‹ Lucien SpalmaChapitre 28 sur 33 · LE B^LE · texte numérisé non relu

LE B^LE

jamais l'avenir, il ne voulait pas qu'on pût le taxer de mauvaise mémoire et l'accuser d'ingratitude. Voici les mots qu'il traça d'une main ferme , et que nous reproduisons en entier :

A la veille d'un combat oi^ je puis laisser la vie y je né veux pas que mes volontés dernières, que ma dernière sympathie soit ignorée. Je lègue ce que je possède à mon ami Oscar de Savigny , et je recommande mon nom à sa mémoire.

Quand Lucien eut écrit ceci, le dernier nuage qui couvrait sa figure se dissipa. Il se prosterna devant le Christ qui planait à son chevet , et , comme un chrétien satisfait d'avoir rempli tous ses devoirs , il se releva l'air calme et la figure sereine.

Minuit venait de sonner : le bruit des rues ne troublait plus le silence de l'appartement; le ciel était clair , et la lune de ses rayons argentait le papier brillant et les meubles polis. Lucien ouvrit la fenêtre pour respirer l'air pur et la fraîche haleine de la nuit , pour suivre encore dans leuk* vol audacieux les nuages ondoyans, et percer une dernière fois les mys-

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térieuses clartés des étoiles. Peu à peu, dans cette contemplation, sa pensée, s'élevant avec sa vue , traversa les plaines incommensurables de rinfini ; et à travers le voile de son extase, la confusion de ses mille rêveries, retentit un mot puissant et sonore... Dieu!,.. Alors tout ce que la méditation a de plus grave , tout œ que la religion a de plus saint , tout ce que la poésie a de plus magnifique inonda le cœur de Lucien. Et qui pourrait dire l'harmonie de cet hymne divin , chanté ainsi au milieu du silence de la nuit en face du silence de la mort.

Une heure se passa dans cet entretien intime, dans cette éloquente contemplation.

Lucien alors, comme pour abréger les instans et combler Fintervalle qui le séparait du mo* ment convenu , se jeta dans un fauteuil et ferma les yeux pour appeler le sommeil. Alors, soit fatigue de ses nerfs tendus depuis longtemps, soit que l'extase où il venait de se plonger eût jeté sur son agitation intérieure un voile de calme et d'oubli , il ne tarda pas long-temps à s'abandonner au repos.

A un peintre intelligent, ce spectacle eût

peut-être inspiré le sujet d'un tableau ; et quiconque a été témoin des angoisses iim* loureuses, des luttes successives de Lucien, aurait admiré en ce moment la sérénité de ses traits, l'expression tranquille de sa tète penchée, et ses yeux mollement fermés dont les cils noirs se détachaient sur le fond mat d'une peau blanche comme l'ivoire. Aussi, n'était l'impiété de ce temps et le scepticisme grossier de cette époque, nous comparerions volontiers Lucien à un saint qui s'endort dans la félicité, ou à un içartyr qui va monter au ciel.

Bientôt ipéine à cette tranquillité pro~ fonde, à cette quiétude des sens, à cette absence de toute émotion, succéda sur sa figure une vague expression de plaisir, un indicible rayonnement de satisfaction^ Ses joues se colorèrent, sa poitrine s'agita d'un mouvement plus rapide, ses lèvres s'entr'ouvrirent comme pour donner passage à des paroles de bonheur et d'amour ; et sa bouche, avec un accent singulièrement doiix et plaintif , murmura ce nom : Amélie.

Quelle interprétation donner à ce mot mys-

térieux? Quel sens lui attacher? Un rêve retrâiçait-il au malheureux jeune homme les délices si pures des premières amours? Voilà ce que nous pouvons supposer ; et puisque, comme Dieu, le poète a le droit de sonder les cœurs et de scruter la pensée, nous qui avons interrogé les veilles de Lucien, nous interrogerons son sommeil.

Mais comment vous décrire le spectacle ravissant qui s'offrait à sa vue et l'émotion de bonheur qui faisait palpiter sa poitrine? Comment vous retracer ici les joies mordantes d'un premier rendez -vous d'amour? Cette Amélie, que Lucien appelait dans son rêve, il la voyait près de lui, assise à ses cètés, belle comme autrefois, avec ses cheveux blonds et soyeux, avec sa taille souple et cambrée, avec sa voix douce, avec ses paroles enivrantes. — Amélie, disait le jeune homme, n'est-ce pas qu'un pareil amour ne doit pas finir, n'est-ce pas que tu m'aimes pour le temps et l'éternité ? Oh! laisse-moi passer ma main dans tes cheveux; laisse-moi baiser ce front si pur, oiî le remords jamais n'a fait son pli.

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Et la jeune femme , émue profondément , répondait à cette von pénétrante avec une voix plus pénétrante encore. C'était des sons vagues comme le murmure du vent à travers la fouillée, ou comme une harmonieuse parole d^en haut. Mais bientôt cette scène si voluptueuse et si chaste prit un caractère plus confus; les teintes s'effacèrent, les couleurs se confondirent ; aux yeux de Lucien étonné, la femme si candide et si belle disparut pour laisser place à une forme indécise , à un fantôme vain, qui tantôt s'appelait Amélie, et tantôt Stella.

— Oh ! ne t'en vas pas encore , dit Lucien vivement ému , ne t'en vas pas !

La violence de la sensation l'avait éveillé. Il ouvrit les yeux. A côté de lui , comme dans son rêve, une femme jeune et belle était assise. Lucien d'abord douta de sa vue, en appela à sa raison. Mais à mesure que sa mémoire se rassura, et que le sentiment de sa position lui revint , le doute s'évanouit : la femme assise auprès de lui, c'était bien elle, c'était Amélie de Nangis , c'était madame Spalma.

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Vous dire l'effet que cette vue produisît sur Lucien, je ne le saurais pas. Dans le premier moment, et sous le prestige décevant du sommeil , il fut prêt à la remercier et à la bénir ; mais Terreur se dissipa à temps, et lorsque son œil tomba sur la coupable, il était redevenu froid et morne.

Madame de Nangis (car nous hésitons maintenant à lui donner le nom de Spalma) avait une toilette qu'elle affectionnait particulièrement. Un peignoir de mousseline légèrement décolleté, et qui laissait entrevoir la forme d'un cou parfaitement modelé , ceignait sa taille sans l'emprisonner. Ses cheveux descendaient le long de ses joues fraîches en anneaux longs et nombreux; et enfin son petit pied se montrait chaussé d'une élégante pantoufle. Y avait-il donc de la prétention dans cette toilette, un dessein caché dans cette coquetterie ? Voulait-elle plaire ? et à qui ?

Lorsque Lucien fut sorti de sa stupeur, le premier mouvement qui lui vint fut up mouvement de surprise mêlée peut-être d'une curiosité involontaire; et les premières paroles qui se présentèrent à son esprit furent celles-ci :

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— Vous^icî, madame ! Que venez-vous y faire? et que me voulez-vous ?• . •

Madame de Nangis hésita à répondre : on eût dit qu'au moment d'exécuter une résolution arrêtée d'avance , la force de volonté lui manquait ; mais cette hésitation dura peu , et fixant sur Lucien, un œil ferme et transpar rent : — J'ai à vous parler ! répondit-elle.

— A moi ! demanda Lucien. Quel peut être le motif qui vous amène dans cette, chambre, oiî depuis un an vous n'êtes point entrée , et 011 j'espérais ne vous plus recevoir jamais.

— Vous espériez ? dit madame Spalma d'une voix faible, et qui semblait altérée par la douleur.

— Il n'y a rien là qui puisse vous étonner, dit Lucien. Mais parlez vite, madame, j'ai peu d'instans à vous donner.

— Je le sais, dit vivement madame Spalma que ces paroles avaient fait tressaillir. ^

— Vous le savez ? demanda Lucien, et comment, et par qui?... Qui vous a si bien informé de mes intentions ? Qui vous informe de ma conduite?

— Lucien ! répondit madame Spalma sans

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être intimidée, croyez -vous que je m'occupe assez peu de tous pour n'avoir rien remarqué ; et votre tristesse sombre, et votre silence plus morne qu*à l'ordinaire, croyez-vous que je n'aie rien soupçonné, rien craint? Et ces armes d'allleursque je vois ici ne m'en disentelles pas assez? Vous allez vous battre.

Madame Spalma avait parlé avec tant de vivacité que Lucien ne put songer à l'interrompre ; mais quand elle eut fini, relevant le front et laissant tomber sur elle un regard dédaigneux : — Que vous importe cela ? Depuis quand vous souciez-vous tant de mes actions, vous intéressez-vous si vivement à ma personne? Je vais me battre, en quoi cela vous toucbe-t-il?... Entre vous et moi, qu'y a-t-il de commun? Dites?

Et comme madame Spalma baissait la tête sans répondre, il ajouta d'une voix moins colère, mais plus triste : — Ne suis-je pas libre de disposer d'une vie que vous avez abreuvée d'amertumes ; et la mort ne sera-t-elle pas pour moi un bienfait?... Allons, madame, il faut que je parte : Adieu.

En disant cela, Lucien se dirigea vers la

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