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cent fois de no jamais contrarier les opinions intolérantes de son père? Dès que la discussion commence entre lord Buttermer et toi , tout de suite la pauvre Lucie prend un air triste qui fend l'âme ! Elle tourne vers toi des yeux suppliants et désolés qui t'implorent!...
— J'en conviens, Anselme, je suis trop vif, et je\oudrais bien avoir un peu de ta modération , de ta prudence ; mais enfin , mon cher ami, on ne peut pas se refaire, il faut rester comme on est. Tiens, Anselme, continua-t-ii en se frappant le front avec colère et chagrin, je suis vraiment à plaindre ! non, tu ne peux t' imaginer combien je souffre ! Cet ange au cœur de femme, tu sais comme je l'aime ! elle m'aime aussi , je n'en puis douter...
— Oh certes ! dit Anselme.
— Eh bien! n'est-ce point affreux , vivre éloigné d'elle, dire que voilà huit jours que je ne l'ai vue !
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— A qui la (auto , mon pauvre Edmond ?
— D'accord , c'est ma faute , reprit Edmond avec une certaine amertume, mais je n'aurais pas cru que ce lord Butter mer me gardât rancune aussi long-temps... N'est-ce point incroyable? moi qui reconnaissais presque mes torts , bien que j'eusse tout seul a me plaindre. Et cet orgueilleux Tory qui ne répond pas à ma lettre , à mes avances ! . . .
— Il est certain que pareille chose est inqualifiable , dit Anselme , et j'en suis blessé tout comme toi. D'abord, je jure, mon pauvre Edmond, que je ne remettrai pas les pi*ds au château avant que mi lord Buttermcr t'ait l'ait les excuses qu'il te doit. Il est pourtant , comme tu sais, d'une grâce parfaite pour moi, le vieux Tory! il nie voit toujours avec un nouveau plaisir, il le dit du moins , et m'assure qu'il avait mon père en merveilleuse
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estime. Je ne sais pas, mais , si lu veux (j-.!' i le dise , je crois que ce bizarre gentilhomme t-tail passablement jaloux de sir Henri Fitz- Allan...
— Jaloux de mon père ? interrompit Edmond d'un air de surprise. Et pourquoi ?
— Ma foi, je ne sais!... ton père était dans son temps un délicieux cavalier, la perle des gentilshommes ! Quant à la duchesse , elle était ravissante...
— Méchant , dit Edmond d'un accent do reproche affectueux , tu as toujours- quelque malice sur les lèvres; tu sais pourtant que lad\ Butlermer est la candeur et la venu même...
-— Cela n'empêche pas , dit Anselme
— Et mon père, Anselme , mon père avail trop de noblesse et de générosité dans le cœur pour jamais abuser de la confiance d'un
ami 1
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La voix d'Edmond était vibrante et chalcu reuse.
— Allons, allons, du calme! reprit Anselme en lui prenant la main d'un air comiquement doctoral. Voici déjà ton pouls qui s'élève... tes yeux qui s'allument... Mon cher ami, tu vas avoir la lièvre! Oublies-tu donc qu'hier encore tu gardais le lit ?
— Et je l'ai trop gardé ! s'écria vivement Edmond ; j'aurais bien mieux fait de monter à cheval et de me promener tous les jours de la semaine aux alentours du château Buttermer. J'aurais eu la chance, au moins, de rencontrer milord dans quelque promenade, et peut-être nous serions-nous réconciliés comme par hasard. Mais de toutes manières, j'aurais vu Lucie.
— Rien n'est moins sûr, interrompit Anselme : tu sais fort bien que son père lui a défendu de sortir du château; il ne veut pas, l'opiniâtre gentilhomme , que vous ayez en-
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semble tir lui -lises ri lendivs conversations, dans les plus sombres allées du parc. Aussi , mon cher, pourquoi , dans ces jolis rendezvous du soir , avoir ou la maladresse de te faire accompagner par un domestique ? Le drôle a bavardé, et milord a pris ses mesures. Maintenant , mon pauvre Edmond , Dieu sait quand tu reverras miss Lucie \
— Oh i je la verrai demain ! oui , demain , sans plus attendre! s'écria sir Edmond en frappant du pied avec impatience. Les jours sont pour moi des sjècles ! je me ronge, je me dévore , je brûle !.. Anselme, je veux écrire à l'instant même , je veux écrire à Lucie... Je t'en conjure, charge-toi du message , tache de le lui remettre toi-même, en mains propres. — Maissonges-y donc, mon ami, répondît Anselme, tu vas gâter les affaires : si l'on me voit au château , on va croire tout naturellement que je viens de ta part , et que lu veux à
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toute force te réconcilier. Milord est d'wii caractère indéchiffrable ! C'est un orgueil entêté qu'on irrite par la soumission; si tu plies, mon cher, il te brisera, je t'en avertis !
— Mais que faire, Anselme? je t'en supplie, aie pitié de moi! je me montre à toi tel que je suis... 11 m'est impossible de vivre plus long-temps dans celte affreuse incertitude! Il faut que je revoie Lucie, que je sache enfin s'il est quelques moyens de fléchir son père ; car, je ne te le cache pas , je tremble !... j'ai peur qu'il n'ait des intentions secrètes dont> sa femme elle-même ignore l'existence?
— Que veux-tu dire, Edmond?
— Anselme , j'ai parfois l'idée que milord
Buttermer cherchait un prétexte pour rompre
avec moi , et qu'il a saisi le plus frivole , sans
même vouloir ménager les apparences. Qu'en
penses-tu, Anselme?
— Ma foi! si tu veux que je te le dise ,
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répoînlii Anselme en prenant un air sérieux , je ne serais pas éloigne de penser comme tm là dessus. Et tiens, parbleu ! maintenant que tu n'es plus malade, il faut bien que je rapprenne la vérité ; tu es mon ami , je te la dois.
— Parle, Anselme !
— Mon cher, cinq ou six jours avant ta dernière discussion avec milord , je me rappelle certaine conversation qu'il eut avec moi , une foule de propos étranges , à double entente, que je n'ai pas toujours pu très-bien saisir; mais voici , mon pauvre Edmond, de quelle manière j'ai traduit tout ce langage énigmatique : « Lord Buttermcr a beaucoup de considération pour loi , mais il ne t'aime pas le moins du monde. Ta fortune est superbe j mais tu es Whig , Irlandais de cœur et d'âme , et le vieux Tory veut un gendre Tory. •
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— El tu ne m'a pas dit cola plus loi, Anselme! repartit Edmond avec chaleur.
— Encore une fois, tu élais malade, avec une fièvre ardente et d'affreuses palpitations de cœur qui m'ont inquiété un moment; la moindre secousse pouvait déterminer une fièvre cérébrale , ou quelque dilatation au cœur! Tu sens bien , cher ami , que je devais remettre à un autre jour ma confidence.
— Quoi! il me jouerait de la sorte ! s'écria Edmond en marchant à grands pas. Oh ! non, cela ne se passera pas ainsi , il faut que j'aie une solution !... il la faut prompte , décisive.
— Allons , allons , pas de violence , Edmond !
— Je le parle avec sang-froid, Anselme... répondit l'autre en faisant un eiforl sur luimême pour vaincre sa profonde émotion. Mon parti est pris : s'il me refuse la main de sa lille, je l'enlève ou je me lue !
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— Eh bien! mon cher , éfrileTOnS-ta, rien de pins naturel , dit tranquillement Anselme ; c'est la manière de tout concilier. Mais, je t'en conjure, ne parle pas de suicide : tout cela ne mène à rien , c'est absurde !
— Anselme, Anselme , reprit Edmond avec un profond soupir, vois-tu, je suis né pour le malheur... ma destinée est mauvaise... et tôt ou tard il faudra que j'en vienne là! Si je faisais bien , je n'attendrais pas davantage , et je me ferais sauter le crâne à l'instant môme !...
— Folie, Edmond! dit Anselme en lui pressant la main avec un mélange de reproche et d'affection douloureuse. Tu me parles comme si je n'étais pas ton ami, ton frère !... Edmond, tu me déchires le cœur!
— Cher ami ! cher et excellent ami ! s'écria vivement Edmond en le serrant contre sa poitrine. Toi seul as pitié de moi... Tu me plains et tu m'aimes... Ah ! Lucie et toi , vous
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êtes tout ce que j'aime au monde! Sans vous , je serais mort depuis si long- temps '..y. Pauvre Lucie , lu es douce, tendre et dévouée , tu es un ange!... mais , j'en ai peur, mon amour le sera fatal!... Oh! si tu n'étais pas heureuse !..
— Edmond , tu me désoles ! allons ! chasse bien loin ces chagrinantes visions , ces mauvais rêves... En vérité, lu es ingrat pour le ciel qui t'a si admirablement partagé : tu es beau, noble et riche, tu es jeune, tu aimes , et Ton l'aime ardemment.,, que veux-tu de plus? Est-ce donc moi, qui n'ai rien de tous ces avantages, est-ce donc moi qui dois l'apprendre la philosophie ?
— C'est vrai, Anselme, je ne devrais pas me plaindre : je suis riche, et tu ne l'es pas. . , Mais, ù mon ami, compte sur Ion frère! je saurai bien réparer l'injustice du sort!
— Commence dooe par cire juste et profile
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du bonheur que le sort t'envoie, reprit Anselme d'un ton de badinage. Il se peut encore que j'aie mal interprêté les paroles sentencieuses (Je lord Buttermcr; mais enfin , mettons la chose au pire , que le père te refuse obstinément. . . A quoi bon te briser en vain la tête contre une espèce de muraille? Nous en serons quittes pour enlever miss Lucie ; après, tout s arrangera. Mais parbleu- si tu m'en croyais, il ne faudrait pas attendre; je trouverai bien le moyen de faire passer un mot à miss Lucie , al demain soir...
Il n'acheva point : un domestique venait d'entrer, apportant une lettre pour sir Edmond.
Celui-ci ouvre vivement ce billet dont il a reconnu l'écriture; il le parcourt d'un œil rapide.
— 0 ciel! murmure-t-il .avec un éclair de foie dans le regard. Elle m'attend'-... ce soir, ce soir même'.-..
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Que dis-tu, Edmond?
— Tiens , lis! reprend Edmond en lui montrant la lettre.
Anselme y jette les yeux et devient trèspàle; mais celte pâleur ne dure qu'un inslant , et ses joues redeviennent calmes et roses.
— Eh bien! Edmond, dit-il vivement , tu vois que dans ce monde il ne s'agit que d'attendre?... L'occasion est excellente, il faut la saisir... Viens,, je t'accompagne.
— Mais non,., j'irai seul... répond Fitz- Allanavec trouble. Tu n'as donc pas lu? Elle veut que j'arrive seul...
— Mais je ne me montrerai pas, dit Anselme; je ne paraîtrai qu'à ton signal. Il faut bien que je faide!
— Plus tard, Anselme! plus tard!... reprend Edmond d'un air embarrassé. Rien n'est prêt encore... Il faut la prévenir... Et
imii. , 131
puis , d'ailleurs j lu vois , les choses peuvent s'arranger!...
Il y avait déjà quelques instants que le domestique attendait les ordres de sir Edmond.
— Vile , qifon selle mon cheval , dit Fitz- Allan.
— Sir Edmond veut-il être accompagné ?
demanda le domestique.
— Non, personne. Mais vite! vite', j'attends.
— Edmond , dit Anselme en secouant la tète , tu t'abuses j miss Lucie est trompée < omme toi , prends garde, et mets à profit le temps! Je le répète que l'occasion est admirable ce soir, lu ne la retrouverais plus... Va, laisse-moi faire. . . Pars toujours ; je serai là !
— Non, Anselme, non, je l'en supplie , lu vois, elle ne s'attend à rien : ce serait une trahison!
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La porte se rouvrit.
— Le cheval dc*ir Edmond est prêt , dit le domestique.
— La nuit est froide, Edmond, dit Anselme d'un air significatif; il tombera de la neige avant une heure : crois-moi , couvre-toi bien , cl prends ton manteau de voyage...
— Adieu, Anselme! dit vivement Edmond en lui secouant la main. Avant deux heures je serai de retour et nous arrêterons définitivement un plan de conduite.
— Bon, bon , mon cher ami : tu me trouveras à mon poste , seulement décide-loi. Mais tiens, n'oublie donc pas ton sifflet d'argent... Comment diable pourrais-je t'entendre!
— C'est inutile, Anselme!... je compte sur toi , comme toujours ; maïs ce soir je veux m'enrhumer tout seul. Toi, reste au coin d'un bon feu ; j'espère avoir tout à l'heure quelque bonne nouvelle à t'apprendre.
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— Allons! puisque tu le veux, je reste. Adieu, cher obstiné.
Et les deux amis se serrèrent encore une fois la main.
A peine sir Edmond fut-il parti , qu'Anselme arpenta la chambre d'un air soucieux et agité; il marchait les bras croisés , prêtant l'oreille de temps à autre. On n'entendait presque plus déjà le galop du cheval de sir Edmond.
— Encore du temps perdu ! murmure Anselme en se frappant le front, il faut pourtant se décider !.. . quel caractère faible et irrésolu! Ah! si c'était moi !...
Puis il se remet à marcher avec précipitation.
— Mais cpie diable! un coup de tèteî.. reprit-il en s'arrètant tout à coup. (In peu de courage! La chose peut réussir... Oui, c'est décidé... allons !
134 lucik.
Il court vers son appartement et sonne son valet de chambre :
— Jack, vite un cheval ! que personne dans le château ne se doute de mon absence !
Le domestique s'inclina et sortit.
Cinq minutes après , Anselme s'éloignait au grand galop , à travers le parc.
vu.
Anselme s'était arrêté devant une espèce de ferme comprise dans les dépendances du château ; mais il n'était pas même descendu de cheval; et, le pied gauche fortement appuyé sur rétrier , il parlait à voix basse avec deux hommes en costume de paysan.
— Ainsi , vous comprenez bien ? dit-il en leur mettant quelques pièces d'argent dans la main : à l'entrée du parc! ... Je vous avertirai. .. Soyez prêts au premier signal.
— Oui , Votre Honneur, répondit l'un des deux paysans; nous allons tout de suite nous mettre en roule.
— Mais les chemins sont bien mauvais , ajouta l'autre, et la voiture pourrait bien s'embourber.
— Drôle ! interrompit Anselme plein de colère. Si pareille chose arrivait , gare à toi ! Allons, vite! toujours ventre à terre ! ^épargnez ni chevaux , ni voiture , et comptez sur moi en cas de malheur.
En achevant ces mots, il donna un coup d'éperon à son cheval, qui repartit comme une flèche.
— Il y avait déjà plus de vingt minutes qu'il galopait ainsi à travers les chemins ef-