UN DÉJEUNER TRAGIQUE
des alors, plus d'empêchement à ma fortune. Demain , avant neuf heures , j'aurai une réponse positive, et mon sort sera décidé. Avant neuf heures !
Ici Oscar , qui marchait assez vite , s'arrêta brusqu'ement, et posant son doigt sur son front comme s'il eût voulu retenir l'idée qui le préoccupait :
— Pourvu , continua-t-il , que Lucien persiste à ne vouloir rien entendre , pourvu que sur le lieu même du combat la lumière ne lui arrive pas ! L'impétuosité de son premier mouvement me perdrait. Il faut que de nulle part la vérité ne puisse venir. Ce duel n'aura pas lieu avant neuf heures. Après, peu m'importe ! Que leur volonté soit faite I
En parlant ainsi, Oscar entra au café, oiî il était attendu.
Dans un des salons du premier étage, autour d'une table élégamment servie, les convives du souper de la veille s'étaient réunis à déjeûner sur l'invitation nouvelle de Lucien. Duterme seul manquait au rendez -vous; et soit que son absence imprimât un air de tristesse à ce repas, soit que les souvenirs de la soirée précédente préoccupassent les esprits
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d*un triste pressentiment, au lieu d'une franche et facile gaieté, vous eussiez remarqué la contrainte dans tous les maintiens, l'abattement sur toutes les figures, un silence enfin morne et profond que de rares et froides paroles interrompaient de loin en loin. Quelques-uns interrogeaient de leurs regards le regard fixe de Lucien, comme pour pressentir sa pensée et deviner son secret. D'autres se communiquaient à voix basse leurs soupçons et leurs conjectures. On rappelait les paroles de Duterme, Feutrée inattendue d'Oscar et son entretien mystérieux. Celui-ci remarquait la présence de Lionnel, celui-là le visage glacial de l'Amphitryon, qui contrastait singulièrement avec ses extravagances de la veille. Tous enfin se demandaient pourquoi on les avait réunis, et si sous un faux prétexte ne se cachait pas une intention grave qu'ils ignoraient.
L'arrivée d'Oscar n'était pas faite pour ramener la bonne humeur et rétablir la cor-» dialité parmi les convives ; la plupart même témoignèrent une répugnance instinctive, comme s'ils eussent deviné que dans le drame
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qui 0e jouait. Oscar avait un r61e honteux à remplir. Lionnel seul le reçut d'une façon affable, Lucien lui serra exinressivement la
main.
— Lucien, dit Oscar, j'ai appris indirectement que tu déjeûnais ici, je t'en veux de ne m'a voir pas prévenu.
— Pardonne, répondit Lucien d'une voix mélancolique et faible, cela s'est fait ^ vite! J'ai invité monsieur, ajouta-t-il en changeant de ton et en dés%nant Lionnel , c'est à soo intention que ce déjeuner est offert.
Lionnel ^'inclina poliment.
Déjà plus d'une fois Lucien avait essayé de donner à la conversation la direction qu'il dédirait; mais ses efforts étaient demeurés inutiles- A chaque question qu'il essayait de soulever, nul n'avait la volonté de répondre, et l'entretien sans cesse renoué se brisait sans cesse. Fatigué enfin d'un silence obstiné (pii retardait pour lui le moment de la vengeance, il voulut profiter de la présence d'Oscar pour accomplir enQn son projet.
Oscar était connu de tous pour s'occuper avec activité des intérêts généraux et des
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hruits4egouvernemeQt; saisissant donc avec empressement un rapport d*idées qui ne pouvait manquer de paraître rationnel, Lucien se tourna vers lui, et comme pour offrir au dernier arrivant l'occasion de payer sa bienvenue en paroles :
— Oscar, demanda -t- il, toi qui sais les nouvelles du jour et connais à peu de chose près le flux et le reflux des bruits ministériels, apprends-nous ce qu'on dit de nouveau dans le monde politique.
— Rien , répondit Oscar qu'une pareille question étonnait ; l'opposition d'ailleurs n'a pas le secret du gouvernement, et tu sais que je fais partie de la presse opposante.
— Je le sais , dit Lucien , mission d'ap6tre et de martyr, car vos réclamations sont vaines et votre voix ne peut point être écoutée.
— Croyez -vous, monsieur, demanda un des convives, que -le gouvernement irait mieux aux mains de l'opposition? Depuis que nous avons un gouvernement constitutionnel, on a usé bien des hommes. Pouvez -vous m'en citer un qui se soit trouvé grand politique?
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— Cela prouve-t-il , monsieur, dit Lucien, qu'il n'y ait pas de capacités au monde; c'est la faute des rois, qui ne sayent pas les choisir.
— Allons, dit Oscar, en yoilà assez sur un pareil sujet; il n'est pas convenable de traiter à table des matières aussi graves , et de s'occuper du bonheur des peuples inter pecula et scypkos,
— Je croyais, monsieur, dît un seccmd convive , que les journalistes n'étaient pas de si rigoureux moralistes, et Ton m'avait assuré que plus d'une fois ils avaient sauvé la Franee au dessert.
— J'ignore, répondit Oscar gravement, comment se conduisent mes confrères ; mais je sais que pour moi le journalisme a toujours été un saint ministère, la presse un sacerdoce. Personne, je l'espère, ne me fera l'injure d'en douter.
— Je connais, dit Lucien qui craignait encore de se voir arracher l'occasion qu'il cherchait , je connais toute la sévérité de tes principes et combien tes opinions sont consciencieuses; mais laisse-nous la discussion libre. Il n'y a pas de mauvais momens pour
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s'occuper de ses affaires. Je suis certain que M, Lionnel partage mon avis.
— Sans conteste , dit Lionnel d'un ton moitié sérieux , moitié ironique ; et si vous avez , comme je le suppose, des vues neuves à exposer, veuillez nous en faire part. Et vous , messieurs , silence ! monsieur Spalma a la parole.
— Je l'accepte, répondit Lucien.
— Silence ! crièrent les convives, dont cette plaisanterie avait pour un instant réuni les sufirages , et qui ne soupçonnaient guère que Lionnel, en riant , avait répondu à un défi de mort.
— Messieurs , reprit Lucien d'un ton grave et l'œil fixé sur Lionnel , si l'on me demandait quelles peuvent être pour un gouvernement les causes de déconsidération et les occasions de ruine, je les trouverais toutes dans le mauvais choix des agens secondaires et dans le peu d'estime qu'on professe pour tout ce qui est bon, pour tout ce qui est pur, pour tout ce qui est honorable ! On s'imagine assez souvent qu'un honnête homme est le synonyme d'un niais : on se trompe. D'ailleurs je ne sais pas même s'il ne suffirait pas d'être honnête pour
paraître habile, comme il arrive quelquefois que le meilleur moyen de déguiser la vérité est de la proclamer hautement; et quand même ce système de vertu serait prouvé mauvais , encore faudrait-il , avant d'y renoncer, l'essayer au moins une fois pour l'honneur de l'humanité.
— Bien parlé ! dit Oscar en souriant à demi, voilà de belles idées et de nobles sentimens ; malheureusement il est peu d'hommes qui les comprendraient, moins encore qui en feraient leur règle de conduite.
— Qu'en pensez-vous ? demanda Lucien à Lionnel.
— Je pense , dit Lionnel , que cela peut être fort beau dans un roman ou comme exercice d'amplification ; mais , en fait de politique, ce sont des mots sonores, voilà tout.
— Cependant , dit Oscar qui voulait concilier les .deux parties, et qui déjà prévoyait peut-être une issue funeste à cette discussion, il faut convenir qu'on pourrait peut-être avoir plus de confiance en la raison progressive des hommes.
— Pensez-vous donc, interrompit brusque-
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ment Lucien , que les mots de vertu et d'honneur soient des mots vides et creux? Croyezvous qu'on doive conduire l'espèce humaine comme un troupeau de bétes ou une chaîne de forçats?...
En disant ces mots , déjà le geste de Lucien était devenu plus impatient, sa parole plus ardente; déjà, pour quelques auditeurs, il devînt évident qu'une controverse ainsi commencée devait finir d*une façon violente.
— Je pense , répondit Lionnel froidement , comme certain empereur, qui de l'aveu général connaissait assez le cœur humain : il faut prendre les hommes, non par leurs vertus, mais par leurs vices.
— Oh! dit Oscar, cela peut être vrai en partie ; mais il y a du danger à proclamer de semblables maximes.
— Il n'y a pas danger, reprit Lucien , il y a honte? Monsieur, pourtant, devrait se rappeler un exemple récent, et qui a dû le frapper, lui plus que tout autre. Ne vous souvientt-il plus d'un gouvernement qui avait pris pour base une semblable maxime; vous savez comme il accueillait les erreurs , et comme il
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caressait les vices. La perfidie était son secret, le parjure sa ressource; l'égoîsme, l'ambition, la servilité s'étaient attachés à son char ; toutes les mauvaises passions lui servaient de cortège. Avec de pareils soutiens, avec des appuis aussi solides, ce gouvernement -là, selon M. Lionnel, devait se promettre une longue durée , un immense avenir. Eh bien ! pour le renverser, qu'a-t-il fallu? Une insurrection de trois jours.
— Si le pouvoir dont vous parlez, dit Lionnel, avait eu cinquante ipille hommes de plus à ses ordres , il est probable que l'insurrection eût été réprimée, ou plutôt l'émeute vaincue.
— Vous croyez? dit Lucien; mais vous ne savez pas qu'il est de certaines syllabes magiques qui font trembler le sol et soulèvent un peuple entier ! Vous ne savez donc pas que la terre de France tressaille encore au mot de liberté !
— Monsieur, répondit Lionnel toujours froid et railleur , vous devriez coudre des rimes à cela : on dit de pareilles choses en vers , mais en prose jamais.
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— Messieurs , dit Oscar interposant une dernière fois son autorité , cette discussion a déjà duré trop long-temps , et en mon nom personnel , comme au nom de tous les convives , je demande qu'elle cesse à Tinstant.
— Non! reprit Lucien en bondissant, il faut que je parle , il faut que je réponde. Des plaisanteries ne sont pas des raisons , et en riant on ne prouve rien ! Ce que j'ai avancé est un fait , et non pas , comme on parait le croire , une vaine déclamation , une boutade poétique ; mais il y a de certains mots que certaines gens ne comprennent pas.
— Que voulez-vous dire? demanda vivement Lionnef, qui , malgré sa résolution de rester impassible , commençait à s'échauffer sérieusement.
— Assez ! assez! s'écria-t-on de toutes parts.
— Je dis , monsieur, répondit Lucien, que vos paroles sont bien d'un homme élevé dans les cours, habitué au mépris des hommes, rompu à toutes les infamies !
— Assez ! répétèrent encore tous les spectateurs.
L'agitation était à son comble.
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— Mon ami, observait. Oscar à Lucien, modère -toi, je t'en supplie, calrae ta colère.
Lucien n'écoutait rien.
— Allez , monsieur, continua-t-il en écumant , foulez aux pieds tout ce qu'il y a de plus saint sur la terre, e^itassez flétrissure sur flétrissure, et le gouvernement qui vous écoutera paiera la dette du gouvernement d'autrefois. Et qui sait? Peut-être la France subîra-t-elle le malheur d'être représentée par vous auprès d'une cour étrangère !
— Monsieur , dit Lionnel dont l'ironie s'était changée en dédain, la fierté en arrogance, si vous m'adressiez de semblables paroles entre nous et en tète à tête, je vous plaindrais , car vous êtes fou ; mais ici , monsieur , vos insultes auraient du retentissement , vos outrages de nombreux échos. Si donc vous tenez à votre vie , monsieur , silence !
— Ma vie ! ma vie ! répéta Lucien à qui ce dernier mot avait rappelé ses tortures de la veille, et son désespoir, et sa rage ; ma vie ! monsieur, elle est au service de mes opinions; en direz-vous autant de la vôtre?
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— Encore une fois , vous êtes un fou , dit Lionnel.
— Et TOUS un incorrigible insolent.
A ce dernier mot de Lucien, Lionnel furieux lui frappa le visage de ses gants.
Mille cris confus s'élevèrent alors de toutes les bouches. C'est indigne ! — C'est infâme ! — Il a raison ! — Il a tort ! — C'est un fat ! — C'est un brutal !
— Nous nous battrons quand vous voudrez, criait Lionnel dont la voix couvrait toutes les voix. •
— C'est fâcheux, remarquait Oscar aux convives.
Quand l'effervescence première fut un peu calmée, et que les deux rivaux purent s'entendre :
— Le lieu de la rencontre? demainda Lionnel.
— Le bois de Vincennes.
— Votre arme?
— Le pistolet.
— Votre heure ?
— Demain, six heures!...
— Six heures , pensa Oscar , c'est trop tôt.
£t Hait.
Madame Spalma élait livrée depuis la veille aune inquiétude affreuse. L'aspect glaçant de Lucien , sa figure immobile et terrible, ses paroles enfin , graves et solennelles ,■ lui revenaient sans cesse en mémoire pour l'épouvanter. Que s'était-il passé dans cette fatale soirée? Pourquoi ne recevait-elle aucun avis d'Oscar? Quels malheurs lui étaient réservés?
En vain elle avait interrogé sa camériste et
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tous les domestiques de l'hôtel ; nul n'avait pu éclaircir ses doutes, dissiper son incertitude. Lucien avait gardé le plus profond silence ; en sortant le matin il avait , comme à dessein . prétexté un déjeûner d'amis. Loin de rassurer madame Spalma , ce rapport irrita davantage sa souffrance , ouvrit un champ plus vaste à ses tristes conjectures.
Pour bien vous faire comprendre le sentiment d'effroi et l'accablement qu'elle dut éprouver , nous avons besoin de vous expliquer combien elle était attachée à Oscar , et quel ascendant celui-ci avait gagné par degrés sur cet esprit égoïste et changeant, volontaire et faible.
D'abord, et dès le commencement de son mariage , madame Spalma s'était prise à établir une comparaison entre M. de Savigny et celui qu'elle avait accepté pour époux; et comme les élans sublimes de l'un échappaient souvent à son intelligence , tandis qu'au contraire l'action incessante de l'autre se faisait sentir de plus en plus chaque jour , elle en vint à mépriser Lucien comme un homme incapable et nul , à admirer Oscar comme un