‹ Lucien SpalmaChapitre 13 sur 33 · UN PORTEFEUILLE DE POÈTE · texte numérisé non relu

UN PORTEFEUILLE DE POÈTE

il avait déposé ses plus secrètes pensées.

Le premier sur lequel il tomba était daté de deux mois avant son mariage. Il Favait sans doute écrit dans un accès de sombre mé> lancolie et de noble indignation contre les vices de notre société.

La tète appuyée sur ses deux mains, Lucien, transformé , lut lentement ce qui suit :

« Quand je songe à cette vie obscure que mène le jeune bomme entre ses quatre murs, à cette uniformité d'un ciel gris qui vous pèse comme du plomb sans un seul rayon d'amour ; — quand je songe à ce printemps tardif dont les gelées et la neige empêchent la floraison de s'épanouir, à ces fumées douloureuses de réputation et de science qui nous passent devant les yeux sans pouvoir aujourd'hui , comme autrefois , nous rien arracher que des larmes vaines ; — quand je songe à cette solitude extérieure, image de la solitude du cœur , cette poussière du plancher moisi me ramène au souvenir de tant de cendres froides, à l'idée de ce qu'un jour sera la mienne. Et les carreaux étroits de ma chambre, dans leurs disques de plomb aplatis , ne

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me laissant voir que de rares lambeaux du ciel, me font souvenir combien la vie humaine réfléchit peu souvent, et par des vitres ternes ou brisées, les reflets épars de ce bonheur que l'homme ne possède qu'en rêve. Je descends en pensée les années que l'avenir me garde encore, et comme sur ce demi-cercle que je ne sais quel artiste populaire s'est amuié à colorier pour le vendre aux foires, je monte pour la redescendre la colline fictive de ma vie future ; je songe à ce froid auUnnne que le vieillard traverse si souvent seul, et je compare mon isolement actuel à cet isdement plus grand où mes sens refroidis ne tireront plus des surfaces colorées de la réalité que des images déteintes, des idées appauvries et rares, avec quelques souvenirs pareils aux feuilles rouillées de l'automne, déjà mares pour cette poussière végétale que le vent emportera sans pitié.

» Qu'est-ce que le travail de l'homme, à mon Dieu? Qu'est-ce que son but dans ce pauvre monde , sinon de jouir avec mesure des biens que vous lui avez donnés, et de ne pas y trop arrêter son cœur? Est-ce que le

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pain et le vin ne sont pas assez pour des mendians, des malades et des oonvalescens comme nous? Du pain et un peu de soleil sur la terrasse à midi, avant que la nuit nous prenne et nous endorme dans ce grand berceau de fleurs, dont le rideau bleu fut semé d'étoiles ! — n'est-ce donc pas le cas d'oublier les haines qui divisent les ombres humaines, et de répéter avec le poète arabe :

(t Ah ! qu'un simple habit soit ton vête- )i ment , et que quelques bouchées soient ta » nourriture ; comme l'araignée , prends une :> habitation modeste, en te disant à toi-même : » Demeurons ici en attendant la mort. »

» L'homme n'est malheureux que lorsqu'il ne peut pas obéir aux lois de sa nature , ou qu'il ne le veut pas , et s'écarte des voies de l'ordre universel. Ce n'est pas la jouissance en elle-même qui est bonne, c'est l'odeur morale qu'elle trahit et qu'elle doit exhaler. Ce n'est pas le lis qui est beau , c'est Fidée de candeur et d'innocence qui s'y rattache. Ce n'est pas la rose qui est belle, c'est l'amour épanoui d'une vierge, dont elle est la figure. —La loi du monde est amour, harmonie, or-

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dre ; celles de la société ont changé tout cela : elles ont envoyé les passions sans distinction aux galères du bagne ou du mépris. Au milieu d'une société et d'une civilisation pourries, les lois de la nature sont devenues des crimes^ ou , ce qui est plus redouté , des ridicules. On a inventé pour cela des codes et des tarifs de peines , et les infractions ont été 9t fréquentes et si lâches , que les codes ont pu se croire suffisamment justifiés d'avoir coté l'adultère. L'amour sérieux de deux créatures de Dieu a été livré au mépris et à la haine ironique. L'amour frivole et sans cœur a eu ses évangélistes. Le rire a étouffé bien des affections généreuses. Le cœur a dû battre dans telle direction sous peine de l'ironie des singes et du mauvais œil des hypocrites. Le mariage est devenu une affaire de commerce , une association d'actionnaires , -on chacun s'est mis à tromper avec le plus d'hypocrisie possible et de séduisans dehors. C'est la nécessité indispensable aujourd'hui , l'amulette qui conjure la médisance , et permet au vice ses coudées franches.

» Le monde est ainsi fait : — Ceux qui se

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permettent d'avoir une Dulcinée sont pendus au moins en effigie ; mais Sancho gouverne File de Barataria, et ne s'agenouille qu'en face de son ventre ( comme ces Narcisses chré< tiens qui ne font leur prière que devant une glace ). — L'idéal est partout raillé, même par les Cervantes, et cette vie semble un acrostiche ironique, oti la douleur a bien plus de lettres que la volupté. — Don Quixote et Sancho ! — hélas ! c'est l'homme tout entier, — deux ménechmes ennemis attachés par le dos avec un lien qui ne se brise qu'à la mort! — Nous avons tous beau faire les vaillans, qui n'a pas sa rossinante , son dada favori , sa princesse du Toboso? — Pauvre et sublime poète espagnol ! ah ! la poésie t'avait trompé, n'est-ce pas ? et cela de concert avec la vie 3 l'idéal t'avait fait bien du mal sans doute, lorsqu'avec la pointe de ta dague éblouissante et rude de pierreries , tu crevas le portrait de cette maîtresse adorée ! — Nous en venons tous là! Nous rions, infortunés, de ce qui nous eût naguère fait pleurer. Le vin généreux devient vinaigre , acide corrosif; — la vie montre la corde comme un habit usé par

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le frottement; -^ le soc de charrue s'aiguise en paratonnerre. L'enthousiasme et l'illusion se sont retirés à pas lents. Ce sont de yieux chœurs d'une fête antique; notre âme en a désappris les andanie riches et délicieux. — Nous ririons de ce qui nous ravissait à quinze ans ! — La muse classique de la joie a fait place à je ne sais quelles chansons fiévreuses, dont le refrain qui torture est l'amour physique. Psyché n'est plus qu'un pastel qui s'efface à force d'avoir été pressé contre le cœur, et ses sœurs ne sont pour la plupart que des statues de fange sans Pygmalion. »

Après cette lecture , Lucien tomba dans la plus grave des méditations. Semblable à saint Augustin dans sa solitude , il jugeait avec une douloureuse impartialité toutes les pensées et toutes les actions de sa vie. Il parcourait ces pages de chaste et profonde tristesse, de l'œil dont on regarde les fleurs desséchées d'une rose. Tant^ comparant la lassitude de son scepticisme actuel à l'énergie de sa haine juvénile contre l'humanité, tantôt souriant avec désespoir aux rêves magnifiques de son adolescente poésie , vous l'eussiez vu frapper sa

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poitrine comme un chrétien qui accuse sa vie aux pieds du Christ. Il s'arrêtait surtout aux plus violentes déclamations sociales, et celles que nous allons citer fixèrent le plus impérieusement son attention. Ces papiers da- Uôent de plusieurs années déjà; c'étaient, pour ainsi dire , les premiers vagissemens de son âme au contact glacial de Tair empesté du monde.

— Pourquoi, disait le jeune poète, refouler ses pensées , éteindre ses émotions? Dissimuler , voilà le pis de l'existence ! et cependant c'est là une nécessité souveraine , une nécessité qui nous couii>e tous. Malheur à celui qui vent relever la tète, elle tombe et roule attente d'un glaive prompt comme la foudre , et la foule est là qui poursuit cette tête sanglante de ses frmdes risées. Il n'y a pas de pardon, pas de clémence, pas de pitié pour quiconque, une fois entré dans la société terrestre , refuse un seul jour de plier sous son joug. Le monde est un despote tout puissant , dont la civilisation est le satellite , dont tous les hommes sont les courtisans ; et d'autant plus redoutable que , qui le hait, ne sait où le frapper. U a des mil-

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liers de tètes; et, quand il se venge, tous ses sujets lui servent de bourreaux.

Oh ! ne croyez point qu'il soit possible en la vie d'épancher tous nos senti mens, de s'abandonner à tous nos enthousiasmes, d'éa>uter toutes nos inspirations et de leur faire jour . de pleurer toutes nos larmes; non ! non ! Pour les sentimens , il y a des paroles .qui flétrissent; pour les enthousiasmes, des sarcasmes qui glacent ; il y a des haussemens d'épaules pour les inspirations , et des doutes pour les larmes.

Voyez maintenant oii en sont toutes les saintes croyances ! Le monde les a tuées. Tous les livres, depuis cent ans, débordent d'athéisme. La société et la religion sont descendues dans l'arène pour se combattre comme deux athlètes vigoureux; à force égale, la religion, pins exaltée , eût terrassé son adversaire. Mais, ô trahison perfide ! à déloyauté sans exemple ! la civilisation a forgé des gantelets de fer pour l'un des combattans, et Voltaire les a attachés aux mains de la société. Alors la religion a été frappée au cœur. Depuis trente ans, elle pleure, elle crie, elle se tord dans sa délirante

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agonie, et nul ne se lève, nul n'ose porter secours à la noble vaincue !

£h bien ! pour un pauvre jeune homme qui soufBre , qui se désespère d'être né dans un siècle athée, qui implore, les yeux au ciel, une croyance forte et sainte, une religion, quel recours? En est -il? Vers quoi traîner son âme meurtrie ? vers qui lever ses mains suppliantes? où poser ses genoux pour prier? dans quel temple pousser ses lamentations? Dites? Répondez? Il n'est plus de religion qu'il puisse bénir, de temples qu'il puisse hanter.

Ce qui m'a fait la vie mauvaise et triste dès mon enfance, c'est la perpétuelle déception , qui m'est toujours venue après mes rêves les plus dorés et mes illusions les plus enivrantes. i*ai le malheur d'espérer toujours de l'avenir, de me créer des hommes enthousiastes et poétiques, de voir surgir devant moi de magnifiques événemens. C'est un défaut bien grand dans le monde tel qu'il est usé de nos jours ;

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c'est un défaut que je me reprocke sans cesse : Dieu peut seul en délivrer ma vie.

Je me suis trompé sur les affections hnmaines^ je cherchais partout des sympathies pour la poésie, et nulle part je n'en ai rencontré ; je me suis trompé sur la gloire, cette religion qui n'a plus de martyrs. Qui voudrait aujourd'hui écouter mes rêves, applaudira mes exaltations? Dans mon âme, la haine seule demeure vivace comme l'arbre de cendre dans les plaines de Gomorrhe.

Ce que je hais le plus énergiquement, c'est la société pourrie dans laquelle je suis contraint de vivre ; c'est ce monde, dont l'haleine infecte souille et flétrit dans leur fleur les sentimens les plus naïfs! Oh! pour lui, à toutes les heures de ma vie , j'ai de la haine qui fermente et bouillonne dans mon sein; et, quand je suis seul, cette haine, je Ja fois déborder en malédictions.

Haine à ce monde qui me force de revêtir un caractère que je méprise; haine à ce monde dont les lois me dictent des paroles de fausseté et de froideur!

Voyez-le sur ces théâtres, dans ces romans,

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dans ces cercles surtout où il vient se commu* niquer son venin; voyez comme il se travaille à émonder dans les jeunes coeurs, comme bran^ ches inutiles et pernicieuses , tous les sentimens simples et naturels ; voyez comme il se bâte d'extirper de Tàme, comme d'un terrain, les mauvaises herbes, l'enthousiasme et la vérité , tout ce qui peut rendre supportable la terre , cet exil du ciel.

Sur les théâtres , ces mimes éhontés qui , pour de l'or , s'étudient à parodier l'amour ! Ils prennent la main de leur amante et la couvrent de baisers, comme s'ils éprouvaient cette électricité rapide et puissante qui détache deux âmes de deux corps, et les fait monter au ciel pour se confondre un instant devant Dieu.

Dans les romans, cet abus du langage de la pasnon , ces mots que l'esprit cherche et que lecceur ne prononce pas, ces paroles de flamme extraites avec labeur d'une âme glacée, tout cela ce sont des sacril^es ! C'est s'en prendre à des choses saintes pour en faire la plus méprisante parodie !

Lucien avait déclamé, à haute voix ce$ derniers fragmens, comme pour se faire honte à lui-même de son indifférence coupable et de sa lâche apathie.

Ainsi était déchu ce poète , qui avait commencé la vie avec de si splendides illusions !

Son enfance avait été un long espoir de triomphes éclatans; il avait couronné son front des gloires les plus sublimes et des plus purs amours. Il avait fait de l'univers entier un sanctuaire que sa divinité devait habiter.

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