I.E JDfiBHEirT
les bassesses. Ainsi, jusqu'au jour où vous tomberez aux mains d'un autre juge, vos forfaits resteront impunis; ma justice vous absout de l'un, et mon mépris des atitres. Sortez!
Une joie inespérée dilata tous les traits d'Oscar^ d'un bond il se précipita hors de la chambre ; et bientôt un sourire étrangement moqueur crispa les lèvres de Lucien; il apercevait de loin Oscar, en désordre, qui fuyait dans la cour.
— Madame, c'est à votre tour, dit-il; et avec une aisance effrayante, il s'assit auprès d'elle. Rien ne pouvait faire soupçonner la terrible justice qu'il prétendait se rendre.
Amélie reprenait lentement Tusage de ses sens. Dès que ses paupières s'entr'ouvrireDt, dès qu'elle aperçut Lucien toujours sombre et penché sur elle , ainsi qu'un vautour couvant sa proie, elle promena les yeux dans la chambre avec une vive inquiétude, et, n'ayant rencontré personne, elle ne put dissimuler un mouvement d'effroi. Ses deux mains se joignirent comme pour commencer une prière; mais réfléchissant à l'énormité de son crime.
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et «artotit à odaî mille fois plus odieux qu'elle ▼enait d'assumer sur sa tète, elle retomba dans un abattement complet; l'éclair momentané dont ses regards venaient de briller s'éteignit ; sa tète paie , enveloppée de longs <^eveux , et retirant la crainte , pencha sur sa poitrine ; elle n'osa rompre le silence qui l'entourait, silence menaçant *et lugubre!
Le visage de Lucien portait tant d'infortunes et d'angoisses, qu'il aurait arraché des larmes à toute autre fomme qu'Amélie. Plus triste, plus désespérée était encore l'âme du malheureux, car il fouillait alors jusqu'au fond de son cœur, il ramassait avec un sentiment de pitié profonde tous les souvenirs de jeunesse et de félicité dont son Ame était riche* Déplorable ridiesse ! elle fait supporter avec peine la pauvreté qui lui succède. Que doit penser des espérances folles , des promesses flatteuses dont l'avenir enivre , celui qui n'a récolté que l'opprobre et la déception?
Lucien s'était levé ; il parcourait la chambre avec un trouble extrême, quand tout-àcoup, dans une glace, ayant aperçu son visage, ayant vu ses traits altérés, ses cheveux en
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désordre etFa^iatioD générale qui se peignait en lui , soudain il s'arrêta, se rendit maître de la souffrance qui rongeait son (»Bur, et revêtit la haute dignité dont il avait fait preuve contre Oscar.
— Je suis un exécuteur, pensa-t-il, j'accomplis ce qu'une volpnté d'en haut m'inspire ^ que cette volonté parle !
Après quelques momens passés dans une sorte d'extase, Lucien prit un siège, il s'assit devant sa femme , et prononça froidement ce discours :
— Que votre mémoire se reporte sur les deux années douloureuses qui viennent de s'écouler, madame; déroulez-en tous les tableaux, et songez aux moindres détails, parce que l'heure est proche oiî vous rendrez compte de votre conduite, d'abord à moi, puis àDieo. Et devant ces deux juges, il faut être sincère, car l'un sait bien des choses , et l'autre les sait toutes.
N'est-il pas vrai , madame, que vous fîtes, il y a deux ans, la connaissance d'un jeune homme peu fortuné selon le monde, mais d'une âme belle et heureuse, puisqu'il se repaissait
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noblement de toutes les pensées poétiques, de toutes les paroles divines, de tous les rêves religieux dont l'homme peut se faire un appui contre les misères terrestres. Quel besoin avait-il des consolations mondaines, celui qui portait dans son cœur la sérénité du ciel? Quel besoin des joies sensuelles , celui dont Tàme emprisonnée demandait un chemin pour retourner à sa patrie éthérée? Je me souviens de l'avoir connu ce jeune homme ! Il était de feu pour le bien, pour le bonheur de ses semblables, pour le soulagement de toutes les douleurs humaines ; il était heureux ^e nos joies ou pleurait en séchant nos larmes. Gom* bien les étemelles beautés de la nature, ou les beautés plus mystérieuses de l'humanité , ne lui fournissaient- elles pas d'inspirations sublimes! Son cœur n'était pas trop étroit pour embrasser Dieu, l'univers et l'homme. Oh ! moi qui l'ai connu, je ne peux songer à lui sans regret; vous, madame , qui l'avez aussi connu, pouvez-vous songer à lui sans remords?
• Amélie se cacha la tète entre les mains, et Lucien poursuivit :
244 Livtt «Mitijaifi.
— Vous «eries tMidiée, madame, si je vooa racontais combien son àme avait besetn d'aimer. Ces misérables yanités dont se eon^MMOit les amours de ce siècle ne le pénétraient pas^ ai la richesse , ni le nom , ni mâme la beauté ne fusaient naître en lui ces penchans thIgaires auxquels la foule s*abandonne. Mais un regard syn^tbique, une pensée d'unoor, ▼oiA ce qu'il rêvait» Oh S pour la preaûèie larme d'une vierge pudique y pour sentir sa main tendrement pressée dans la main d'une femme sincère, il eût donné la vie qui lui restait^à p«reourir, il eàt donné la gloire qu'il pouvait espérer un jour : voilà ce qu'il était.
Eh bien! sinsje assez malheureux, madame? ce jeune homme sublime je l'ai senti vivre en mot; son imagination, ses passions^ ses rêves, tout cela m'appartenait, tout cela, c'était moi! Le croîrait-^n? ê del ! persuadeffa*t-on à des hommes s^osés que ce divin «ifiEuit «oit descendu si bas ? 11 priait, et moi je suis las même de blasphémer; il chérissait Dieu comme os chérit son père , moi , je le crains à peine ; il croyait à l'âme immortelle , et moi je me demande si la vie des sens dle-méme n'est pas
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un songe amer; il aimait tout, et moi ! je
htà» ou je méprise tout ! Vous voyez donc bien ^*Û est mort, etc*estune imposture à moi de me nommer encore Lucien Spalma ! . . .
Ne pleurez point, madame, ce ne sont point des larmes qu'il faut répandre sur sa tombe ; car apprenez qu'il n'est pas mort d'un accident, il est m<»'t d'un assassinat! Et moi, déplorable héritier de son nom, je jure d'apaiser cette ombre qui vient à chaque instant me demander vengeance. Maintenant, prêtez l'oreille aux infortunes de Lucien, je vais vous dve qui l'a tué !
— Monsieur ! monsieur ! épargnez-moi !
— Que sera-ce donc , madame, s'écria Lucien d'un ton pr^hétique, que sera-ce quand vous l'entendrez de Dieu même?
La coupable se tut; Lucien continua :
— Comme il faut peu de chose pour détriiûre le bonheur d'un homme ! Un événement inaperçu, que sais-je? une rencontre, un r^ard, suffisent pour le précipiter de la sphère la plus haute dans les derniers abîmes du malheur. C'est une misère étrange que de si faibles causes engendrent de si grands ef-
24d UVRB TBOINÈHB.
fets, qu*ua être raisonaable et fier soit torturé jusqu'au dernier soupir parce que son destin Ta conduit d'un côté plutôt que d'un autre !
Dans une fatale soirée, le jeune poète dont je vous entretiens^ l'adolescent candide et pur fut remarqué par une femme ! . . . . une femme à qui il ne manquait aucune des séductions ordinaires ; elle était riche, elle était noble, elle était belle. Mais son âme !•.... vous seule vous pouvez savoir ce qui se passait dans son àme, car ni moi ni personne n'en pénétrera le mystère. Gomment celle qui vivait heureuse dans les bras d'un amant, qui brillait entre toutes et régnait, comment s'est-elle fait un infâme plaisir d'arracher à sa vie paisible un pauvre jeune homme et de l'associer à son sort ! Dévora-t-élle cette existence par caprice ou par cruauté? Était-ce un jeu, était-ce un crime? légèreté ou dépravation? Vous le savez, madame ; mais moi ce que je sais, c'est qu'avec un art infini vous avez enlacé votre déplorable victime, que vous l'avez traînée jusqu'aux autels, abusant de sa confiance, de sa crédulité ; que sur la croix et
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les livres sacrés qu'il adorait, vous avez commis ce parjure de vous donner à lui quand vous n'étiez pas à vous-même, en sorte que l'adultère l'attendait d'avance, et qu'il le rencontra en franchissant pour la première fois le seuil de votre porte.
— Non ! non, cela n'est pas !
— Ce que je sais encore, c'est que depuis ce jour vous avez flétri tour à tour chacune de ses illusions, que vous avez empoisonné toute sa vie, que vous l'avez mené loin dans la route de perdition. 11 croyait à votre amour, et vous le détestiez ; il croyait à vos vertus, et vous l'entraîniez dans le monde ; il croyait à vos sermens, et vous le trompiez ; il croyait à l'honneur, et vous l'entouriez de honte ; il croyait à Dieu, et vous le rendiez si misérable qn'il méconnut enfin l'éternelle justice !
— Ayez pitié de moi !
— Avez-vous eu pitié de Lucien Spalma?
Quand il sortait de votre h^tel, la pâleur
de son front, l'abattement et la douleur em» preînts sur son visage faisaient pitié sans doute aux mendians de la rue qui murmuraient à son aspect : je ne voudrais pas être
248 Livti TaoïnÈSB.
ce riche I •• . Mais voue, triomphante et parée , le rire aur les lèvres, vous attendiez que votre amant vous conduisit au bai, et qu'il vint avec vous afficher l'inCamie du maiiieuretnc aveugle!...
On dit que lorsqu^un homme a baigné son poignard dans le sang d*un autre homme, il voit paraître dans la nuit Fombre de sa victime sanglante et lamentable qui vient se dresser devant lui, maudissant et criant ven* geance ! £h bien ! je suis l'ombre de Lucien! Vois ces joues creuses, ces yeux ternes, ce front chauve ; je suis ce que tu l'as fait, et je me dresse, et je maudis, et je crie vengeance!
— Laissez-moi ! laissez-moi !
— Que la justice du Seigneur ne m'aban* donne paç !
Madame, soyez calme, écoutez et répon^ dez-moi. Si vous aviez été ce que je fus ^ si vous aviez dans vos heures de jeunesse rêvé des jours de gloire, d'amour et d'innocence ; que vous eussiez senti dans voti^ esprit la force et l'étendue qui font les grandes choses, dans votre cœur la passion et la volonté du bien, dans votre âme une foi relii
seule coBsolttlîon des Riallie»rs d'icî-bas; et que trattreusement je fusse Tenu soos un masque tnHBpeur vous <lérafoer tous ces biens, que j'eusse éteint la lumière de votre esprit, le feu de votre eœur et la fhunme immortelle de votre àme ; si eufin par ce erime d'eiH fer vous étiez 0€«ime moi dé^téritée de vos crojttices, déchue de vos talens, aride et des^ sédiée, et que, comme moi mainteoant, vous tinssiez devant vous Tautear de tant de maux sans qu'il piHit ré^ster ni fuir, et que vous eussiez sous la main ee plstc^et dtSËTgé.....
— Mon Dieu !
— Dites ? que feriez-^vous ?
— Grâce ! ne me tuez pas !
' — Vous vous êtes jugée : La iuort !
— Anaâie tomba sur le carreau Mais
au bruit que fit Lucien lorsqu'il arma son pistolet, elle se releva par un mouvement tré* nélique ; et s'attacbant à ses habits :
— Econtez-moi ! écoutez-moi l lui eriait-elle, car on écewte les coupables ! £ooot6z-moi !
>^ Vous feriez plus sagement de vous adresser eu Seigneur; et cependant, parlez.
-^ Oh ! pewirez-veustuer une femme ! Jesoîs
2S0 UTBB TilOUIÈHC.
fûble él ftOuffi*ante! Si vous saviez, hâas! combieD de remords.. •
— Madame , vous me répétez le rèle de ce matin»
— Que vous êtes dur et cruel ! Tel je vous trouve en ce moment, tel vous trouverez Dieu dont vous invoquez la puissance... Oui, je fus criminelle, et néanmoins j'espère rindulgenee divine, car je me repens, monsieur! oh! croyez à mon repentir !
— Je ne peux croire qu'à votre peur*
— Ma légèreté fut coupable, mais mon cœur ne Tétait pas.
— Madame, ne mentez point à vos derniers momens.
— Je vous dis vrai, monsieur ! J'ai menti tout-à-l'heure, hélas ! il me pressait de le sauver : vous menaciez ses jours; j'ai menti ! Mais que Dieu me condamne, si je m'écarte en ce moment de la sainte vérité. Je vous aimais... ne riez pas, car c'est la vérité; je vous aimais alors, j'étais digne de vous quand je reçus votre serment. Hélas! pourquoi faut- il que j*aie violé le mien ? Pourquoi ? vous choquiez mes préjugés ; mon étroite raison ne pouvait
LV JII6B1EHT* 251
monter jusqu'à vous : on profita de ma fai<blesse... Oh ! soyez indulgent, Dieu vous regarde, monsieur!
— Dieu nous regarde ! il punit le mensonge et la duplicité. Que ce soit tout-à->rheure ou maintenant, madame, il est certain que vous m'avez trompé dans cet interrogatoire, comme vous m'aviez trompé pendant toute votre vie* £h bien! votre dernier mensonge est->il fait?
Alors se fit entendre le pas régulier d'un homme qui montait les marches de l'escalier; Amélie éleva les mains, comme pour implorer un instant de répit : elle espérait, la malheu* reuse! Lucien prêta l'oreille : on entendit frapper contre la porte.
— Oscar! à mon secours! cria vivement Amélie emportée par le désespoir. Elle courut, mais plus rapide encore, Lucien avait fait rouler les verrous.
— Encore Oscar ! Vous y pensez donc bien ? dit-il avec un sourire terrible, dont elle très* saillit.
— Entrez! forcez la porte ! Au secours! au secours!
— Eh quoi, madame ! pensez «vous échapper
2M LITIB TBOmlBHB.
à la Tengeance qui m'est due? ne comprenez* vous pas que la balle de ce pistolet yousattemdra partout où vous serez? Je ne Toodraîa pas yous tuer, tandis que yotre àme s'occupe d'espérances frivoles. Tâchez de yous conyaincre qu'il n'est point de salut pour yous, et de penser au juge derant lequel yous idiez paraître.
Un nouyeau bruit se fit entendre dans les escaliers : c'étaient des pas nombreux , des pannes confuses.
'■^ Ouyrez ! dit une yoix, on bien nous forcerons la porte.
— Forcez ! mais justice sera ûûte lorsque yous entrerez !
Bient^ des coups redoublés retentirent, les • battans s'ébranlaient. Amélie ne pooyait prier; il lui paraissait impossible de mourir à sen âge, et sous les yeux de tous ces hmnmes du dehors, qui s'efforçaient de la sauyer. Non ! elle ne pouyait prier* Ses yeux hagards cou* raient alternativement de la porte à Lucien, et de celui-ci vers la porte. A cette anxiété pitoyable, joignez l'horreur d'une mort si prochaine, le regret vague, immense, des choses
LE JWuanMti t$9
de la yie, et vous pourres eompreiMire à peine les angov^stê qui la déchiraient.
A TiBStant oà l'un des battans s'entr'onyrit et craqua, Lucien tendit le bras : Amélie vît ce mouvement.
— Ob ! n'entrez point ! s'écria-t-elle*
Le bruit d'une .expk)«ion contrit ces paro* les, un eri déchirant s'éleva. Les domestiques s'étaient élancés dans la diambre ; ils soûle- Datent entre leurs bras Amélie palpitante et la poitrine ensanglantée !
Oscar n'était point là. Trop effrayé pour revenir, il avait envoyé le docteur. CeItttHsi regarda la blessure, puis il hocha la tète avec incertitude ; et, s'approchant de Lucien :
— Monsieur, vous venez de commettre un crime dont la justice doit instruire ; si vous tenez encore à votre honneur ou à vos jours, ne perdez pas un seul instant, fuyez !
— Non, je ne tiens pas à mes jours, je ne tiens pas non plus à ce que vous nommez l'honneur ; je me retire , parce que ma vengeance est accomplie.
Lucien sortit paisiblement, nul domestique n'osa s'opposer à son départ.
204 UTM TMOISIÈBB.
Des groupes curieux s'étaient formés aux portes de Th^tel, et grossissaient à chaque instant. Lucien les traversa sans presser sa marche : on le considéra long-ten^ps, tant il était terrible à voir; mais sa tranquille insouciance ne permettait pas Tombre d'un soupçoD . Car on s'est habitué à certains types d'assassins, on croit aux meurtriers qui fuient, la main sanglante et l'œil égaré , dans les rues : tout ce qui sort de cette allure routinière passe pour impossible.
C'est que , dans la plupart des hommes, le meurtre est une faiblesse; il était, chez Lucien, le signe extérieur d'une régénération !
iHort it dttlla.
A la suite de cette terrible scène, il eût été naturel que les facultés de Lucien retombassent dans cet état de prostration, qui vient d'ordinaire après les crises violentes; mais soit que Lucien fût désormais un homme nou^ veau, soit que la fièvre le soutint encore, il lui sembla que jamais ses idées n'avaient été plus nettes, plus arrêtées. Le voile qui lui dérobait le vrai sens de la vie était à jamais dé^-
256 LI?RS TROISIÈHB.
chiré, et depuis qu'il avait rompu avec la société, en se faisant justice, au mépris des lois sociales, il se 'croyait doué d'une parfaite intuition ; en un mot, il se prît à envisager Faction qu'il venait de faire, et la conséquence qu'elle devait avoir, avec un calme et un sangfroid admirables. Sa conscience était pure, son âme tranquille : son esprit peut-être était un peu agité, ou plutôt le seul sentiment qui animât ces nobles et puissantes facultés se réduisait à une sorte d*étonnement. — Pourquoi ces choses ? pourquoi le monde ? à quoi bon la vie ?
Car ce sont là des questions qui se représentent toutes les fois que l'intelligence se trouve placée, par le hasard ou la volonté, dans une âtuation indépendante desimpiessîoas «rdînaîres de l'existeiice, el prspie à ittfe juger la création avec impartialité.
Or, cette condition d'indépendance et d'impartialité est précisément la aeiiie qui wewdt là question nMohible; et il n'est persMSC qui, en pareil cas, ne se soit avoué que la réponse n'était pas possible. Mais, je le ré* pète, dans la situation d'esprit oÀ se trsiivait
MORT M STBMiA. 267
Lucien, le dë&ut de solution à la question cju'ii se faisait n'avait d'autre résultat qu'un peu d'^onnement : ii était comme surpris de vivre, et sentait désagréablement l'existence. An reste, rien ne pouvait le forcer à prolon* QCT cet état de malaise, et le cours naturel de ses idées Tamena nécessairement à la pensée du suicide.
Ainsi, du point de vue élevé où il s'était placé , le suicide lui paraissait la conséquence la plus simple et la plus rigoureuse de Timpossibilité oiî il se trouvait d'assigiier un but à la vie. Et s'il redescendait à d'autres considérations, s'il écoutait la voix de ce monde si futile , de cette société si vaine qui ne pouvait tarder à se venger de ses mépris , le suicide était encore le plus commode, et peut-être le seul moy^Q d'échapper au châtiment qui le menaçait. Il ne lui fut donc pas diflGicile de prendre un parti.
Mais par une bizarrerie qu'excuse à peine la faiblesse de la nature humaine, Lucien, dé* cidé à mourir, voulut faire ses adieux à ce monde qu'il haïssait comme un être importun , et n'eut pas même le courage de son
258 UYKK TROISIÈXB.
égoïsme. Un instinct vague, celui peut-être qui pousse quelquefois le condamné à embrasser son bourreau, un dernier besoin d'épanchement, une dernière convulsion de la volonté dirigea ses pas vers la demeure de
IStella.
Les événemens que nous venons de raconter l'avaient empêché de retourner chez cette jeune femme, depuis la scène où Lionnel avait joué un rôle si étrange, en sorte qu'il ignorait complètement l'effet qu'avait produit sur Stella cette secousse violente.
Stella était mourante. Une voisine qui, par compassion, l'assistait dans sa dernière agonie, se retira dès que Lucien fut entré; et cet homme qui croyait avoir épuisé totalement la faculté de souffrir, cet homme qui, tout-àl'heure, défiait les sentimens humains de pénétrerjusqu'à son coeur, pleura devant lemalheur de Stella. Il pleura eii voyant ces traits flétris par la doifleur, et ce front déjà glacé par la mort.
Stella le reconnut, et ses lèvres pâles frémirent encore d'un léger sourire. Lucien s'approcha et lui prit la main.
MaBT DB STBUJk» 259
— Et VOUS aussi, dit-il, vous méritiez un meilleur sort*
— Je suis heureuse, murmura Stella.
Sa voix était si faible, que Lucien comprit à l'instant combien il était impossible d'avoir avec elle un entretien suivi. Il resta près de la pauvre femme , sans quitter sa main froide et humide, et chercha à comprendre le sens de ces paroles : Je suis heureuse !
Enfin, après un instant de silence, Lucien, continuant la série d'idées qui dominaient dans son esprit, prononça quelques mots à voix basse, comme s'il se fàt parlé à lui^^néme.
— Heureuse de mourir? dit-il.
— Oh ! non, répondit Stella. Je regrette la vie... Cette scène de l'autre jour m'a tuée; mais je la bénis, car, sans, elle, je ne saurais pas...
En ce moment, un homme entra précipitamment : c'était le docteur.
— Vous ici ! s'écria-t-il «n voyant Lucien.
— Pas un mot de plus, docteur; songeai d'abord à votre malade.
Et il lui faisait signe de garder le silence. Le docteur prit à son tour la main de Stella^
260 LIVtC TBOISIÈSE. '
mais il s'eut pas besoin d'un long examen pour voir que la vie allait "bientèt abandonner la pauvre créature; et, se tournant vers Lucien :
— Il faut vous retirer, dit-ti. Vous n'avez rien à faire ici.
— Non, non! s'écria Stella, restes. Par pitié pour moi, docteur, qu'il reste... Je veux qu'il me voie mourir.
— Ku fait, dit Lucien avec un sombre sourire, j'ai besoin d'un exemple !
Ces paroles retentirent dans la chambre muette, et lorsque la voix du docteur rompît le silence effrayant qui les suivit, on eût dit que chacune des syllabes de Lucien vibrait encore, pleine et durable, aux oreilles étonnées de Stella et de M. Ludolph.
— Ah ! dit enfin celui-ci, il parait que je suis entouré de mourans !
Et son regard froid et scrutateur sonda un instant t'àme de Lucien. Il vit que le sens fatal de cette ironie était bien<^arrété dans l'esprit du jeune homme ; il comprit, que la pensée du suicide avait absorbé toutes les autres.
Stella , aussi , avait compris ; mais elle ne
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sarait pas , comme le docteur, ce qui venait de 8e passer; et elle crut, la pauvre fille, que cette détermination était la suite naturelle de celle qui avait porté Lucien à provoquer Lionnel . De même sa vanité , et de fortes apparen- . ces , lui laissaient croire que Lucien Spalma s'était battu pour elle.
La présence de Lucien à son lit de mort, et la manière dont il la voyait s'éteindre, acheva de la persuader qu'il voulait la suivre et qu'H se tuerait par amour pour elle, par désespoir. O vanité ! tu nous parles encore quand l'espérance nous a quittés !
Stella fut plus fière , peut-ètre, du dessein de Lucien qu'elle n'en fut effrayée. Un instant de réflexion eût nécessairement changé le genre de ses émotions ; mais le premier mo* ment fut à l'orteil , et la mort ne lui en accorda pas un second.
Stella essaya de se soulever ; ses yeux éteints s'attachèrent fixement sur ceuxdujeunehom-» Tfoe, Mais bientôt ses forces l'abandonnèrent , sa tète retomba sur le chevet du lit , et elle expira en murmurant ces mots : — Il m'aimait !...
262 UYii TftoisiteB*
Et un nouveau silence , long «t solennel, régna dans cette salle désolée.
Lucien n'avait pas entendu sans peine les dernières paroles de Stella; il reconnaissait combien la pauvre fille s'était abusée , et il se pardonnait difficilement le mensonge involon* taire que lui avait fait commettre sa présence auprès du lit de mort. Il voyait bien cependant que cette pensée avait été consolante pour Stella dans ses derniers momens , mais il ne s'excusait pas même à ce prix.
Quant au docteur, toujours froid et impassible , il suivait avec calme les mouvemens de Lucien. Il comprit que Stella s'était trompée en croyant à l'amour du jeune homme ; mais sans s'arrêter à rechercher la cause de cette erreur , il reconnut qu'il lui restait un homme à sauver , et qu'il n'avait pas de temps à perdre. Et dans cette même chambre, oii la mort venait de descendre, devant ce corps inanimé, devant ce spectacle de misère et de douleur , ces deux hommes s'assirent pour causer froi* dément de la douleur et de la mort.
— Que comptez-vous faire? dit le docteur.
■ORT m STELLA. 263
— Vous le savez déjà , mon digne ami ; je n'ai pas à choisir.
-r- Ainsi, vous vous êtes décidé pour le suicide?
— Oui.
— Autrefois je vous aurais dit : Êtes-vous donc si heureux? Aujourd'hui je vous demanderai : Êtes-vous donc si misérahle?
— Je ne vois pas ce qui peut m'arriver de pire.
— Eh hien ! que fuyez-vous, si vous n'avez plus rien à craindre?
— Comptez-vous pour rien le dégoût de la vie?
— Pour vous, Lucien , la vie n'est rien. Si vous voulez raisonner convenablement sur un pareil sujet, nous la laisserons décote, n'est-ce pas? Parlons, si vous le voulez^ de la douleur que vous éprouvez , de celle que vous voulez éviter; mais la vie !...
Et en même temps- il montrait à Lucien la couche où reposait le-coi^s de Stella.
— Je n'ai pas, dit Lucien, la prétention de raisonner en philosophe sur ce chapitre. Il me s^ait facile peut-être de ressasser ici, en
284 LIVRE TWHSTfcKB.
homine déterminé, tous les sophismes qu*on a pu avancer en faveur de la mort volootaire , au risque d'être aussi bien réfuté que Saint- Preux; mais je crois, sans tenir beaucoup à le prouver, que celui qui se tue a toujours de meilleures raisons pour le faire qu'on ne saurait lui en donner pour le retenir. Saint-Preux invoque la raison pure , et ne se tue pas. Milord Edouard crie au sopbisme, et sa lettre n'est qu'un long sophisme. Je vous avoue que si la logique des écoles devait me guider dans ma détermination, j'aurais moins d'égard à la force des argumens du fHremier qu'à la faiblesse du second dans sa réponse. Ceci soit dit pour vous épargner la peine de rechercher dans votre mémoire ce que l'homme doit à la soâété.
— Fort bien; mais ce n'est pas Lucien Spalma, je l'espère, qui sacrifiera sa vie sans but, sans objet, et, je le dis à dessin, sans pré* texte. Vous souriez; vous me rappelez la scène sanglante de ce matin , et tous croyez sans doute justifier votre dessein à mes yeux parce qu'il sera justifié, peut*^tre, auxyeox ^u monde. Oui , j'en conviens, un autre que
MOftT M STStLA. 266
Lucien Spalma aurait le droit d'en finir avec l'existence. Quand on a usé ses forces au ser« ▼Ice de rhumanitë, ou bien quand on souffre un mal incurable, le mieux qu'on ait à faire, c'est de chercher le repos. dans la mort» Mais vous, Lucien, vous n'avez pas ce droit. Vos forces sont encore grandes et actives, et vous ne souffres pas assez pour que le suicide soit une action juste.
— N'en suis-je pas le meilleur juge ?
. — Non, car vous subissez encore l'influence du monde, ou bien vous cédez à la réaction qui devait suivre le mouvement de votre délivrance. Choisissez : est-ce pour le monde que vous vous tuez ? Mais alors, ce que vous avez fiiit comme un acte de souveraine justice passera pour un acte de démence furieuse. On vous pardonnera peut-être votre mort comme le complément d'un accès de folie ; puis vous s^rez jugé. Est-K^ pour vous-même , comme vous le prétendez? Mais si vous êtes réellement ce que je vous crois, si vous avez su vous placer au-dessus du niveau des idées bornées et des préjugés puérils ; si vous savez enfin que oe n'était pas la peine de naître , vous devez
266 LITRS TBOISliSMi;
•avoir aussi que ce n'est pas la peine de mourir.
— Mais alors, que feraîs-je au monde? La société, qui n'a pas su m'utiliser quand j'étais en paix avec elle , me repousse aujourd'hui que je lui ai déclaré la guerre. Elle a raison , et je ne lui en veux pas. Cependant je ne lui dois rien que je sache, et je m'appartiens pleinement à moi-même; je puis disposer de mon existence à ma fantaisie. Or, la vie n'est rien, vous l'avez dit vous-même. Tant que j'ai cru pouvoir la supporter, je l'ai fait, en tâchant de lui assigner un but; mais désormais je n'ai plus de but possible , et je veux en finir avec l'ennui de mon inutilité.
— Peu d'hommes vous ont connu, Lucien, et j'éprouve moi-même une espèce d'oi^eil à vous rendre justice. Mais quoi ! parce que vous êtes fort, et que votre force n'a pas trouvé son emploi , vous ne sauriez mieux l'utiliser qu'à vous briser vous-même? Mettons de cêté les circonstances pénibles oii vous vous trou- .vez ; car ce n'est pas là ce qui vous sollicite à mourir. £h bien ! d'où vient donc ce dégoAt si violent de la vie? Vous l'aves dit, jeune
HOMT DK STELLA. 207
homme, c*est de la conscience de votre inutilité. Eh bien! agissez et vous voudrez vivre.
— Toujours le même motif! Mais ne sentez-vous pas , vous , docteur, le vide de vos consolations? Ne sauriez-vous me dire quelque autre chose? Sur ma parole, voilà qui est puissamment raisonné : Travaillez, et vous aimerez la vie ! Vivez, et vous voudrez vivre ! Mais , monsieur, il fallait dire aussi à cette femme que vous avez laissée mourir : Levezvous et vous serez guérie.
— A vous, Lucien, je le dirai, oui, levezvous, et soyez homme ! Est-ce aux hommes de faire que votre existence n'ait plus de but pour vous ; que vous n'ayez mieux à faire dans ce monde qu'un caillou et un brin d'herbe ; que vous soyez né pour autre chose que pour mourir? Non, vous aviez une noble tâche, et vous ne l'avez pas remplie. Pourquoi?
— Un jour, vous me l'avez dit, docteur, j'ai encore présent à la mémoire cet accent sévère et inflexible avec lequel vous avez prononcé un mot... un seul mot... : La volonté! oui, la volonté m'a manqué, je le sens, je le vois ; mais
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je ne dois pas compte au créateur de phis quHl ne m'a donné. Quant à mon rAle ici-lMis, je Tai joué en conscience. J'étais né esclave, et j'ai passé ma vie à obéir.
— £h I ne voyez-vous pas que vous venez de briser vos fers, que désormais vous êtes libre, que vous pouvez aussi f70t#/ofr/ Et vous parlez de mourir quand vous devriez commencer à vivre.
Lucien ne répondit pas. Pendant quelques instans il parut méditer profondément ; et le docteur, accoutumé à lire sur son visage les nuances les plus variées de la pensée, se contenta de suivre du regard le cours des réflexions intimes du jeune homme. Bientôt il s'aperçut que Spalma luttait contre une incertitude pénible, et il ne laissa pas à cet esprit mobile le temps de s'y arrêter.
— L'Orient vous reste, dit-il doucement. Spalma ne put retenir un mouvement de
surprise. 11 semblait en effet que le docteur avait entendu la question qu'il défaisait à hii« même : — Que puis-je faire encore?
Pour lui, cette réponse venait comme une inspiration du ciel , et ses yeux brillèrent ud
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moment d'un éclair d'enthousiasme. Pois, souriant arec tristesse :
— Je vous remercie , docteur, d'avoir cru en moi. Si j'avais les moyens de quitter la France, je tâcherais d'être digne de votre opinion ; mais je nTgnore pas que j'appartiens à la justice humaine , et je ne sais comment lui échapper. Au surplus , ordonnez ; je m'abandonne à vous.
— Soit, il ne s'agit plus que de diriger cette admirable docilité, qui pourrait bien n'être au fond qu'un vieux reste de paresse , et le désir de vous débarrasser sur moi de votre responsabilité à l'égard de vous-même.
— Gomme vous voudrez. Seulement je vous préviens que c'est là mon dernier essai.
M. Ludolph se leva et emmena Lucien. Celui-ci , en sortant, jeta un dernier regard su^ le lit où gisait la jeune femme froide et inanimée, et murmura en gémissant : Pauvre Stella!
— 'Oui , Lucien , dit le docteur , et il ne lui a manqué à elle aussi que de la volonté.
Le docteur Ludolph se hâta de profiter de sa victoire. Grâce à son adresse et à son infiuence, Lucien put échapper aux recherches de la police et gagner en toute sûreté le midi de la France , où il devait trouver facilemeol une occasion de s'embarquer pour le Levant.
Quel était donc ce mot magique devant lequel était tombée la résolution , en apparence si inflexible, de Lucien Spalma? Comment cet homme si dénué d'espérances , si pressé
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de mourir, ayait-il puise subitement la force de supporter la vie dans cette mystérieuse parole du docteur: L'Orient vous reste!
Pour le comprendre , il faut nous reporter au temps oi!i Lucien , acceptant le mouvement donné par Oscar à ses nobles et puissantes facultés , avait tendu toutes ses idées vers l'économie politique , science qu'on lui avait présentée comme la plus féconde en résultats utiles. D'abord , il eut peine à dissimuler sa répugnance pour ce genre d'abstraction.. Ac- -coutumé jusque-là à planer dans un monde bien supérieur, comme dans un éther pur et vivifiant , il sentit que dans notre petite atmosphère, infectée de passions basses, la partie vitale était malheureusement absorbée par les poitrines étroites de la foule. La comparaison devait lui sembler triste. Cependant peu à peu il s'habituait à l'humanité ; sa pitié méprisante se changeait insensiblement eil compassion douce. Il avait cherché d'abord comment on devait conduire les hommes , et bientôt il en était venu à étudier les moyens de les rendre heureux. Son coup-d'œil d'aigle avait aisément dévoré l'espace qui sépare les
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abords de la science du sanctuaire où elle devient belle et sublime , et il jouissait avec plénitude du bonheur de découvrir encore des vérités ignorées, qu'une douce illusion lui faisait prendre pour des vérités utiles, lorsque les graves événemens que nous venons de raconter vinrent briser ce dernier lien qui rattachait à Thuinanité.
Souvent Lucien , dans ses longues méditations, avait étudié cette étrange civilisation orientale , si mal comprise de nos politiques. Il avait suivi dans toutes leurs phases ces constitutions où un despotisme immémorial retient les peuples de l'Asie loin du contact de notre progrès européen. Combien de fois, en recherchant les causes de cette admirable stabilité, il avait envié la riche nature qui charge le$ nations orientales des chaînes matérielles du bonheur, et leur ferme la carrière d'inquiétudes où l'Europe se fait gloire de marcher. Enfin , il avait senti que l'Orient était la patrie de rintelligence pure , de la vraie poésie ; et ce n'était pas sans une vive douleur qu'il avait vu les envahissemens de notre civilisation sur celle de l'Orient.