‹ Lucien SpalmaChapitre 19 sur 33 · OSCAR BE SAVIGNY · texte numérisé non relu

OSCAR BE SAVIGNY

t*atteindre ; et quant au ridicule, c'est courir au-devant de li|i que de t'engager plus avant dans cette misérable affaire. Le monde a su ton déshonneur bien avant toi , Lucien ; quoi donc ! se dira-t-il quand il apprendra tonca|>tel , quoi donc, est-ce d'aujourd'hui qu'il devient susceptible, ce mari si commode?

— Comment ! s'écria Lucien , tu connaissais mon déshonneur et tu me le taisais !

— Sans doute ! et je te le tairais encore, si le hasard ne t'avait éclairé. N'es-tu pas bien heureux, depuis que ce fatal mystère est tombé dans tes mains ! peux-tu me dire une illusion qu'il ne t'ait pas flétrie, un rêve qu'il ne t'ait pas empoisonné, une nuit de sommeil qu'il t'ait laissé goûter? Et que sera-ce encore si tu ne veux pas m'écouter ? Est-ce toi qui supporterais l'indigne affront du ridicule? Mais moi qui passe pour un esprit froid, je pâlis d'épouvante à la seule pensée de voir naître partout le rire à mon passage. Non, Lucien, tu fus insouciant trop long-temps pour cesser de l'être aujourd'hui. Si tii prétends ouvrir les yeux , ce sera pour voir des risées dont tu ne pourrais t'affranchir qu'en les provoquant

98 LIVRE TR0I8IÈIKE.

toi-même , comme fait un Duterme; et encore le pourrais-tu? celui qui aurait joué sa rie contre les amans de sa femme, saurait-il s'offrir en plastron à la gaieté publique? Mais peut-être te plait-il d'abandonner ta gravité philosophique et d'essayer un peu de la vie triviale....

— Assez I je ne plaisante pas !

— Ni moi non plus , reprit Oscar , en passant par un bond soudain de l'ironie amère aux accens pathétiques, ni moi noii plus, je ne plaisante pas, quand j'assiste à la ruine d'une destinée si belle ! Âh ! malheureux Lucien ! je ne plaisante pas quand je vois toutes les richesses que la nature avait accumulas en toi devenir à jamais stériles ; lorsque je te vois descendu de cette élévation d'idées qui faisait ta gloire et ta force ; lorsque je te vois oublier ces rêves d'une âme généreuse, ces grandes innovations que tu m'avais confiées; non, Lucien, devant une chute si grande, je ne plaisante pas , je pleure.

11 y avait effectivement des larmes dans la voix d'Oscar. C'est qu'en apercevant Lucien si malheureux , si déchiré par les impressions

OSCAR DE SAVIUNY. 99

contraires qu'il lui imposait incessamment, Oscar avait senti s'élever dans son àme un mouvement de pitié d'autant plus impérieux qu'il avait presque identifié cette existence avec la sienne , à force d'en absorber toutes les productions, et de la conduire à son gré. Lucien semblait presque vaincu, surtout par lassitude ; d'une main il pressait convulsivement sa poitrine , tandis qu'il abandonnait l'autre entre celles d'Oscar. Mais tout-à-coup, en s'arrétant sur un bouquet fané qui s'échappait d'un vase , ses yeux brillèrent d'une clarté terrible. Voici qui me réveille la mémoire! s'écria-t-il , en arrachant les fleurs avec une telle violence que le vase s'alla briser contre le mur. Ce bouquet est celui qui m'a révélé l'infamie ! Béni soit le ciel que je ne Taie pas encore détruit , car il me fait songer à la vengeance!

Oscar passa son mouchoir sur ses yeux. Si je suis faible, pensa-t-il, tout est perdu pour moi.

— Mon ami , dit Lucien en lui tendant la main , j'estime tes conseils et je ne peux les suivre; tu raisonnes, je sens.

100 LIVRE TROISIÈSK.

il se dirigeait vers la porte , Oscar s'élança sur ses pas : — Ou vas-tu?

— GhcE Lionnel de Beauval.

— Mais , écoute-moi donc l

— Je veux me battre.

— Encore un mot.

— Je veux me battre , t'ai-je dit.

Il s'avançait encore vers la porte ; Oscar lui barra le passage.

— Tu ne Sortiras pas.

— M'empécher de sortir !

— Je t'en empêcherai.

£t saisissant la clef dans la serrure , malgré l'effort de Lucien qu'il arrêtait d'une main , il la tourna deux fois et la mit froidement dans sa poche. Maintenant nous allons raisonner, dit -il.

Tant d'audace étonna Lucien. Irrité, mais pardonnant tout à celui qui paraissait prendre un intérêt si grand à son malheur, il s'assit avec une résignation factice. Oscar se promena quelques minutes devant lui dans un profond silence, les bras croisés ^ et méditant les résolutions qu'il communiquerait à cette âme malade. Son front, tout-à-l'heureinquîet,

OSGAH BB SAVIfillT* 101

s*éelairciMait de plus en plus. Il embrassait d'un seul coup-d'œil toutes les circonstances qui lui présageaient un triomphe ; il avait affaire à un ennemi plein d*ardeur, mais d'une haleine courte et que le combat épuisait , tandis que lui-même retrempait son courage.

Aussi pri^il de suite Tascendantet la sévérité convenables à son r6\e , et commença-t-il en homme qui n*est pas empressé d*arracher la victoire , et qui se plait à la savourer lentement, parce qu'il comprend bien qu'elle ne lui peut plus éckapiper.

— Ne t'es*tu pas étonné quelquefois , en jetant les yeux sur le monde , d'y rencontrer des hommes d'une capacité commune , d'une imagination vulgaire, d'un esprit médiocre, qui pourtant s'étaient élevés par degré de la misère à la richesse, et de l'abjection aux honneurs? et te comparant toi-même à ces hommes, ne t'es-^u pas dit, Lucien, que ta tète renfermait cette puissance de concevoir, cette fiicilité de produire , ce génie en6n qui leur manqpie. Pour qu'ils aient fait ce que tu n'as pu faire , il faut qu'un vice bien profond se soit glissé dans ta riche nature, et certes le

102 IIVAE TROUIÈKE.

sentiment d'impuissance que tu t'es surpris tant de fois n'a rien qpii m'étonne moi-même, car ce vice profond je le connais , et je vais te le dire , puisqu'il faut tout te dire.

Le sentiment du vrai, celui de la réalité , n'ont point de place dans ton àme. Ta volonté peut s'appliquer à des travaux d'intelligence, mais non te guider dans le monde vers un but matériel ; tu peux sentir, mais tu ne peux pas agir. Replace sous tes yeux tous les souvenirs de ta vie , et dis -moi s'il en est un seul qui te rappelle un éclair d'énergie , une étincelle de volonté. Non ! tu n'en peux citer*

£h bien ! je t'ai trouvé vers cette époque où ton âge et ta position sociale t'engageaient malgré toi dans la nécessité d'aborder ces détails, auxquels tu répugnais si violemment. Ton imagination ne serait pas sortie sans souillure des luttes qu'il t'aurait fallu soutenir. Voilà ce que j'ai vu. Je m'étais passionné pour les nobles inclinations que la nature t'avait accordées , et je t'aimais déjà , sans que ce lien étroit des services donnés et rendus nous attachât comme à présent; et je pris sur mes bras le poids qui t'excédait , et je l'ai porté

OSGAR DE SAVIGI9Y. 103

jasqu^ ce jour. C'est moi qui te menais par une douce pente au travail nécessaire ; j'étais ton conseiller dans les moindres affaires , toujours dans les plus graves... Quitte-moi si tu veux maintenant , mais tes yeux sont ouverts. Te sens-tu capable de faire aujourd'hui ce que tu n'as pas pu faire à vingt ans ? Te senstu capable d'apprendre la vie , le monde et la société ? Non , ce n'est pas possible ! Ce n'est plus à ton âge que l'on peut acheter , même par le sacriûce de ses plus chères illusions , le triste privil^e de descendre dans la vérité. Tu t'es jusqu'à ce jour appuyé sur ce bras , rejette-le si ton cœur ne te dit rien pour moi ; rejette-le, mais hâte-toi d'en prendre un autre !

Lucien était toujours assis , et se tordait les mains d'un air désespéré.

— Tu voulais sortir tout-à-l'heure, et je t'ai contraint à m'entendre ; voici ta clef. . .

Lucien ne la prit pas.

Il est donc vrai que tu me restes ! s'écria violemment Oscar en se penchant vers lui; notre vieille et sainte amitié ne sera pas rompue ! Tu seras encore près de moi pour me faire partager tes nobles rêves, tes sublimes

104 UV&I TROlSltaS.

inspirations , et je resterai près de toi pour écarter ces malheureux obstacles qui viennent entraver ta marche.

En achevant ces mots , il saisit le bouquet que Lucien tenait encore , et le jetant par la fenêtre: — Qu'avec cet odieux symbole soit aussi rejeté la haine et la colère, dit-il , et que les passions de ce monde étranger ne montent plus jusqu'à toi!

— Je suis bien malheureux ! nKurmura lentement Lucien.

Oscar le serra dans ses bras.

£t» trob )innanb(0«

Luci^i fut Yaincu, et le duel n'eut pas lieu. Oscar était parvenu à jeter son ami dans un état d'atonie complet , en éteignant par de* grés cette soif de vengeance , qui devenait le dernier mobile de ses actions. Dès que cette passion , qui l'attachait encore à la "ne maté* rielle, se ftit assoupie sous l'influence ma* gnétique d'Oscar, Lucien se reprit à ses rêves de gloire.

Quant à M. de Beauval, il voulut bien oublier les menaces de Lucien , et le pacificateur put s'applaudir encore une fois de son adresse et de sa puissance. Il venait de prévenir à temps un éclat qui pouvait le perdre : un peu d'audace encore, et il atteignait le but. Une fois parvenu au poste éminent qu'il convoitait , une fois loin de ces créatures obéissantes dont il s'était joué, il lui importait peu qu'elles se déchirassent entre elles. Son seul motif, en s'opposant au duel, était d'empêcher une explication possible, oii l'innocence de M. Lionnel de Beaiival eût été sans doute démontrée à ses dépens. Au reste, le jeu se faisait terrible et compliqué : Oscar sentit qu'il était temps d'en finir. .

Un matin, que madame Spalma à moitié endormie s'abandonnait nonchalamment, dans une chaise longue , à cet état de calme et de repos qui n'est plus le sommeil déjà, et qui pourtant n'est pas encore le réveil , Oscar en* tra précipitamment dans sa chambre, et comprimant par un baiser le cri d'étonnement que cette vue allait arracher à la jeune femme mal éveillée :

LES TROIS DEHAIfDSS. 107

— Madame, dit-il, d'un ton de voix bref et ferme, il faut que vous sortiez.

— Déjà, répondit Amélie; et pourquoi mon Dieu? m'aliez-vous annoncer quelque malheur?

— Non pas : mais apprètez-vous d'abord , et je vous dirai ce qui m'amène.

— Mais qu'avez -vous donc? au nom du ciel, Oscar, dites -moi pourquoi cette voix brusque et cette précipitation?... Et avec une moue charmante elle ajouta : Vous ne m'embrassez pasi...

Oscar en fronçant le sourcil s'approcha d'elle, la prit dans ses bras, et l'élevant jusqu'à sa bouche, imprima sur son front des baisers comptés d'avance'. Gela fait, il reprit ainsi :

— La place de chargé d'ajffaires en Grèce est vacante. Le Moniteur en donne aujourd'hui la nouvelle officielle.

— Eh bien? demanda Amélie.

— Eh bien ! vous ne comprenez pas : cette place, il me la faut; et j'ai compté sur vous pour cela.

— Sur moi ? que faut-il faire ?

tOft Liras TtOESIÈKE.

— Habille2*vou8.

— Et après?

— Halnllez-Tous d'abord.

Amëlie , dit-il en adoucissant sa voix après quelques instans de silence, vous m'avet parlé d*une toilette charmante qu*on vous a rapportée dernièrement, mettes-la, voulez-vous?... Vous avez aujourd'hui une importante visite à fiiire, vous allez chez un grand personnage.

— Chez qui donc? demanda Amélie étonnée.

— €hez monseigneijir le ministre des affaires étrangères.

— Ce matin?

— Ce matin. Votre lettre a produit peu d'effet ; je veux essayer si votre présence en produira davantage.

— Mais, dit Amélie tristement, étes-vons donc si pressé de me quitter, et songez-vous à ce que je souffrirai, si je reste seule id, et abandonnée?

— Que voulez-vous ! dit Oscar, affectant à son tour de la tristesse, il est des choses qu'on ne peut empêcher; et peut-être ce d^Mrt est-il aussi nécessaire pour vous que pour moi. Ecoutez, Amélie, votre mari sait qu'on

LES TAQI8 OBMAIfPSS. 109

\e trompe : d'un jour à l'autre il saura qai le trompe , et alors vous compreaeii ce qu'une pareille découverte doit vous apporter de malheur et de honte. Allons, je vous en prie, apprétez^TOUs.

— £h bien ! dit Amélie exaspérée , j'ai un moyen d'éviter tous ces maux ! Si tu m'aimes, Oscar, partons ensemble ! je possède des âiar mans, de riches bijoux , des dentelles de prix^ nous vendrons. tout cela, et nous s^ons assez riches! Dis, Oscar, veux-tu?...

— Tu m'aimes donc bien? demanda Oscar d'un ton de complaisance égoïste*

— Je t'akne , répondit la jeune femme » au* tant que je le hais....lm!

— Votre mari?... Et Oscar sourit insolemment.

11 pouvait sourire en effet. Lui être aimé ! et Lucien haï ! lui, si froid, et si profondément égoïste ! Lucien si généreux, si enthousiaste ! serai^ce donc que les femmes veulent être do^ minées plutêtque chéries, et que pour l'homme qui- les aime et ne les rudoie pas , elles n'ont que de l'indifférence , si ce n'est du mépris. Oscar pouvait sourire en voyant tous les évé-

110 LIVRE T10I8IÈHS.

mens asservis à ses destinées , toutes les volontés à la sienne., par cela seul qu'il voulait toujours et fermement.

Ces réflexions , si elles lui vinrent , ne le préoccupèrent pas long-temps : pour lui , les instans étaient trop précieux.

— Nous parlerons de cela une autre. fois, répondit-il à Amélie , qui le regardait troublée et inquiète ; maintenant il faut vous habiller.

— Je ne peux appeler personne devant

vous.

^- Je vous aiderai , moi.

Oscar prononça ces mots gravement. Pour lui la fin ennoblissait les moyens ; et dès qu'il y avait profit , le ridicule cessait.

Ce fîit donc un spectacle bizarre que cet homme si sérieux, s'astreignant aux minuties d'une toilette de femme. Ni la robe si étroite à agrafer , ni la ceinture à poser ne le rebutèrent. Pas de détail si futile qui ne Cût un pas de plus vers le but; et lorsque Amélie ofirit à ses yeux l'assemblage de ses grâces et l'élégance achevée de sa parure , il ne lui vint qu'une seule pensée : — Je serai chargé d'affaires en Grèce.

LIS TROIS DKHAUDES. 111

Comptait-il donc sur les charmes de sa protectrice pour obtenir la faveur du ministre? jusqu'où devait aller cette influence? ou devait-rclle s'arrêter? Voilà ce que je veux laisser dans le doute. J'ai trop de peine à mentir, et la vérité serait trop horrible à avouer. Quoi qu'il en soit, Oscar drapa luimême sur les épaules de la jeune femme un cachemire épais et long; lui-même attacha à son chapeau le voile obligé des solliciteuses ; et, quand elle fut prête à partir, il la baisa au front , en lui disant : — Adieu ! bon courage

Comme ce chapitre des trois Demandes est destÎDé à réunir sous un point de vue semblable, et pour ainsi dire dans un cadre commun, trois personnages différées, il nous semble nécessaire de vous retracer une scène parallèle à la scène précédente, et qui se passait ailleurs.

A peu près au même instant oiî Oscar entrait si précipitamment chez madame Spalma, un jeune homme se faisait annoncer chez la marquise de Castelmare.

LE9 TftOIS DEMANDES. 113

La vieille dame était encore au lit, et, comme on dit, il ne faisait pas jour chez elle. Aussi né fut-ce pas sans un vif sentiment de crainte qu'un valet ouvrit doucement la porte de sa chambre à coucher, et murmura, en avançant la tète, un Méâtxme presque mintelfîgible.

Madame de Castelmare, sans être trop fî^è et trop pointilleuse, tenait assez aux hahHudes du monde noble et riche, et il lui semblait mauvais qu'on vhit Fimportuner aVant qu'elle eût été déclarée visible. Au bruit que fit le domestique en entrant, elle tourna la tête ef demanda qui venait à cettcheure, et pourquoi on troublait ainsi son sommeil . Le domestiqtié hésita un peu ; puis , reprenant courage : — Monsieur Lionnel de Beauval désirerait parler à madame la marquise. — Au nom de Lion-* nel, madame de Castelmare releva la tète, et^ chassant un reste de mécontentement, ordonna de foire entrer*

Quoiqu'il fût à peine dix heures du matin, la toilette de Lionnel était déjà achevée. Au lieu du négligé élégant qu'il portait d'ordt< naire à son lever, c'était une mise graves cérémonieuse qui annonçait une visité d'ap-

lU

114 LiTiK noisilVE.

parât. Madame de Castelmare en fit la remarque.

— Combien, dit-elle, mon cher Lionnel, je suis étonnée de vous voir ! Certes, il faxA que vous ayez fait un mauvais rêve pour être éveillé de si bonne heure, et paré comme à une audience de ministre; mais, puisque vous voici, asseyez -vous, et causons comme *de bons amis que nous sommes.

En même temps la vieille dame tendit à Lionnel sa main ridée. Celui-ci la baisa avec respect ; et, s'asseyant dans une bergère au chevet du lit, il attendit que la conversation rqprlt son cours.

— Savez-vous, mon enfant, reprit madame de Castelmare, que vous n^ligez un peu votre plus ancienne amie ? Oui ! Lionnel, votre plus ancienne ! car je vous ai vu naître, moi, et.bien des fois vous avez passé des genoux de votre mère sur les miens. Pauvre Marie ! elle était si bonne et si belle ! Vous avez ses yeux , Lionnel , et c'est peut-être pour cela que je vous aime autant; vous me la rappelez.

Lionnel, pour toute r^onse, inclina la tète

Page 1