‹ Lucien SpalmaChapitre 5 sur 33 · LB BOUDOIR DCNE COQUETTE · texte numérisé non relu

LB BOUDOIR DCNE COQUETTE

gente, était quelque pauvre orpheline naïve et obscure. Je croyais trouver une âme encore p^re des attouchemens du monde, et que le frottement de la société n'aurait pas usée ni polie. Alors j'imaginais pour elle et pour moi une vie de calme, une existence heureuse et libre, sans souci des hommes, et de leurs étroites conventions, et de leurs usages mesquins, une vie à ne regarder que le ciel, et à n*avoir foi qu'en lui. Hélas! mon rêve s'est enfui bien cruellement ! Tenez , Amélie, je veux croire que vous avez une âme noble et pure, un cœur élevé, une imagination belle et compatissante. Mais l'éducation que vous avez reçue, la société qui vous entoure m'effraient. On a peine à oublier les premiers principes de l'enfance, on ne ment guère à son origine; j'ai peur!

Au lieu de l'enfant obscure, pourquoi ai-je trouvé une femme brillante , esclave du monde, et soumise à ses préjugés, qui craint de laisser voir son amour à la lumière du soleil ! une femme emprisonnée dans des considérations de famille, qui me laisse venir par un escalier dérobé, comme un voleur, et qui

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ne m'aime que sous le voile! Oh! madame, pourquoi étes-vous riche !

En prononçant ces paroles, Lucien s'abandonnait à l'exaltation du moment.

— Lucien ! dit la jeune femme d'une toîx émue, et elle se prit à pleurer. Dans ses lar^ mes y avait-il une douleur bien intime, une émotion bien profonde? £taient-ce les larmes du cœur? je ne sais. Pour être venues de si loin, elles étaient venues bien vite. Lucien lui baisa les yeux pour les sécher.

— Lucien, continua-t-elle, vous êtes bien injuste ! Pouvez-vous vous en prendre à moi, de ce qu'a fait le hasard? Devez-vous m'en vouloir d'une opulence qui ne vient pas de moi? Votre amour n'est que de l'égoïsme.

Elle jeta cette accusation à la hâte et timidement, comme pour prendre les devans et prévenir un semblable reproche. — Pardon, dit Lucien, pardon, j'ai été injuste et cruel; et devant madame de Nangis il se mît à genoux, et joignait les mains, comme en face d'une madone.

En ce moment on sonna à la porte du boudoir.— On sonne, dit madame de Nangis vive-

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meut et a^ec efiroi. Lucien se redressa lentement, comprimant un geste de colère, un sourire de dédain .

— Amélie, dit-il, situ voulais, situ m'aimais comme je t*aime, j'irais ouvrir à ces gens qui viennent ainsi troubler notre amour, importuner notre bonheur, et je leur dirais. . .

Madame de Nangis demeura tremblante et éperdue quelques instans. Son front pÀlit, ses yeux se fixèrent devant elle avec stupéiaction ; c'est qu'il s'était passé dans son esprit, avec la promptitude de l'éclair , tout un drame de craintes-, de souvenirs et d'angoisses. Deux mois auparavant elle avait promis sa main avec la légèreté d'une coquette, et l'avidité matrimoniale d'une veuve. Deux mois auparavant elle s'était presque engagée solennellement. M. Lionnel de Beau val , un de ses adorateurs les plus fervens , avait obtenu de sa part des espérances , qui l'épouvantaient à cette heure. D'ailleurs sa tante avait approuvé cette inclination ; et il revenait à la mémoire de madame de Nangis mille détails d'encouragement à son mariage prochain. Toutes ces idées arrivées ensemble à l'esprit de la jeune I II-

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femme , la faisaient palpiter d'une indicible frayeur.

Elle ne comprît donc pas les paroles passionnées de Lucien, et sa liaison inconsidérée avec lui pesa tout-à-coup sur son cœur de tout le poids d'une folie.

Un coup de sonnette interrompit de nouveau cette scène. — Silence ! silence ! dit madame de Nangis, vous me perdez. — Elle avait reconnu la voix de madame la marquise de €astelmare sa tante; et dans le trouble oii elle était, ce ne fut pas sans peine qu'elle conduisit Lucien à son cabinet de toilette , 'dont elle ferma la porte sur lui.

Madame de Gastelmare n'avait pas l'air aussi riant que de coutume, et elle hésita en présentant à madame de Nangis un jeune honuae qui la suivait, et dont il est nécessaire de tracer ici une esquisse rapide.

Lionnel de Beauval, car c'était lui, réunissait à vingt-huit ans toutes les conditions de ce qu'on appelle le bonheur. Maître de sa fortune et libre de ses actions, on citait partout Télégance de ses manières et le bon goût ex-

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quis de sa mise. Les jeunes femmes de l'ancienne noblesse le voyaient avec plaisir, parce qu'il était jeune comme elles , et comme elles de noblesse ancienne ; les fîUes élégantes de nos banquiers le recevaient avec distinction, espérant que Téclat d*un vieux blason rejaillirait sur leurs armoiries roturières. Aussi avaitril le privilège de rendre les maris jaloux, et vous «avez déjà quels soupçons il inspirait à l'agent de change Duterme.

Nous devons à Lionnel la justice de dire qu'il n'était pas trop fier de son nom , et qu'il frayait assez avec les vilains y pourvu qu'ils fussent riches et que leurs goûts ressemblassent aux siens. Sa conduite d'ailleurs était réglée; il ne lui fallait pas un espace bien large , un horizon Inen étendu : son existence était incluse entre Tortoni et l'Opéra; c'étaientlà ses deux résidences habituelles , son domicile fixe et réel. Comme qualité particulière, il avait un assez grand fond de mépris pour les femmes. Il parlait de la dernière maîtresse qu'il avait quittée, comme du dernier cheval qu'il avait vendu. L'une et l'autre chose était pour lui un objet de luxe, qu'il changeait à

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volonté suivant son caprice et son bon plaisir. Il affectionnait les petits soupers, les cavalcades au bois, et jouait intrépidement la bouillote. Ses amis vantaient ses piquantes qualités, son bon cœur, et surtout sa bravoure, dont il avait fait preuve en maintes occasions. Ses maîtresses le regrettaient, parce qu'il était gai et généreux. S'il ne croyait pas en Dieu , il n'en médisait pas. S'il avait une conviction politique, il était excessivement commode pour les convictions des autres. En somme, un excellent jeune homme, et très propre à faire un secrétaire d'ambassade , ou un maître des requêtes.

Lorsque les trois personnes qui se trouvaient réunies en ce moment se furent assises, le sUence régna encore quelque temps ; et il fallut toute la résolution de madame de Castelmare pour qu'elle se décidât à le rompre.

— Ma chère enfant , dit-elle à madame de Nangis , d'un ton digne et lent , et comme une femme qui pèse attentivement ses paroles , je vous demande pardon de venir vous importuner si tard.

— Jamais la présence de ma tante ne m'est

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importune, dit madame de Nangis avec la politesse humble que donne la frayeur; et je sais trop ce que je lui dois , pour ne pas éprouver toujours un nouveau plaisir à la voir.

— C'est monsieur qui est cause de ma visite , reprit madame de Castelmare en montrant le jeune cavalier qu'elle avait amené.

— Monsieur Lionnel?

— Oui , il a voulu t'apprendre une nouvelle ; le ministre mon neveu , (la vieille dame appuya sur ce dernier mot ,) l'envoie comme secrétaire d'ambassade dans le Levant.

— Je vous en félicite , dit madame de Nangis en regardant pour la première fois Lionnel qui, accoudé contre un meuble et les yeux baissés , ne répondit pas. — Que voulait dire ce silence obstiné , ce regard fixe , cette attitude immobile? Avait -il "«les soupçons? Cherchait-il à découvrir sur le parquet luisant quelque trace récente , quelque indice accusateur?

— C'est un beau pays que vous allez voir, reprit madame de Nangis pour déguiser ses craintes et son embarras, et vous êtes heureux, j'en suis sûre, de faire un pareil voyage.

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Lionnel répondit à peine. 11 est vrai que dans ce moment il était occupé à déposer son chapeau sur une console : et cette opération demandait quelque adresse, car il fallait couvrir habilement les gants de Lucien , qui y étaient restés. Mais madame de Nangis était trop préoccupée pour s'apercevoir de la manœuvre de Lionnel, et madame de Gastelmare n'avait aucun intérêt à deviner quelque chose. Lionnel réussit , et revint à la conversation.

— Ma chère ainie , disait • la tante , M. de Beauval est désolé. Si une pareille faveur lui était venue deux mois plus tôt, il l'aurait reçue avec joie et reconnaissance. Mais, vous le savez , il a maintenant en France un espoir qui l'arrête , un lien puissant qui l'attache.

— Quel est donc Févénement assez grave pour retenir M. Lionnel? dit madame de Nangis affectant de sourire, et s'efforçant d'oublier sa conduite d'autrefois qui expliquait les paroles et la démarche de sa tante.

— Vous vous rappelez fort bien, sans doute, ma chère petite , reprit madame de Gastelmare, vos engagemens vis-à-vis de M. Lionnel; vous vous souvenez combien je les ai approu-

vés. Eh bien, durant le voyage de M. Lionnel en Angleterre , je me suis employée de tout mon pouvoir à lui obtenir la bienveillance de mon neveu le ministre : mais je n'aurais jamais imaginé que mes espérances fussent si vite comblées. Que vous dirai-je, mon enfant, nous craignons tous deux , M. de Beauval, et moi , qu'un voyage à Gonstantinople ne vous effraie.

Cette proposition dubitative produisit un effet singulier aux deux personnages passifs de cette scène. Sur la figure calme et impassible jusque-là de Lionnel, se peignit une colère muette , et le dépit d'un bomme contraint à entendre des paroles que pour tout au monde il eût voulu retenir. Quant à madame de Nangis, il était facile de voir à la pâleur de ses joues , et à la contraction nerveuse de sa bouche, la contrariété grave qu'elle éprouvait.

— Voilà, reprit madame de Gastelmare, ce qu'il est venu me confier à moi, la vieille amie de sa mère. Il m'a répété que sa plus chère espérance était de vous consacrer sa vie , et de vous donner son nom. Et moi j'ai proBQtis d'intercéder auprès de vous. Lionnel y

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s'il accepte, a un bel avenir, c'est vous qui déciderez s'il doit partir ou rester. Son sort est entre vos mains, et je vous supplie, dans la décision que vous allez prendre, de songer un peu à votre tante qui vous chérit si tendrement.

Ces paroles avaient été écoutées en silence parLionnel, comme le plaidoyer d'un avocat, dont on prévoit l'insuccès.

— La demande que vous me faites, dit madame de Nangis en balbutiant, est fort honorable sans doute , et je vous en remercie. J'aurais voulu , ma bonne tante, vous donner ce nouveau témoignage d'une affection que vous connaissez bien.

— Quoi! reprit madame de Castelmare donnée et confondue , vous refusez !

Madame de Nangis eut à peine la force d'ajouter d'une voix basse et presqu'inintellîgible : oui !

— Je m'y attendais , dit froidement Lionnel, en levant les yeux pour la première fois, et les fixant sur madame de Nangis; si j'avais su plus tôt ce que je sais maintenant , j'aurais épargné à madame de Castelmare une

I la

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démarche inutile, et je me serais abstenu moi-même d'une demande qui ne pouvait avoir de résultat.

Cette insolente répartie prononcée d'un ton calme et froid, frappa madame de Nangisd'un coup terrible. Elle était si visiblement décontenancée, que madame de Gàstelmare, pour l'arracher à l'embarras qu'elle éprouvait, l'attira doucement dans un coin du boudoir, oii elle lui parla quelque temps à voix basse.

Lionnel profita de ce moment d'entretien pour mettre les gants de Spalma, ce qu'il fit avec beaucoup d'affectation. Madame de Nangis pÀlit extrêmement. Un léger bruit parti du cabinet de toilette et que Lionne! seul put entendre , lui fit tourner la tète , et il vît une carte de visite qui se glissait dans Tentrebàillement de la porte. Sur cette carte étaient écrits ces mots :

M. Lionnel de Beauval , est un fat et un là^ che que je châtierai. — Lucien Spalma.

Lionnel ne laissa pas échapper un geste dé surprise, mais il s'empara habilement de la carte.

Un instant après, madame de Castelraare

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prit le bras de Lionnel , qui ne put résister, en se retirant , au d^sir de braver encore la colère de Lucien. Il n'y eut pas un de ses gestes qui n'eût pour but de faire briller le singulier trophée qu'il emportait à son rival. Madame de Nangis resta atterrée.

ir'3lmt Vttifmtt.

Un duel avait été convenu entre Lionnel de fieanval et Lucien Spalma, mais tous deux étaient tombés d'accord en ceci , que pour donner le change aux inquiétudes de madame de Nangis, et n'avoir pas à craindre d'empêchement de sa part, un délai de quelques jours était nécessaire. Dans l'explication qui avait amené ce résultat, ils avaient conservé l'un et l'autre la physionomie qui leur était

la.

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propre. Lucien s'était montré violent et emporté, Lionnel calme et railleur. Aux sévères déclamations de Spalma, M. de Beauval avait oppose des plaisanteries piquantes et de spirituelles railleries ; et quand celui-ci en sortant lui avait jeté un adieu sombre et solennel, il s'était contenté de dire d'une voix douce et avec un sourire : te au revoir. »

Après cet entretien, et pendant le temps qui précéda l'époque fatale, la différence fut encore plus marquée, le contraste plus sensible. En Lionnel rien n'était changé : comme d'ordinaire, on le vit assidûment à Tortoni et à l'Opéra ; gai sans contrainte et sans affectation, il ne chercha ni à se déguiser, ni à s'étourdir ; sur son front pas un nuage, pas un indice de tristesse dans ses paroles, rien qui pût faire soupçonner qu'il allait dans quelques jours livrer aux caprices du hasard une existence si joyeuse et si belle. Sans doute il eût mieux aimé prolonger sa jeunesse, et savourer à loisir les plaisirs que lui promettait l'avenir; pourtant il prenait son parti, et il avait fini par comparer la vie à une intrigue amusante, mais qu'on dénoue sans trop de regret.

l'ami d'irvanci. 143

Lucien Spalma, au contraire , devint triate et réyeur, à mesure que le terme approchait. Son esprit &ible et chancelant s'ahlmait dans une mélancolie profonde ; la colère chez lui était un accident nerveux, une sorte de fièvre qui le soutenait un moment , pour le laisser, en le quittant, plus débile et plus abattu que jamais; toutes les douleurs qu'il avait soufifertes , toutes les peines qu'il avait senties lui semblaient maintenant douces et sans amertame ; comme une maîtresse qu'on aime en raison des larmes qu'elle coûte, la vie lui devenait chère par les malheurs qu'elle lui avait apportés. Il ne pouvait songer, sans je ne sais quel frémissement intérieur , à ce jour sans lendemain, à ce passage de l'être au néant, rapide comme une détonnation de pistolet, à l'oubli qui enveloppe les morts, à l'herbe qui croit éternellement sur les tombeaux; pour les hommes d'imagination, la mort est toujours, quoi qu'ils fassent, une chose horrible; et peut-être ce qu'on nomme courage dans un duel est-il la preuve d'un esprit sans portée, d'une incapacité de sentiment.

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Pour se réconforter, Lucien eut besoin d'appeler à son aide toutes ses croyances natives, toutes ses espérances religieuses; et comme un soldat qui se grise avant la bataille, il essaya de donner un corps à ses croyances , une forme à ses pensées. Afin de se réchauffer au feu de la composition , et se bien assurer lui-même de sa foi, voici un fragment qu'il écrivit :

» Mourir plein d'illusions, savoir qu'une femme chérie gardera religieusement votre mémoire dans son cœur , comme une lampe d'argent dans un saint temple ; mourir dans l'enthousiasme de la jeunesse et le paroxisme de l'amour; passer enfin de la terre au ciel , comme d'un songe enivrant aune réalité plus enivrante encore, n'est-ce pas là un sort digne d'envie?....

» Mais si je meurs , avant de vous quitter, Amélie, pour vous revoir dans un monde plus magnifique, j'ai un pardon à vousdeman» der : je vous ai affligée au lieu de vous bénir , j'ai fait couler vos larmes, au Heu de vous remercier à genoux , pardonnez-moi ; je me suis plaint de voire somptueuse position, j'ai mau-

L AMI DXIIPAIICK» 145

dit votre fortune !... insensé , qui ne c<Hnpreaais pas que votre plus insigne faveur était d'avoir franchi pour moi la distanee que le monde avait mise entre nous. Encore une fois je vous demande de me pardonner. Et maintenant merci à vous qui avez réalisé tous les songes de ma jeunesse, qui m'avez enivré d'à* mour pour toute une éternité. Au moment où j'écris ces lignes , je presse sur mes lèvres le bouquet fané qui a osé vous dire : u je t'aime ! k et que vous avez écouté ; les souvenirs me reviennent en foule , et quand je songe à ce jour trop vite écoulé, où, perdu au milieu du monde et du bruit, je ne voyais que vos traits, je n'entendais que votre haleine; quand je songe surtout à cet instant rapide où vos yeux se fixèrent sur les miens avec une indéfinissable expression de compatissance , je me dis que mon cœur est assez rassasié et ma vie assez remplie.

» Il me reste le regret de mourir inconnu; j'aurais voulu être utile ayx hommes, pour que les hommes prononçassent mon nom avec respect, pour que. ma mémoire vous protégeât y pour que ma gloire vous couvrit à tou-

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jours de son ombre : Dieu n'a pas voulu! » Lucien écrivit d'autres choses encore, mais avec moins de suite et de lucidité. Quand ii en vint à penser à Savigny , il se rappela les injustes soupçons qu'il avait conçus à son égard ; et pour le dédommager en quelque sorte, il voulut lui demander un dernier service, comme à son ami le plus sur , et le prier d'assister en qualité de témoin dans l'acte terrible qui pouvait être le dernier de son eûstence. Avec cette intention il se rendit chez lui.

Depuis la soirée de l'Opéra , Oscar û'avait rien su de l'intrigue dont le commencement l'avait si vivement tourmenté; craignant de trahir son dépit secret, par une sollicitude trop active et une curiosité trop inquiète , il n'avait pas osé s'informer de ce qui s'était passé , mais à la vue de Lucien , qui venait ie trouver, sa satisfaction fut grande. Quels résultats avait amené la double déclaration qu'il avait saisie au passage? Madame de Nangis était-elle irrévocablement perdue pour lui? Il espéra que Lucien allait résoudre ces questions, qu'il s'adressait avec tant d'anxiété. L'air austère et grave de celui-ci excita en-

l'ami d'eufange. IA\

core son impaiienoe, redoubla son attention. -^ Mon ami , dit Lucien, jusqu'à présent DOS existences ont marché parallèles' et c6te à càXe : pas de sympathie que j'aie éprouvée, et que tu n'aies éprouvée comme m<M, pas d'émotion que mon cœur ait ressentie, et que ton cœur n'ait ressentie à l'unisson du nnen. 11 est temps moins que jamais de nous séparer : tu m'as accompagné dans la vie, maintenant je suis en danger de mort, tu m'accompagneras jusqu'à la tombe. J'aime et je suis

aimé.....

— Aimé ! demanda Oscar , en as-tu des preuves ?. . . des preuves positives ?

Lucien alors raconta tous les événemens qui en si peu de jours s'étaient pressés avec tant de vitesse; pour exprimer les charmes de madame de Nangis, et l'amour qu'il lui portait, ses paroles empruntèrent l'enthousiasme de la poésie. Mais quand il en fut venu à prononcer le nom de Lionnel, chacun de ses gestes, chacune de ses phrases respirèrent l'indignation et la colère.

— ^Mon ami, dit-il en finissant, j'ai voulu punir le fat, me venger du lâche, nous nous

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battons demain, nous nous battons à mort.

Nous voudrions dissimuler le sentiment de joie qu'éprouva instinctivement Oscar à ce dernier mot ; mais malgré notre répugnance, nous continuerons notre tâche jusqu'au bout. Puisque de pareils portraits se rencontrent dans notre siècle, puisque de semblables hommes vivent et se meuvent au milieu de nous, il faut que sur leur front le nom d'Oscar s'attache à jamais comme un stigmate d'in&mie, et une flétrissure indélébile.

Oscar ressentit de la joie, parce qu'il pensa que ce duel lui serait avantageux, quelle que fût son issue. Lucien et Lionnel étaient pour lui deux ennemis, je me trompe, deux obstacles. Tout deux gênaient sa carrière, obstruaient son avenir* L'un, aimé de madame de Nangis , lui ravissait une femme qui pouvait le mener à tout ; l'autre, dans une position brillante , et protégé par un homme puissant, le devançait dans une carrière qu'il espérait suivre avec éclat. Chaque fois qu'indirectement et en cachette il avait sollicité un rang dans la diplomatie, le nom de Lionnel lui avait été opposé comme un empêchement.

LAHI ttBNFAKCK. 149

Voué toyèz qoc pbnp Oscar, îl y aVàit raison suffisante de désirer la mort dés deux adver^ saires; maïs en réfléchissant long-temps et mûrement , il avisa qu'il serait pent^re plus ayantageux de les fï^er vivr^. Voici son calcul dans t6iutè sa hudlté :

— Si Lionnel meurt , comment demaikle^ son héritage , moi qui aurai servi de témoin contre lui? Nul doute que je ne l'ohtieiiidli^ai pas. Si, Lucien? sa tùott réveillera en madame de Nangis un sentiment romanesque , prêt à s'éteindre sanè douté : ce qui retardera d'aû^tant aies projeté.

Il décida qu'ils Vivraient.

Et lorsque Lucien ftit parti , aprèë lui avoir indiqué Thfeure et 1^ lieu du rëndèfe^-yMiS , H écrivit à madame dé Nangis œ my^té^iëuk billet:

Madame , une personne qui vous poHe un vif intérêt croit devoir vous avertir , qu'un homme, dont vous devinerez facilement lé nom , va exposer à votre insu des jours qui TOUS sont chers. Trouvez-vous demain à Saint- Maur, derrière le petit bois.

Cette lettre produisit l'effet qu'Oscar en at-

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tendait* Et le lendemain , lorsque les témoins eurent mesuré la distance , lorsque les deux adversaires se furent placés le pistolet à la main , et prêts à faire feu , une fenûne effarée vint se précipiter au milieu d'eux , les yeux en pleurs, et joignant les m£uns, comme une suppliante.

Nous pourrions vous faire un tableau de cette scène, dramatiser la terreur de madame de Nangis , la surprise de Lionnel , Fémotion de Spalma, et mettre surtout en relief le calme d'Oscar; mais nous avons liàte^ et l'action nous presse. Lionnel qui n'avait jamais eu une passion bien arrêtée, et qu'une intrigue nouvelle avait sans doute déjà consolé d'un mîiriage manqué, se rendit assez facilement. Lucien céda aux instances de madame de Nangis. Le secret fut promis sur ce <|ui venait de se passer : tout semblait fini , excepté pour Oscar, qui n'avait encore exécuté que la moitié de son projet.

Madame de Nangis, rentrée chez elle, songeait aux événemens de la matinée, à Fayis mystérieux qu'elle ayait reçu et dont elle ignorait Fauteur, aux dangers d'un éclat qui, pour être retardé de quelque temps, n'en était pas moins inévitable, lorsque la porte du salon s*ouyrit, un domestique annonça monsieur de Savigny.

Madame de Nangis se leva étonnée à sa vue. Souvent elle l'avait rencontré dans le

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monde, mais sans d'autres rapports que ceux d'une politesse convenue, sa visite ne pouvait donc se rattacher qu'au fait dont elle s'occupait encore en ce moment.

Avec des traits réguliers, et une taille sans défauts apparens, Oscar inspirait généralement je ne sais quelle répugnance instinctive, quelle crainte vague, dont on avait peine à se défendre. Les favoris lisses et épais qui encadraient sa figure froide et colorée; le fond grisâtre de ses yeux secs et perçans, qu'une larme n'avait jamais humectés; la symétrie algébrique de sa toilette; la raideur de sa démarche,, et par dessus tout la brusquerie mal comprimée de ses mouvemens donnaient à sa. personne quelque chose de fayye et de repQjos^nt. Scijus l'élégance afiiectée de ses ma^èresi, on sentait la cputrain^te. La dureté de sa nat4re perçait à liçavçrs ^& formes insinjuaiM^es. et polies de son langage; on e4t dit u^ léopard anal apprivQÎisé.

Au iig^oiAent où npusi ps^rlons, s^p visage était plus froid qu'à l'ordinaire , et son maintien plus sé|*ieux ; si bieu,qu'çn le voyant s'asseoiiE gjmvei^ent et se recueiflir j noy^Ume de

l AXl BERFAIfCE. 169

Nangis s'attendit à quelque chose d'iooui, et prêta, non sans effroi, une oreille ^tentive. Oscar commençs^ :

— Madame , dit^il, je viens remplir auprès de vous une mission délicate. Je vous prie de De f4us voir en moi le partner assidu , le cavalier si heureux de vous environner de ses soins. Je ne suis plus l'admirateur de madame de Nangis, le serviteur empressé d'une femme jolie et brillante ; je suis le compagnon dévoué d'un homme obscur, je suis l'ami de Lucien Spalma. 11 n'est pas besoin de vous dire^que je sais tout. Vous l'avez déjà deviné» La lettre que veu# avez rççue , c'est moi qui Fai écrite, par amitié pour Lucien ; et je viens, par amitié encore, remplir auprès de vous une mission pénible. Lucien ni'a chargé d^ vous faire ses adieux.

— Ses adieux ! dit madame de Nangia.

— Oui , madame; car il a coippris que tôt ou tard sa présence vous serait £atal^y qu'avec la fougue de son caractère il lui étai|;impp8^ sible de mettre toujours un frein à ses pensées , un masque sur son^amour. Il a compris que pour une femme considérée comm^ vous

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Tètes , la réputation était le bonheur ; et comme votre bonheur lui est plus nécessaire que le sien , il part ! . . . Vous ne pouvez pas lui en vouloir de sa délicatesse , le blâmer de sa générosité.

Madame de Nangis ne répondit pas. Oscar continua plus lentement , et d'un ton plus mesuré encore : — Il m'était bien venu une pensée , mais je dois vous déclarer que Lucien n'est pour rien en cela , et que je suis seul responsable de ce que je vais vous dire. Ce moyen que je veux vous proposer , vous répugnera sans doute. Il n'est guère possible qu'avec une position et une fortune comme la vôtre , vous descendiez jusqu'à un homme pauvre et inconnu, et changiez le nom illustre de comtesse de Nangis pour le nom obscur de madame Spalma.

Jusque-là madame de Nangis, immobile et comme interdite, avait gardé le silence ; mais à ces dernières paroles une vive rougeur lui

monta au front! — Un mariage! dît-elle

en s'agitant, c'est là ce que vous me proposez !... Un mariage entre nous, jamais!... •

La démarche d'Oscar, son air froid et cal-

L AMI DC1IFAH€B. 155

culateur, Tafifectatioii même. qu'il avait misd à disculper Lucien, tout faisait croire à la jeune femme qu'il existait un projet arrêté entr*eux. Lucien ne lui apparaissait plus que comme un ambitieux qui en roulait seulement à sa fortune, et qui, par de beaux semblans d^amour, l'avait indignement trompée. Jamais d'ailleurs une pareille idée ne lui était venue. Elle avait aimé Spalma comme un roman qu'on peut laisser, après l'avoir lu ; mais être sj| femme à la lumière du jsoleil, à la face du monde, jamais elle ne se l'était imaginée.

Lorsque la première effervescence fut calmée, Oècar, les yeux fixés sur madame de Nangis, et comme s'il eût traduit sa peâsée, reprit ainsi s

— Je conçois que cela est dur ! ; . . une intrigue commencée d'une façon si neuve, finir d'une façon si triviale ! Mais il faut quelquefois faire des sacrifices ; et peut-être suis-je inoi-méme un exemple de résignation !

Oscar avait appuyé sur ces derniers mots, pour provoquer une interrogation de madame de Nangis, qui en effet ne se fit pas attendre; d'une voix plus douce il continua alors : —

Ii56. LIVRE 9REHIM*

qimifl je plaida auprès, d» vousi la cause d'un a^tre, a'^t-ce pas i|p, sacrifice de ma paii:? Ai^ezTVoyj^dooc toujouiïs été si préoccupée ou si,di^(;^ii[^,,q^e vous n^, %ous soyez aperçue d^^n ampur que je a'ai pu oaïQher ?

Iis'arr,ét4 '- i\ avait plaiMié. un jalon, fixé un pçint de départ pour l'avenir, c'était a8fie%.

— Songez^ madapie, ajouta-tHOL en selevai^tt, que votor^ réputation peut être compromise d'un jour à l'autre, si elle ne, l'est déjà; qjiiiç le m>nàe. est sévèi^e, que le mariage est à4es.yen^l|i Sjcule. i^^aration possible d'une faujle ! . . . RéfléchiSiSez.

Il spi^t^ après, ce$ paroles^ Sa jouruée était faite; il était content de son ownr^e. 4 ^^ suite du duel qui s'était si bien terminé par ses SQ}ï^p^ i} avait suivji Lucien ejblui avait pronjtis, s'il voulait 1^ laisser £air^, de le spùsr tra^,e à repil>^rr^.d^un,aDa4>ur caobé, d'une lii^isop. seçfc^t^» £t vous qeniprendtez &icilement le a^tif de sa cQi|d^ite : pour éfrûnâre l'aïu^ui^ liç, m^rji^ge, lui avaib. paru plus sûr qjue H mofft. .

t'dilrn.

Quelque temps après cet entretien , tout était en naouvemeat à FhMel de la marquise de Castelmare , pQur le. second mariage de madame de Nangis, et depuis le concierge qui se tenait gravemeat près de la porte, jus? qu'aux valetS; en grande livrée étages smr les marches de FescaUer , tout ojSrait u^n air d'à- {^irat et de. fête. I>e l'intérieur des équipages nombrei;^ qui aniyaijent incessamment, vous

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eussiez vu sortir des figures riantes et d*éc1atantes tmlettes; ce n'étaient que fleurs et diamans, et frôlement de robes de soie , et bruissement d'écbarpes. Et pour qu'à cette apparence de luxe, à cet étalage de somptuosité 9 les contrastes ne manquassent pas, dans la rue, et |ll*esque sous le vestibule de l'hôtel, des mendians s'abattaient comme des oiseaux de proie , attirés par l'espoir d'une riche pâture. Rien n'est plus commun d'ailleurs que de voir ainsi dans le même cadre la fortune et la pauvreté, le bonheur çt la misère. Pas de réunion si folle et si bruyante , qu'une idée triste ne la traverse ; et bien des fêtes ressemblent aux tableaux du Poussin : sur le juremier plan , le rire et les danses ] la tombe au fond.

Dans le salon de réception , et sous le masque d'uniformité bienveillante qui couvrait toutes les figures , il était pourtant facile d'apercevoir quelque chose d'empêché et de contraint; des regards furtifs, des paroles prononcées à voix basse, d'expressifs serremens de main trahirent plus d'une fois une ironie mal déguisée, et plus d'un malicieux sourire acheva

L*&fiLISS« 159

une épigramme qu'on eût craint de lancer ouvertement. C'est tout au plus si , à ce mot de mariage d'inclination , q[ue)ques jeunes filles avides d'une passion légitime soupirèrent d'espérance , ou quelques jeunes femmes de regret, tant les préjugés du monde pèsent sur la pensée et emprisonnent le désir.

Au milieu des groupes nombreux et de la foule des invités , quatre personnages surtout se faisaient remarquer par la diversité de leurs physionomies, la différence de leurs attitudes.

Duterme n'avait pas vu sans peine un événement qui laissait sa femme sans rivale , et l'exposait de nouveau aux assiduités dangereuses d'un amant. Pour se rassurer, il avait besoin de se rappeler la vertu à lui bien connue d'Agathe (comme il l'appelait), et surtout le prochain départ de Lionnel. Dans son humeur, il ne put même s'empêcher de dire àSpalma en l'abordant: — Mon cher, je vous félicite de votre mariage ; mais à parler franchement j'ai peur qu'il ne tourne mal.

Duterme en effet pouvait concevoir des craintes. M. Lionnel de Beauval, comme pour

160 LIYBV FRIMUR.

4éjaoef la curidsîtë , et faire pâf^de d*ui^ résignation éclatante, était revenu k madame Duterme plus empressé que jatiiais ^ et en ce moment même, craignant de ressètnbler à un rival midbeureux, à un amant désespéré, il lui adressait de spirituelles galanteries , qui n'étaient pas repoussées avec trop de rigueur.

Oscar au contraire , froid et rêveur, semblait en ptoie à une peine secrète , dont il lui était impossible de se défendre. Pendant les quelques] ours qui avaient précédé le mariage, il avait adroitement reparlé du sacrifice de son amour. Quelques personnes même, fortuitement et par mégarde , avaient obtenu ses confidences , si bien qu'on le plaignait comme une victime de Famitié , et un martyr de sentiraens généreux.

Mais de chacun des personnages présens, celui qui attirait tous les regards , et piquait le plus vivement la curiosité générale , était sans contredit Lucien Spalma ^ debout au milieu du salon , et occupé à redevoir les félicitations qu'on lui adressait de toutes parts, c'était lui qui subissait la critique la plus opiniâtre, l'examen le plus rigoureux.

i'ÉGUSE. 161

La figure de Spalma n'était belle que par instans, et pour peu de personnes. Il lui fallait une émotion vive , pour animer son regard et donner de l'expression à sa physionomie ; dans les momens ordinaires, ses yeux calmes, ses cheveux tombans qui couvraient son large front, la pâleur de ses joues lui donnaient un air d'inertie commune^ et de souffrance sans éclat. Il ne faut donc pas s'étonner si plus d'une femme , après un détail minutieux de sa personne, ne trouva pas le choix-de madame de Nangis suffisamment justifié , et ne comprit pas qu'on s'attachât aussi vivement à un pareil homme.

Ainsi en butte à la curiosité la plus maligne, Lueiea.étaitvprèt à perdre contenance, lorsque la pocte latérale du salon en s'ouvrant fit diversion à son embarras , et madame de Nangis, conduite par sa tante, parut m mi^ lieu d'un murmure d'approbation et d'intérêt. Soutenue par madame de Gastelmare, et semblable à une fleur demi-brisée, tant elle s'était faite langoureuse et faibie , ell« s'avança vers Spalma , et lut teitdânt la main : -^ Partons , dit-elle; le<cortége les suivit.

L'église où Ton se rendit était un de ces édifices dont Tarchitecture gothique , les ogives à dentelle, les vitraux coloriés, les saints sculptés dans leurs niches de pierre, attestent Fancîenne origine» C'est là que nos pères se sont agenouillés, se frappant la poitrine et le front sur ces dalles; c'est là qu'ils sont venus demain der au Dieu tout puissant le triomphe de leurs armes, ou la fin de leurs peines, la victoire ou le bonheur. Lorsque le soleil inondait de ses rayons la nef obscure, lorsque l'encens fumait

l'êcusk. 1 63

et que l'orgue jetait ses accens m^lancoUques à travers les profondeurs mystérieuses du temple , il faisait beau voir ces hommes graves et forts , déposer leur orgueil et courber humblement le front , comme de petits enfans, devant la majesté suprême dont ils relevaient.

Maintenant encore l'orgue retentit, le soleil brille, l'encens fume : mais au-dessus des nuages de l'encens, des rayons du soleil , des sons de l'orgue, qu'y a-t-il ? Qu'est devenue la lampe qui éclairait le sanctuaire, la pensée qui couronnait l'édifice? pii est la piété qui s'agenouiUe, le repentir qui prie? ou s'est donc envolée la foi ?

Hélas ! les temples sont debout , mais dépouillés de leurs prestiges; et à c6té du taber^ nacle auguste le doute insolent vient s'asseoir. Une église n'est plus un saint lieu, dont on ne s'approche qu'en tremblant; toutes les mauvaises passions humaines en ont franchi le seuil, et jusqu'au pied de l'autel la bouche y vient faire des promesses, que le cœur y dément tout bas.

La messe était prête à finir. Les femmes ,

V64 LIVRE PREHIER.

e|i robe lég^e, trouvaient le temps long et Les dalles bien bumides; les bommes s*impa- Uentai^t ou causaient entre eux de eboses inidi^i*6ntes. Quelques- un/s s'oooupaieat de la cérànonie qui a^ait lieu, et Tpici cooam^nt:

— Une fort belle affaire , disait l'un ! pour un bomme qui 9'a,vaiili rieOf CM]|i||«a#ite mille ^ancs de rent&aM s^eih. Ç'est.vA ^oU desiier.

L'bomme qui paillait ainsi était un ricbe négociant,

— Les feoiBies sont bien. bûnMres, dit un autre. Ce Lucien SpalniH n'a rien^ de. bien.

Celui-là était un jeune homme h mmer.

— T- Je gage qu'avant un an, dit un- troisième interlocuteur, madame de IX^iiigiiS se n»ordra les doigts.

— Tant mieux , reprit le jeune biOiaflQe qui avait déjà parlé , autant de gagné pour les célibataires.

Dans un coin de l'église , et qu'un pilier dérobait aux lîegards, une conversation plus intime s!était établie entre Lionne! etmacbuoe Duterme.

— Songez , disait Lioonel , que j.e. vais par-

tir, que dans uqft beure j^ sevai Wia dtt< vous , pour ne plus vou8 revow peiiit-étre»

— Quoi enfantillage ! dit; eelle^i , CQwaUiB-tinople estrril donc ua pays. si éloigoé.,. q^'oa n*ea ïievienae jamais?... £t d'ailleurs , ajeutat-eHe d'une voix plus basse » que voulez-vou^i faire d'un anneau?...

— Vous me le demandez, reprit Lionnel avec feu , mais cet anneau me parlera de vous sans cesse, c'est une consolation que j'emporterai, et une espèce...

En ce moment , du pied de l'autel un coup de sonnette aigu se fit entendre. Tout le monde s'agenouilla.

— Lucien Spalma, dit le prêtre d'une voix ferme et sonore, reconnaissez-vous prendre pour femme mademoiselle Amélie Darcy, veuve comtesse de Nangis.

— Oui , répondit Spalma d'une voix forte et convaincue.

— Mademoiselle Amélie Darcy, reconnaissez-vous prendre pour époux monsieur Lucien Spalma.

— Oui , dit madame de Nangis d'une voix presque éteinte.

Et les deux ëpoux prosternèrent leur tète sous le poêle sacré. Quand Lionnel se releva, un anneau brillait à sa main. Deux unions s'étaient faites en même temps : l'une sainte et bénie , l'autre coupable et réprouvée, le mariage et l'adultère.

ZaZTB.33 XL

ttn m ht mortagr.

Pour peu que mon lecteur regrette le temps qu'il a bien youIu passer à liire ces premières pages, je vais tâcher de le lui faire regagoer. Il supposera doue que depuis les derniers évéueiiieii3 doat aous avons parié» ua an s'est écoulé , dpi^t nous lui faisons grA/ee. Il me seuçible que je suis assez accojQaixiodanjl^ Et pourtaBDt^ si je ne me tr<Mnpe^ j'entends eo(eoife murmurer la critique. — Tout eela

170 LIVRB DEUXIÈME.

est bien invraisemblable , n'est-ce pas? Vraiment, je le pense aussi ; mais vous auriez tort de vous en embarrasser : peut-être, il est vrai, aurais-je pu éviter certaines négligences , et préciser , d'une façon tout-à-fait mathématique , les comment et les ]f>ourquoi de ce drame. Mais qu'y auriez-vous gagné, s'il vous plait ? Certes , ce n'est pas une fatigue pour une intelligence active que de se prêter au caprice d'une pensée , et celle qui préside à ce récit est trop pressée d'arriver à son but •pour attendre les esprits paresseux. Vous ne nous en voudrez pas si, l'œil fixé sur le terme du voyage , nous ne vous avons pas décrit toutes les sinuosités du terrain , tous les accidens de la route. Quant à ceux qui nous abandonnent en chemin, vous voyez bien que leur procès est tout fait.

Away ! Away ! nous laissons derrière nous le vestibule de notre livre. Away, si l'avenir m'appartenait, je laisserais de même les pénibles années du présent. Mais n'est-ce pas déjà beaucoup que de se vieillir à volonté d'une année? Que de soucis, que de peines, de tracas, de dégoûts s'enfuient loin de nous.

UN AN fil KAaiA^E. 171

Voyez, Teonui tombe déjà à rhorixon, la ligne noire du spleen ae confond là-bas avec l'ombre du néant. Et moi je galope vers le soleil levant , vers le bonheur , vers la lumière. Une année de moins ! Away ! Away !

Oui, et quand le temps s'est ainsi envolé , on est tout surpris de se retrouver à peu près au même point, c'est-à-dire aussi mal, et avec une illusion de moins; ce qui arrive à nos personnages*

Un an s'est écoulé depuis qu'au pied de l'autel, et en face de l'Évangile, la riche veuve de M. de Nangis est devenue l'épouse de Lucien Spalma.

Les motife qui ont. si vite amené cet événe* ment, vous. les deidnez sans doute. Je n'aurai donc pas la prétention de vous instruire qu'Oscar fut pour beaucoup en cela. Grâce à lui, mms sans qu'on le soupçonnât, l'imbroglio du bouquet, et la scène du duel cessèrent d'être choses secrètes : on commença par les raconter à Poreille, on finit par les déclamer à haute voix ; si bien qu'enfin, et pour contenir la médisance, madame de Nangis dut se résigner à un mariage qu'elle avait d'abord

172 U¥BK DKVXifeHK.

repoiMêéde toutes ses foN^s; et,, à vrai dire , elle s'exécuta de fort >bonne grâce. Mais aajourd*hui, revenue de son éblouissement premier, de son ivresse passagère, madame de Nangis a eu tout le temps nécessaire pour rentrer dans les habitudes de sa nature et de son éducation. Ses illusions légères ont dispara sous le voile épak du mariage ; c'est tout au plus si quelquefois encore, dans le silence de la méditation , elle se rappelle le jeune homme blond et pâle qu'elle crut reconnaître, sans l'avoir vu jamais, et dont elle rêva tout une nuit. Pour elle, Spalma n'est plus l'amant sifigulier et poétique qu'elle étudiait comme une énigme curieuse, mais le mari ennuyeux et maussade qu'on subit o<MQafme une nécessité, et qui ne vaut pas 1« peine qu'on cherche à le comprendre.

Du reste, dans ce refroidissement, la faute n'était peut-être pas à elle toute entière. Reposé des secousses violentes qui avaient agité ses nerfs et surexcité son cerveau, Spalma s'était de nouveau abandonné à l'apathie qui lui était naturelle. L'énergie momentanée que demande une situation anormale, il la possé*

vn AH M, MAAUjV. 178

dsJX^ mais il lui jmaou|uait ce^te p«paé||érMQio» in&tigable, cette continuité d'efforts^ii maîtrisent les événemeos et les yoloatS Dans l'état de calme et de monotonie du mariage^ son eixaltation s'était bientôt affaiblie, et il descendait la vie sans trop savoir où le cou* rant FentralBait.

Peut-être aimait -il cooime aulrelbis, mais il pju^lait moins de son amour. Aux gens curieux d'«n savoir la raison, il i^pondait qu'entre deux Ames sympathiques le langage est chose inutile ou insuffisante, et qu'on se conq^rend saos se parler. Au lieu de diriger l'esprit capricieux de sa jeune femme , il le lais6»tBller à la dérive ; et dans une existence si étroitement unie à la sienne, il n'apparaissait que comme un personnage parasite , sans influence et sans action.

Au moment oiî nous en sommes de cette histoire , deux femmes , assises sur une élé^ gante causeuse , toutes deux jeunes et jolies , s'entretenaient à voix basse. A voir la vivacité de leurs mouvemens , et l'animation de leur teint, on les eàt cru certainement livrées à une discussion pleine d'intérêt; peut-être était-

174 UVKE DBQXlftaB.

il quefliion du dernier bal ^ ou de la mode la plus iiffl|yelle.

De fts deux femmes il y eu avait une, t>elite et blonde , que vous reconnaîtrez facilementpour madame de Nangîs ; quanta l'autre, il ne sera pas inutile de la peindre. Une taille flexible et souple, des cheveux noirs, des yeux brillans et fermes de couleur , dont un sourcil bien arqué dessinait la forme gracieuse, faisaient de madame Duterme ce qu'on peut appeler une belle femme. Mais l'accent légèrement méridional de sa voix, la pétulance de ses gestes , la vivacité un peu brusque de ses mouvemens donnaient à sa personne je ne sais quoi de voluptueux et de hardi en même temps, qui excitait plutôt le désir que la sympathie. Un jeune homme timide en aurait eu peur.

Son caractère se conciliait assez avec sa physionomie; à la pension oil elle avait connu madame de Nangis , elle s'était fait remarquer par l'audace de sa volonté et l'indépendance de son langage. Enfant, la religion n'avait déjà plus de pouvoir sur elle ; le scepticisme dans son cœur avait devancé les années, et toute

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jeune elle avait considéré l'égoisme comme le mobile des actions humaines. Homme, elle eût tout sacrifié à son ambition , femme elle sacrifiait tout à la coquetterie. Railleuse et caustique , elle cachait, sous l'élégance de sa parole spirituelle , la crudité quelquefois excessive de sa pensée. A force d'analyser tous les senlimens , elle s'était faite à toutes les idées ; et en décomposant l'existence , elle en était venue atout envisager sans terreur. Nulle mieux qu'elle ne savait raisonner l'amour et calculer le plaisir : elle avait trop d'esprit pour ayoir de la pudeur.

Une pareille femme pouvait être une connaissance dangereuse, et Lucien s'en était aperçu, mais jamais il n'avait pris la peine de £aire une observation à cet égard ; et quoique la conversation animée qui s'était établie entre les deux amies de pension lui déplût peut-être en ce moment, il ne songeait pourtant pas à l'interrompre. Couché sur un divan à l'autre coin du salon, il s'occupait moins de sa femme que d'un vieillard maigre et ridé assis auprès de lui. A la gravité de son costume, à l'impassibilité de sa figure, il était

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