JULES A. DAVID
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Lorsqu^uti homme de coeur et d'imagination se trouve blessé à l'improviste dans ses affections les plus chères, dans ses plus douces croyances, du premier mouvement, et d*abord, il s'abandonne au plus impétueux désespoir. Son emportement ne raisonne pas : les obstacles qui ont obstrué sa marche, il les Veut briser; les derniers voiles qui lui cachent h vérité, il se précipite pour les arracher.
Mais à mesure que la réflexion travaille et que la pensée se fait jour, les individus con-
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ire lesquels il s*irrîtâit si fort ne lui apparaissent plus que comme les instrumens aveugles d*unç idée. Puis, quand il a laissé tomber sa colère partielle pour s'attaquer à Tîdée même, la question de personnes devient une question de principes, et de-là d'ordinaire une révolution dans le cerveau, un changement com-
, plet de système.
Ce que nous disons ici arriva exactement à
. Lucien. A sa violente colère contre sa femme, succéda un morne abattement et un découragement plein de larmes. Malgré le mouvement fugitif d'enthousiasme et de poésie que l'apparition pittoresque de Stella avait réveillé en lui, sa blessure s'envenimait, et la plaie toute saignante allait s'élargissant. Ce n'était plus à une femme jeune et irréfléchie,
X coquette et lég^e,. qu'il s'en prenait, c'était à un pouvoir plus fort, à une influence qui, pour demeurer occulte, ne Taccablait que plus douloureusement. D'oiï venait cette malédictioQ mystérieuse, qui s'était étendue sur sa vie comme un manteau de deuil ? D'où partait ce souffle empesté qui flétrissait une à une toutes ses croyances, laissant un regret vi-
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vace en place d'une illusion effeuillée, une douleur en place d'une espérance? Gomment expliquer ces événemens, dont l'analyse ne pouvait trouver la cause, ces actions impossibles à comprendre et les coups inattendus qui le frappaient par tous les chemins du cœur?
Lucien imagina une puissance cachée et maligne conjurée contre lui; et, soit qu'elle s'appelât destin, fatalité ou hasard, il vit en elle une irréconciliable ennemie, un mauvais principe enfin, luttant sans cesse contre ce que les hommes ont de saint et de bon. Dans l'espèce de délire que lui doûna cette hallucination fiévreuse, ses fibres se raidirent, ses pensées s'entrechoquèrent tumultueusement dans son cerveau ; il crut sentir un démon qui, de ses poumons infeniaux, aspirait son àme dans l'abtme béant de Pascal. Alors il résolut de le suivre et de se laisser aller jusqu'au bout.
Aussi ce fut une chose bien triste que de voir Lucien, cet homme si contemplatif, abandonner tout d'un coup sa vie de calme et de recueilleiaent pour demander aux plaisirs les
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plus grossiers leur activité la plus dévorante. Le bruit des verres, la pompe des festins, la folie des convives, les éclats stupides de Fivresse lui semblèrent le but et la fin de son existence. Pour lui le jeu et ses poignantes émotions devint un incident commun, une manière de passe-temps ; sa gaieté même à lui était plus retentissante que la gaieté des autres, sa joie plus intense et, pour ainsi dire, plus convulsive. Il sortait le dernier de table, le dernier du jeu ; et plus d'une fois le jour en naissant le trouva opiniâtrement accoudé sur un tapis vert. A sa figure pâle et froide, à son attitude silencieuse et calme, on Feût jugé insensible aux coups du sort ; si bien que les joueurs les plus infatigables se demandaient comment il en était venu là si jeune, et ce qu'il avait dû sou£Prîr pour arriver à cette résignation muette, à cette immobilité stoïque. Ils ignoraient que cet homme avait un duel avec la fortune, et qu'entre elle et lui s'agitait une question de vie et de mort.
Une seule chose en Lucien , plus inconcevable encore que sa conduite , c'était son langage. Tout ce qu'il y a dans B^ron de scepti-
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cisme amer et déclamatoire se reproduisait dans ses discours avec des formes plus passionnées encore ; toute l'imagination qui s'était épanouie dans sa foi tourna au profit de son incrédulité. SitAt qu'on parlait devant lui d'un dévouement , d'une vertu naïve , il n'est pas de plaisanterie si incisive , de sarcasme si cuisant qu'il n'inventât, avec la persévérance d'un infidèle et la ragé d'un renégat.
Plus d'une fois, à la suite d'un souper éclatant , d'une bruyante orgie , il nia la vertu, la gloire, le bonheur. Pour s'exciter alors, et pour allumer sa verve, le vin venait à son aide; et si on lui demandait comment un homme de pensée pouvait s'abaisser à d'aussi brutaux excès : — La pensée , disait-il , c'est le vautour de Prométhée , il faut l'étourdir pour s'en défaire.
Jamais, du reste, un mot à Amélie, pas une observation , pas un avis, pas un regard ; jamais le mari et la femme ne parlaient ensemble, ne demeuraient foce à face ; chacun avait ses plaisirs à lui , ses affaires , ses amis. Le ménage n'existait que de nom ; en réalité, c'était le divorce. La chaîne semblait rompue,
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et un seul anaeau commua en réunissait les deux bouts : Oscar ! Oscar, l'ami du mari , l'amant de. la femme.
Pauvre Lucien ! Daus son incrédulité affectée, dans son scepticisme universel, Oscar demeurait le seul homme qu'il respectât. Au milieu de ses espérances détruite, l'amitié était restée debout comme une colonne de granit parmi des débris épars.
Pauvre Lucien ! malheureux par les croyances qu'il avait perdues, plus malheureux peutêtre par les croyances qu'il conservait eooore.
Pour Oscar, tout allait bien. Madame de Nangis était devenue sa maltresse , et l'aimait de toute la haine qu'elle portait à son mari. Chaque jour aa position s'améliorait, son avenir se montrait plus brillant; le ministre, chez lequel il s'était présenté puissamment recommandé, l'avait reçu avec distinction, avait admiré la profondeur de ses vues, la sagesse de ses conceptions , et lui avait fait la promesse positive d'un avaitcement prochain. Oscar touchait au but; mais, pour y arriver, il fallait ménager Lucien , qui , par un édat
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intempesUf , aurait pu ruiner l'édifice de sa fortune, si laborieusement échafaudé;
Il n'était donc pas de précaution qu'il ne prit, de ruse qu'il n'employàt.pour empêcher son ami d'ouvrir les yeux ; le billet même que Lucien avait découvert- était la preuve de cette prudence et de cette habileté dont nous parlons. Un autre qu'Oscar n'eût conGé à personne le soin d'une correspondance d'amour ; lui , au contraire , s'était bien gardé de se compromettre, et avait employé une main étrangère jusque dans l'intimité d'une intrigue secrète. Dans la détermination même que Lucien avait prise , ses conseils n'avaient pas été inutiles, ses insinuations ^ans effet.
— Pourquoi , avait-il dit à Lucien , qui le consultait , pourquoi faire un éclat? A quoi bon mettre ainsi le monde dans la confidence de ses chagrins domestiques ; le scandale n'adoucit pas le mal, et on a le ridicule de plus.
Et maintenant , Oscar suivait Lucien avec soin , observant chacun de ses mouvemens , étudiant chacune de ses paroles, prêt à parer tous les coups que la malveillance ou le hasard essaierait de lui porter.
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Il faut Tavouer, Os€ar n'était pa$ un homme ordinaire ; et à voir cette persévérance qui va au but sans se détourner jamais , cette constance de tous les jours et de tous les înstans que rien ne ralentit ou n'arrête, peut-être quelques - uns de nos lecteurs ne seront pas éloignés de lui reconnaître ce que dans un moment d'enthousiasme il s'était accordé si généreusement lui-même : du génie.
Qu'est-ce donc en effet que le génie , et qui pourra expliquer à quels signes on le reconnaît? Croyez- vous à la définition que Lucien en a donnée au commencement de ce volume? Ecoutez ce qu'il en disait maintenant.
Dans un salon où la conversation était encore tombée comme autrefois sur ce vaste sujet , Lucien prit encore la parole , mais sous des inspirations et des auspices différens. Ses adversaires d'autrefois n'avaient pas la moitié du scepticisme qu'il étala dans cette circonstance , et il faut aussi en convenir, leurs paroles étaient moins désordonnées.
— Le génie , disait - il , qui vient encore évoquer ce fantôme invisible, ce squelette sans forme, c<îtte ombre vaine qui n'a jamais
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existé? Le génie ! c'est-à-dire un choc de consonnances, na cliquetis de mots, un concetto à l'italienne, le quHl mourût de Corneille, ou le marche ! marche ! de Bossuet ! La belle chose ! Où cela conduit-il , et à quoi cela sertit? A désennuyer quelques écoliers, ou à faire vivre quelques obscurs commentateurs? Et si le génie est autre chose, si c'est une lumière pour les peuples, un moyen utile à l'humanité, brisez le moyen, mettez la lumière sous le boisseau; pourquoi vouloir du bien aux hommes? A quoi bon? La vérité ici-bas c'est le pljûsir, c'est l'étourdissement , c'est l'ivresse. Fi des abstractions de vos philosophes ! Il n'y a rien de bon au monde si ce n'est une pièce d'or qui brille, un œil de femme qui pétille...
A ces dires passablement incohérens , il en ajouta d'autres plus incohérens encore. Mais on remarqua que, malgré le feu de ses gestes et la vivacité de ses paroles , ses traits restaient mornes et ses yeux ternes ; il y avait même dans la contraction de ses lèvres je ne sais quoi de grimaçant qui faisait peine : on eût dit un mourant s'efforçant de sourire.
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C'est que le sceptidsnie n'effleurait que ses lèvres, et qu'au fond de son cœur le d^espoir commençait à germer.
Wn |l0rUfeuUU be ItoHe.
Vous avez TU la nature en automne. Les arbres, à chaque bruissement du vent, perdent de leur feuillage ; les prés n*étalent plus leur verdure; les vignes rampent sur la terre, jaunes et comme fatiguées. Le chant des oisei^ox s*est envolé comme une riante chimère ; il n*y a plus de roses, plus d'harmonies, plus de parfums. Ainsi l'âme de Lucien était jonchée de douleurs. Ses rêves se fanaient , ses espé-
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rances penchaient vers leur déclin ; le yent de la réalité avait desséché toutes ces fleurs idéales.
Encore si Ténergie factice que lui avait imprimée son parti pris de scepticisme avait pu durer ; peut-être aurait-il trouvé dans le sarcasme et le blasphème un étourdissement grossier et de brutales consolations. Mais ce n'était qu*irrité par la discussion que sa verve ironique s'allumait. En public, il se montrait fier de ses dédains byronniens ; seul , et en face de ses réflexions, il en rougissait. Alors, s*il ne croyait plus ni au bonheur ni à là souffrance, du moins se plaisait-il au spectacle de sa foi passée et aux souvenirs de ses premières et saintes douleurs. Et plus , par instans , il avait été furibond et déclamatoire , plus il avait besoin de se retremper dans sa candeur d'autrefois pour s'estimer encore.
Aussi , à son retour de la soirée où il venait de nier le génie, s'enferma-t-il dans son cabinet ; et là , au milieu de ce calme de la nuit qui apaise si victorieusement les fausses exaltations, il se mit à prendre un à un les papiers oii , à de longs intervalles de temps,