CHURCHILL
— Vous me connaissez, dit celui-ci.
— Je suis donc bien changé, reprit Thomme. n n'y a pourtant pas plus de six ans que nous nous sommes perdus de vue.
Lucien reconnut alors la voix d*un de ses camarades de collège avec lequel il ne s*était jamais intimement lié, mais qui cependant avait toujours été pour lui un être de nature exceptîmineUe , et souvent l'objet de son admiration. Churchill, né en France de parens Irlandais, était doué d'une force d'oi^anisation vraiment supérieure. Son corps ne redou* tait aucune fatigue, son esprit ne rêvait que des conceptions trois fois grandes comme natore; c'était un de ces hommes qui eût été Michel- Ange sous Laurent de Médicis, 00 plus tard un Caravage , un Salvator Rosa; Lucien voulut savoir ce que notre société en avait fait.
— Pardon, Churchill, je ne te reconnais* sais pas : oui , tu es bien changé ! je vois que tn as beaucoup souffert.
— Vraiment! dit l'autre; cela t'étonne. Estce que par hasard tu serais heureux ?
Cette question fit tressaillir Lucien : depuis I i6.
190 LIYEB DEUXIÈKE.
son mariage avec madame de Nangîa , il nV vaîtpas osé se la poser.
— Parlons de toi , répondit-il à la hâte. Je te dirai que ta vue me fait un mal indicible, et dont je ne puis me rendre compte. Il me semble que j*ai envie de te plaindre, et pourtant je ne le puis pas : qu'as-tu fait depuis six ans?
— Ecoute, Lucien, il serait trop long de te déduire Tenchainement des choses; et d'ailleurs tu n'en as pas besoin pour me comprendre, toi ! Je suis entré dans la société avec un invincible mépris pour ses lois, et avec la ferme résolution de m'y soustraire et de les braver. J'étais las par avance de ces règles puériles de morale et de politique auxquelles vous vous soumettez si bénévolement, et je trouvais beau, moi homme, de déclarer la guerre à la société^ Que veux-tu ! je croyais rencontrer le bonheur à vivre libre au milieu d'esclaves. Eh bien ! tout ce que j'ai gagné à vous mépriser d'abord, c'est d'en venir plus tôt à me mépriser moi-même. Moi , qui voulais dompter cette société ridicule et sans vigueur; moi, qui voulais m'élever au-dessus d'elle et lui marcher
. CBURCBILL. 191
sur la tète, j*aî été vaincu par elle, et repoussé dans Tablme. Quand* j*ai vu que les grandes « idées n'étaient pas comprises de la masse, j*ai cherché à m'ensevelir dans la vie commune, et j'ai demandé à la foule des sots une place à leur soleil et un morceau de leur pain. Lucien ! ils me l'ont refusé ! Mon Dieu ! je ne pensais plus guères à combattre les lois et les nuEurs; je ne demandais qu'à vivre comme tout le monde, à obéir aux coutumes de tous, à m'ooblier moi-même, ils me l'ont refusé ; et un jour, je sentis qu'il fallait réellement leur faire la guerre ou mourir de faim. Je choisis le premier parti : je pris de force cequ'on m'avait refusé de gré.
Ici ChurcbiH s'arrêta, sa figure, jusquelà calme et impassible , se couvrit d'un nuage de colère , et sa parole devint plus brève et plus accentuée. Quant à Lucien, il n'avait pas changé de visage , et paraissait pensif.
— Je lis dans ton àme , dit Churchill. Tu te demandes si , à ma place , tu n'aurais pas préféré la mort. Mais , Lucien , je ne t'ai pas tout dit. Il y avait dans ce monde détesté une femme que j'aimais.; c'est pour elle que j'ai
192 LIVRE BBDXiftKK.
.vécu , car je n*ai pas^en le courage dé la tâer ji-avcc moi. *
— Elle ignorait tout, n'est-ce pas? dit Lucien.
— Elle le sut enfin , répondît Churchill... et alors elle devint sublime : elle m'arracha à cette vie affreuse ; mais à quel prix ! Elle était belle et jeune; elle vendit sa jeunesse et sa beauté. Elle connaissait mon infamie , et voulut aussi devenh* infâme. Je l'avais fait vivre à force de crimes; depuis deux ans, qu'dRe m'a forcé de venir à Paris, c'est elle qui me foit vivre du fruit de son avilissement. Quand elle aura perdu ce qui lui reste de jeunesse et de beauté, nous nous tuerons ensemble, car elle me l'a promis , et elle tiendra sa parole.
Churchill reprit alors cet air froid et moqueur qui lui était habituel.
— Jusque-là , ajouta-t-il, je vis très à l'aise ; à la vérité , je suis forcé quelquefois de m'étourdir pour prendre patience; mais au moins je n'ai rien à faire. Elle me donne ce qu'elfe gagne, et je bots presque tout. Adieu ! Lucien, d'ici à un an tu entendras peut-être parler dans cette ville de rirJandais etde son amante.
CHCRCHIU. 193
EtiU'éloigna à grands lias*
Lucien^ fut effrayé ^e tant de misère, et quand il loi vînt à la pensée que parmi ce. peuple qui se croisait autour de lui , il n'y avait pas un hommç supérieur qui n'eât à raconter quelque sou£france aussi horrible, il se prit à maudire l'humanité. Il y avait dans l'organisation sociale une injustice moDstrueuse qui le révoltait; mais comment la définir, et comment y remédier? C'est dans cette dispositien d'esprit qu'il se rendit chez le docteur.
La maison où demeurait le docteur était haute et noircie par le temps; lorsque Lucien y fut arrivé , il s'arrêta devant elle, pour l'observer et chercher s'il ne se trouvait pas une coïncidence marquée entre l'habitation et l'hâte bizarre qu'elle renfermait. Gomme il y avait de la lumière dans l'appartement que le docteur occupait , Lucien put se livrer à son examen , et détailler ses observations.
Mais son étonnement fut grand, lorsque
$ur les rideaux de mouss^ne qui garnissaient les croisées , il yit se découper une silhouette l^ère et gracieuse , qui ressemblait à l'ombre d'une femme. Le docteur n'était pas marié et n'avait pas de fille» Sans doute c'était quelque malade qui venait le consulter 3 mais pourquoi n'était-il pas. là , pourquoi n'y avait-il qu'une ombre sur les rideaux ? Pour un autre homme que Lucien, cela peut- être eût été tout simple , pour lui cette apparition prit la forme d'un mystère ; si bien que, pressé par une impatiente curiosité, il monta rapidement l'escalier , et se trouva en un instant dans la chambre à coucher du docteur. Une femme en eiSet y était. seule. A cette vue Lucien resta muet, et comme il arrive presque toujours, il se reprocha d'avoir cédé à son premier mouvement.
L'inconnue était vêtue de noir, sa figure était pâle , ses mains d'un blanc mat se détachaient sur l'étofie de ses vétemens ; des yeux limpides et transparens donnaient à son visage quelque chose de dQux et de triste à la fois, et sur le bord de ses cils yous eussiez vu une larme arrêtée. Au bruit qu'avait fait Lucien
196 , . LITBB DECXiftHE.
en ouvrant la porte , elle s'était avancée de quelques pas ; mais à la lueur de joie qui avait brillé un instant sur ses traits , une expression rapide de désappointement avait succédé tout'à-coup. Sous le regard interdit et confus de Spalma , elle baissa son regard ; et tous deux gardèrent le silence.
— Madame , dit Lucien , après quelques momens , et comme se reprochant son impolitesse ; je vous demande pardon d'être entré aussi brusquement ; mais je croyais le dooteur chez lut»
Lucien mentait.
— Je Fattends depuis deux heures^ répondit l'inconnue d'une voix fraîche et douce, et je crains bien qu'il ne rentre pas encore de si tôt ; j'aurais cependant désiré le voir.
— Sans doute , demanda Lucien, vous avez quelque parent malade et en danger : votre mari, peut-être?
A cette question , la jeune femme sourit malgré sa tristesse , et elle se contenta de répondre avec laisser^aller et sans affectation : •**- Non , monsieur.
Lucien aurait bien voulu savoir le secret de
.' CRQRCBItL. 197
eette femme si jeune et déjà si triste , cependant il craignait de l'affliger par ses questions, et il résolut de mettre Tentretien sur un ter^ rain neutre où il ne courrait point le risque de la blesser sans le vouloir , mais Tinconnue ne lui en laissa pas le temps :
— Monsieur , reprit-elle ^ si vous attendes M. Ludolph plus long*temps , veuillez hii re* mettre cette lettre que j'avais écrite, désespérant de le rencontrer. Dites-lui que je l'attends le plus t^t possible , qu'il a un service à me rendre; et recevez d'avance mes remerctmens.
En achevant ces mots , elle sakia pour se retirer : mais Lucien la retint par la main.
— Madame , dit-ril , je ne vous connais pas. mais si vous avez un service à demander au (locteur, jesuis son ami, il ne m'en voudra pas àe lui dérober un plaisir. Permettez-moi de vous obliger , si cela est en mon pouvoir.
-— Vous? répondit l'inconnue en fixant les yeux sur lui, avec la curiosité d'une jolie femme, qui cherche dans quelle intention un jeune homme veut l'obliger.
— Moi, répéta gravement Lucien.
198 LIITRE DElIlLliHB.
— Eh bien ! dit rine<mnue d'une yoîx ferme, comme si elle eût réuni toutes ses forces et ramassé toute sa résolution : j*ai besoin d'argent.
Sans hésiter^ Lucien lui donna sa bourse pleine d'or. La jeune femme la reçut avec dignité, et lui remit en échange ces seuls mots : Stella, h^l Saint^SauTeur.
|lre00enttmen0.
Le» hommes que la nature a doué d'une organisation supérieure ont, en général, une vie pleine de pressentimens. Habitués à saisir par rimaginatton tous les objets extérieurs, à questionner la Providence, à faire parler la nature et à découvrir sous la lettre le sens qu'elle renferme, ils semblent habiter un monde rempli de voix qui les dirigent : voix
200 LIVRE DECXliEKB.
de la société, voix des événemens, voix de la nature et de Dieu, toutes résonnent dans leur âme ; et c'est là le secret de leurs bizarreries, de leurs chagrins ou de leurs joies. Nous les trouvons distraits, nous leur attribuons des souffrances physiques, tandis qu'ils sont émus par une intuition pénible de l'avenir, tandis qu'ils lisent tristement dans le douloureux livre des présages. C'est le plus haut degré de la grandeur humaine que d'interpréter de la sorte les symboles de la vérité , que de saisir ainsi par divination ce que les autres hommes peuvent à peine conjecturer à force de science et de logique. Même il est vrai de dire que le génie ne se hasarde point sans une sorte de terreur en des voies pareilles. Nous avons vu des capitaines , des hommes d'état, des orateurs auxquels toutes les richesses de la nature Inteilectuelie paraissaient départies, et cependant ils n'ont usé que tard de cette confiance en eux-mêmes* Jeunes, ils procédaient comme le commun des hommes, par le raisonnement et l'analyse. Que de succès a-tril fallu pour que Napoléon ou Mirabeau abandonnassent au hasard d'une improvisatioD
nissBimiiiBs* 201
leurs hautes destinëes? cependaot iis eo vinrenl là.
Mais la sublioûtë et la foKe se tenchent de bien près ; combien d'hommes se croient in* spires qui n'obéissent pas à d'autre influence qu'à celle d'une vanité grossière? combien marchent à l'aventure , qui s'imaginent sui* vre les voies de la Providence? Lucien, il faut le dire , n'était pas de ceux-ci ; rien de plus incontestable que sa puissance intellectuelle , les perfections morales semblaient portées chez lui au degré le plus haut^ il lui manquait uniquement cette ën^^gie d'action, qui est une qualité particulière , et que les événemens peuvent développer quelquefois*
11 arrive souvent que l'aspèet d'un vieux diène sous lequel se sont écoulées de longues journées d'enfiuDce, eelui d'xine pierre antique sur laquelle nous avons rêvé , d'une aglise déserte oii nous avons prié , d'un livre qui nous a rempli de pensées pénétrantes , ou quelque circonstance moindre encore, suffit pour éveiller en nous les réminiscences les plus fortes que nous ait laissé le jeune ige. Les apparitions menaçantes, qui se sont quelquefois
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dressées dans, notre sommeil, qui ont glacé nos membres et fait refluer au cœur tout le sang de nos veines , s'éveillent l'une l'autre : quand cette heure des rêveries qui font trembler vient à sonner pour nous, une multitude de pâles images se presse à nos yeux , et notre âme oppressée par ce douloureux cauchemar , cherche à conjurer , mais en vain , les souvenirs effrayans qui viennent l'assullir; la foule des êtres ténébreux croit et s'accumule toujours, et nous nous enfonçons de plus en plus dans ce royaume imaginaire de la plainte et de la souffrance»
C'est dans une extase semblable que l'ap* parition de Churchill semblait avoir plongé le noble Lucien. Depuis qu'il avait contemplé cette grande et forte nature ainsi déformée et flétrie , toutes les transformations les plus hideuses se présentaient à lui comme un jeu naturel des destinées humaines. Son. imagination s'abandonnait aux fontaisies les plus atroces , ébranlée qu'elle était par une réalité si désolante , et si bizarre à la fois* Yoyait-il tine belle tète riante et gracieuse , il croyait découvrir et suivre dans son crâne la trace des
'HIBflSBimXIlfS. lOS
paanoas mauyaues retenues à. (;rand* peine par le frein de la dissimulation. La figure d'une jeune fille passait^elle sous son regard, brillante de fraîcheur et d'innocence, il croyait entrevoir sons ce voile trompeur le feu de rimpureté. Tous les noms qui réveillent involontairement dans l'espHt des idées de mo« raie, de bienséance et de vertu sonnaient singulièrement à ses oreilles. C'est que les exemples sévères n'agissent point sur nous par une influence logique, c'est que nous voyons nos semblables avec les yeux de la passion. Les uns, ce sont les hommes ordinaires , nous impressionnent trop peu relativement à leur nombre et à la variété des leçons qu'ils nous donnent; les autres, hommes d'exception , nous étonnent , nous bouleversent à eause de leur exception même , et concentrent sur eux notre attention toute entière. Ainsi la présence du fier et original Irlandais, la pénible comparaison qui résultait de son histoire entre le but et les moyens, la force et la destinée de l'homme, faisait éprouver à Lucien les premiers symptômes d'une démoralisation prochaine. Ce n'était pas qu'il
204 UJK^ OKOXlftNB.
eût quelque rapport de physionomie avec cet étranger; leurs traits semblaient entièrement opposés 9 leurs positions sociales plus opposées encore. Tandis que sur l'un s'acharnaient les misères physiques , les besoins inquiétans et les nécessités les plus urgentes ; l'autre éprouvait sans les chercher toutes les faveurs de la fortune ; aux richesses qu'il possédait du côté d'Amélie était venue se joindre une opulence , dont l'origine et les détails lui plaisaient davantage.' La mort avait firappé plusieurs membres de sa famille qui résidaient à Smyme ;'ces héritages l'affranchirent de la position pénible où se trouve nëcessai renient un homme enrichi par sa femme. Et d'ailleurs ces propriétés nouvelles semblaient le ratta* cher à l'Orient , à cette patrie lointaine dont s<M) cœur était plein.
Mais que signifiaient tant de prospérités matérielles , et que prouvaient ces dissemblances d'esprit ou de fortune? toutes les supériorités n'ont-eiles pas une destination et une destinée semblables ; la disproportion qui leur est commune ne semble -t- elle pas les condamner au même sort? inquiétude, ^preur
FlBSSElITIHSBrS. 205
ves, revers , ne doÎTentH^Ues pas tout parteger ensemble? Lucien avait cette croyance, il coQsidérait donc l'apparition subite de Chur* chill comme un présage menaçant, il se pré* parait à soufirîr.
— Aussi bien que toi, pensait-il avec tm juste orgueil, aussi bien que toi, malheureux , j'ai méprisé la petitesse des gens qui m'environnent» Oh î* dis, y a -t- il donc un anathéme prononcé par la Providence contre les âmes qu'elle a voulu douer d'une seconde vue? £h bien! endormons-nous dans cette certitude horrible. Ne faut-il pas que tôt ou tard cet anathéme s'accomplisse? O douleur f douleur, lève-toi ! viens venger la médiocrité, viens terrasser ce qui est grand, viens niveler les tètes qui sortent de la foule !
De sa rencontre inattendue avec Churchill, il resta donc à Lucien un pénible pressentiment, une attente de l'infortune qu'on pour* rait appeler le germe des maux réels , parce qu'elle dispose l'esprit à les accueillir aigrement, et qu'elle envenime d'avance la place où sera faite une blessure. Au fond de son âme régnait une vague tristesse , un senti*
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ment dHmpuissance , une caducité précoce* A toutes ces douleurs peu distinctes, mais cependant certaines, s'il voulait asrignernne cause et un nom, il ne trouvait que sa femme, à elle seule il pouvait dire : vous m'avez fait ce que je suis. Vous pouvez m'élever jusqu'au ciel , ou commencer dès à présent l'ouvrage de ma chute.
■■ €ar, je vous Je demande, deux ans d'eicursion dans le monde , deux ans de travaux lit> téraires et de méditations philosophiques, est-ce là ce qui pèse sur une tète de vingt ans, qui la penche et l'incline? Ce candide jeune homme , qui naguère aimait à regarder de sa pauvre demeure la foule réunie dans les allées du Luxembourg, qui goûtait ce spectacle et celui de la nature avec une innocente joie, qui naturellement s'élevait aux plus sublimes poésies, que nulle fan* taisie , nul rêve ne trouvaient indocile, nulles passions glacé, comment s'est-il enveloppé d'une raison si froide? Le monde l'importune , la nature ne le calme plus , au souvenir de sa vie passée il rit avec dédain, et parfois il verse une larme. Combien il est changé!
FBBssnmnnis. 207
son âme 9. qui croyait à tout, n'ose déjà plus se demander ce qu'elle croit encore» La chute qui s'annonce ainsi doit aboutir au désespoir; on sent qu'elle est irrévocable , qu'elle ne résulte pas d'une disposition d'esprit, d'une maladie accidentelle, mais de la force même des éyénemens. Quel aigle cesserait d'étendre aux feux du jour son aile déployée , de demi* uer les monts, de courir les plaines célestes, si sa serre puissante n'était engagée dans les filets de l'oiseleur? 0 Lucien, Lucien ! qu'as* tu fait de ta liberté ?
Cette liberté qu'il perdit au jour du ma* riage, ce n'était pas seulement une liberté phyâque , la faculté d'aller et de venir au gré de son caprice, de s'abandonner au hasard, et d'être un pèlerin sur cette terre plutAt qu'un habitant. Ce ne serait rien encore s'il avait perdu si peu de chose; mais il perdit une liberté plus large, la liberté de croire, d'ima« ^er et d'espérer, la liberté du rêve et de la fantaisie, celle qui nous arrache à la réalité, qui nous ouvre les portes du ciel.
Ah! dans sa chambre de jeune homme, pauvre et abandonné, le poète rêvait à des
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amours di^ns. Maintenant il a «arouréce que le grossier Tnlgaire appelle la lune de mid; maîntenanC il sait ce que vaut la passion la pins délirante, et combien elle dure.
Un soir, Lucien se rendit dans son cabinet de travail, comme en un lieu de refuge ou ne l'atteignaient pas les dégoûts de sa position. Il se sentait alors bercé entre quelques doux souvenirs, seul héritage d'amour qu'eût recueilli son cœur, et la désolante pensée d'être enchaîné, pour toute sa vie, aux vanités fuCUes d'une femme. Il rentrait accablé de dégoût, cherchant une consolation dans ses études sditaires, et n'osant pas se définir toute la généralité du mal qu'il endurait. Peutpétre essayait*il de regarder comme un accident ce qui devenait un état, et de garder encore quelques illusions fécondes. Mais la prévision du malheur tenait dans son esprit une si grande place, que cet asile même où il venait chercher quelques heures de paix lui parla hautement de ses inquiétudes. Parmi lesobjeU d'art que Ton y rencontrait, trois surtout méritaient de fixer les regards ; une statue de marbre et deux riches tableaux. L'un de
emxx-^ représentait Amélie de Naogîfe, dans tout rédat de sa beauté, telle que Tavait vu Lucien pour la première fois* Mais ce portrait si beau, si ressemblant qu'il fàt , ne parlait guère qu'à un bomme ; les deux autres ouvra* ges étaient d'un ordre supérieur. Quoique ce fassent des copies de la F'énuê de Médiciê et de La vierge à la chaise y ils avaient l'un et l'au* tre un caractère original ; les artistes avaient assoeié à la pensée du maître le génie qui leur était propre; et même il eût été difficile de dire si Lucien avait acquis ces deux chef»-d'œuvre ponr en jouir uniquement, ou pour se rappe* ler sans eesse la triste destinée de leurs auteurs.
JDteis la P^éfme se produisait avec une exa* gération sensible le geni^ de beauté propre au modèle antique ; le dessin était rigoureut et fort, les cbairs poreuses et lascives, les narines ouvertes, les lèvres un peu épaisses, le iroDt bas, enfin tout y respirait la passion brutale des sens. Quand au coup de ciseau , sa Wdiesse était étonnante ; on eût peut-être désiré pins de délicatesse en lui , mais on eût craint en même temps de compromettre par
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ce souhait la vigueur de l'ensemble, son expression chaleureuse, et pour ainsi dire sauvage; car dans cette Vénus il y avait quelque chose de la bacchante et de la courtisane.
Tous ces détails prenaient un intérêt plus grand, lorsqu'on réunissait et l'ouvrage et l'auteur ; lorsque l'on comparait cette image d'amour aux passions véritables, dontla courte vie du sculpteur avait cruellement sonflert. Le fils d'un paysan s'amusait souvent à mouler entre ses doigts grossiers quelques formes irrégulières ; plus tard il saisissait des morceaux de plâtre ou de bois, et les tail' lait avec un art auquel ses compagnons de peine ne pouvaient accorder qu'une admiration stupide. Ce fut ce paysan qui donna l'espérance d'un grand sculpteur à sa patrie, et qui mourut tout jeune au sein de la misère, souffrant et délaissé. Pendant qu'il végétait encore dans sa misérable chaumière , il aperçut la fille d'un seigneur de campagne; cet image remplit son cœur, il quitta les champs aussitôt , rêvant la gloire et le bonheur. Il en* trà dans un atelier, fit l'admiration de ceux
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qui rapprochèrent, et eut des protecteurs puissans ; enfin fier d'un avenir qui s'annon* çait pour lui d'une manière si flatteuse, il revint au village, brûlant de retrouver celle qu'il aimait tant; il ne trouva que son tombeau. Alors cette âme si remplie d'espérance fut brisée d'un seul coup, et tout s'écbappant à la fois, il ne lui resta plus pour consolation qu'un mépris amer et profond des félicités de ce monde ; il renia le bonheur et se plongea dans les plaisirs , s'abandonnant à la débauche , et quelquefois quittant l'impure courtisane pour aller travailler à sa Vénus de Médias; ainsi s'accomplit le chef-d'œuvre. Tant de désordres dégoûtèrent les nombreux protecteurs que son génie lui avait faits, et deux ans encore il traîna l'horrible poids de la pauvreté; puis il fut accablé, ptiis il expira sous lefûx.
Voilà pour le sculpteur. Quant au peintre il était d'une famille honorable et riche , son enfance avait annoncé le goût le plus marqué pour les beaux^arts et la peinture; on l'avait envoyé à Rome; une femme l'y attendait! Bientôt on fut étonné des dépenses ^ des dettes
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et des désordres qu'il accitmtilaii ; <m apprit qu'une Anglaise avait allume dans son àmela plus irîente passion, et qu'esclave de ses caprices il consumait rapidement toutes les forces intellectuelles qu'on admirait en lui. Un jour le jeune peintre apprit que cette femme idolâtrée le trahissait indignement : il alla s'enfermer dans son atelier, acheva quelques œuvres commencées depuis hien long-temps. Puis comme si ce travail eût rallumé le fende son génie, et lui eût fait jeter une dernière flamme plus éblouissante que toutes , au moment même de s'éteindre pour toujours, il exécuta cette copie de la Vierge à la chaise, que Lucien possédait. Le dessin et le coloris, l'expression grave et céleste du maître par excellence y revivaient également. Le peintre, après ce dernier chef-d'œuvre, fit vendre tout ce qu'il possédait, paya ses misérables dettes, et ptiis se brûla la cervelle.
Lucien, en considérant ces ouvrages , réunissait par la pensée leur poésie et celle des artistes qui avaient déposé sur eux l'empreinte de leur âme : une douleur poignante se faisait jour dans ses pensées.
PKUSBNTIHBlfS. 213
— Oh ! que vous êtes belles ! disail-il en regardant à la fois la Yierge et la Vénus» oh! que TOUS êtes belles 1 que vous êtes trom* peuses ! 0 vous , la première et la plus suave expression de l'amour , celui qui vous conçut ne Êûsait que d'aimer , il n'était pas encore revenu de son rêve. Mais quoi 1 Pauvre Vénus ! ni tes formes souples et belles , ni tes seins palpitans , ni tes bras , qui semblent frémir , ne peuvent étancher la soif qui nous dévore. O courtisane ! courtisane du monde oriental , tes faveurs n'ont qu'une heure , et la vie est un siècle ; que tu es peu pour nous ! Mais toi qui parais si divine , si délicieuse et si pure ^ si chaste et si aimante ; toi beauté de nos rêves, beauté de l'Occident, tu n'es qu'une peinture et tu nous rends la vie amère , car tu nous fais chercher une àme dont tu sois l'image, et cette àme n'existe pas ! Oh ! voilà ce que j'ai appris 1 j'ai appris qu'elle n'existe pas ! Ce secret est semblable aux poisons qui font vieil* lir, c'est l'abime jeté entre l'âge où l'on croit et l'âge OUI l'on raisonne, et j'ai franchi. cet abtme maintenant.
O Amélie t ajouta-t*il en se tournant vers
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la gracieuse image de madame de Nangis, 6 Amélie ! tu as été pour moi ce rêve, dont on se réveille; avec un désespoir sans fin. Pourquoi ma haine et mes reproches iraient-ils s'adresser h toi , non , tu n'étais pas celle que j'ai vainement attendue; mais celle-là, ie monde ne la renferme pas !
En ce moment Lucien, détournant ses regards , vit par sa fenêtre entr'ouverte toutes les croisées de son hôtel magnifiquement éclairées ; la foule encombrait ses salons, il se souvint alors que c'était son jour de soirée.
— Voilà le monde, pensa-t-il, le monde est la leçon vivante à qui nous devons demander la solution de nos misères, c'est le miroir où nous devons nous réfléchir nous-méme. Il y a des hommes qui savent un secret magi* que, celui de pénétrer, de lire dans l'âme de leurs semblables. Ceux-là doivent connaître ce que nous ignorons , ceux-là doivent savoir ce que je cherche maintenant, ils ont sans doute mesuré l'abime vers lequel je suis entraîné! Pourquoi n'oserais-je point comme eux interroger l'oracle ? Je veux essayer aujourd'hui , je veux chercher des hommes dont
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la jeunesse ait éprouvé ce que la mienne a ressenti, et je saurai peut-être l'avenir qui m'est réservé !
La société, qui se réunissait dans les salons de Lucien^ offrait deux parties bien distinctes. On y trouvait des gens en place, des nobles et des financiers ; c'étaient les connaissances d'Amélie. Mais on y rencontrait aussi la réunion la plus choisie sous le rapport des célébrités, les personnages qui tenaient par leurs talens une place éminente dans la littérature et les beaux - arts, les peintres, les compositeurs, les poètes les plus renommés de l'épo-
.flISSBIlTIMUfl. ai7
que aiopmnt à se renconlrer là, dans la 'd6meure d'un homme également capable de lei apprécier tous, et qui plaçait au premier rang de la société ceux qui lui versent des lumiè* res. Cet assemblage bizarre de toutes les aristocraties de nom, d'argent ou de capacité » produisait un coup-d'œil piquant et singulier. Le luxe des toilettes et de l'appareûoe extérieure était encore moins frappant que celui des manières, et du langage» Une rivalité secrète se manifestait de la sorte, et tournait au profit de tous.
Lucien à son arrivée recueillit des homma* ges nombreux , la plupart vaniteux et oon* formes aux règles de la plus sévère étiquette, quelques*uns plus sincères partaient réellement du cœur ; cette réunion brillante convenait bien à son projet : parmi tant d'hommes distingués qui se plaisaient à lui confier leurs sentimens les plus intimes , il en distingua deux, un peintre et un compositeur, dont les caractères tranchés, et la conversation pour ainsi dire transparente , mettaient facilement à nu les plaies secrètes de leur àme; ce fut sur eux qu'il résolut de tenter son épreuve,
218 LITKB DtiVXIÈM,
Mais avant de la commencer iV i^essentit ane inquiétude , il s'effraya lui-mèmé de ce qu'il allait accomplir, car il faisait en ce moment son premier pas vers l'analyse, véritable tombeau de l'homme. Il surmonta pourtant cette faiblesse et vint s'asseoir auprès du peintre.
€e peintre était âgé, marié depuis longtemps, et père de famille. On appréciait dans ses tableaux une ordonnance sévère et logi* que, un dessin régulier, mais d'une énergie médiocre, une couleur sage et vivante, mais dénuée d'éclat. Cependant on voyait aussi dans le Musée du Luxembourg un de ses tableaux,' dans lequel, semblaient interverties toutes ces qualités journalières ; car la composition en était grandiose, le dessin mâle et fier, la couleur admirable. Il y avait donc eu dans la vie de cet homme un moment exceptionnel, de même qu'il se trouvait parmi toutes ses œuvres un œuvre à part.
— N'êtes -vous pas surpris, lui demanda Lucien, que parmi le nombre assez grand des tableaux remarquables exposés depuis quinze années, on puisse tout au plus en citer quatre
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oa cinq dont les dimensions excédent le tableau de genre.
— Je le conçois fort bien, rien n'est plus ruineux de nos jours qu'une telle entreprise. Les grands tableaux coûtent beaucoup, se vendent mal ou point du tout, et ne produi-* sent aux auteurs qu'un peu de renommée. La renommée n'enrichit guère. Voilà pourquoi ces grands ouvrages tombent nécessairement aux mains des jeunes gens qui veulent se créer un nom. C'est uh capital, ils le placent, afin de recueillir une clientelle de portraits, mais un peintre connu ne donne guère maintenant dans une manie si coûteuse.
Lucien écoutait ces paroles avec une dou** leur amère.
— Tel est le métier, dit-il, mais l'art!
Le peintre hocha la tète et ce fut sa réponse,
— Cependant, continua Lucien, n'étiezvous pas connu, n'étiez -vous pas célèbre même, lorsque vous avez enrichi notre école Française de cette lai^e toile qu'on voit au Luxembourg.
— Ne m'interrogez pas sur cette époque de
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ma vie. Un autre tous dorait qu'il fut pri» alors d^un caprice , moi je dis d'un vertige. Quand je fis cet ouvrage , mes amis les plas chers délibéraient ensemble s'ils me feraient enfermer dans une maison de santé ,^et je le méritais. Si vous fussiez venu dans mon atelier, vous eussiez ri de bon cœur ; toutes les toiles , les murs , les papiers avaient été couverts par mon pinceau d'un même bouquet de violettes , qu'avait bien voulu me donner une jeune personne oont j'étais amoureux. Vous m'eussiez vu passer la moitié des nuits sous le balcon de sa fenêtre... Au milieu de ces folies, mon grand tableau marchait, comme par enchantement. J'ai toujours regardé, depuis, cette époque de mon existence comme une espèce de somnambulisme.
— V^us étiez donc bien amoureux !
— le n'en ai pas connu qui fût plus insensé.
— Quelle était cette femme?
— Vous l'avez vu cent fois, c'est la mienne. Lucien en ce moment fut frappé des aoeofds
que rendait un piano dans le salon voîm. H y vint , la foule écoutait une sonate de Bce^ thoven. Auprès de rinBtrumenl , pâle eti'eeil
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abattu se tenait le compositeur, dont nous avons paHé plus haut. Quabd les derniers sons furent assoupis ^ il s'adressa lui-même à Lucien :
— Vous êtes philosophe, expliquez -moi comment cette musique a tout-à-fait changé pour moi de sens et de nature. Lorsque je fus à Rome, on se moquait de moi pour les choses bizarres quej'entendaisenelle. C'étaient des chants célestes, des harpes angélîques, ou des yoix redoutables échappées de l'enfer : toute harmonie m'apportait une pensée de l'autre monde , et me plongeait dans une ex* tase qui ne peut se décrire. Que s'est-ii fait en moi? Ces notes maintenant n'exercent plus sur mes sens de magique influence , elles me frappent seulement par leur combinaison sa* vante , je les admire davantage , et je com'i> prends malgré moi que je les aime moins.
Lucien n'eut pas la force de lui révéler soft secret, mais il se rappela que ce jeune homme avait naguère étonné la France par une de ces passions fbugueusesque l'on rencontrée peine dans l'imagination des poètes , qu'il avait mtouré'une femme d'hommages délirans ; et que
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maintenant , il avait assouvi cet araoor magnifique, qu'il s'était imposé de vivre attaché pour toujours à son idole par une chaîne de fer. Il se rappela encore les deux artistes malheureux mais expirés du moins dans la vigueur de leur génie , les deux auteurs de la Vénus et de la Fterge àlaehaiâe ; et les comparant aux deux hommes éteints qui venaient de poser devant lui , il sentit sur son cœur un poids qui l'écrasait.
— 0 contradiction ! contradiction de la nature, s'écriait une voix dans le fond de son âme , tu rends incompatible les deux choses divines vers lesquelles doit tendre l'homme , le génie et le bonheur. Le génie qui doit désirer sans jouir; le bonheur qui veut posséder, et se lasse d'attendre ! Faut-il que vous éprouviez tous ce supplice affreux de Tantale , artistes ou poètes qui rêvez un grand nom! Faut-il que votre imagination vous peuple un monde entier dés plus décevantes merveilles, et que vous soyez condamnés à n'en point rencontrer une seule dans la réalité à qui vous puissiez dire : tu es l'image que j'adore ! Fautil que vous puisiez toujours dans ce monde
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mant les images heureuses que tous trans* p<Nrtez dans l'autre , sans éprouver pour elle ni passion , ni faiblesse ! Et que si vous vous laissez vaincre , vous tombiez soudain , vous seotiez s'effeuiller tous vos rêves ailés, périr toutes vos espérances , et s'éteindre les belles couleurs que le monde des sens revêtait à vos yeux!
CcHnme il pensait ces choses, le docteur qui avait entendu les deux conversations lui dit : -- Alors qu'un homme a fait le premier pas vers la raison , il ne peut retourner; la route est fermée derrière , il faut qu'il marche de-vaut lui. Marchez dope , 6 Lucien , et n'épui-* sez pas votre force en stériles regrets. L'amour vous a trompé , l'amour trompe souvent un homme assez hardi pour le placer si haut que vous l'aviez placé. Quand la raison seule vous guidera, vous comprendrez le rêle de la femme, et vous verrez que la nature a fait pour le mieux , elle n'a point travaillé pour un , pour deux , mais elle a travaillé pourtous
€es réflexions furent interrompues par la conversation générale. Elle roulait alors sur
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UD évéoemeat atroce , dent les assises de la Seine venaient de s'emparer. Un homme ayant découvert que. sa femme l'avait trompé depuis long^temps , s'était vengé sur elle par un assassinat accompagné d'horribles circonstanees. Pendant deux heures, disait- on , la victime tremblante s'était traînée à ses genoux, sans pouvoir obtenir sa grâce. Les dames espéraient charitablement que l'on condamnerait à mort cet' homme impitoyable ; et Oscar de Savigny, présent aussi à cette soirée, l'accusait d'avoir mis dans son crime quel<[ue prétention , et d'avoir maladroitement singé Othello. Le docteur ne jeta qu'un mot dans cette discussion bruyante :
— L'adultère , dit-il , est la tache originelle de notre société.
— £h qu'importe cela ! répondit Lucien , c'est une tache, dites- vous, il faut alors qu'elle soit lavée ! moi, je défends cet homme! qu'on dise en théorie : le meurtre n'est jamais justifiable! mais qu'on ne dise pas néanmoins l'honneur est chose si mesquine , que son ressentiment ne peut, pas imposer silence à h raison comme un accès de maladie ! vous ac-
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cusez fièrement Tignorance et les passions brutales de l'homme en question; mais je ne vois en lui qu'un sentiment juste et louable, exagéré, peut-être, et pourtant respectable. C'est la peine du tallion qu'il appliqua luimême , au défaut des lois impuissantes sur ce sujet. J'ai dit le tallion : l'honneur ne vaut-il pas la vie? Pour moi , j'ai l'instruction , l'aménité de mœurs et cette bonne éducation dont vous parlez si haut ; eh bien ! je vous le jure , j'aurais fait à sa place ce que cet homme a fait. . On se récria là-dessus.
— £h ! croyez-vous qu'encore je me crusse vengé! continua-t'il ardemment; croyez- vous donc que j'acceptasse une goutte de sang, pour réparation de l'infamie la plus hideuse ! non! je viendrais encore devant le juge véritable , crier mille fois vengeance !
Tandis que Lucien s'exprimait de la sorte , celui qui d'un regard observateur eût examiné le visage de madame Spalma , frappé de sa pâleur et de son effroi , se fût dit : Serait^Ue ampable?
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A deux lieues de Paris, sur la route qui longe la Seine et qui conduit de Saint-Gloud à Neuilly, un cabriolet élégant yolait de toijte la vitesse d'un cheval vigoureux. Celui qui le conduisait, quoique jeune encore et mis avec ^cherche , paraissait préoccupé plus que ne le sont d'ordinaire les jeunes gens. A l'impatience qu'il témoignait, au coup-d'œil inquiet ^'il jetait de temps en temps sur une montre plate et brillante y on pouvait deviner que cette course si rapide n'était pas une prome-*
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nàde, un plaisir , mais une affaire, une nécessité.
Le regard fixé devant lui, et dévorant l'espace , il était complètement étranger à tout ce qui l'environnait , aux accidens de la rive, aux caprices de l'eau , à l'aspect pittoresque des coteaux couverts de vignes , au paysage enfin qui se déroulait devant ses yeux comme un panorama animé et mobile , et qui eût à coup sûr captivé l'attention d'un observateur moins distrait.
A gauche, des ombrages touffus, de riantes maisons de campagne , et des kiosques avec leurs vitraux coloriés; à droite, la Seine calme et limpide , fuyant avec un murmure égal et une harmonie monotone sur un fond de sable et de cailloux polis. En avant, le mouvement poudreux de la route ; quelques équipages rayonnant au soleil , et des soldats les bras ballans, marchant sans pensée et presque sans parole , semblables à des saules en mouvement, à une végétation ambulante. Plus loin , sur la droite , les arches du pont de Neuilly à demi cachées par des Ilots de verdure ; enfin , dans le fond du tableau , et
eommépour clore Thorizon, le Calvaire : le Calvaire dépouillé de son ancien prestige, qui s'élève comme un souvenir du passé et un présage pour l'avenir; le Calvaire qui n'est plus un couvent , et n'est pas encore une forteresse.
Tout ce paysage se colorait des larges rayons d'un soleil de printemps, et dans l'air on sentait comme un parfum de fête, qui enivrait les sens et allait à l'âme. Tout était gaieté dans les champs, dans les arbres, dans l'herbe. On eût dit que la terre souriait au ciel bleu et pur. C'était une de ces belles journées où l'on $e sent au cœur un gonflement inaccoutumé, un indicible besoin d'aimer; une de ces journées que l'on passe étendu sur le gazon et le visage au ciel, à détailler quelques nuages qui passent, à suivre l'hirondelle qui se perd dans la nue.
Pourtant le cabriolet volait toujours plus rapide ; et sous le fouet de ^n maître , le cheval trempé de sueur redoublait à chaque instant de vitesse. Insensible à toutes les harmonies de la nature qui se succédaient à c6té de lui, celui-là semblait n'avoir qu'une pensée »
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Celle d'arriver à une heure dite , et de ne pas manquer une affaire convenue. Pour certains hommes entreprenans et actifs, qu'est-ce qu'un beau soleil et une perspective riante ? Qu'est*ce que l'air pur et le ciel sans nuages pour ceux qui imposent un but à chaque pas, un résultat à chaque minute? Pour ceux-là, les jours sont égaux, les saisons indifférentes , et le temps n'existe que par les divisions exactes d'une pendule.
A mi-chemin de Neuilly, et devant une grille de fer à flèches nouvellement dorées, le cabriolet s'arrêta enfin. L'impatient voyageur en descendit prestement, et jetant les guides à son jockei : — dans une heure je serai ici, dit-il. Onze heures venaieat de sonner.
La porte vers laquelle il se dirigea était ouverte; il la poussa avec l'aisance d'un homme qu'on attend , et qui ne craint pais d'être importun.
Encadré entre de grands arbres, le château qu'on apercevait dans le fond est remarquable par son air d'ancienneté. Grave et mélancolique , il lui est resté des vieux temps de nobles et puissans vestiges. Vous retrouvez là