VN PORTEFEUILLE DE POÈTE
fleur par fleur, feuille par feuille ; car c'est à s'arrêter sur les moindres détails que le cœur s'emplit et s'élève; souvent, à partir d'une branche ramassée et qu'on regarde, on en vient à comprendre le prodigieux développement, la structure sublime, la splendide variété de la nature : et de là à Dieu il n'y a qu'un pas ? Oh ! un an à vivre avec toi, dans une campagne belle et riante, loin des yeux importuns, en face d'une riche nature, avec des prés, des eaux, des touffes d'arbres et de fleurs, un an à vivre dans tes bras, nos âmes et nos mains entrelacées, un an ainsi ! et j'accepte tous les dangers d'une existence sans cesse menacée ! Un an ainsi, et je te ferais atteindre le ciel par tous les échelons de l'idéalité.
Aujourd'hui , par une nuit calme et transparente, nous gravirions une c6te élevée pour assister au religieux sommeil de la nature.
Le lendemain , nous choisirions l'heure où le soleil darde tous ses feux; alors ce seraient l'ombre et les ruisseaux que nous irions chercher au fond des ravins et des bois; et tou-
jours pour alimenta nos rêveries, notre amour immuable, infini, étemel.
. . Ici, au milieu de la ville, sans horizon de montagnes ou de plaines, sans masse de verdure étincelante de rosée ou toute Innllante de lumière , à ne voir que le ciel , et un ciel sans étendue, un ciel encadré dans une étroite fenêtre ; eh bien ! la nature m'étonne encore par sa beauté, et j'ouvre les ailes, et je plane. Oh ! mon amie, tu sais la grandeur, la somptuosité , la richesse toujours nouvelle d'un lever de soleil ? Pour moi, je suis jeune encore, et mille fois déjà j'ai assisté à ce beau spectacle ; j'en ai admiré sous le ciel limpide de l'Orient, c'est le symbole de la virginité; d'autres sous le ciel d'Ecosse , dans la saison des brouillards, ce sont des palais de vapeurs qui s'écoulent et se di^rsent sous l'action incessante de l'astre bràlant. En face de la laer , avec une vaste perspective de vagues chan-
un POnftFSIJlI.LK M POÈTE. 41
géantes, bruyantes, tourbillonnantes sur une large grève, c'est «lors le plus prestigieux des spectacles. D'abord, ce jour qui croit, qui perce les nuages et les chasse devant lui^ puis, ces eaux qui, de noires et épaisses, deviennent transparentes et azurées; au loin, sur terre , ces montagnes qui se détacbent à la vue et repoussent l'obscurité de leurs sommets ; plus près , ces arbres , ces herbes qui revêtent leurs couleurs et font saillir leurs formes; enfin cet ensemble si divers et si bar* monieuxà la fois, n'est-ce pas en efiet le plus prestigieux des spectacles ?
Mais regarde encore, regarde 9 ma bien aimée ; voici le disque de feu qui s'âance, qui d*un bond s'empare de l'borizon et inonde de ses rayons la mer, la terre, le ciel ; on dirait Dieu qui se manifeste, qui prend aux yeux de l'homme possession des mondes.
Oh ! je t'emmenais loin des lieux où tu m'as fixé pour toujours. Reviens, mon ange, reviens, tout m'est beau avec toi !... Ce matin donc, le ciel était couvert, il avait plu, quelques gouttes retardataires tombaient encore.
42 LIVBE TROISlkXl.
Tout ce qui m'environnait était mouiUé, mais légèrement, et avec cette délicatesse qui donne aux feuilles plus de souplesse, aux fleurs plus de fraîcheur. De quelques cheminées d*alentour s'échappaient des filets de fumée, qui se mariaient aux vapeurs de l'aube et de la pluie ; c'était dans l'air mille couleurs diaphanes , mille formes fantastiques qui s'évanouissaient bientôt comme dans l'àme un rêve de bonheur. Quelques oiseaux chantaient, et leurs voix résonnaient étranges et sonores.
La ville dormait. Point de perpétuelles rameurs, point de cris fastidieux. Seulement ie retentissement lointain d'un chariot matinal, ou par intervalle lerauque craquement d'une porte sur ses gonds. Ce silence dans ces mêmes lieux où d'ordinaire je suis fatigué des clameurs et du tumulte journaliers , ces sensations nouvelles et pures, tout cela émouvait mon àme autant que le spectacle le plus solennel. Tout-à-coup au milieu de ce jour encore indécis, de cette clarté terne et confuse, un éclair rapide parait , demeure , quadruple la lumière ; c'était le soleil qui se levait aussi éblouissant que dans les mers dorées de TAr-
UN POlTKrtlTILLB Bl POÈTS. 43
chîpel oriental, aussi magnifique qu'au nfilîeu des brouillards poétiques du Nord.
Oh! maintenant , je puis aimer la nature, je puis l'étudier dans ses moindres variations, dans ses plus légers accidens; partout, elle m'enthousiasmera! Pour moi, elle ne sera plus un spectacle vide , sans chaleur ; à tout il y aura une âme, et ce sera la tienne, 6 mon Amélie ! Ton amour est le soleil de ma vie, il échauffe mon cœiir, et tous les germes de poésie y éclosent à la fois . Aime-moi donc toujours; et ta pensée, de degré en degré, d'admiration en admiration , m'élèvera de l'œuvre au maître , de la nature à Dieu l
Lucien assistait aux premières et calmes émotions de son amour avec une profonde douleur.
Quel déplorable dénouement, en effet, à un amour commencé sous des inspirations si poétiques, et brusquement interrompu par un adultère honteux et obscur ! Ainsi il fallait
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qneliucien oflErtt en quelques annéesuti exemple de la plus rapide décomposition intellectuelle ! Une enfance peu choyée, une maladive et inquiète jeunesse, enfin, à Tàgede la poésie et des passions, ce malaise moral, qui résulte d'une existence sans but , d'une pusillanime volonté , voilà le spectacle que lui offraient I lui-même les diverses périodes de sa yie. Il avait long-temps erré de projets en projets , cherchant tour à tour la gloire et le bonheur; mais nulle étoile ne s'était levée dans son ciel, et il sentit peser sur lui des nuages de plus en plus lourds et sombres. Alors la fati^e finit par l'endormir ; il eut ce repos douloureux qui succède à une grande agitation. Après les premières illusions de son mariage évanouies, il devint négatif et concentré; peu à peu , sa vie réelle prit la ressemblance des existences les plus médiocres : pourtant illui restait encore son Ame. Eh bien ! cette âme, toute meurtrie par les froissemens de la fatalité la plus acharnée , semblait devoir bientôt elle-même expirer de lassitude et de dégoût.
Lucien ne put continuer cette émouvante
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lecture de lettres amoureuses. 11 ouvrit au hasard l'album où ses projets d'étude s'étaient accumulés peu à peu ; et pour se reposer des accîdens de sa vie réelle , il voulut feuilleter les rêves de sa vie idéale. Son attention se fixa d'abord sur cet étrange et exalté paradoxe, qui se rapportait Ji 8<hi enthousiasme pour l'Orient.
C'est un signe certain de décadence pour les civilisations, que de trouver des historiens; et à ce compté on peut croire que celles de l'Asie n'ont pas long-temps encore à se débattre contre l'invasion de nos progrès. Mais qui saurait dire d'avance quel sera le fruit de nos conquêtes sur l'Asie ? icar enfin nos mœurs ne sont pas foites.
Pour renverser le vieil édifice des lois et des constitutions antiques , il n'a Mlu qu'une indignation populaire de trois jours, il n'a fallu qu'une heure d'agonie , une dernière convulsion du dix-neuvième siècle. Mais comme il
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est plus long de refaire une société que de la détruire, notre âge s'écoulera tout entier peutêtre en travail d'une moralité. Aujourd'hoi, en effet, les divers élémens sociaux, déplacés par tant de secousses révolutionnaires, cherchent à s'équilibrer de nouveau. Les idées s'agitent pour retrouver leur hiérarchie, les principes pour reprendre leur rang. Or, il n'est pas inutile d'arrêter sa pensée sur le symptême le plus remarquable de toute r^énération européenne : je veux parler de cette tendance des esprits vers l'Orient, qui, suivant les forces de chaque époque, fait entreprendre aux nations occidentales une croisade ou une mission, jette les rois de France en Palestine , Napoléon en Syrie , et de nos jiHirs encore les Russes à Gonstantinople, et les disciples de Saint>-Simon en Egypte. Ne semble-t-il pas que les civilisations européennes, si vite et si facilement corrompues, aillent se retremper. à temps marqué dans la primitivité orientale?, h'ont-elles pas une marche fatale el périodique vers le point de tangence, où notre monde d'Occident doit se saturer pour un siècle ou deux de force et de vie? Je
vu FOBnmnuiiU u foèti. 47
crois que ce« temps 8<mt proches. C'est pour* quoi je veux porter aussi ma pierre à la rëë^ dification des mœurs ; c'est pourquoi je veux étudier cette Asie, si mal connue et tant më* prisée.
Mais peutrétre si je hasardais au jour mes idées, peut-être mes discours sembleraient-ils étranges, et sonneraient-ils mal aux oreilles de plusieurs.
11 est des gens stupides qui m'accuseraient de prêcher le retour à la barbarie , de méconnaître à plaisir les bienfaits d'une civilisation avancée. Quelques pédans prononceraient emphatiquement le mot de paradoxe, bien certains sans doute d'avoir la raison pour eux seuls. Mais je ne serais pas long à leur répondre que, pour l'homme, il n'existe pas de véritable absolu. Le spectacle des nations est comme celui de la nature, il change avec le point de vue. Et parce que je me suis assis en haut de la montagne, devez-vous me reprocher de voir plus loin et mieux que vous, qui rampes dans la vallée
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il y a une admiration &tale, une inénlâile émotion qui s'empare des masses à Taspect des^boses vraiment belles et vraiment si^qpérienres : c'est là le parfum de la beauté ou de la grandeur. Qu'importe que les masses ne eomjMrennent ni l'excéllenèe intime, ni l'élévation de ces choses merveilleuses ; toujours est-il que le» coeurs s'extasient et que les mains applaudissent.
Pour quel poète l'CMent n'a-t-il pas été l'emblème de tontes les ricbesses , de toutes les voluptés? A l'Orient se rattache ce que l'imagination peut rêver de plus firais, l'esprit de {dus capricieux. L'Orient, c'est un pays de magie et de délices, de luxe et de féerie, dont Saadi a donné l'éblouissante eequisse dans son Parterre de rweêy dont les Mille et une Nuits sont la magni^ue mais réelle histoire. Qui jamais a rêvé d'Orient , sans rêver en même temps d'escarboucles e% de saphirs, d'émeraudes et de diamana, de palais enchantés, de bouris, enfin, d'une incomparable et immortelle beauté? Est- il un esprit si glacé, un cœur si pauvre en illusions, qu'au nom d'Orient il ne lui soit venu parfois des visions
Ulf POBTBFBVILLB DE FOÈTE. 49
bizarres, àe menreiUeiises hallucinations? Quel est celui qui n'a jamais bâti son karem à Smynie, son paradis à Gonstantinople ? Gomment donc expliquer ce vertige qui entraîne encore ceux qui veulent nier le luxe orieu' tal?
Quelques réoens voyageurs sont revenus d'Asie disant : Ce pays est désolé, la misère et les contagions le déciment ; c'est partout une inévitable décadence ! Et voilà que, forts de ces témoignages de gens irréfléchis, quelques sceptiques ont traité de chimères les descrip-* lions des richesses asiatiques.
On nous a montré des palais, s'écrient-ils, mais qui nous dira combien de toits Rétifs il îamt traverser pour arriver jusqu'à eux ? qui nous dira combien d'existences étiolées et souffrantes pour une existence trancpiille et radieuse? combien de ronces pour une fleur? combien , pour un bonheur exceptionnel et unique, de calamités infinies, de soufirances cruellement variées ?
Déplorable fatalité! l'Orient, dont les perles et les tissus servaient à broder les odes des enthousiastes du dernier siècle, va mainte*
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nant devenir le but mesquin des épigrammes de nos vaudevillistes !
Et cependant les enthousiastes ont raison.
L'imagination, qui agrandit les idées do vulgaire, n'a rien inventé de comparable à cette sublime réalité.
Au temps de la civilisation orientale, tout était or et parfum , joies et fêtes. Ne suffit-il pas d*énumérer quelques-unes de ces magnificences : les rayons du soleil d'Orient, celuie de la lumière céleste ; le palmier, le roi des arbres ; l'orange, le plus exquis des fruits ; le cachemire, le plus beau des tissus !
Avez-vous assisté, le cœur bondissant d'émotions, au réveil des choses, à l'aurore d'tin mois de mai? avez- vous entendu ces chants timides et de plus en plus gais des oiseaux : l'alouette qui prélude si naïvement, la fauvette qui hésite en réponse aux merveilleuses mélodies du rossignol ? Vos yeux ont-ils été enchantés de cette sérénité du jour, de cette lumière suave et pure ? Toutes les teintes sont si douces, les bruits si harmonieux ! Quel contraste avec ce soleil lourd du midi, cette nature harassée, ce tumulte des villes actî-
VN POinVIUlLlS BB FOftTB. 51
ves, des populations remuantes ! Eh bien ! ce charme exquis du réveil de la nature, nous le trouvons au spectacle de ce monde orien* tal toujours à l'aurore de Texistence, calme et beau, insouciant et grave; c*est la même admiration que nous éprouvons pour ces jeunes générations , ces peuples que le soleil de la civilisation n*a pas encore fatigués de ses feux.
Cette inactivité poétique, cette magnifique paresse, cette àme émue seulement des bienfaits de la vie; voilà le phénomène que la Providence nous propose comme un ensei<gnement.
Admirons donc leur sensualité, voyons-les conformer religieusement leur vie à la marche de la nature , suivre les phases diverses de rhémisphère durant les saisons, de- la lumière pendant les jours. Les voilà, au printemps, s*éveillant à l'aube, étudiant avec ivresse les progrès de la clarté, aspirant par tous les pores la délicieuse fraîcheur du matin.
A quoi voulez-vous qu'ils emploient leurs pensées, si ce n'est à détailler avec délices les suavités accoutumées de l'aurore, la ^ermi-
52 ilVlB teouAhb*
nation des heiiies, les modulations des eaux, répanouisBemeot des roses. Ils écoutent les pieuses recommandations du muesnm qui les exhorte du haut d*un minaret , et ils répon* dent par la prière à ses conseils sacrés. N*adiiiir rez-vous pas que la prière soit le premier acte de leur existence, de même que la parole humaine du muessim est la première voix qui, au matin, vibre dans l'air et salue de ses actions de grâce la promesse divine d'une nouvelle journée. Que le soleil, se lève maintenant, qu'il étreigne de ses bras lumineux la terre, son épouse. Ne comprenez -vous pas les joies auxquelles doivent s'abandonner les Orientaux à l'aspect de ses féconds et ravissans baisers ; mais l'ardeur du soleil s'augmente, la terre semble lasse, la nature haie* tante. £h bien ! n'est*-ce pas l'instant où les paupières s'appesantissent, oii le corps s'étend langoureux et appelle le. repos. Aussi, « midi, les Orientaux s'abandonnent* ils à ce sommeil qui semble imposé par le ciel mème< Mais l'exhortation à la prière retentit de nouveau : chacun s'agenouille sur la points sacrée du tapis, et le front prosterné du côté
delaTiUetamte, de la Mecque i'ittummée , oo raiouvelle les acdons de gtàee et les vœux. Aînii , Dieu est am deux bouts de cette exis* tence ; et c'est la prière encore, l'hymne ac* coatnoiée de ces peuples primitifs.
L'Asie est la terre natale de la mysticité, et, si le christianisme a fait quelques emprunts aux secrètes sublimités des religions orientales, on peut focilement s'apercevoir combien ces trésor» mystérieux ont été dénaturés par rinfluence d'un ciel de fer. N'a-t-il pas fiiliu rapetisser les magniâoences de la contemplation à la taille de notre pensée, de notre foi , de notre amour? Et l'arbre de la spiritualité pouvait-il croître au milieu des souffrances infinies, des misères toutes physiques que nourrit le sol glacé de rEurope.Yoici une àme tendre qui aspire à se confondre au sein de Dieu; déjà elle a cherché à secouer ses chaînes matérielles; elle n'a plus qu'un désir, celui de renoncer à elleHuéme, à son individualité,
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et de s'absorber dans rEtre-Suprème, dans le grand tout. Mais non ! Sans cesse restreinte dans 9on essor, elle retombe sur elle-mène, toute meurtrie par les barreaux de sa prisoD, comme un jeune aigle à qui la place manquerait pour déployer ses ailes. Alors il ÙMt que sa brûlante activité se rejette d*un autre côté. La pensée se concentre et se replie sur ellemême, elle n'a pu s'élever, elle se creuse; elle n'a pu dévorer l'espace , elle se ronge elle*méme. Est-ce là de la contemplation!
Oh ! c'est un tableau cruel que celui de pareilles soufirances 1 Voyez donc ces pleurs qui roulent dans les yeux dés jeunes vierges du Nord ! Dites, pourquoi vos grands artistes ont-ils fait briller une larme dans ces regards d'espoir? Pourquoi cette extase ressemble-telle à un long remords? C'est qu'en faisant de l'espérance une vertu, la société chrétienne s'est marquée au front du sceau de la misère. Vos artistes ne se sont pas trompés; chez vous l'espérance est un regret, une plainte.
En Orient, au contraire, la pensée est libre. Aussi à voir cette existence de lumière et de
VH PORTSfEVILLE OB POÈTB. 55
relief, de ^olopté et de parfum, ne dirait-on pas une magnifique trame oik les plus brillantes couleurs, les plus gracieux dessins viennent s'entremêler et se fondre? Les poètes n'ont jamais inventé quelque chose de plus délicieux que ce demi-sommeil sans interruption et sans lassitude, qui jette sur tous les objets son voile idéal, et ne laisse de place qu'à des rêves dorés et à de ravissantes émotions. C'est pour les Orientaux seulement que la vie peut être comparée à un clair ruisseau qui coule à travers les fleurs, sans regretter les sites qu'il a quittés la veille, sans s'inquiéter de ceux qu'il visitera demain.
Oh ! rOrient ! l'Orient ! c'est là que je veux aller vivre, quand je serai trop fatigué de. la société occidentale!...
Lucien s'arrêta navré et abattu. Le souvenir de ses exaltations juvéniles inondait son cœur de regrets plus amers encore que l'aspect de ses premières douleurs. Il résolut de
56 LIVSB TROISltHK.
rompre cette mélaiieoUque chaîne des évënemens de sa vie, et se rendit chez le docteur Lndolph poar le questionner sar son avenir et sar l'état critique de sa pensée.
£t hotitnx iTubol))!).
Le docteur était seul chez Im, et il reçut Laden ayec use grave et affectueuse amitié. Bientôt la conversation suivante s'établit entre eux,
— Lucien, vous ne pensez pas ce que vous avez déclamé dernièrement contre le génie ?
— Je le pense, répondit Lucien d'un accent convaincu.
— Ne vous souvient -«il donc phis alors d'une soirée chez madame de Castelmare ?
— n B*eD souvient. Cest de ce jour ipe datent et mon bonhoir si vite enlîii, et mes diagrÛBS qni ne s*acfaèva<Mit pas !
— Et votre incrédulité peut-être ! Je me souviens de vos paroles, et je vous entends encore vous écrier d'un accent convaincu : Le génie, c'est la foi.
A ces mots, Lucien releva la tète et regarda fixement son interlocuteur, comme s'il eût cherché 3i renouer des souvenirs brisés, à raviver des couleurs éteintes.
— Que me rappelez-vous? demanda-t-il.
Vous qui avez tant d'expérience, docteur, partageriez-vous les chimères avec lesquelles j'ai fiioé ma vie?N'avez-vous pas ri de ma crédulité d'enûmt, de ma confiance si naive? Dites? Croyez-vous que j'avais raison antrefob, ou que j'aie raison maintenant? Croyez vous que le génie soit la foi?
— Et la volonté, dit le docteur cTune voix ferme.
A ce mot, Lucien baissa la tète afin de re^ descendre dans le passé , puis il reprit :
— La. volonté ! je ne sais ; mais j'ai déjà
entendu ce mot, ou j'ai cru l'entendre! Sans
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doute oe ne ftit qu'un rêve ; mais alors je vous avais deviné , car la voix dont je me souvieiis ressemblait à la vôtre.
— Oui, jeune homme , dit le docteur avec un sourire significatif, oui , vous avez entendu cette voix , et ce n'est point un rêve. J'étais à ce bal de madame de Gastehnare , et c'est de là que viennent vos souvenirs confus; c'est là aussi que je vous connus, là que je commençai à vous estimer et à vous jdaindre.
— Poun^uoi me plaindre , docteur ?. . .
— Pourquoi ? c'est que des natures comme la vôtre sont destinées , en naissant , à souffrir; c'est que nos lois, nos institutions, notre société, notre morale les froissent à chaque instant. Enlacées dans nos usages mesquins, dans nos convenances étroites , de pareilles natures languissent et meurent faute d'air et de soleil ; et ne pouvant épancher au dehors leur vie et leur sève, elles se replient sur ellesménies pour se dévorer comme le seuL aliment digne dVlles. Ecoutez : j'ai trop vu pour croire , trop réfléchi pour nier, je doute et j'observe. Vous m'avez paru une étude curieuse, je me suis attaché à vous connaître,
60 liras Tiottdna.
et peat-ètre saurais-je vous dlm waioux f«e yoas-méme ce que vooa avez senti , ee <pie vous ayez souffert, et pourquoi vous avei seati et souffert. N'avez-vonspasy dès votre adolesscence, après quelques pas seolement dans la vie , éprouvé uu dégoût préaatoré , une lassitude sans cause , comme un veyageiv qui se sentirait fatigué dès le eonHn«Mement do chemin? Dans vos méditations, dans vos insomnies, ne vous semblait-il pas voir toujours un but lointain qui fîiyait toujovrs. devant vous? Ne sentiez-vous pas dans votre coeur un vide qui s'élargissait de jour en jour? Pour combler l'abtme , vous y avez jeté tout ce qae vous avez pu saisir d'ivresse et de bonheur: des rêves d'amour, des rêves de ^ire, des rêves d'humanité; l'abîme a tout englootisans se fermer, et il semble au oontraire que chaque déâr accompli l'ait creusé davantage.
— Docteur ! docteur ! s'écria Lucien d'une voix suppliante et en se cachant la figure-dans ses mains comme un malade qui vent fîiir son mal.
Le docteur continua : — Que voûtez-vous! Il faut que votre destinée s'accoo^lisse, il
tB »MTBV1 LOMKFH. 61
faotque les Ims souveraines qui régissait le monde aient leur exécution dans les phases individuelles comme dans les révolutions générales. Je conçois, ce que vous avez souffert , et je ne vous dirai pas ce que les sots répètent avec tant d'adiamement : vous pouvez faire , prétendez-vous; faites, ou je ne vous croirai pas. Je crois que peu d'hommes ont des g«r* mes aussi vivaces, une oi^^anisatîon aussi m»* gnifique que vous ; mais à quoi bon tout cda? Sentir qu'on peut de grandes choses, et voir devant soi un obstacle insummitable; voi»* Imr se lever de toute sa hauteur et tomber sous le poids d'un fiirdeaa invisible, d'une nécessité Irtale ! cela est cru^ , et cependant voilà votre sort. Vous avez la puissance qui crée 9 vous n'avez pas la volonté qui agit. La v(rfonté, cette autre moitié du génie , qui surmonte les empèchemens, franchit l'espaoe, eiace la dM&euHé ; la volonté enfin, qui d'un homme médiocre fait un homme supérieur.
La m<»ndre fleur du chemin vous attire , la moindre pierre vous arrête , le moindre buisson vous déchire. L'homme qui vtmi ne s'aittarde jamais; son but est devant lui : il va!
62 im» Ttonitai.
En vain le ciel gronde, en vain les homines murmurent; il va! Ni plaisirs, ni dangers pour lui, ni espérance, ni crainte; il va! la route est droite ; et au bout de la route, le but : voilà tout.
— Mais, docteur, pour vouloir ainsi, il fimt n'avoir ni sensibilité dans la tète , ni générosité dans le coeur. Faudra-t-il donc briser Tamitié, le dévouement, tous les sentimens noblés de l'âme? Gela est odieux.
— Oui , si vous le Csûtes pour vous et dans un vil sentiment d'égoisme. Mais si vous agrandissez le but, si à votre volonté vous assignez pour limite la prospérité publique, le bonheur général, croyez-vous alors que la finrmeté devienne rigueur, la persévérance in£imie; et blâmez-vous le Christ, préoccupé de la régénération du monde et du bonheur de l'humanité, d'avoir dit à sa mère : Femme, qu'y a-t-il de commun entro vous et moi?
Les paroles du docteur frappèrent vivement Lucien. Son intelligence s'ébranla , son âme s'émut. Plus d'une fois il avait rêvé de semblables choses, mais sans précision et sans netteté. Jamais la puissance de l'homme
LE DOCTSira LVDOLPH. 63
dans ses moyens et dans sa fin ne hii avait été démontrée aussi claîremeiit. Ce qu'il avait senti, il le voyait : le raisonnement avait achevé l'ouvrage de la sensation.
— Vous avez raison , docteur , reprit -il vivement après un moment de silence ; je ne me suis jamais assez demandé ce que je voulais faire et où je voulais aller ; et je me suis contenté de penser, sans essayer de rendre mes pensées intelligibles et mes sentimens saisissables. Voilà le travail que je dois et que
je veux faire.
— Vous voulez ! dit le docteur d'un air
mêlé d'ironie et de compassion ; mais ne sa-
vez-vous pas que vouloir est aussi difficile
que pouvoir, et que la volonté , pour ainsi
dire , est indépendante de la volonté. Vous
voulez? Comprenez -vous ce que c'est que
vouloir? Avoir chaque jour, à toute heure, à
tout instant, le même but, la même pensée ;
soumettre à cette pensée toutes ses actions ,
toutes ses démarches , tous ses désirs , toute
sa vie ; ne pas faire un pas sans connaître sa
destination, ne pas dire un mot sans savoir sa
portée; les yeux sur le terme, ne regarder
64 Lina TiomÈHE.
ni en arant ni en arrière , ni à db^Mle ni à gauche; franchir les barrières , briser les obstacles f que ces obstacles s'appellent saiitié ou amour, plaisir ou peine ; n'exister enfin que pour arriver au but et, après, mourir, voilà, jeune homme, ce que c'est que wmhir! Croyez -vous que cela ne soit pas une grande dilBculté,un travail immense, et vous sentezvous eapable de tant d*efforts ?
— Oui, dit Lucien, je m'en sens capable. J'ai déjà le but, j'aurai le moyen. La société est malade, je la guérirai ; Thumiuaitë d^rit et meurt, je la ressusciterai. Jusqu'à présent, il n'y a guère que les médians qui aient matque dans le monde, il est temps qu'un homme de bien y marque à son tour, et imprime son nom sur le front des siècles à venir. J'ai une tAohe à remplir, que Dieu me soit en aide, et je l'accomplirai.
Le docteur regarda Lucien en hochant la tète : — J'ai peur que vous ne vous abusies; j'ai vu certains malades prendre un accès de fièvre passager pour un accroissement de fioree. Vous ressemblée un peu à ces malades. Le destin vous a €edt une large part , mais
Bue iparl défeetueiue; et pour faire de v-ooe une nature complète , il faudrait qu'un antre faonune y mélàt aà nature.
Le docteur avait appuyé sur ee» derniers nota p«ur ëyeiUer la curiosité de Lucien. Son attente ne fut pas trompée.
-^Quel homme? demanda celui-ci.
— ^ Un homme que vous appelez votre ami i Oscar de Savigny.
— Oscar?
— Lui-même. Prévenu comme vous l'êtes, voue n'avez jamais cherché àexpliquer sa coadntte, n fouiUn' dans sa o<mscience. Oscar tw«f pnrvenîr : voilà son but , but égoïste et mesquin, mais qu^il atteindra à coup sûr. C'est un de oes hcHnmes petits par le centre , mais ^anda par la circonférence. Donnez^lui votre intcllîgence et votre cœur , vous en ferez nn grand homme. Prenez la feculté qu'il a de vouloir, vous révolutionnerez le monde ; autrement il sera un misérable et vous un fou , le Lovelace de la vie, dont vous serez le don Juan; le monde vous méprisera et le redoutera; briller et nuire, voilà sa vocation : il sera ministre; dormir et prier, voilà la vêtre :
66 LIVRB TBOISIJMU.
VOUS serez un kzzarone napolitain ou va poète persan,
— Docteur, dit Lucien, je ne puis laisser ainsi calomnier mon ami. Oscar n*est pas ce que vous croyez , heureusement pour lui et pour moi. C'est une âme généreuse, un excellent cœur. Souvent j'ai éprouvé son amitié sans jamais la trouver en défaut ; il est moins et plus que vous ne pensez.
— Dieu le veuille ! dit le docteur sans rien ajouter de plus.
— Quant à moi, continua Lucien en souriant, j'espère échapper à votre prédiction &taie, et n'être ni lazzarone ni poète oriental.
En disant ces mots , il tendit la main an docteur qui la serra affectueusement, et il se rendit chez lui pour relire ses papiers et ses notes politiques. Avait -il donc une intention réelle, une résolution immuable? Dieu le veuille!...
Itne jRtmntift.
Dans une pareille exaltation d'esprit, Lvt^ cien alla s^enfermer seul au fond de son hètel; et sa femme ne lui sembla plus digne de colère, mais de pitié. Un obstacle aussi vulgaire devait-il comprimer son majestueux essor? Qu'était-ce qu'un chagrin domestique, qu'une affaire de ménage, en comparaison des hautes idées qu'éveillaient en lui ces deux mots :
68 LIYBB TROISIÈME.
gloire , humanité ! Au milieu méme'de ses rêves sublimes, il s'arrangea une position future et se fixa une destination , comme si rien ne pouvait s'opposer à ses vues et contrarier ses désirs.
L'Orient, dont le fat Lionnel était revenu avec des idées si étroites et si fausses, lui avait toujours paru un noble et libre champ pour la pensée , un espace immense pour l'imagination.
L'Orient! s'écriait -il avec enthousiasme, c'est-à-dire une nature toujours vierge quoique féconde, un soleil doux et resplendissant à la fois , qui peint et dore merveilleusement ce beau jardin de la terre , qui allume le génie et lui offre la poésie comme une de ses fleurs les plus éclatantes ! L'Orient , c'est-àdire l'humanité dans toute sa verdeur et sa sensueUe innocence ! L'Orient ,. seul monde toujours primitif , et qui ne peut exista sans le daneurer sans cesse ^ primitif à son développement le plus complet, à son ère de cifir lisation et de règne , primitif encore à ses instans d'indolencîe naïve et mystique ! Oh 1 c'est encore là qu'il faut aller demander ia
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lumière et le bonheur; et comme VOrient a servi de berceau aux sociétés naissantes , de rOrient encore notre société à Fagonie doit attendre une vie nouvelle !
Qui sait, ajoutait-il, si Dieu n'envoie pas certains esprits, à des époques fixes, pour régénérer l'espèce humaine, et si je ne suis pas un de ces esprits prédestinés!
Alors, et comme s'il eût voulu rompre entièrement avec le passé pour ne songer qu'à l'avenir, il prit, dans un casier de sa bibliothèque , un papier jaune que souvent il avait froissé dans ses mains, qu'il avait souvent trempé de ses larmes, et il le brûla.
Creiyait*41 done ainsi mettre au néant ses souvenir»! ignorait-* il que les honmes dé gétte, si diflfârens d^ailleur» des airtres hom-^ mes^ leur ressemUent pourtant en? un seul point : la douleur !
Après avoir anéanti ce muttt feéiMignage d'infiome, et voulant se inrouver à liiî-niénie cowbien il était, détaché dea vaines iuquiétiH des ^i ravaievt eccnpé juaque-là, il aorlil,. l'ab tranquile et 8M>ein, et ce frit veia i» demeure de Stella qu'il dirigeai ses pas;
' Stella était chez elle, et pourtant, lorsque Lucien sonna à son appartement, on ne répondit pas. 11 insista ; même silenee. Ayant alors crié son nom, il remarqua une espècede mouvement, et comme le bruit d'une porte qui se refermait. Un instant après, Stella accourut ouvrir, presque calme, et sans beaucoup d'émotion apparente. Luci«i d'ailleurs était trop mauvais observateur pour se livrer à des conjectures quelconques^ Il venait chez Stella comme un ami chez son ami, pour eau-
ser ; et, prenant un siège, il se mit en disposition de coibnieneer sa confidence. Stella rougissait d'impatience et de dépit.
— Eh bien! dit Lucien en s'asseyant, le calme est-il rentré dans cette «âme inquiète et tourmentée? Groyèz-vous maintenant aux vanités creuses du plaisir et à la quiétude de la retraite? Voilà ce que je suis venu savoir, et en même temps vous rendre la visite que vous m'avez faite, politesse pour politesse.
— Je vous remerde, dit Stella, mais. . .
— ^Je dois aussi, reprit Lucien en l'interrompant, vous annoncer mon prochain départ.
— Vous jpartez ? murmùra-t-elle d'une voix émné et basse, comme si elle eût craint d'être entendue.
— ir le Baut ; mais j'ai songé à vous.
— A moi?...
— Écoutez, Stella. Vos fautes ne viennent pas du cceur, mais de la tète ; vous êtes faible , onis non vicieuse, et il faudrait être bien sévère pour vous condamner. Aux mains d'un homme d'intelligence et d'âme, peu de femmes vous eussent valu. Ce qui vous a manqué, c'est de la force pour vous conduire, de la vo-
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letttë pour vous guider. Mais ram reMentez un repentir nncère, n'esfr«e pas? ¥ou8 «v«s bien compris que le bonheur ne p«ut flenrir sur Id pente vicieuse oè Von vous a entratsée. H vous faut fui» l'abiraet et je vîeiis wns en offrir les moyens. Vous m'avez parlé éa village oè vous èfees née, où vous étiez vierge et heureuse. Retournez-y ; je m'engage & vons y assurer en partant une exislcnce indépendante et calme. Seulement, dans vutie {âenae solitude» quand les jours ëceolés se retraceront à votre pensée, promettez-moi un souvenir et une prière.
Stella avait écouté jnafue^là debout et imnmbSe ; à l'inquiétude de son regard, à tation de sa physionomie, on eût pu la distraite et inattentive, liais aux derniers mots de Lucien, elle le regarda jftxement et avec une sorte de sollicitude.
— Une prière, «Mtes-vous, une prière ée mes lèvres ! .. . Vous souffrez, avonez-le^moî? Vous étesmalheureux ? La vie voue pèse r vuas voulez mourir!
Un sourire passager colora la ptfe figure de Lucien.
— Mearir f t'é6ffi«-t4L) oli n^m, pweBonre \ A peine sois-j« au seuil de laa yie i iioroque j'aurai fiin ce foe IHeu m'ai iwapàiè de faire ^ lOTsqoe j'aurai mérîlé un neni dier aux heaumes, une immortolilië glotleaflfie,. alora je pourné mourir l
Stella reapnm, et reprit aoo inuaofailité pre»mière. On aurait facilement distingué qu'eUe souffrait. Etait-ce toujours de défât du de hoote?
— £h bien? reprit Luden après quelque»
instans de silence, acceptea^-yous ma prepositiou?
*^ Bile est généreuse, répoudîlStella, to«s, mon Dieu, peut-être n'ai-je pas mérité tai;^ d'istérét.
-^ PourqfDOÎ?
— Parce que, GdnuDeyoas le dîtôea, je suis une feonne £aiMe et sans yokaité. Teuez^ aMMi" sieur, toi» saves ma vie juslpa'au jour oik je cpnttai mon paysf mais vous ne savez pas ccndneu de fautes j'ai aBcumulées dunort mes jours de vertige. Pourtant ji'atteste Dieu que laon eceur fin toajooirs ouvert aux bons scii^ timens,. que jamais une noble iaspiration, un
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moav&aaeai vertueux ne 'm'ontirtavée froide et insouciante. Mais la' vertu, chez moi, n'est qu'une fugitive velléité, un caprice ! Que vous dirai-je ! la force me manque, et le mal est plus facile à fiiire que le bien.
— Mais qu'importe, dit Lucien , cela c'est le passé, mais maintenant, Stella, maintenant!
— Hélas, monsieur!
En ce moment , un meuble roula avec fracas dans le cabinet voisin.
Stella n'acheva pas.
— Il y a quelqu'un ici? demanda Lucien.
— Oui, répondit Stella atterrée et à voix basse.
— Je comprends vos scrupules, et, à cette heure, je m'explique tout. Stella, vous m'avez donc trompé ! Et ce repentir , et ces larmes n'étaient qu'un amusement, une railleuse comédie ! Mais c'est horrible ! Se jouer ainsi de la crédulité d'un honnête homme, lui en imposa par de fausses paroles, par des simulacres de regrets ! Stella avez-vous songé à tout cela ? Et n'y a*t-il donc plus ri«i de vrai sur la terre?.». Pas même le remorda!
UNI RBTAHOHB. 76
— Grâce! dît Stella humble et suppliante, grâce t Je ne vous ai pas menti , mes regrets éudent sincères et mes remords véritables; mais je suis une lâche et malheureuse créature, et j*ai trop tardé de rompre avec le vice.
En prononçant ces paroles, la voix de Stella était si plaintive, sa figure si pÀle de douleur, ses gestes si expressifs et si vrais, que Lucien en eut pitié.
— ^Vous l'aimez donc? demanda-t-il en étendant le bras vers le cabinet où s'était lait le bruit.
— L'aimer! répondit - elle ^ et cette fois à voix haute ! oh non, non ; pourquoi voulezvous que je l'aime ? M'aime4-il, lui ? Mais vous ne savez donc pas combien il faut peu de chose pour rendre une femme coupable et infâme? Que sais-je, moi !... Un moment d'amour-propre, une parure qu'on désire; une rivale qu'on déteste; le besoin quelquefois! Oh ! monsieur, aux femmes qui manquent de tout, et qu'une première faute a flétries, il est bien difficile d'être vertueuses ; et ce ne sont pas celles*là qui méritent le plus de vos bUmes et de votre mépris.
76 M7ftS r«0I8ltel.
— SîleBo» ! iAieam ! dk Lveiesn brâsaat la wmx à «Mi tour* Ne aongez-^ous pas qu'ï mt là, el qu'il tous entend ?
-^ Qu'il m'éBlttiile? reprit SteUa a¥eo une effirayante ënev^* €nayes-TOUi$ qu'il ait fïoiBpté i6»r mym mwmr^ qu'il a'^i» 4>ooiipe «euhmet^i eroyez-voua que le eopur spil l^our fjpielque <eboae entre imkis? Smt-il sealemeat si j'ai un cœur ! Monsieur, si vovia voulez ïïte p«rd<NBuaer, j'açceple votre proposition : j'irai pleurer ma vie au lieu de m» naiaa^noeM»
Le personnage du cabinet poussa, à €es derniers mets, uu rkr^ i^clatant et j^longé. lAwiea a'am^ta*
— Ce ne peut i^tre qu'un fat qui rit dfi la aorte, s'toria4-il ; je veux viur cet hoauoe qui ae &tt uo jeu si bou&n de la doi^deur et des larmes.
En pariant ainsi, il a'iipproch^ du cabinet pour l'ouTrîr, la porte était fernuie h éwkk teuv et verrouillée en dednna*
— La elef ? demanda Lucien»
— La clef? je ne l'ai pas, répondit Strila; à wotife arrivée, et dans mon trouUe» je l'ai jetée : elle est perdue»
DUE REVAnCRB. 77
• — Mais dites-moi donc alors le nom de cet homme!
Stella hésita.
Lucien saisit une lettre à demi décachetée qu'il avait aperçue sur la cheminée, espérait y découvrir le nom qu'on voulait lui eacher.
Oh! qui pourrait exprimer alors la triste scène qui suivit ! A la vue de la lettre ùitatXe , comment dire le trouble, Tébahissement et la rage qui se peignirent tour à tour sur la physionomie mobile de Lucien? Quel secret si affireuï cette lettre renfermait-elle ? Lucien y avait' il vu sa perte tracée en caractères magiques , comme autrefois Balthazar sur les murs de son palais? Pourquoi cette contraction subite de tous ses nerfs, ce tremblement convulsif de tous ses membres? Pourquoi enfin cette exclamation que résumait en elle la variété de ses douleurs , la divergence de ses passions : Pas de signature encore !
Pas de signature!... Vous comprenez! Y avait-il donc une fatalité attachée à sa vie, et qui le forçait à se souvenir quand il voulait oublier? Cette écriture funeste qu'il avait anéantie le matin, la voici qiiu se reproduisait
78 LIVBE THOiSliOU.
encore ; la même main , le même homme avaient écrit les deux lettres ! Et cet homme était là, près de lui, gardé par des yerroas , et ne pouvant plus lui échapper !... Oh! alors Lucien s*avoua intérieurement la fragilité de scepticisme social et de son mépris des préjugés, et il reconnut qu'une passion violente s'interposait entre sa volonté et lui : la yeugeanœ.
A l'aspect de cette scène si inattendue, Stella demeura épouvantée; et lorsq[ue Lucien se précipita éperdu et bondissant vers le cabinet, elle se jeta au-devant de lui comme pour prévenir une catastrophe terrible.
— Qu'avez-vous? lui disait-elle; oh ! je ne mérite pas que vous preniez ainsi mon parti. Calmez votre colère, je vous en conjure, et laissez-moi : je suis assez vengée.
Lucien n'écoutait pas. Deux fois il essaya d'ébranler la porte sur ses gonds, deux fois la faiblesse de ses mains frêles le trahit. '
Epuisé enfin et hors d'haleine : — Qui que tu sois, cria-t^il à travers la porte, tu ne m'échappera pas ! Du8$é-je rest^ et le jour et la nuit à attendre que le courage te vienne; et
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si tu t'obstines à te tafre, ,si tu persistes à me cacher ton nom, eh bien l tous deux nous përirons par la faim , moi ici , toi là ; car il &ut que Fun de nous deux meure !
— Mourir ! disait Stella, mourir pour moi l Mais voyez donc qui je suis ; mon honneur vaut-il la peine que vous fassiez le sacrifice de votre vie ? Songez à ce que dira le monde ! Quoi ! Lucien Spalma mort pour une fille perdue ! c'est infâme, savez-vous ! c'est une tache indélébile sur un homme que de mourir pour une femme comme moi !
Pauvre Stella, qui faisait en vain si bon marché d'elle, ignorante qu'elle était de ce qui causait la colère de Lucien.
£t lui, sans rien entendre, continuait d'une voix amèrement ironique : — Vous ne serez pas assez lâche, n'est-ce pas, pour vous taire? Vous comprenez bien qu'une pareille chose demande du sang. Vous ne voudriez pas que j'aille requérir la justice pour forcer votre refuge , comme si vous étiez un voleur. Voyons, répondez !
Alors une carte luisante et vernie se glissa lentement à travers l'entrebâillement de la
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porte ; Lucien l'arraclSa avec avidité, et y lut ce nom : Lionnel de Beauval ; et plus bas ces mots écrits au crayon : Vous m'avez autrefois donné une carte , je vous la rends.
De rouge et d'enflammée qu'elle était , la figure de Lucien Spalma devint livide; il chancela quelques minutes comme frappé de la foudre.
Pourtant il eut la force de se retirer, en disant d'une voix glacée à la pauvre femme pleurant : Adieu !
Lorsque Lionnel put enfin sortir de sa retraite, il ne s'occupa guère de sécher les larmes de Stella et d'écouter ses reproches. La scène violente qui venait de se passer l'avait surpris sans l'effirayer, et ce fut pour satisfaire sa curiosité qu'il courut à sa demeure, espérant que Lucien y serait allé l'attendre. Son espérance en cela fut trompée ; il ne trouva personne. — Allons, dit-il, c'est un cartel écrit que je recevrai. Tant mieux; car ce Lu-
cien crie si fort, que j*ai les oreilles bri^s.
Puis, sans plus s'occuper du résultat de cette affaire, il fit ses préparatifs pour paraître avec honneur à une soirée où il était invité, et où madame Duterme lui avait assigné un amoureux rendez- vous.
Pour un homme plus grave et plus raisonneur que Lionnel, il y avait pourtant de quoi réfléchir et s'étonner. D'où venait cet emportement si soudain de Lucien, qu'aucun motif suffisant ne paraissait justifier? et par quel étrange hasard la chambre de Stella avaitelle réuni en même temps le frivole habitué de Tortoni et le penseur grave et sombre? Quant à M. de Beauval, il se contenta de remettre au lendemaiin le& affaires sérieuses, et nous pouvons assurer qu'il ne laissa point dans sa toilette la moindre irrégularité insolite qui eût révélé ses souvenirs ou sa préoccupation. Insouciant et gai jeune homme, se laissant aller avec une indolence charmante au courant de la vie, il acceptait le bonheur sans l'expliquer, le malheur sans se piaiodre.
Dans la maison où il se rendait, on ne dan-
vnE RBYARCHE. 83
sait pa3, mais on jouait. Lionnel, après mille tendres œillades échangées avec madame Duterme, prit une place à la bouillote. Jamais le jeu ne Lui avait paru si piquant, For si léger; ce furent pendant quelque temps des ballottemens continuels et d'incroyables reviremens du sort. Peut-être le bonheur eût-il secondé la folie, mais Lionnel avait un adversaire redoutable par son sang-froid, par la rectitude de ses calculs, par Timpassibilité de sa jQgure; c'était Oscar de Savigoy. L'étourderie du jeune noble y succomba.
— Ma foi, mon cher Oscar, dit-il en se levant et la main dans la poche de son .gilet vide, il faut convenir que j'ai du malheur avec vous et les vôtres; vous m'enlevez ma bourse ce soir, et demain peut-être votre meilleur ami m'enlèvera la vie.
— Que voulez-vous dire ? demanda vivement Oscar, que ces paroles avaient- étonné.
— Je vous conterai cela tout -à -l'heure; mais finissez votre partie.
Oscar céda sa place à un de ceux qui environnaient la table de jeu, et prenant Lionnel par le bras :
84 tlVIIK TEOISliSE.
— Qu'y a-t-il donc ? Voyons, pariez^ je ne ^poiis comprend» pas.
— Imagîiiez-Yoïis, dit Lionnel parodiant le langage de madame de Sëvignë, ims^ez- TOUS la chose la }dtts foU^, la plus triste, la plus bouffonne, la plus tragique, la plus étourdissante, la plus ennuyeuse surtout.
— Qu'est^Kse encore ?
— J'étais ce matin chez la Stella, une Marseillaise à Foeil viC, avec des cheveux noirs comme du jais, presque une Italienne enfin; je causais avec elle... Je ne sais pas trop ce que nous disions... des extravagances, des folies...
— Après ?
— Laissez-moi donc, que diable ? Vous m'interrompez à chaque instant, et vous empêchez mon récit d'avoir la grâce dont il est susceptible Nous causions donc paisiblement lorsqu'on frappa à la porte. Nous nous taisons : on redouble. La Stella était troublée ; moi, qui serais désolé de mettre une femme dans l'embarras, je propose, pour me cacher, le moyen ordinaire, le cabinet de toilette... On accepte. La clef tourne sur moi :
VNB RSVARQHB. 85
cloitjré* Devisez quel était Tiniportun? Ce serait encore ici le cas d'employer la tournure de madame de Sëvigoé, mais je vous en fais çrAcç. L'importun n'était rien moins que vo* tre ami intime, monsieur Lucien Spalma* Rencontre singulière, n'est-ce pas? Je l'avais autrefois trouvé caché chez celle qui devait être ma femme, maintenant j'étais caché chez sa maîtresse.
— Sa maltresse ! à Lucien? demanda Oscar stupéfait.
Parbleu oui; autrement que serait-il venu faire chez elle? Pourtant j'en ai douté d'abord, car il lui tenait des discours d'une piété édifiante, il la traitait comme une Madeleine repentante. J'avoue, moi, que je l'aime mieux pécheresse
Enfin, enfin ! dit Oscar, allez donc au fait. Ne voyez-vous pas mon impatience?
— Nous y voilà. J'écoutais assez tranquiU lement, et n'eût été l'ameublement mondain de ma retraite, j'aurais pu me croire au sermon, lorsqu'en me retournant je fais tomber par mégarde un petit meuble encombré de flacons.
86 LIVB£ TROlSliMB.
— Et encore î dit Oscar qui se mordait les mains.
— L'orage commence. Il y a quelqn'an ici ! dit votre ami. Son nom ? Stella, je Teux son nom ! Et comme la pauvre petite femme résistait, il saisit sur la cheminée un billet que j'avais écrit la veille.
— Un billet, dites-vous ! Est-ce un billet de votre écriture ? s'écria Oscar haletant.
— Certainement, j'ai vu tout à travers la serrure. Oh ! alors, je ne pourrais dire sa colère. Sors ! sors ! me criait-il, il faut que Tua de nous deux meure !...
Oscar n'écoutait plus ; déjà il s'était éloigné de Lionnel, et lui faisait à la hâte un geste d'adieu.
— Vous ne m'en voulez pas, au moins, reprit Lionnel; nous n'en serons pas moins bons amis pour cela ; et quand vous aurez besoin de moi pour votre correspondance amoureuse, vous savez, je suis à votre service.
•erar be ^mfn^*
Oscar était déjà loin. Tourmenté de l'idée foudroyante que la collision de ces deux hommes devait jeter sur sa conduite un éclat scandaleux, il traversait les salons encombrés, avec une rapidité choquante; son trouble, était si violent, qu'on le lisait sur sa figure, ordinairement impassible. Oscar était hors de lui-même, mais son instinct des convenances, sa dissimulation le dirigeaient encore dans un
88 LIVBE TEOISIÈME.
moment pareil, et rentraioaient loin des observateurs.
Il se trouva mieux, quand Tair froid de la nuit eut frappé son visage, et cependant le calme avait fui son cœur. Parcourant à grands pas les rues désertes et noires , il murmurait contre Todieuse oppression du sort. Parfois une exclamation sortait de sa poitrine, et traduisait brièvement d'orageuses pensées. C'est que le matin même, Oscar avait été reçu chez le ministre ; c'est qu'il en avait recueilli des promesses formelles; c'est que le soir, une misérable intrigue éclatait sur sa tète et compromettait son avenir.
— Est-ce vivre! Est-ce vivre, que d'attacher toute son existence à la possession d'un hieo qui s-évanouit autant de fois qu'on cherche à l'atteindre ? Quoi donc ! n'est-il pas de génie si puissant et si fort que le hasard ne puisse rien sur lui , pas d'espérance si bien fondée qu'elle n'échappe à ses coups, ni d'intrigue si bien conduite qu'il ne la déjoue facilement? Ce qu'un hdmme bâtit en dix années de peine, un souffle le renverse? Ah l'indigne existence! heureux qui l'ose rejeter !
08CAR DE SAVIGITY. 89
Ainsi pensait Oscar. Il s'était vu si près de recueillir le fruit d'une dissimulation longue et pénible , que ^e dernier échec avait con* fondu sa raison , et, pour ainsi dire, brisé les barrières qu^uné énergie de toutes les heures imposait dans son àmé aux faiblesses humaines. Elles éclataient donc alors, ces affliction» honteuses si long-temps refoulées , et la nature se vengeait , en faisant succomber devant une tracasserie celui que le malheur eàt trouvé froid et dédaigneux I
Quél<{ties larmes de rage humectaient les paupières de cet homme stoïque ; son esprit lumineux se débattait en vain dans un chaos d'idées bizarres. Par instant il s'arrêtait dans sa marche incertaine, passant les mains sur son front, comme pour le rafraîchir, et remettre à leur place les pensées tumultueuses qui l'avaient débordé.... Oscar s'aperçut tout-àcoup qu'il longeait les quais , éveillé par le sourd murmure des eaux qui roulaient et venaient se briser contre les arches d'un pont voisin. Il s'arrêta ; la nuit était devenue belle et sereine, mais sa lucidité prétait une apparence plus sévère aujc longues rues ali-
90 UVBB TIOUIÀIU.
gnées où quelques lumières jetaient , de loin en loin, leurs clartés vacillantes : Fœil y plongeait sans se reposer nulle part sur un être vivant. Ce spectacle fut un bienfait pour rhonune tourmenté qui le considérait , car la nature nous communique ses calmes, ses tristesses et ses tempêtes.
Pourquoi, disait Oscar en soupirant, n'estce qu'harmonie dans la nature et désordre dans la société? d'un cêté des lois immuables, de l'autre le hasard ; pourquoi cet injuste partage ? peut-être ceux-là son^ils sages qui, sans rêver au lendemain, s'endorment chaque jour dans la même insouciance que la veille; et peut-être insensés ceux qui, semblables à moi, dévorent en combinaisons pénibles leur existence d'un moment.
Ainsi tout est poésie dans la faiblesse et la douleur; cet homme, qui n'avait jamais détourné ses regards de la société,. s'aperçoit d'aujourd'hui que la nature est belle, parce qu'il souffre d'aujourd'hui, parce que d'aujourd'hui son àme s'est ouverte aux émotions d'un esprit faible.
Oscar rentra dans sa demeure, délivré du