, était aussi d'une grande douceur; mais il était moins patient peut-être, et ne souffrait jamais la moindre allusion blessante pour l'Irlande; il aimait ce cher pays avec adoration, et serait mort mille fois pour l'affranchir de cet esclavage hypocrite et honteux qui pèse sur lui depuis tant d'années.

Mais il faut à présent revenir aux deux jeunes amis qui s'entretenaient ensemble dans une chambre du château Fitz-Allan.

— Cher Edmond , décidément tu n'es pas raisonnable, disait d'une voix très-douce celui qui paraissait le plus jeune. Néanmoins ce personnage, malgré sa blonde et rose figure et ses cheveux longs et bouclés , était plus âgé que sir Edmond de quatre ou cinq ans. C'était un homme plein d'élégance et d'esprit , d'une instruction merveilleuse , et versé plus particulièrement dans les sciences chimiques et la connaissance des plantes et

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<los minéraux. Sa famille était fort honorable, quoique assez obscure ; son père , mort depuis quelques années , ne lui avait pas laissé la moindre fortune. Une amitié vive et profonde avait toujours uni les pères de ces deux jeunes gens, qui eux-mêmes ne s'étaient jamais quittés depuis leur enfance , et semblaient s'aimer comme deux frères.

— Je te répète donc que tu n'es pas sage, mon pauvre Edmond, reprit le jeune homme aux blonds cheveux , tu es trop vif, tu as du salpêtre dans les veines : voilà ce qui te rend malade, tu te fatigues la poitrine. Que diantre ! il ne faut pas toujours penser à la même

chose: les idées fixes, Edmond, voilà ce qui nous tue !

— Anselme, j'ai beau faire, c'est une pensée qui me dévore! Non , vois-tu , c'est plus fort que moi , je ne puis vivre sans elle!

El sir Edmond accompagna ce dernier moi

d'un soupir.

— Eli bien ! mon cher , qui te prie de vivre sans elle? Il faul vivre avec elle, rien de plus facile.

— Anselme , mais je commence à désespérer 1 Son père est un homme intraitable ; jamais je ne parviendrai sans doute à le fléchir... Maintenant nous sommes brouillés à mort , et pourquoi , je te le demande ? pour des bagatelles, pour de véritables niaiseries!

— Oh ! oui , c'est bien le mot , répondit Anselme en souriant ; il n'y avait , certes , pas matière à se fâcher le moins du monde. Mais aussi pourquoi diantre '• ne faisais-tu pas la sourde oreille? Il fallait le laisser dire. Eh ! qu'il déblatère comme il voudra contre l'Irlande, qu'importe à l'Irlande? C'est un vieux lou, un maniaque.

— Sans doute , Anselme , et moi je suis t. i. 8

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plus fou encore de me mettre en colère; mais il trouve toujours le moyeu de me faire bouillir le sang dans les veines, j'ai beau jurer, à part moi , d'être calme, impassible; il m'irrite à un point !... Et d'ailleurs, n'est-ce pas intolérable d'entendre à chaque instant injurier son pays ! il me semble que je serais un lâche de souffrir pareille chose.

— Bah ! bah I mon cher Edmond , on laisse dire; et même on fait chorus : il n'y a rien de tel pour faire enrager les mauvaises langues ; il faut dire comme elles.

— Mais c'est impossible, et je t'en conjure; dis-moi: Lucie qui est un noble cœur, que penserait-elle d'un ho m me qui jouerait semblable rôle? Elle le mépriserait !

— Non, non, pas du tout : elle comprendrait parfaitement que c'est un sacrifice que lui fait son cher et généreux Edmond. Au surplus, est-ce qu'elle ne Ta point supplié

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