UN PORTEFEUILLE DE POÈTE
Lucien avait donc vécu dès son adolescence avec ces pensées de haine et de mépris pour les hommes, il n'avait eu aucun dessein, aucune résolution certaine. Il avait confié son âme au temps : selon l'atmosphère, il espérait ou désespérait. Une foule de gens médiocres s'étaient fait un nom et un talent autour de lui; leurs succès l'indignaient, car il se sentait meilleur qu'eux. Mais ces gens avaient suivi une route toujours la même ; lui, en prenait mille et n'en adoptait aucune ; ses volontés n'étaient que des caprices. Oh ! mon Dieu, pourquoi n'était-ce pas une femme !
Tel avait été Lucien au seuil de sa vie intellectuelle, tel il était encore maintenant que les chagrins réels de la vie et les dégoûts de la domesticité avaient glacé son cœur, comme une pluie froide et incessante. Aussi, quel drame que cet homme ému de ses douleurs éteintes, comme un spectateur désintéressé d'une pièce de théâtre ! Quel drame que sa terreur croissante, que ses gémissemens sourds, que ses remords, que ses larmes ! Il aurait voulu s'arrêter sur une seule impression, celle de sa haine vertueuse contre l'é-
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goïsme du monde ; mais l'actioD Featratnait, car il fallait un dénouement à cette solitaire tragédie.
Auprès de ces pensées désespérantes, voici les vivantes paroles d*amour que le hasard avait jetées. Lucien les lut à travers ses sanglots, car c'était à sa femme, à madame de Nangis que son premier enthousiasme les avait adressées.
Oh ! je t'aime ! je t'aime ! ta pensée se mêle à tout dans mon âme ! tu es là , toujours là, près de moi , dans mon cœur ! • . .
Ce matin , seul et dans la solitude de ma pauvre demeure, j'étais assis pensif, c'était à toi que je révais! mon àme, non encore absorbée par un travail machinal et abstrait, non étourdie et languissante sous le poids d'une conversation stérile, mais au contraire rafraîchie par des songes doux et plein# de toi, mon àme toute poétique enfin, parce qu'elle avait oublié sa vie inquiète et tourmentée , et qu'elle s'était reprise à tisser des
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espérances merveilleuses et à s'en envelopper comme du plus beau des manteaux, mon âme causait avec la tienne! c'étaient des révélations d'amour qu'elles se disaient ces deux âmes unies et embrassées, c'étaient des sermens saints et solennels qu'elles se faisaient! puis Dieu prenait sa place dans cet entretien céleste : il y venait pour nous bénir ; et nous lui racontions la pureté et l'énergie de notre passion , nous lui disions nos souffrances de toute beure dans ce monde sceptique et froid, dans ce monde qui ne comprend pas l'amour idéal, et qui s'en rit. Et, des pleurs ruisselant de nos yeux, nous lui demandions pitié pour nos épreuves terrestres, pour nos joies écourtées et nos peines infinies. Surtout avec redoublement de prières et de soupirs, nous le suppliions de nous accorder ici-bas au moins quelques heures d'isolement et d'amour ! Alors Dieu étendait ses mains, comme au jour où il descendit sur la terre sous le nom de Jésus, et il recom* mençait à nous bénir.
38 LIVHE TROISIÈME.
Ces calmes et limpides paroles firent résonner en Lucien les fibres des plus délicates douleurs. Il continua:
Le ciel est parsemé de nuages ; ils se groupent avec grâce, s'isolent, se rapprochent; et le bleu de l'immensité, le bleu du vide des airs se détache foncé et vif au-dessus de ma tète , tendre et plus doux à Tœil au fond de mon horizon. Oh! j'étais né pour être poète! Je suis de ces hommes qui vivent de soleil, de parEums, d'images ! Je suis de ceux qu'un reflet de lumière enchante, que la vue d'un arbre, d'une fleur, occupe des heures ! Il ne faut qu'une brise fraîche et embaumée à travers un bois de chênes verts; moins que cela ! une colline de bruyères, parsemée de bouleaux, pour me faire rêver long-temps, rêver des choses du ciel , un amour chaste et long, un bonheur de contemplation et d'extase ! Oh ! ma bien aimée, quand pourrons-nous passer des jours entiers à étudier la nature, aspect par aspect.