LES TOASTS
qu'on forcerait à rimer des vers légers et ba» dins près du cadavre d'une mère chérie ou d'une maltresse adorée? on eût dit Lucien sous le poids d'une pareille contrainte. Et lorsque les convives arrivèrent dispos et gais, et l'entourèrent de leurs félicitations bruyantes, il demeura triste encore et sombre.
Pour faire ressortir la figure nuageuse de Lucien, peut-être ne sera-t-il pas inutile de TOUS décrire les figures claires et joyeuses qui l'encadraient. Afin d'en avoir la ressemblance exacte, couvrez d'habits modernes les personnages de Téniers , éclaircissez le teint de ces bons paysans flamands , mettez des gants sur leurs mains calleuses. A les voir ainsi autour de Lueien, à entendre les éclats de leur hilarité, la sonorité de leur voix, le rebondissement de leur rire,' vous eussiez pu les prendre pour d'heureux collatéraux qui viennent d'enterrer un vieux et riche parent.
Parmi ces tètes réjouies, oik la tristesse n'avait pas laissé de trace, où la pensée n'avait pas fait son pli, la plus remarquable sans contredit était celle de Duterme. Depuis le temps où nous l'avons vu soupiçonneux et jaloux, Du-
140 Livn noisikHv.
terme «▼«! aocom|di un grasd progrès; il s'élut dit que se tourmenler sans cesse à pnipes de sa femme étak une niaiserie, qoe la vie était trop courte pour s*affli^r de semblables misères, et qu'après tout il fallait laisser la honte aux sots , et le Bidheur aux gens <f esprit. Aussi, malgré les iafidélités évidentes de sa femme, et même , ce qui était pis , malgré le mauvais état de ses afiaîres, il affichait les principes les plus épicmriens, la gaieté Ia]dus philosophique, et vivait chaque jour oonune s'il eût dû mourir le lendemain.
On pense qu'avec cette prédisposidon d'esprit, Duterme ne fut pas un des derniers à s'approdber de Lucien , et à 6'apercev<ttr de l'air morne et glacial que celui-ci conservait encore avec eux.
— £h bien ! mon eher^ qu'avez-vons doue ? lui demanda-t-ilen lui serrant la main lourdement; où est donc cette gaieté que vo«s nous recommandiez dans votre lettre ? Pianes-vous encore dans vos hauteurs poétiques; ou plutôt vos infortunes conjugales... ajouta-t-îlA voix basse et en riant.
— Silence ! dit Lucien.
UM T6ASm. 441
— Pliii>leli ( refirit Duteitne , çrùfez^^mm pas que tous ay«z bMoin de tant vous eacher avec nous?
— ^ Silence! dit encore une £ms Lucien.
— Je Toîs avec plaisir, obsenra un nouveau convive qui venait d'arriver , que monsieur Lueien se range dit parti des bons principes ; recevez-^n, monsieur, mes sincères complimens. Avec une fortune comme la v6ti« , on doit être parfiâtement heureux.
— Sans doute , remarquèrent tons les eon* vires.
Lucien essaya de sourire ; mais malgré lui son onl devint humide , et ce fàt avec peine qu'il retint ses larmes. Pour réponse, il allait balbutier quelques paroles affirmatives, mats un domestique lui évita cet embarras , en ve* naat annoncer que le souper était servi. Un murmure approbateur suivit cette nouvelle^ et Luden,* d'une voix qui voulait être sonore^ se contenta de ce mot : A table !
Je né vous décrirai pas Tordonoance du souper, ni les mets variés et nombreux, ni les vins pétillans ; d'antres peut-être trouveraient là une occasion de description pom-
149 um TBoiMteK*
peuae, un prélexte pour vous étaler les Hia- (puiflceoees de leur prose, les ricliesses dbatoyanies de leur style; vous nous saurez gré de BOUS en être abstenu. Mais œ qu'il faut yous dire, c'est répanouissement pFi^rressif des figures, le bruit grossissant des voix ; ce sont enfin les différentes phases qui signalent«un souper, semUables aux notes chromatiques d'un oreêcendo d'ouverture.
Les physionomies, quelque peu raides d'abord et compassées, se firent rouges et incandescentes; les verres qu'on posait et qu'on preniût en «lence se rencontrèrent plus firéquemment, et se choquèrent; les voix rares et mesurées se mêlèrent, mais sans trop, de confusion encore et de discordance.
C'était le beau moment de la soirée.
Quant à Lucien, on remarqua que sa parole, si mal assurée dans le commencemeiit, prenait de l'intensité et de la force. A meswns que le bruit augmentait et que la eonvenation devenait plus confuse, sa voix devenait plus distincte et plus claire, non pas qu'il se mêlât aux mouvemens de la discussion, aux agitations de la controverse* |4ong-*temps iiii->
. us vȉ0n. 143
mobile et firoid à ua des bouts de la table, il ne fit entendre que ce seul. mot: Buvons !
D'abord les conyives le félicitèrent à l'envi, et répétèrent son refrain par acclamation^ mm quand ils le regardèrent, quand ils le virent les lèvres violettes et les dents serrées, vid^r convulsivement son verre pour le remplir de nouveau, ils eurent peur ; jamais le plaiak* n'avait eu une telle expression, la débauche une pareille énergie.
Dnterme seul eut assez de eourage, ou assez peu d'intelligence pour supporter^ cette vue. — Buvons ! répéta-t-il d'un ton éclatant et en tendant son verre : voilà qui est bien dit. Bravo ! Lucien, . cette maxime vaut son pesant d'or, et maintenant n<ws sommes fiéres.
-^Buvona! dit encore Lucien d'un ton bvaf.
—Oui, buvons! continua Duterme, le vin est le père de la gaieté.
— L'inspirateur des bonnes idées, dit un autre.
— L'ami de ceux qui n'en ont pas.
144 Livn noisitai.
— i* L'««pttirdes malbeurmix.
— ^ Le réfugie des affligés.
— ta consolation de la vie.
Ce p^le-méle d'exclamations , ce conflit de phrases élogieuses dura quelque temps encore, chacun voulut donner son mot, apporter sa strophe à ces nouvelles et bizarres ikanîes. Lucien les termina comme il les avait oemmeacées : Buvons 1
Spectacle étrange que cet homme eomluit- . tant ses souvenirs , portant un défi II la donleur I spectacle étrange que cette lutte entre le corps et l'âme , ce duel de rintelligence et de la matière f
Pour les convives , sans comprendre claire^ mentde quoi il s'agissait , ils avaient pourtant remarqué que Lucien se hâtait trop de s'enivrer , que sa joie ne ressemblait pas à leur joie, et ridée leut* viat que, poiorétre^aide la sorte , il fallait avoir bien souffert. Le&tms pariaiÈent entre eux en détournant les yeux , les autres ne répondaient qu'à demi aux pro* vocations de Lucien. On eût dit qu'un pressentiment sinistre pesait sur tous ces esprits, si insouGiansd'ordinaire,semblableàrétouffement
LU te&m« 145
qui précède wi orage« Lucien cependant t*e^ forçait de ranimer la gaieté mourante, ii versait «tbuvait à plein verre ; mais il y avait de la rage dans son ivresse , du désespoir dans sa folie.
Tout^a-coup il arriva , par un hasard assez extraordinaire, que le mot de Vertu iot pro-noiaeé* Soudain Lucien bondit , ses yeux s'allumèrent , «a poitrine hfi^eta.
— Qui vient ici , demanda-t-il d'une voix tondante, et comme pour en finir par un coup d'éclat, qui vient de prononcer dans celte àsseiaibiée un mot aussi absurde ?» . . •
— Lequel? lequel? demandèrent tous les convives , dont un pareil début avait excité la cnrtMté.
— Vertu ! dit Luciët)«
Un bourra général couvrit eette parole. Ce furent des interpellations diverses , une réprobation unanime : qui pouvait se permettre une pareille inconvenance? où était le coupable ?«•• il fiEiIlait le bannir t
-^ Silence, messieurs, continua Lucien, j*ai une question à faire, un problème à poser. Hommes de plaisir, qui reconnaissez: la puis<^ sance de la matière, le triomphe des sens, j'en
146 UTMK TMOmteB.
appelle à votre tribunal supréaie, ditea-moî, qu'estHïè que la vertu ?
— La vertu, chez les hoaunee, c'est Thypocrisie, dit l'un.
— Chez les femmes, c'est le tempérament, cria Duterme.
— Bien ! continua Lucien, et je n'attendais pas moins de vous. O Brutus, vous aviez raison, la vertu n'est qu'un nom, une vaine ombre! Insensés ceux qui croient en elle, plus insensés ceux qui obéissent à ses lois ! Vertu ! vertu ! que vient faire un pareil mot au milieu de nous? qu'avons-nous besoin de vertu pour vivi^e, et pour être heureux?. •• Arrière les gens qui croient à quelque chose, à Dieu ou à la conscience ! Nous ne voulons que de joyeux compagnons. Vertu, honneur, je donnerais tout cela pour un verre de vin du Rhin.
En disant ces mots, Lucien s'était levé, ses lèyres étaient livides, ses yeux égarés, ses mains tremblaient; il riait, mais quel rire!...
— Buvons, reprit-il, à la ruine de toutes ces vieilles illusions , de ces fantômes décevans qui nous abusent; buvons à la réalité, à la matière, au néant!
U8 TOAsn. 147
— BuTons ! cria-t-on de toutes parts.
L'ivresse commençait à gagner ; la terreur
disparaissait.
Après ce toast, dix autres toasts furent portés encore. L'un proposa de boire à l'enfer, celui-ci au paradis de Mahomet ; les idées les plus incohérentes se heurtèrent, et le diquetis des voix se mêla au cliquetis des verres*
— Messieurs, dit Duterine eh se levant , j'ai aussi une santé à porter que je vous re* proche tous d'avoir oubliée.
— Qu'on apporte un bowl de punch, cria Lucien, pour le toast de Duterme. Etpepdant que le punch s'allumait, Duterme, recueillant ses idées et tâchant de donner du poids à son geste , prononça les paroles suivantes :
— Messieurs, il ne sera pas dit que des maris français aient oublié à la fin d'un joyeux repas de porter la santé la plus chère à tout cœur bien né : Messieurs, à nos femmes !••••
. ' Les rires à ce mot continuèrent plus bruyans que jamais. Lucien seul ne riait déjà plus.
— Il serait juste aussi, reprit d'un ton ironique un jeune homme placé auprès du stupide agent de change, il serait juste de boire
149 LITBft VMISIÈaB.
à cenxi|Bf ont pour ¥om le» emlMunns ei les atMeit du ménage. DnCerme, je fimpoae une santé : à M. Lionnel de Beauval!.
-^Soît, dit Dtttentie, keoiidîtioB que chacnn en passera par tii ; Al la santé du jeune Uduel de Beatmd !
*^ A ce nom fineste, Lucien avait tressailli de to«s ses memiftres, tons le$ spectateurs attentift et immolniés gardèrent le siimce pour écouter*
— A votre tour, monsieur Luci^i Spalma I reprit Dnterme, ne porterez-Tous pas bien ansol une santé ?
— Une santé, Iralhutia Lucien, laquelle ?
^<~ Parbleu I ètea-yous le seul qui l'ignorez, ou plut6tne seriez-yous pas un faux frère, (|ui n'avez dn courage (pi'en paroles, et qui crevez encore que l'honneur d'un homme dépend de sa femme?
•rr- Non, répondit Lucien.
— Eh bien donc! re&iserez-vous de porter une santé qui est sur toutes les lèvres?
— Portez-la vous-même, dit LucieD,.je vous le permets.
Ihiterme éleva son verre; et, le choquant
LW TOASfB. 14$
cmitre le verre de Lucien qui tremUait : — Messieurs, dit -il d*ane voix assurée et se* aore :
— A la santé d'Oscar de Savigay !
-^ Oscar ! s'ëeria Lucien, vous von» tre«^ pez, monsieur!...
— Je me trompe 7 reprit Duterme en riant, ne le saviez-^ous pas ?
— Vous vous trompez, je le répète !
— Non, monsieur, non, sur ma parole, je ne me trompe pas, reprit Duterme; j'en appelle à tous les honnêtes gens prësens ici, c'est bien M. Oscar de Savigny que j'ai youin dire.
Lucien s'était levé; et, prenant Duterme par la nkain , il l'entraîna dans un coin de la salle, et d'une voix basse et émue :
— Monsieur , lui dk-il , ce que vous venez de m'apprehdre mérite des preuves; songez que je vous en demande, et si vous ne me lek dotonez pas avant demain , c'est à voué que je m'en preïidrai.
— Mais , dît Duterme un peu e£Rrayé et qui ne s'attendait pas à tant de colère, songez donc bien que je n'ai répété que ce dont tout
IMI LIVIS TAOlNÈaB.
le monde «'eotretieiit; j*ai cru que vous Jie rifpiories pas.
— Des preuves ! répondit Lucien sans Ventendre, il me faut des preuves! Oscar est mon «BÎ d'enfance, et il- ne sera' pas dit qu'on Tait injustement accusé devant moi.
— Messieurs , eontinua-tril en se tournant vers les convives qu'une sorte de terreur enchaînait loin de lui, vous avez entendu les paroles de cet homme, je vous prends aussi à témoin des engagemens que je vais dire : si demain l'homme que voici ne m'a pas donné des preuves convaincantes.de ce qu'U a soutenu , sa vie est à ma discrétion , et je pourrai en faire ce que je voudrai. Et maintenant que oela< est. convenu, je ne refuse pas de me joindre ai^ toast qu'il a porté lui-même :
• — A la santé d'Oscar de Savigny !
Lucien avait parlé à voix haute. Son œil, hriUant d'abord, était redevenu terne et iroid, et, en finissant, il avait serré énergiquemeat la main de Duterme, qui s'était retiré en tremblant pour se perdre dans le groupe de ses amis.
— Comprenez*vous cela? disait l'agent de change; pourquoi ne nous avait-il pas prévenu