LIS TOASTS
— Écoute. Il est minuit, dans deux heures ta femme rentrera, ne te couche pas.
— Que veux-tu dire?
— Tu le sauras. Promets -moi de rester éveillé.
— Je te le promets; mais encore?
— Un homme doit venir dans cette chambre.
— Son nom?
— Tu le connattras. Adieu !
— Adieu !
— Et Lucien , se tournant vers Duterme avec un air d'indignation et de mépris : — Duterme! lui cria-t-il, vous en avez menti !
iT'^lgraft m biûman»*
Comment Oscar se détermina à Taudacieux parti que nous lui avons vu prendre, ce qu'il avait projeté chez madame de Castelmare, ce qu'il fit en quittant Lucien , quels sont enfin ses moyens et son but, voilà ce que vous devez demander, et ce qu'il nous faut vous appren* dre.
En allant chez la tante de madame Spalma,
150 LITIK TlOniÈBB.
Oscar espérait bien trouver cette dernière et prendre le temps de l'amener à sa résolution. Une conversation qu'il entendit fixa davantage encore ses idées , et lui fit comprendre combien il avait besoin plus que jamais de se hâter.
— Oui, mon ami, disait madame de Castelmare à Lionnel, qui, la tète inclinée et la main appuyée sur le dos du canapé où la vieille dame était assise, prétait à ses paroles la jrfus religieuse attention, j'ai vu mon neveu le ministre aujourd'hui. Il parait fort bien disposé en votre faveur, et j'espère que votre nomination ne tardera pas.
— Oh ! madame , que de remercimens à vous faire ! et que ne vous dois -je pas de reconnaissance !
— NeparLoBspasdeoela, ooottnua raiMUme de Castelmare, je ne vous demande ^'un peu d'amitié.
A ces uM^, lionnel salua respectneusement pour se retirer; et ^ en se détournant, il aper* çut Oscar qui le negardait fixement.
— Bonjour, monsieur de Savîgny , dit-il à Oscar en kd tendant la main, et en le dirigeant
Fers le sota. d*aii boudoir, il y a long^temps que je n'ai eu le plaisir de vous voir. N'allez^ vous phd à rOpâ*a ? Ne déjeàuêz-voiis'plus au café de Paris ? On prétend que vous vous cou* vertissez.
— On se trompe, dit Oscar^ j'ai toujours été le même, et je n'ai pas besoin de conversion.
— Nous savons bien , reprit Lionne! , que TOUS avez beaucoup de prétention à la gravité; mais j'en sais plus d'un qui cache ainsi sous un masque sévère une humeur très facile : le plaisir a aussi ses tartufes.
— Je ne suis pas de ceux-là.
— Peut-être. Et, par exem^^e , ces lettres que vous me faisiez écrire à une certaine dame mystérieuse, les démentirez -vous? Allons donc , mon cher , convenez - en , l'esprit est prompt , la chair est faible , et le philosophe le plus sage est toujours homme.
— Lionnel, demanda Oscar d'un air inquiet et empressé , j'espère que vous êtes discret , n'est-ce pas? et que vous avez toujours caché les services de œtte nature que vous m'avez rendus; cela est entre nous deux et doit y de« meurer.
158 LIVRK TBOIHÈM.
— Oui , dit LioDnel ; mais j'avoue que j^ai toujours désiré connaître la passion qui enchatne à ce point votre sagesse et adoucit votre austérité. N'aurez-vous plus besoin de mon entremise ?
— Rien n'a transpiré dans le monde au moins ? Ma conduite est irréprochable à tous les yeux? la calomnie n'a pas osé m'atteindre?
— On cause bien un peu, dit Lionnel; mais que voulez-vous ? Sur qui ne cause-t-on pas? Les uns prétendent que vous êtes en secret l'amant d'une femme très haut placée dans la société, et que la crainte de compromettre sa réputation vous rend si discret et si réservé. D'autres font courir un bruit plus absurde encore, à savoir, que votre ami intime... M. Lucien Spalma...
— Lucien? dit Oscar avec indignation, qu*ose-t-on inventer ? Parlez ! Qui peut accréditer iHie semblable infamie?
— Infamie si vous voulez ; mais on pense que vous continuez à madame Spalma l'affection que vous avez autrefois portée à madame de Nangis.
— Sans respect pour la foi conjugale, pour
L'AQlâFB BR DUMA1IS. 159
i*amitié qui m'unit à Lueîen ! Une pareille supposition e$t une sanglante injure !
Oscar, en effet , paraissait vivement irrité ; ses traits étaient émus, sa voix altérée. Il te* naît plus que jamais en cet instant à ce qu'on ne soupçonnât rien de son indigne conduite.
Ce moment de feinte colère passé : — A propos, dit->il en revenant à Lionnel dont il s*était écarté de quelques pas , je vous félicite sincèrement du bonheur qui vous arrive.
Madame de Gastelmare est pour vous une amie zélée et une puissante protection. Chaîné d'affaires en Grèce ! c'est une position brillante , un prunier pas qui peut conduire à tout.
— Cela n'est pas encore Sait , dit Lionnel avec insouciance.
— Vous croyez que cela n'est pas. encore fait? répéta Oscar d'un ton où perçait l'ironie. Quand croyez-vous que le ministre prenne sa décision ?
— Dans deux ou trois jours au plus tard.
— Merci.
Voilà tout ce qu'Oscar désirait savoir.
En s'éloignant, il salua Lionnel de la main, et s'approcha de madame Spaln>a qui essayait
160 LITftB TBmnftftt.
sur le inanouDe sonate nouvelle. Ce ne fîit pas cependant sans déguiser sa marche, eteadier son intention. Plus d'une fois il s'arrêta adressant des paroles amicales à tel homme dcMit il ne se sondait guère, des complimeas empressés à telle femme qui lui â;ait très- indifférente. Lorsque enfin il fut près d* Amélie : — Madame, lui dit-il d'un ton galant sans affectation, voici un joli morceau que vous jouez à merveille.
Et , espérant que les sons de l'instrument couvriraient le bruit de sa voix, il ajouta d'un ton mystérieux et bas : — Il faut que je vous parle ce soir.
— Ce soir? demanda madame Spalma en attaquant plus fortement les touches du davier.... C'est un morceau qui produirait jdus d'eflfet à quëtrè mains; • -^-^ Vous lui donnez, répliqua Oscar, une expressi<m ravissante... Cette nuit..* la porte secrète... mais attendez mon retour «.. Adieu. -^ Ajdieu ! Et madame ^udma termina par une marche vive et bruyante , qui arracha des acclamations à tous les spectateurs , et qu'Oscar ltti*méme applaudit avant 4le se retirer.
LAI»Ki»S BU DIAXàHS. 161
Le moUf de ce départ, vous le comprenez? La lettre qu'Oéoar ayait reçue au commence* ment de la soirée Pavait surpris. L'invitation de Lucien-, sa recommandation surtout, ne hii semblait pas naturelle, et il tenait à s'assurer aa juste de la position des choses. Lorsqu'il arriva à la porte du salon oiî se faisait le souper, la Immle gaieté des convives et leurs éclats dé voix augmentèrent encore son étonnement.
D'oà venait à Lucien cet amour insolite du plaisir, ce parti pris de débauche? Oubliaitil ses projets antérieurs, ses douleurs passées?
Oscar eut peur cpi'il ne fût arrivé à son ami' quelque accident heureux.
La main sur le bouton de la porte, il s'appré* tait à entrer, quand son nom , prononcé par la voix retentissante de Duterme, vint frapper son oreille. Que pouviiit-on dire sur son compte ? Il écouta. Lorsqu'il entendit l'aeeusah tien portée contre lui, lorsqu'il vit sa conduite dévoilée aux yeux de Lucien, il serait difficile d'exprimer l'agitation et la colère qu'il ressentit. Dans le premier moment, et au~ milieu de l'irritation qui le torturait, un seul moyen lui
162 uTm& TBOisutatt.
parut bon, un seul ps^rti convenable, c'était de souffleter Duterme pour le forcer à une éda* tante rétractation. Mais soit basard, soit inspiration, une idée subile Tillumina tout d'un coup, semblable à un jéclair ou à un trait de génie. Son entrée solennelle et digne, son en* tretien avec Lucien, sa sortie enfin, grave en même temps et précipitée, furent la conséquence de ce plan soudainement conçu, et dont la suite de ce récit déroulera le tissu mieux que toutes nos réflexions ne pourraient le faire.
— Je savais bien, disait Oscar en retournant au plus vite cbez madame deCastelmare, que le hasard me devait une récompense ! Assez long-temps il a contrarié mes desseins, détruit mes plus habiles combinaisons. Maintenant j'ai pris ma revanche; et si j'ai été près de ma perte, c'est pour me relever plus fort que jamais.
Quel était donc l'artifice si habile, la ruse si puissante dont Oscar se glorifiait ainsi , et à quelle infamie nouvelle faut-il nous attendre encore?
Pour finir la soirée, on dansait au piano
L*AOaàfS BN HABAIfS. 163
cbez madame de Gastelmare , et ce fut avec peine qu'Oscar parvint à traverser les quadrilles animés qui s'étaient formés pendant fton absence. Cette circonstance, du reste, ne lui déplut pas, en ce qu'elle lui fit entrevoir le moyen de causer plus facilement avec madame Spalma. Aussi s*empressa-t-il , la contredanse finie, de se proposer pour son partner.
Lorsque les premières mesures eurent donné le signal , et que les danseurs se furent placés, entre elle et lui la conversation suivante «'établit :
— Madame , je viens de voir votre mari.
— Mon mari! à cette heure?
— Oui , madame , et très éveillé , je vous assure ! Je l'ai trouvé avec une douzaine de joyeux compagnons autour d'une table bien servie , et buvant à plein verre l'oubli de ses infortunes poétiques.
— Mon ami, pourquoi me dites-vous cela? Pensez-vous que je m'intéresse aux occupations ou aux plaisirs d'un homme que je hais?
— Non, sans doute ; mais je vous avouerai, moi , que cela m'inquiète. Ce souper peut se
164 UVBI TftOltMttB*
prolonger; et cet entretien secret que je vous ai demandé , pourrais-je m'y rendre sans de grands risques ? Entrer par un jardin , escalader un mur , prendre un esealier dérobé , ouvrir une porte secrète , sans doute cela est Iftcile , et vous savez si jamais j'ai reculé devant la crainte d'un péril personnel ; mais si l'on m'aperçoit à cette heure , si l'un des domestiques occupés à desservir venait à nous surprendre , qui sait quels malheurs peuvent en résulter pour vous? Votre nom taché , votre réputation comprcMnise, un grand scandale peut-être ! C'est pour vous que je tremhle, madame; pour vous, n'est-ce pas, il m'est bien permis d'avoir peur ?
— Merci! répondit madame Spalma l'œil distrait et sans tourner la tète , comme ai elle eût craint, en regardant Oscar, de témoigner trop d'intérêt pour ses paroles, merci! Oh! je sais bien que vous braveriez pour moi tous les dangers , comme moi pour vous»
— Vous? demanda Oscar d'un ton de compassion et de douce moquerie.
— Oui , moi ! répondit la jeune femme ; parce que je suis femme, vous croyee que le
LAOftAfl BU DIAXànS* 166
eoanfj/B me manque? C'est une erreur, 0$carl et si jamais H voulait vous tuer! je serais aussi sa vîdîme, car je ne veux pas vous survivre ! Je n'oublierai jamais ce qu'à chaque instant votre bonté fait pour moi. Sans vous mes jours s'écouleraient dans l'ennui, ma vie serait un désert! N'est-rce pas vous qui me servez d'appui et de famille ? n*est-ce pas vous qui m'accompagnez à toui,c heure, en tout lieu? N*étesvous pas mon compagnon le plus fidèle, mon ami le pk» sèr ? €rojez-moi, je- suis toute à vous et .pour toujours.
— Bien ! bien ! dit Oscar , qu'une protesta*tion de cette nature impatientait sans doute en ce moment; mais ce rendez -vous, cet entretien?
— Il faut y renoncer pour aujourd'hui.
Songez donc : s*il nous arrivait malheur à tous deux! Un autre jour; si vous voulez, demain.
— Non pas, non pas, répondit Oscar avec vivacité, c*est aujourd'hui même qu'il me faut cet entretien, aujourd'hui même : mais on peut prendre des précautions, user d'adresse. En cas de surprise , si j'avais quelque chose
166 UTM TROlSltaB.
qui pût motiver ma présence... Nous veiroDs cela après la contredanse. Retirez-vous, je vous accompagnerai jusqu'à votre voiture.
Quelque temps après , et lorsque madame Spalma fut partie, Oscar rentra dans le bal en fjEÛsant chatoyer dans ses doigts une magnifique agrafe en diamans, et venant à la rencontre de Lionnel :
-^ Dites donc, lui demandait-il, est-ce que vous ne partez pas encore?
— Non, répondit celui-ci ; et vous ?
— Il le faut. Madame Spalma, en montant dans sa voiture, a laissé tomber cette agrafe, et je vais la lui reporter pour qu'elle ne soit pas inquiète.
— Ah ! ah ! dit Lionnel en riant, cela est très habile. Étalez donc vos grands principes de vertu, de respect pour le nœud conjugal*.., un rendez*voiis nocturne...» mauvais sujet !
— Un rendez'-vous, reprit Oscar avec laisser-aller et sans trop appuyer sur ses paroles, je vous déclare bien le contraire.
— Parbleu ! dit Lionnel continuant à rire, je vous prendrais bien au piège si je vous pro-
posais de reporter ce diamant à votre place ; c*est mon chemin à moi, et mon cabriolet m'attend.
— Je vous assure , mon cher Lionnel , dit Oscar avec bonhomie, que je le voudrais de tout mon cœur ; cela m'épargnerait une course assez désagréable, et me rendrait service.
— Pourquoi ne le pas faire alors?
— Mais cela ne paraîtrait peut-être pas convenable.
— Où serait l'inconvenance? J'ai trouvé un diamant de prix, je le reporte sans retard, qui pourrait s'en formaliser? et ne me devrat-on pas au contraire des remercimens? Mais tenez, je ne veux pas abuser de votre position; seulement ne soyez plus si rigoriste, et cessez à l'avenir d'afficher un stoïcisme qui n'appartient pas à votre âge.
— Mon Dieu ! je vous jure, mon cher Lionnel, que je ne tiens pas du tout à reporter ce diamant ; et pour mon compte, je vous le confierais sans peine .
— Sans peine ! En vérité?
— En vérité.
— Eh bien ! je veux vous punir de votre
166 UWtLM TlOIHtHB.
mauvaise foi* Donner -moi ce bijou, je me chai^ de le remettre à son adresse.
— Maïs, observa Oscar, peut-être ne trouverez-vous personne?
— C'eût été la même chose pour vous. Allons! ne me retardez pas plus long-temps. Adieu.
Et le jeune homme sortit, riant aux éclats de sa malicieuse plaisanterie.
— Maintenant, s'écria Oscar, advienne que pourra !
La nuit était noire ; de sombres nuages semblaient peser sur le faite des édifices, et une brume épaisse les enveloppait de son froid manteau. Çà et là seulement un réverbère projetait à travers les ténèbres sa clarté blafarde, qui ressemblait assez à la faible lueur d'un cierge sur le cercueil d'un mort : c'était une nuit de silence et d'ombre. Au ciel pas une lumière , pas un bruit dans l'air, pas une voix dans l'espace ; une belle nuit pour les
170 LIVBB TROISlteB.
conspirateurs si Ton conspirait encore, et pour les amans , si Tamour de notre temps ne dédaignait trop souvent le mystère et ne marchait au grand jour. Vous auriez pu parcourir des rues, des quartiers peut-être, sans déconyrir une porte entr'ouverte , une maison éclairée. Oublieux des fatigues et des soucis du lendemain , Paris semblait enseveli dans un sommeil profond et morne.
Pourtant, à l'hôtel de Lucien , vous eussiez vu , à travers les rideaux de soie , pointer une petite lumière assez semblable à la lampe d'un malade ou à la veilleuse d*une vieille femme en prière , si sa continuelle locomotion et ses rayons ambulatoires n'eussent accusé de l'agitation dans l'appartement qu'elle éclairait. Certes, s'il se fût trouvé devant l'hôtel un de ces hommes qui vivent d'imagination, et composent sur chaque accident de la vie un roman merveilleux , une fantastique rêverie, ce spectacle eût vivement piqué sa curiosité, donné l'éveil à son inspiration. Que dans un riche hètel, un magnifique salon fût éclairé à cette heure de mille bougies, retentissant d'harmonies, éblouissant de mille toilettes;
L'AWAri M DIAHAHS. 171
il n'y avait rien là d^ëtonnant. Mais sous ces somptueux lambris, dans ces vastes appartemens, une lumière tremblante, et, pour ainsi dire, bonteuse ! Que pouvait^n penser? que devait-on croire? Le sort s'ëtait-ii trompé en donnant cette habitation splendide à un savant qui pâlissait sur des livres? Toutes les suppositions étaient permises, toutes les hy> pothèses vraisemblables.
Pour vous, qui avez suivi le fil de cette histoire, votre esprit, je l'espère, est fixé, vos idées précises. Vous n'avez pas oublié les paroles d'Oscar ; et si vous réfléchissez qu'une riche agrafe avait été remise entre ses mains comme une garantie, il vous sera facile de conjecturer qu'en ce moment même, seule et presque dans l'ombre, madame Spalma préludait à un coupable entrelien , à un rendez-vous adultère.
Toutefois, nous devons l'avouer, la jeune femme n'était pas aussi tranquille qu'on eût pu le supposer. Soit que l'obscurité de la nuit et le souffle glacial du vent qui, à la sortie du bal, était tombé sur ses épaules nues, eussent disposé ses esprits à la mélancolie ; soit
172 unis TMintin«
quelM craÎBtes qu'Oscar avak exprinées se retraçassent à son souTemir, toajours est • il qu'à FaltératîoB de ses traits, on l'anraîtcn] seufiârioite et comoie sous le poids d'un triste presseotiment. En rentrant à Thiètel, la Ioih gueur et le vide des appartemens qu'elle avait traverses ajoutèrent encore h ces dispositions fâcheuses; et quand elle fut dans le salon, quand elle vit les débris épars du souper, les boutades renversées, les vers à demi remjdis, tous ces signes enfin d'une orgie- récemment éteinte, le frisson la saisit, elle trembla.
Pourquoi Oscar avait-il tant insisté pour lui parler cette nuit? Ce lieu, oii elle attendait l'amant, n'hait séparé que par une frêle clôture du lieu oii dormait le mari* Et si le mari ne dormait pas !
C'était la première fois que de pureilics idées venaient à madame Spalma» Jusqu^alors elle n'avait jamais porté son regard en arrière, et jamais l'image de Lucien ne s'était offisrte à 99n esprit si menaçante et si terrible. Elle l'aimait moins encore qu'auparavant, nauiis elle le craignait davantage.
Dans son inquiétude même, après s'être
l'AGIAfB Bit DIAHAHS. 173
débarrassée en tremblant des panures qui ornaient sa tète , eHe alla d'un pas fiirtîf jusqu'à la porte de la chambre à coucher que Lucien hal»tait seul ; et là , immobile , la main sur le cœur et presque sans haleine , elle demeura long-temps comme pour épier une trahison et surprendre le secret du sommeil. Ydin effroi ! craintes inutiles! A en croire le silence et Tobscurité qui continuaient de régner dans l'appartement, Lucien dormait profondément et sans soupçons.
De grâce, madame, reprenez vos esprits; voici deux heures qui sonnent, c'est l'heure convenue, allez ouvrir à votre amant. Ne craignez rien , le mari dort ! Ce n'est pas la première fois que, sans honte et sans remords, vous violez la sainteté du foyer domestique. Çà, du courage, madame, IMeu est toisant et le mari dorti On avait en effet frappé deux coups, et madame Spalma se levait déjà, lorsqu'à l'autre bout du salon une porte s'ouvrit sabî"' tement, et sur le seuil, le bras tendu et pAle comme un spectre , apparut Lucien Spalma.
A cette vue, la coupable pâlit, et ne put iro/liver un passage pour sa voix.
174 LITIB TBOISltMB*
— Madame, dit Lucien en Ini prenant la main qu'il serra fortement , retirez-Tous dans votre appartement.
— Mais, monsieur... murmura-t~elle d'une voix basse et presque glacée parla peur, on a frappé.
— Je le sais , et j'ouvrirai moi-même.
— Vous-même !
On frappa une seconde fois.
— Allons, madame, retirez -vous; vous comprenez qu'il peut se passer ici des choses dont vous ne devez pas être témoin.
Ces paroles avaient été prononcées d'un ton si singulièrement énergique, que madame Spalma obéit sans insister davantage. Il faut l'avouer , sur tout autre qu'elle la vue de Lucien , avec son œil hagard, ses cheveux hérissés , sa tmlette en désordre, son cou nu enfin, et si blanc qu'on l'eût pris pour du marbre , eût produit encore une impression assez vive de terreur ; et quand il avança vers la porte , essayant de ramener le sdprire sut ses lèvres crispées par la colère , le {/lus intrépide aurait tremblé.
Enfin , d'une main vacillante , il tourna la
L'AfiBAFE Bll DAMANS. 175
def, et aperçut fiice à face : Lionnel de Beau- ▼al*
Toutes les idëes qui traversèrent au même moment le cerveau de Lucien tourbillonnant devant ses yeux à lui donner le vertige , je n'essaierai pas de vous les dire; il est de cer^taines situations qu'on doit renoncer à de* crire sous peine de les affaiblir et de les défigurer. Seulement la commotion fut si forte , que Lucien se sentit défaillir, et chancela comme frappé d'une balle. Pour Lionnel , il n'avança d'abord qu'avec hésitation; malgré son intrépidité ordinaire , cette rencontre l'avait effrayé. Mais reprenant bientôt toute son assurance :
— Monsieur , dit-il , je vous demande pardon de vous importuner à une heure aussi avùicée. *
— À telle heure que ce soit, monsieur, dit Lucien avec un sourire, vous êtes sûr d'être' le bien venu.
— C'est une agrafe en diamans , continua Lionnel , que votre dame a laissé tomber en montant dans sa voiture, et que je rapportais pour lui éviter de l'inquiétude.
176 UWM TtOinftMK.
— Cela est assurënieat très complaisant de votre part , répondit Lucien , recevez-en mes remercimens.
— Gela n'en vaut pas la peine; tont antre à ma place en eût fait autant.
— Non pas , reprit Lucien d*uné voix qui trahissait son émotion et sa colère croissante, nous savons combien vous êtes galant, et que chacun n'a qu'à se louer de vos procédés; aussi j'espère que vous m'accorderez un plai* sir.
— Lequel ? demanda Lionnel.
— 11 reste encore du punch, dit Lucien qui conservait les impressions récentes de la soi* rée, faites-moi le plaisir d'en boire avec moi... à la santé de ma femme... Vous né me refuserez pas cela?
— Volontiers; aussi bien l'air est firoîd et le brouillard malsain ; le punch ne peut que îajate du bien.
Tous deux s'approchèrent donc de la table, Lionnel satisfait et souriant, Lucien tranquille et froid en apparence. Mais au moment 011 Lionnel tendit la iKiain pour trinquer :
— Il en aurait l'insolence, murmura LucicB
L'AAKAn BR UAMâHS. 177
entre ses deots; et de toute sa. force il hiiîeta son verre au visage.
Lionnel , en se sentast frappé , recula d'un pas, mais sans. que la finesse de ses traits ou la grâce de ses mouvemens en fussent altérées.
— Monsieur, demanda-*t-il en essuyant le sang <pii couvrait sa figure, m'explicpteirex* vous ce qu'une pareille conduite signifie ? Je ne me bats pas avec. des verres, moi ! Parlée, monsieur, que veut dire cela?
— Cela veut dire, monsieur, que je suis las de VOUS' voir, las de vous entendre, las de vous rencontrer partout ! L'un de nous deux est de trop en ce monde , il faut que l'un de neas deux meure. .
— Soit, mais ce n'était pas une raison pour me frapper ainsi au visage. On prendra demain pies cicatrices pour des égratîgnures de femme, et j'aurai l'air d'un amant malheuireux.
— Monsieur, reprit Lucien, assez! Ce.qw se passe en ce moment est trop sérieux pour que vous continuiez de pareilles plaisaote*ries» Songez qu'il s'agit de la vie d'un homme,
178 LlTflS TftOlSIÈMI*
et ce n'est pas chose frivole et légère ! Ecoutez-moi !
— Je vous écoute , répondit Lionnel qui ne comprenait guère le motif de cette discussion orageuse, et qui ne voyait en tout cela qu'une injure à venger.
— Pour cacher à tous les yeux , continua Lucien redevenant grave , la scène qui vient d'éclater entre nous, pour que le monde trouve un prétexte plausible à ce duel, un motif raisonnable... Vous comprenez, monsieur?...
«-Pas trop, dit Lionnel, mais dites.
— Vous viendrez demain à Tortoni; demain matin.
— J'irai^ cela ne dérangera pas mes habitudes.
— Nous déjeûnerons ensemble.
—^Déjeuner avec vous! Voilà ce que je refuse; vous avez la main trop malheureuse.
— Nous déjeunerons , vous dis-je , continua Lucien , il le fsiut ! La conversation s'engagera probablement sur la politique. Vous êtes noble , vous userez ^e votre privilège , vous serez insolent. Je suk du peuple , j'u-
L*AftRAri BN DIAHAIfS. 179
serai de mon droit, je vous insulterai. Et quand le monde aura pris le change , quand nul ne pourra soupçonner la cause de cette querelle, nous nous battrons alors!... nous nous battrons à mort !
Il se fit un moment de silence, puis Lucien reprenant :
— C'est convenu ? . . .
— Oui.
— A demain !
— A demain.
Et le bruit des pas de Lionnel s'éteignit dans Tombre des appartemens et dans le silence de la nuit.
tin Déjeuner tragu|ue.
Le lendemain , vers les huit heures du ma* tin 9 Oscar entra dans la chambre de Lionnel. Quoiqu'il eût pu craindre qu'une visite aussi matinale ne parût extraordinaire , et n'éveillât des soupçons, une impatiente curiosité l'avait emporté cette fois sur sa prudence et sa circonspection ordinaires. Il sentait d'ailleurs que tout ménagement était désormais
1S2 LIVBK TBOUlkHI.
inutile , et que l'essentiel était d'aller vite.
Lionnel reposait encore. Sa figure pâle, mais calme, n'offrait aucune trace d'émotion, aucun signe d'agitation ou d'inquiétude; seulement, au-dessus de l'œil, une légère découpure de papier gommé attestait l'empreinte que le verre de Lucien avait laissée en se brisant. Au lieu de troubler l'harmonie de ses traits , cet accident même leur avait dooné de la grâce , et, à le voir dormir ainsi, et une mouche au front , on eût dit un jeune fou qai faisaitune halte entre le plaisir de la veille et celui du lendemain.
Pour Oscar, un sommeil si tranquille, une physionomie si calme l'inquiétèrent vivement. La fortune avait-elle encore une fois trahi ses espérances , déjoué ses projets? Peut-être Lucien s'était fatigué d'attendre? Peut^tre encore une explication avait eu lieu qui ne lui laissait plus de soupçons?
— Comme il dort ! continua-t-il en regardant Lionnel, aucun trouble ne l'agite, aucune pensée ne l'éveille.
Alors, par un mouvement brusque, il prit le bras du jeune homme et le secoua fortement.
UN DiJBOHIft TBA6IQ0E. 189
— Hein! qui vient là? dit Lionnel inter-» rompu subitement dans son sommeil, que me veut-on? Nous n'étions pas convenus de déjeuner si matin.
— Déjeuner ! murmura Oscar ; plus de doute, ils sont amis.
— Ah ! c'est vous ! reprit Lionnel après qu'il eut recueilli ses esprits. Je ne vous attendais pas si t^t , mon cher. J'ai, du reste , bien du nouveau à vous apprendre.
— Qu'est-ce? demanda Oscar vivement préoccupé.
— Il faut que votre ami, monsieur Lucien Spalma, soit complètement fou ou malade de la fièvre chaude, car il m'a fait hier la scène la plus offensante, la plus ridicule qu'un cerveau en démence puisse imaginer. Si de pareils accès lui prennent souvent, en vérité, mon cher, il était de votre devoir de m'en prévenir.
— Qu'est-il donc arrivé? Lucien a des momeos de bizarrerie qu'il faut lui pardonner.
— Je suis aussi indulgent qu^un autre, mais, ma foi, j'ai reçu un affront grave ; et quoique je ne sache pas encore bien le motif de notre
184 LIVM TBoiailau.
querelle , je yeux me venger. Mon sàd^ a ooolé, il me faut du sang.
— Vous ycuB battez donc ! dit Oscar en s*efforçant de cacher la secrète satisfaction qa*il ressentait.
— Oui^ répondit Lionnel.
— Ainsi, reprit Oseat, il vous a insulté sans raison plausible^ sans explication préalable.
— Sans aucune explication. Assez ! rae criait 41, assez! quand je voulais lui ex|diquer que je venais tout simplement pour rapporter une agrafe perdue. N'espérez pas me trom* per ; et il répétait sa phrasé : Il faut que l'un de nous deux meure ! S'il tient beaucoup à cette disparition, je le veux bien pour ma part ; mais vous conviendrez que cet homme a tous les sjmptÀmes d'une monomanie furieuse.
— Cela est singulier en elOfet l Ainsi vons n'avez jamais pu lui faire comprendre ce qui vous amenait ? Mon nom n'a pas été prononcé?
— Je vous répète qu'il n'a voulu rien entendre.
Ulf OÊJEURÏR TRA(;iQUE. 166
— Bien ! pensa Oscar, tout s'est passé comme je le prévoyûs; et reprenant la conversation : Quand vous battrez-vous? demanda-t-îL,
— Pour cda , je ne le sais pas encore , car votre ami ne fait rien comme tout le monde. Croîriez-vous qu'il a voulu que je lui promette
. de déjeuner ce matin avec lui , et c'est là que doit se terminer l'affaire.
— Le lieu du rendez-vous?
— Tortoni. Vous y serez?
— J'y serai.
Oscar n'était pas un de ces hommes imprévoyans qui négligent les détails , et se laissent étourdir à la première chance de succès. Une explication pouvait le peindre , et c'est pour empêcher tout éclaircissement que sa présence à Tortoni fut jugée par lui nécessaire.
— Est-ce un combat à outrance? reprit^l après un moment de silence.
— A outrance, répondit Lionnel ; monsieur Spalma, j'imagine, l'entend ainsi, et d'ailleurs, au besoin, je le réclamerais moi-même; €ette fois , mon cher Oscar, vous aurez bien de la peine à interposer votre autorité.
— Mon Dieu ! dit Oscar d'un ton contrit ,
186 LITKS TROISIÈIE.
combien Je regrette de vous avoir donoé cette fatale commission. Mais j'expliquerai tout à Lucien..,
— C'est inutile! Songez donc qu'il m'a frappé au visage.
— Mais hasarder ses jours ! continua Oscar, cela est terrible ! vous surtout si jeune ! avec de si belles espérances, un avenir si brillant! Et s'il vous arrive un malheur, j'aurai à me reprocher d'en avoir été la cause.
— Oh ! répondit Lionnel d'une voix douce et en serrant affectueusement la main d'Oscar, ne parlez pas ainsi. Je sais trop bien que si cela était en votre pouvoir, ce duel n'aurait pas lieu, îÙLt-ce au prix de votre sang.
Oscar s'inclina comme un auteur modeste qu'un éloge trop pompeux fait rougir ; et reprenant avec une intention marquée le fil de ses idées :
— Se battre à la veille d'obtenir un rang, un poste honorable ! C'est une perspective affreuse, et combien je vous plains !
— Bah! dit Lionnel; seulement, je vais écrire au ministre de retarder ma nomination, si elle est prête. Avant d'accepter, un emploi ,
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encore fout-il être sûr de vivre. Qu'en pensezvous? Gela n'est-îl pas convenable?
— Convenable en effet.
Lionnel écrivît donc à la hâte une lettre respectueuse et polie. Il ne repoussait pas les offres si bienveillantes du ministre ; le retard qu'il demandait était nécessité par des affaires importantes. Il comptait toujours sur la bonté de son excellence , et la priait de luioonser^ ver sa protection.
— Voulez-vous que je me charge de votre lettre? demanda Oscar , je la porterai.
— Ah ! ah! dit Lionnel en souriant , jservice pour service, n'est-ce pas? Moi hier, vous aujourd'hui. Je souhaite seulement que votre obligeance ait de meilleurs résultats que la mienne.
Un instant après , les deux interlocuteurs se séparèrent, Oscar pour aller au ministère, Lionnel pour se rendre à Tortoni , où ils convinrent toutefois de se rejoindre. La démarche qu'Oscar entreprenait en ce moment n'était pas un détail oiseux, un acte insignifiant et superflu. Lionnel mort, sans doute il se trouverait débarrassé d'un concurrent incom-
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mode ; mais le combat n'éuU-il paa douteux , la chance ÎDcertaÎDe? Oscar ne voulait donc rien laisser au hasard. Comment il fît usage de cette lettre , par quelles insinuations perfides il en dénatura le sens , nous ne le dirons pas. Qu*il vous suffise de savoir que personne au m<mde n'avait jamais porté aussi loin qu'Oscar Tart des demi-mots , des réticences élastiques, des interprétations détournées. Ce qu'on lui demandait, il ne le savait pas; mais ce qu'on ne lui demandait pas , il le laissait deviner. Bref, les mots de créanciers , de mauvaise conduite , de libertinage , forent si habilement soufflés à l'oreille du ministre, qu'Oscar obtint de sa visite tout le succès qu*il en attendait. Le ministre ayait promis de réfléchir, de prendre des renseignemens et de s'arrêter avant peu h une résolution. Que pouvait-on vouloir de plus?
— Donc , dit Oscar comme s'il eût posé la conclusion d'un raisonnement dont il avait déjà énoncé les prémisses, s'il meurt je ne te craindrai plus ; s'il vit, je ne le craindrai pas davantage. Le ministre veut des renseignemens, j'aurai soin qu'ils soient mauvais. Plus d'obsta-