‹ Lucien SpalmaChapitre 31 sur 33 · MORT DE STELLA · texte numérisé non relu

MORT DE STELLA

Or 9 au moment où il se trouva en guerre avec les lois et la société européenne, il pouvait encore passer comme transfuge au camp de la société asiatique. Un mot du docteur Ludolph lui fit considérer cette action comme un devoir sacré envers l'humanité. Il résolut de soutenir l'Orient ébranlé dans ses croyances , dans ses mœurs, dans sa poésie. Il voulut être TapAtre de la nature dans une contrée oiî des besoins factices commencent à se faire sentir, et accepta avec un transport réel , non pas la vie nouvelle à laquelle il semblait naître, mais la mission presque divine que lui imposait sa dernière croyance.

XaXTKS :T.

Sa Sraoerm.

Dans les premiers jours de mai IB.., le sloop sarde h Saint ^Vincent appareilla en* rade de Toulon pour se rendre à Smyrne. Son voyage avait commencé sous de fâcheux auspices. Il y avait déjà plusieurs jours que ce navire avait quitté le port , et le vent de sudest le plus obstiné le retenait encore en vue des côtes. En vain le capitaine, qui avait apparemment un grand intérêt à la promptitude

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de la traversée , essaya de gagner le large à force de courir des bordées , il lui fallut trois fois mouiller honteusement ses ancres an milieu des bàtimens qui, moins pressés ou moins présomptueux, partageaient son inaction forcée sans s'évertuer à en sortir. Enfin le vent sauta tout- à -coup à l'ouest, et le sloop se couvrit de voiles. Les flots s'ouvrirent cornplaisamment devant sa proue impatiente , et en moins de deux heures il avait déjà disparu à l'horizon.

A Toulon, la manœuvre bizarre et ignorante de ce navire avait excité la curiosité des oisifs du port. On commença par rire des tentatives , puis on s'en demanda la cause. Âvait-il à bord quelque marchandise embarrassante ou de garde difficile? Portait-il au commerce du Levant quelques nouvelles importantes? Pourquoi craignait-il de marcher de conserve avec deux honnêtes bricks de Marseille qui devaient suivre la même route?

Toutes ces questions recevaient, suivant l'usage, autant de solutions qu'un problème de philosophie , jusqu'à que ce l'intérêt passager qu'on attache dans les ports à un navire

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en vue eut perdu son objet sous le niveau de la Méditerranée. Seulement il résultait de l'examen des curieux que le Saint - P^incent avait fait très peu d'affaires en France, et qu'il repartait sur son lest. Le capitaine Martini, qui le commandait, n'avait jamais joui d'une grande considération parmi les armateurs. D'ailleurs son équipage, composé d'un Grec et de deux Maltais , paraissait bien faible pour un voyage dans l'Archipel. Au résumé , il y avait dix contre un à parier que la traversée ne serait pas heureuse.

Ce que le bruit public répandit enfin au moment oii le navire venait de disparaître dans les vapeurs de l'horizon , c'est qu'il avait à bord un agent de la maison R... de Paris, que l'on prétendait chargé d'une affaire de banque auprès du gouvernement égyptien, et un jeune homme que ses passeports avaient désigné sous le nom de Lucien. Cette version fut la dernière qui eut cours, et l'on parla d'autre chose.

La petite ville avait dit vrai. En effet le banquier R... venait d'expédier au gouvernement égyptien un ministre plénipotentiaire.

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€elui-ei, pour être plus libre de ses monvemens et pour tenir sa mission secrète, avait nolisé le Saint-Vincent y ou il s'était embarque seul. Or, il avait mal réussi, connue on le voit, dans le dessein de garder Tincognito, en sorte qu'un beau soir un canot du port lui amena un compagnon de voyage qu'il ne pouvait refuser : c'était Lucien Spalma.

Désormais Lucien n'avait plus qu'une peasée : l'Orient! Une fatalité puissante , inflexible, l'appelait sur d'autres bords, et suppléait à cette force de volonté qui lui avait manque jusque-là dans toutes les occasions de sa vie. Jeté dans l'Occident par une erreur de la nature, Lucien n'eût pas chercbé à en sortir, mais sa destinée avait rompu tous les liens qui l'attachaient au monde européen. Un pouvoir occulte, un Dieu avait pris soin d'ëcarter un à un tous les obstacles qui s'élevaient entre cet homme et la terre d'Asie. Lucien était parti instinctivement autant que par besoin. 11 marchait donc vers Smyme comme l'oiseau retourne vers son nid, comme l'aiguille aimantée vers le pAle, et lorsqu'il ne lui resta plus que la mer à traverser, le ha-

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sard, ou plutôt le destin, lui fit entendre dans une hôtellerie un nom qui devait lui épargner même la peine de chercher des moyens de transport.

Dans une salle basse de l'auberge où Lucien était descendu , quelques habitués causaient nonchalamment du vent du sudH>uest; la conversation en vint naturellement sur le compte du sloop le Saint- f^incent.

— Ce pauvre diable de Martini est encore à la cape , dit quelqu'un.

— Son départ et ses manœuvres font causer toute la ville , ajouta un autre.

— Je viiis vous dire ce qui en est, répondit le maître de la maison. J'ai logé le seul passager qu'il ait à bord : c'est un jeune homme de Paris qui se rend à Smyrne et de là en Egypte pour négocier un emprunt de quelques millions : il se nomme Emile Drouin.

— Drouin ! interrompit Lucien; et vous dites qu'il est encore en rade ?. . . .

— Sans doute.... et ce n'est pas ce qui l'amuse le plus , j'imagine. Il avait frété le navire tout exprès pour lui ; mais le Saint- F^inceni n'a jamais appris à marcher vent debout.

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Lucien n'en demandait pas tante Malgré son antipathie pour les camarades de coUëge, il n*hësita pas à se présenter sous ce titre à Emile Drouin. Celui-ci, charmé de Taventare, fit aussitôt préparer une espèce de chambre à son ancienne connaissance, et quelques heures après le navire s'éloigna comme nous l'avons dit. L'homme commercial avait hâte d'expédier ses affaires , et Lucien n'était pas moins pressé de fuir la terre de France, en sorte que la première bouffée de vent fut pour eux, et qu'ils eurent gagné le large avant que les autres bàtimens eussent songé à appareiller.

Dans un généreux empressement à accueillir son nouveau compagnon de voyage, Drouin n'avait pas eu le temps de lui demander ce qu'il allait faire en Orient. Il faut dire aussi que Spalma eût été fort embarrassé de répondre à cette question. Drouin pensa au premier abord que son camarade pouvait être rangé dans la classe des voyageurs enthousiastes, suivant la division proposée par Sterne. Les antécédens de Spalma donnaient d'ailleurs une grande probabilité à cette hypothèse , en sorte que Tagent commercial se sentit tout-à-coup ému

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de pitié et de mépris pour son obligé. Son premier soin fut de lancer quelques bonnes épigrammes contrôles amateurs d'inscriptions grecques, de vieilles colonnes,, de pots de terre et de médailles effacées , car on ne saurait concevoir la haine qui anime le voyageur affairé contre le voyageur curieux , à moins d'avoir joué l'un ou Tautre de ces rèles ; mais Lucien ne parut pas s'apercevoir des desseins hostiles du commercial. Il le laissa déblatérer tout à son aise sur le compte des pèlerins de Jérusalem et des antiquaires d'Athènes , et ne jugea pas à propos de lui faire de plus amples confidences.

Quant à Drouin, tout fier de voir que ses plaisanteries n'étaient pas repoussées, il s'applaudit beaucoup d'avoir acquis un compagnon de voyage aux dépens duquel il pût se divertir pendant la traversée. La première journée se passa ainsi. Le sloop fuyait toujours devant le vent, et Lucien se prétait assez bien aux causeries de Drouin, lui répondant par monosyllabes, mais avec calme et politesse, et faisant tous ses efforts pour soutenir la conversation.

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Mais si , dans les premiers instaos , la nonveauté de la situation et l'agitation du départ ne permirent pas à Emile Drouin de remarquer ce qu*il y avait d'étrange dans les manières et dans la condufte de Lucien ^alma , il lui fut bientôt impossible de méconnaître Jes souffrances intimes du nouveau venu. Tant que les cAtes furent en vue , Lucien ne détourna pas ses regards de la haute mer. Son visage triste , ses traits abattus se rembrunissaient encore à l'aspect de la terre , et c'était toujours avec une contraction nerveuse qu'il reportait ses yeux vers le vide de l'horizoD , toutes les fois qu'un mouvement involontaire les avait par hasard ramenés vers la France. Drouin ne comprenait rien à ce manège. Il s'était attendu à voir briller des larmes de regret, telles que le voyageur enthousiaste en accorde ordinairement à la patrie ; il espérait peut- être quelques vers virgiliens pu autres à l'occasion du navire fendant les ondes et fuyant les champs adorés de la France ; il se préparait à jouir de son compagnon , qu'il regardait comme un jeune homme éminemment sentimental. Mais point. Lucien éprouva seu-

LA TlAVERStB. 2ÔS

lement quelques légères atteintes du mal de mer , et ne joua pas un instant avec les poésies homériques.

Mais à peine la dernière ligne de l'horizon se fut-elle rectifiée dans le niveau de la Méditerranée, que Lucien devint un autre homme. Il grimpa d'ahord dans les haubans pour s'assurer qu'on ne voyait plus la terre , puis redescendit joyeusement en sifflant une valse à la mode. Ce fut son adieu à la patrie.

Drouin s'approcha , fort étonné d'un pareil accès de gaieté ; mais qui^nd il vit Lucien pâle et défait, il pensa que le mal de mer tourmentait toujours son camarade. Lucien lui dit cependant qu'il ne souffrait plus et qu'il n'avait jamais été plus heureux; puis il s'éloigna brusquement et se retira dans sa cabine. L'autre ne put s'empêcher de hausser les épaules en murmurant t — Toujours le même.

Lorsque le navire passa devant Strombolt, le capitaine crut devoir éveiller ses passagers pour leur faire admirer une éruption de ce petit volcan. La nuit était noire, et les globes de feu que lançait le cratère se détachaient comme de brillans météores sur un ciel sans étoiles. Drouin regarda fort attentivement et admira de toutes ses forces. Lucien refusa de se relever, et prétendit qu'il était malade. Cette humeur bizarre commençait à impatienter l'agent commercial; il se repentait presque

LA TBAVEftSÉR. 287

d'avoit mis tant d'obligeance à se charger d'un voyageur fantasque, et d'avoir si peu réfléchi avant d'accepter sa compagnie. Au reste, il résolut d'avoir avec lui une explication dès le lendemain matin, et de savoir au juste à quoi s'en tenir sur son compte.

Lorsque le jour parut, Lucien se plaça comme il put à l'extrémité de l'avant. Il tenait presque embrassé le mât de beaupré, et s'occupait fort activement à regarder dans la mer. Cette position gênait singulièrement les manœuvres ; cependant il s'obstina à la garder , malgré les gronderies des matelots et les observations de Martini. En vérité, il y avait de quoi douter de son bon sens. Drouin fut obligé de le venir chercher au poste incom* mode qu'il occupait depuis quelques heures, et commença par cette question.

— ^ Lucien» es-tu fou?

— Ce n'est pas à moi de répondre.

— En conscience, je n'ose pas m'en charger

de peur de te faire du tort Je t'ai pris

d'abord pour un de ces admirateurs fervens de ruines et de plâtras , qui font mille lieues pour ne pas trouver l'emplacement d'Ilion,

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et tu n*a8 pas encore déclamé un aeul vers d'Homère. J'ai pensé ensuite que la nature seule avait des charmes pour toi , et tu négliges une éruption de volcan. Voici maintenant Charybde et Scylla , voici les rives délicieuses de la Galabre et de la Sicile , et tu ne compares pas le spectacle inoffensif du détroit avec les horribles descriptions cpie les géographes en ont empruntées des poètes. Tu es fou , car tu n'es pas curieux ; tu es fou ^ puisque tu voyages pour ton plaisir et que tu ne regardes rien sur ta route.

— Vraiment; tu voudrais peut-être que je prisse des notes. Je te félicite , au surplus , de tes goûts artistiques. Je croyais que tu allais en Orient pour affaires.

— Oui, sans doute ; mais cela ne m'empêche pas de jouir en homme du spectacle magique que nous avons devant les yeux. Vois donc comme ces nuages éblouissans se groupent au sommet des montagnes , là , derrière Messine. Va I tu n'as pas le sentiment du beau si tu n'aimes pas ces majestueuses ondulations, ces nappes d'argent qui se déroulent devant le soleil.

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— Sdleil d*Oocideiit , dit Lueien.

Et là-dessus Drouin se prit à rire , parce qu'il savait que le soleil était le seul de son espèce.

— C'est donc un autre soleil que tu vas voir à Smyrne? ajouta-^il.

—Oui.

— En ce cas , je ne te demanderai plus si tu es fou.

— Ah ! j'oubliais , dit Lucien , j'y vais cbercher aussi une femme.

Pour le coup, Drouin ne pouvait plus dernier du dérangement moral de son camarade. Il se retourna en souriant, et murmura quel** ques paroles fort spirituelles, en manière d'épigramme, contre le beau sexe français. Tout-à-coup il lui vint une idée : — Grand Dieu ! s'écria-t-il , serais-tu saint-simonien ?

— Non , répondit Lucien ; je te dis que je vais chercher une femme en Orient , parce que j'ai tué la mienne en Occident. Il faut que je me sauve , vois-tu. La loi de ton Europe me proscrit, mais je remercie la loi. Je ne vécue pas mourir ; j'irai vivre en Asie.

Drouin ne crut pas un mot de cette fais^.

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toire, et se promît bien de se débarrasser da pauvre foa à la première occasion.

Les hommes de l'équipage s'étaient senti tout d'abord une certaine répugnance pour Lucien. Il les gênait souvent dans leurs manœuvres, ne leur pariait jamais, et paraissait n'avoir d'autre souci que d'admirer une à une les lames qui passaient le long des flancs do navire. Un soir, le vent commençait à fraîchir et le capitaine Martini à perdre la tète, Lucien se tenait .sur le pont en proférant quelques paroles inintelligibles. Soit que l'aspect de Spalma fût réellement terrible, soit qu'il y eût dans son accent quelque chose de solennel, le matelot grec qui se trouvait près de lui se recula en faisant le signe de la croix, et s'en fut à l'autre bord du navire conter sa terreur aux deux Maltais.

En ce moment Drouin monta sur le pont, et ne fut pas peu surpris de voir son camarade entouré d'une auréole de flammes:

c'était un feu follet qui se glissait le long des cordages et se balançait au-dessus de la tète de Lucien, toujours occupé à compter les vagues. Drouin n'était pas superstitieux; mais

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cette apparition fantastique le troubla beaucoup« Les matelots, frappés par l'approche d'une tempête, regardaient cet événement comme un présage funeste, et le capitaine Martini semblait moins rassuré que jamais. Bientôt la violence du vent emporta l'une des voiles hautes ; la houle devint plus menaçante, et le sloop trembla sous chaque coup de mer* Le Saint- P^incent marchait assez bien, mais c'était un vieux navire ; sa membrure fatiguée n'était pas impénétrable à l'eau, et l'équipage dut bientôt recourir aux pompes. Au bout de quelque temps, Emile Drouin et Spalma voulurent relever les matelots chargea de ce pénible service ; mais à peine Lucien eut-il touché à la première machine, qu'elle se brisa sous sa main. Martini était dans la consternation ; le matelot grec se mit à pleurer en implorant la Panagia. Les deux Maltais n'en étaient pas encore là, ils avaient servi sur une frégate anglaise, oii Ton apprenait aux matelots plus de jurons que de prières: ils juraient donc. Mais Lucien n'avait pas moins de part dans leurs malédictions que le vent furieux qui les chassait sans relâche.

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La nuit tomba rapidemeot. Martini déclara qu'il ne reconnaissait plus sa route, et que si la tempête durait un jour de plus, il fallait que chacun songeât à son àme. En vain Drouin tâcha de relever le moral abattu de ce pauvre homme : les prières et les menaces échouaient devant son désespoir.

— Je l'ai bien dit, s'écriait-il, je l'ai toujours dit, c'est rhomme de feu qui nous porte malheur...

Et il désignait Lucien.

Celui-ci souriait sans répondre, et Drouin s'épuisait en beaux raisonnemens contre les préjugés du capitaine.

Cependant la tempête ne diminuait pas de violence. En moins de deux heures, le navire avait fait six pouces d'eau , et le Maltais qui tenait le gouvernail renonçait à son tour aux imprécations pour imiter le matelot grec. Toutà-coup il entend un cri perçant, et dans les sombres replis d'une vague , il aperçoit son compatriote entraîné par la lame. Le navire était lancé ; tout secours humain était désormais impossible, et le malheureux fut bientôt englouti. Un faux mouvement de Lucien, qui

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cherchait à raidir un cordage, avait précipité dans le gouffre le second Maltais.

A ce spectacle terrible, une crainte surnaturelle s'empara de tous les assistans. Durant quelques minutes, Lucien parut vraiment comme le mauvais génie qui rassemblait audessus du pauvre sloop les nuages et les tempêtes. Pâle , et les yeux hagards, il tendait vainement les bras vers le malheureux qui se noyait; son immobilité douloureuse glaçaifr de frayeur et Téquipage et Drouin lui-même. Tout-à-coup un éclair rapide brilla sur le navire; on n*entendit qu'une seule explosion, et la foudre vint frapper le màt sur lequel Lucien s'était appuyé , puis tout rentra dans son obscurité primitive. Lucien n'était pas blessé, et le màt était encore debout. Alors les matelots commencèrent à murmurer.

Comment douter de la funeste influence de cet homme? N'était-ce pas lui qui avait brisé la pompe? N'était-ce pas sa main qui avait précipité dans l'abîme leur malheureux com7 pagnon? Et d'ailleurs le démon seul pouvait résister au tonnerre et aux flammes, et on* se rappelait avec frayeur cette auréole qui , au

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Commencement de la bourrasque , avait entouré Spalma. En6n, en remontant jusqu'aux circonstances de son arrivée dans le navire, od reconnaissait que le vent de sud -est avait régné tout exprès pour lui donner le temps de s*embarquer, et qiie le temps n'avait changé qu'au moment où le sloop était en son pouvoir. La conclusion naturelle de tout ceci était le sacrifice de Lucien Spalma. Il fallait le jeter '^ar-dessus le bord pour délivrer leSaini-Ftncent d'un ennemi aussi acharné.

Telle était l'exaltation morale de Drooin dans cet instant de soulèvement, que les frayeurs superstitieuses des marins avaient fini par pénétrer dans son âme. Il regardait réellement Lucien comme l'unique cause de son désastre. La force que donne l'éducation s'était évanouie devant le danger ; et le pauvre Drouin priait comme le Grec^se lamentait comme Martini, et aidait machinalement aui manœuvres désespérées du Maltais. Cependant la proposition barbare des matelots le révolta; " il recula devant un meurtre aussi gratuit, et donna le temps à Lucien de se réfugier dans la cabine. Alors la fureur de l'équipage ne

LA TRAVSBSfiB, 296

connut plus de bornes , peu s*en fallut que Drouin lui-même ne périt victime de leur exaltation. Mais en ce moment le navire, abandonné à lui-même, fut couché sur le côté. Martini fit mettre la chaloupe à la mer, et il y descendit avec Drouin et son équipage. Toutà-coup une lame un peu forte rejeta la frêle embarcation contre les parois du sloop; la chaloupe fut brisée comme du verre , et les quatre malheureux -qui la montaient s'engloi^tîrent avec elle.

Le lendemain matin, les vigies de la corvette anglaise Queen-Mary signalèrent un bâtiment submergé sous le vent de l'Ile de Candie. On n*y trouva qu'un pauvre homme à demi asphyxié, qui déclara se nommer Lucien Spalma.

On le fit causer ; mais il répondit si singulièrement aux questions du capitaine et des officiers , qu'on le crut fou. Ce fut dans les livres de bord du Saint-P^incent qu'on trouva les renseignemens nécessaires sur ce navire : Lucien paraissait incapable d'en donner aucun. La corvette se rendait à Smyrne; elle y déposa Lucien avec la lettre de recommanda^ tion suivante :

296 LITRE QUATEIÈKC.

A monsieur le consul général de FrancCy

à Smyme»

Monsieur le consul générai ,

J'ai recueilli à mon bord un de vos compatriotes , submergé avec le sloop sarde Saint- F'iucent, par le travers de Candie, dans le coup de vent du 26 courant. Son état de dénûment n'est pas le seul titre qu'il ait à vos secours ; nous le croyons atteint d'une affection cérébrale, qui motiverait peut-être son entrée dans l'hôpital fondé à Smyrne par votre prédécesseur , et nous le remettons avec une entière confiance à votre bienveillance et à votre humanité.

Agréez , etc.

Georges Schafman ,

Capitaine de corvette au service de S, M. britannique.

En conséquence, Lucien fut conduit à l'hôpital et traité comme fou.

ir '©rient.

Les fleurs du soir ouvraient timidement leur calice au premier souffle d'une brise parfumée, et les derniers rayons du soleil s'éteignaient dans les eaux du golfe de Smyrne. C'était l'heure oiî la magnifique nature de rOrient, saturée de lumière et de douce chaleur, commence à revenir à la vie active et à s'agiter comme au sortir d'une extase de glo^ rieuse béatitude. Sur les plus hautes branches des cyprès, on entendait déjà le chant

298 LIVRE QOATRlfcHI.

des oiseaux , la gazelle se jouait au pied des citronniers et des orangers en fleurs, et le silence de la journée était rompu par la voix de tous les êtres ; on eût dit que la création tout entière exhalait son bonheur dans un soupir d'amour, et murmurait la prière du soir. En ce moment, deux hommes suivaient le chemin de Smyrne à Gonstantinople. A leur aspect misérable, à leurs vètemens couverts de poussière, on eût pu craindre que les fatigues d'une longue marche sous un soleil brûlant ne leur fissent proférer quelques plaintes ; mais les accens de la souffrance ne devaient pas trouver place au milieu de ce concert sublime. Sous le desk du fakir, qui couvrait les deux voyageurs, battaient deux cœurs tranquilles comme la scène qui les environnait ; le bas de leur robe était déchiré sans doute par les rosiers sauvages qui bordaient la route ; mais sur leur visage l'exprès* sion calme et réfléchie d'un sentiment de bien-être parfiiit, ne permettait pas de croire que la douleur eût pénétré jusqu'à leur âme, absorbée par la contemplation du plus beau des spectacles.

h ORIENT. 299

Gepeadani rimpresuon produite sur ks deux pélerîiis par TharmoDie enivrapte de la nature asiatique, se modifiait inégalement selon l'Âge et l'expérience de chacun d'eux. Le plus jeune semblait transporté d'enthousiasme ; il marchait à grands pas , et s'arrêtait tout-à^coup comme pour jouir avec plénitude du coup*d'œil magnifique qui s'ofirait à son adaûralion , ou pour respirer plus à l'aise les parfums dont l'air était chargé. Cependant à travers l'expression de joie qui dominait sur son visage, un observateur habile eût facilement reconnu les rides préeooes de la dou^ leur. On voyait que cette Âme , si énergique-ment ébranlée par une jouissance inconnue , avait accoutumé de soufirir, ou n'avait encore cédé qu'& ce bonheur mêlé de larmes , que nous appelons mélancolie. Tout était nouveau dans le monde de bien-être matériel et de magnificeiiees inouïes qu'elle contemplait alors , et elle n'était pas encore façonnée à de piffeilles sensations.

he plus Âgé des deux fakirs présentait^ par son aspect calme , serein , un contraste frappant avec l'expression d'inquiète admira-

aOO LITEE QUATRIÈME.

tion qui agitait les traits de son compagnon de voyage. C'était un de ces vieux religieux que leur dévotion au prophète, de l'islamisme soutient si long-temps dans le pèlerinage de la vie. Il avmt déjà joui bien souvent des mer^ veilles de la nature orientale; son firont chauve avait été bien souvent éclairé par le reflet brillant du soleil asiatique , et bien souvent le souffle odorant de la brise du soir avait agité sa barbe blanchie par le temps. Peut-être aurait-on trouvé habitu^lement un peu d'apathie dans le regard de cet homme; cependant la présence de son compagnon donnait cette fois plus d'activité à ses sensations; il jouissait d'une scène qui lui était bien con* nue , mais en partageant pour la première fois cette jouissance, il la doublait , et le vieillard semblait se rajeunir à l'enthousiasme du jeune homme.

Au reste, il n'eût pas été difficile pour tout homme intéressé à découvrir un étranger dans le moins âgé des deux fakirs , de reconnaître à d'autres marques encore que ce n'était pas là un enfant de l'Asie. Son desk paraissait l'embarrasser dans sa démarche vive et sac-

l'ouirt. 801

cadëe ; on voyait que les plis mystérieux et graves d'une robe orientale embarrassaient pour la première fois des membres accoutumés à des vétemensplus étroits et plus courts. Mais livré tout entier à je ne sais quelle ineffable surexcitation, il laissait à son compagnon le soin de régler ses pas et d'assurer sa fuite: — car c'était un fugitif, c'était Lucien Spalma.

Grâce à lliabit de derviche que lui avait procuré le vieillard, Lucien avait réussi à tromper la surveillance de ses gardiens , et à se soustraire au traitement qu'une pitié mal entendue lui faisait subir dans l'hospice de Smyme. Le religieux , dans l'espoir de conquérir un fidèle de plus à la loi du prophète , et frappé des sentimens exaltés du jeune malade , avait résolu de l'emmener à Constantinople. D'ailleurs, suivant les idées t|ui régnent dans l'Asie, un fou est pour le peuple un être sacré; il avait regardé comme un devoir d'arracher le pauvre Franc au mépris de ses compatriotes; et en ce moment tous deux se rendaient à Constantinople, où une fête religieuse appelait tous les derviches de l'Asie mineure.

302 LIVRl^ QUATâlÈXI.

Lorsque la nuit fut noire, les deux voyageurs quittèrent le sentier où ils avaient marché, pour se diriger vers un caravanserai qui se trouvait à quelque distance dans les terres. Des marchands arméniens , des pèlerins arabes, des soldats turcs y avaient déjà cherché un refuge, et cet asile hospitalier était rempli d'étrangers; chacun d'eux avait pourvu au soin de sa monture ou de ses marchandises : quelques-uns dormaient, étendus sur de moelleuses couvertures, d'autres prenaient le repas du soir, où se préparaient à partir pour achever une longue route, pendant la fraîcheur de la nuit : le plus grand nombre s'était rassemblé auprès d'un jeune homme, dont la 6gure animée et spirituelle attira d'abord les regards de Lucien. Au milieu d'un nuage odorapt qui s'élevait des pipes allumées, les traits anguleux de l'Arabe avaient perdu quelque chose de leur dureté : le feu de ses yeux était comme voilé par cette gaze mouvante , et le sourire de sa bouche respirait une mollesse et un abandon qui contrastaient vivement avec le caractère grave de son costume et l'expression mâle et sévère de sa physionomie.

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