‹ Lucien SpalmaChapitre 17 sur 33 · OSCAR DE SA VIGNY · texte numérisé non relu

OSCAR DE SA VIGNY

désespoir, mais encore plongé dans un étrange accablement; il se laissa tomber dans un fauteuil et s'endormit. Son agitation finit par se calmer; pour la première fois, le sommeil était bienfaisant envers lui, car pour la première fois il y avait dans son âme des plaies saignantes à fermer.

Quand Oscar s'éveilla , tou^ les ressorts de son intelligence avaient repris leur tension accoutumée; le sommeil par son lent travail venait de réparer jusqu'aux moindres désordres. Sa première émotion fut celle de Tétonnement, quand il se retrouva couché dans un fauteuil; mais cette circonstance en réveilla bien d'autres : il se souvint de tout ce qu'il avait été la veille, et la honte colora son visage.

Était-ce moi , se disait -il , qui renonçais au prix de tant d'efforts , après m'étre approché si près du but? non ! non ! ma volonté peut rétablir ce que le hasard a détruit. Je tiens encore entre mes mains les fils déliés de cette intrigue , et je serai maître des autres , si je suis maître de moi-même.

t Son esprit se fixa rapidement sur les différentes issues qu'il pourrait donner à cette pro-

92 LIVRE TKOISIÈME.

vocation, dont le dénouement naturel devait, par une explication entre les deux adversaires, détruire à jamais sa fortune. Il finit par résoudre que l'affaire serait assoupie , et que cette fois encore le duel n'aurait pas lieu.

Qu'avait-il donc à faire qui put effirayer soo audace ? tromper Lucien Spalma ? mais combien de fois ne l'avait-il pas trompé? ne s'en était-il pas joué de toutes les manières? o'avait-il pas acquis sur ce caractère indécis une influence irrésistible? Tromper Lionnel de Beauval? mais ce Lionnel était un étourdi que n'avait pas même étonné la bizarre fureur de Lucien , et qui laisserait tomber cette provocation avec autant d'insouciance qu'il en avait mis à l'accepter. Tout en réfléchissant à ces détails qui lui montraient sa position sous un jour favorable. Oscar se rappelait avec orgueil des circonstances bien plus délicates encore dont il était sorti victorieux. Fort du sentiment de sa force, il se rendit chez Ludeo.

Celui-ci n'avait pas ressenti de moins rudes secousses ; mais faite à la douleur, son Ame pouvait en supporter plus long-temps les atteintes; elle savait la transformer en souffrances poétiques, c'est-à-dire la perpétuer sous une forme plus dévorante, parce qu'elle ronge à la fois l'esprit et le cœur. Cette fausse énergie avait fait du mal à Lucien. Tandis qu'inhabile à souffrir, Oscar s'était endormi de douleur et s'était relevé puissant ; lui, pAle

94 LIVRB TROISlkHB.

et fatigué d'une longue insomnie, se débattait encore sous des idées confuses. La stupide nécessité du duel, la honteuse plaie de Tadultère, Thorreur d'un abandon complet faisaient successivement passer son âme de la rage à la honte, et de la honte au désespoir.

Tout-à-coup Oscar parut, et Lucien se précipita dans ses bras, en s'écriant d'une voix mêlée de larmes : Non ! non ! je ne suis pas abandonné ! loué soit Dieu qui t'envoie vers moi, quand j'ai des maux à partager ! je sais aujourd'hui, je sais dans quel sang laver mon injure ! Cette lettre, cette écriture insaisissable qui m'a rendu si malheureux ! . . . j*ai tout pénétré maintenant ; et c'est encore ce Lionnel de Beauval que mon indignation rencontre! Oscar, porte-moi ce cartel chez lui, tu me rendras service.

En disant ces paroles il lui présentait une lettre cachetée en noir. Oscar la prit et la déchira sans l'ouvrir.

— Que fais-tu? s'écria Lucien.

— Mon devoir! répondit Oscar avec calme; et tous deux gardèrent un moment le silence :

Page 1