LUC II
fondrés , pleins de cailloux et d'ornières profondes; car, voulant arriver le premier à l'endroit convenu , il n'avait pas cru devoir prendre la roule ordinaire qui était plus longue et moins directe.
Cependant sir Edmond avait sur lui quelque avance; et comme son cheval était meilleur et plus rapide , il était déjà fort loin du château Fitz-Allan.
La nuit commençait à devenir sombre; les routes étaient complètement désertes.
Soudain sir Edmond voit arriver un homme à cheval, enveloppé d'un grand surtout de voyage qui le couvrait presque tout entier, lui et sa monture. Ce cavalier n'allait qu'au pas; et, regardant à droite et à gauche avec un air d'inquiétude, il paraissait être un voyageur égaré et fort peu jaloux de passer la nuit à la belle étoile, au milieu d'une plaine aride, où la bise soufflait avec violence.
Ces remarques, sir Emond les fit machinalement et sans ralentir une seconde l'impétueux galop de son cheval. Mais lorsqu'il ne fut plus qu'à cinq ou six pas du voyageur, celui-ci mit son cheval en travers delà route, comme pour barrer le passage à Fitz-Allan.
— Rangez- vous donc , Monsieur ! cria sir Edmond,
Le cavalier inconnu ne bougea pas.
— Que diantre I voulez-vous m'empècher dépasser? reprit Fitz-Allan avec un peu de colère.
— Pardon, Monsieur, répondit d'un air courtois l'obstiné voyageur qui ne dérangeait point sa monture ; je suis dans un embarras extrême, j'ai entièrement perdu ma route, et si vous n'avez l'obligeance de venir à mon aide, v je cours grand risque de mourir de froid dans ces maudites bruyères.
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— One voulez-vous, Monsieur? Que puis je iaii('|M»m votre xenriœ ? demanda ritz-Allau i\r( une inllevion plus radoucie, maison perçait néanmoins un reste d'impatience.
— Je voudrais savoir, Monsieur, si je me trouve encore bien loin du château de sir Edmond Fitz-Allan S
Sir Edmond lit un geste do surpi ise.
— Et que voulez-vous à sir Edmond, M-m sieur ? demanda-t-il.
— Pardon, Monsieur, dit 1 inconnu avec une politesse froide; mais c'est à lui-même 411e je voudrais dire le motif qui m'amène. Ce que je vous demande, c'est de vouloir bien in indiquer la route que je dois suivre pour me rendre le plus tôt possible à son cliàteau.
— Eli bien ! Monsieur, repondit sir Edmond qui, du reste, notait pas fort curieux d'entendre au milieu du grand chemin les conlidcn-
5 de ce véyâgeùr, vousn avez qu'à mardi' »
tout droit devant vous jusqu'à une espèce de carrefour, au milieu duquel se trouve un grand poteau. Une fois là, si, comme vous le dites, vous êtes si pressé d'arriver, alors prenez à gauche, à travers champs, et vous n'aurez pas fait un quart de mille que vous apercevrez les tourelles du château.
Sir Edmond avait déjà perdu beaucoup trop de temps, et il n'était guère disposé à en perdre davantage : un trop délicieux rendez-vous l'attendait.
L'inconnu remerciait Fitz-Allan qui, sans lui répondre, le salua et fit repartir son cheval au galop.
Mais, presque à l'instant même, il entendit galoper derrière lui : l'étranger l'appelait.
Cette fois, sir Edmond crut avoir affaire à quelque détrousseur de grand chemin 5 il arrêta donc brusquement son cheval, se mit bien en selle, et, passant vivement les guide*
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dans sa main gauche, il porta la main dtoite aux fontes de ses pistolets.
L'inconnu venait de s'arrêter aussi à quelques pas. Sir Edmond le regardait d'un air irrité.
— Ah ça ! Monsieur, dit-il, est-ce que nous allons voyager de compagnie? Je croyais que vous alliez au château Fitz-Allan?
— Certainement, Monsieur, répondit l'étranger en saluant avec courtoisie; et, grâce à votre obligeance, j'espère bien que je découvrirai ces fameuses tourelles. Mais pourriezvous me dire, puisque vous êtes du pays, si le jeune Fitz-Allan vit seul dans son château ?
— Eh! que vous importe, Monsieur? répondit assez brusquement sir Edmond. Seul ou non, il a de quoi vous loger. Allez, Monsieur, allez vite : car voici l'orage qui menace, et vous pourriez bien rester, vous et votre
cheval, dans quelque fondrière. Vous dites que vous avez quelque ehose d'important à communiquer au maître du château : vous serez bien accueilli. Seulement, dans le cas où sir Edmond ne pourrait vous recevoir à l'instant même, adressez-vous à son ami M. Anselme Tyler.
— Anselme Tyler, ce jeune médecin? dit l'étranger avec un mouvement de surprise et de joie. Ah ! il est au château, vous en êtes sur?
— Très-sur, Monsieur. Mais pardon, je ne puis rester plus long-temps; je vous souhaite un bon voyage.
Et déjà sir Edmond était loin de l'inconnu.
Après une course rapide qui dura plus de trois quarts d'heure encore, sir Edmond se trouvait à l'entrée d'un parc plein d'arbres touffus. Ce parc n'était pas entouré de murs; seulement de distance vn distance, quelques
fossés ou des barrières. Sir Edmond descendit de cheval pour mieux reconnaître son ohemin; puis, après avoir attaché sa monture à
un arbre, il s'engagea rapidement dans une allée sombre et tortueuse. Il marcha pendant un quart d'heure à peu près, et s'arrêta devant une grille qui enfermait un jardin. A quelque distance de cette grille, on apercevait, au milieu des arbres, un petit pavillon blanc et d'une forme élégante. Sir Edmond frappa dans ses mains, et presque aussitôt la porte du pavillon s'ouvrit. Une femme en sortit mystérieusement ; elle était enveloppée dune grande pelisse noire qui empêchait de voir sa taille.
— Edmond, dit-elle à demi-voix, < • si vous?
— Oui, répondit-il, le cœur bondissant.
Après avoir regardé autour d'elle avec une
certaine inquiétude, cette femme ouvrit un»
petite porte en fer à claire- voie et cachée dans la grille.
— Lucie, oh I que je suis heureux! dit sir Edmond en lui prenant une main qu'il pressa contre son cœur.
— Edmond, Dieu! que j'étais inquiète!
Pauvre ami, vous avez été bien malade!...
— Non, non, ce n'était rien^cher ange... Seulement, je souffrais de ne pas vous voir... Oh! mais savez- vous bien, voilà plus d'un siècle ! . . .
— Oh ! oui, plus d'un siècle,, Edmond î répondit-elle avec un soupir. Et vous ne pouvez vous imaginer combien j'étais malheureuse!., ne pas vous voir, ne pas vous entendre! Hélas, ne pouvoir même vous écrire !... mais c'était impossible, j'étais observée... Oh ! si mon père avait pu soupçonner quelque chose. . . . Edmond, quelle affreuse colère ! je ne l'avais jamais vu si furieux !...
— Oh ! chère Lucie, quel homme dur et intraitable ; il faut que je vous aime bien poui m'élre contenu !. . . Ah ! s'il n'était pas votre père ! . . .
— C'est vrai, Edmond, je suis obligée d'en convenir : il est quelquefois bien intolérant dans les discussions politiques, il est d'une violence extrême... Mais au fond du cœur il est excellent, plein de générosité.
— Ah [quelle générosité, Lucie, répondit Edmond avec une douloureuse amertume. Il sait combien je vous aime, il sait que nous ne pouvons être heureux l'un sans Tautre, et il ne veut pas nous unir ! Il l'a juré...
— Oui , pauvre Edmond , mais dans un moment de colère. . . c'est au milieu d'une querelle très-vive. . . et vous avez eu tort de lui répondre comme vous avez fait! Mais, Dieu merci, tout n'est pas encore perdu j j'espère môme, j'espère beaucoup...
— Oh ! s'il était possible , dit vivement Edmond.
— Mais venez , cher ami, j'ai bien des choses à vous dire, venez dans ce pavillon. Mon Dieu ! comme je suis égoïste ; j'oubliais que vous êtes malade, et ce vent est glacé !
En même temps elle l'entraînait doucement vers le pavillon.
— 0 mon ange ! que m'importent le vent et le froid de la nuit : je suis près de toi... je brûle. . . Mais dites-moi, chère Lucie, êtesvous bien sûre qu'on ne nous a pas épiés ? Si quelqu'un nous avait suivis...
— Non, j'ai pris toutes mes mesures, soyez tranquille. D'ailleurs , ma mère est seule au château ; elle me croit couchée, et ce n'est pas elle, la bonne et pauvre mère, qui ferait surveiller sa fille par les domestiques !
— Oh ! non, jamais elle ne ferait cela, dit sir Edmond. Oh ! si notre bonheur dépendait
seulement d'elle'.... Mais dites-moi, Lucie, cardans votre lettre vous ne me donnez aucune explication, pourquoi votre père est-il parti si brusquement pour Carlisle ?
— Je ne sais, mon ami ; je crois que c'est à cause des prochaines élections : vous savez qu'il tient beaucoup à faire nommer sir Villiam Koburn, qui est plus tory que mon père lui-même. Néanmoins, je ne sais pas au juste pour quel motif mon père est parti.
Tls venaient d'entrer dans le pavillon.
— Mais en vérité, mon ami, continua-t-elle, mon père est maintenant de fort bonne humeur ; je vous assure qu'il ne paraît plus vous en vouloir; il est pour moi d'une tendresse charmante, il me prodigue les plus jolis noms du monde, et parle de vous en des termes fort honorables.
— Quoi ! dit Edmond d'un ton joyeux, mi-
lord aurait-il montré quelque regret de m'a~ voir blessé injustement ?
— Oui, cher Edmond, je n'en doute pas, il est désolé de vous avoir fait de la peine. Il sait parfaitement qu'il est dans son tort -, mais n'espérez pas qu'il en convienne : il a trop de fierté, mon pauvre père !
— Et moi, Lucie, je voudrais en avoir moins; car, en vérité, je ferais les avances ; je suis le plus jeune, et je lui tendrais la main de bon cœur!... Mais vous connaissez bien son caractère ; il s'imaginerait que je plie, que j'ai peur !... Et certes, à la première occasion, il pousserait les choses beaucoup plus loin, trop loin peut-être i
— Et c'est bien ce qu'il a fait!... Hélas! que j'ai souffert de votre absence! moi seule j'étais punie! je ne pouvais pas vous voir... Vous avez raison : il n'eût pas été convenable et digne de reparaître au château avant que mon père ne
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vous eût écrit, ou n'eut l'ait chez vous la première visite. Mais vous ne pouviez guère espérer cela.
— Oh ! non, je le sais bien, Lucie : lord lUittermer est de cette vieille race noble qui méprise si fort le reste des hommes. . . . Vous êtes sa fille, Lucie : mais Dieu soitloué! vous no lui ressemblez guère.
— Voici donc, cher ami, ce que j'ai imaginé : après demain mon père sera de retour ; il voudra sans doute faire avec moi dans la journée quelque promenade à cheval, car il y a plus de huit jours que cela ne nous est arrivé. Je vous répète qu'il est maintenant dans une excellente disposition, il est même plus gai qu'à son ordinaire, et j'ai la certitude qu'il ne vous garde pas la moindre rancune. D'ailleurs, il commence à troiner la vie un peu monotone dans son château, et vous lui manquez fort, vous et M. Anselme Tvler : vou^
savez assez combien il aime M. Anselme?
— Oui, dit Edmond, Anselme est dans ses bonnes grâces.
— Eh bien ! mon ami, après demain vous pourriez faire une promenade à cheval avec M. Anselme aux alentours du lac. Vous nous entendrez bien venir : vous, restez dans quelque chemin creux pour que mon père ne vous aperçoive pas d'abord ; et puis, tout à coup, vous arriverez comme par hasard. Vous comprenez, ce sera une rencontre toute fortuite et qui aura Tair de vous étonner. . . Alors il est très-naturel que vous saluez mon père en passant : vous êtes le plus jeune... D'ailleurs je serai avec mon père; et vous pouvez me croire, il sera singulièrement llalté de cette prévenance, de cette courtoisie , qui du reste ne compromettront en rien votre amour- propre.
— Vous parlez comme un ange, ma petite