‹ Lucile; ou, La lecture de la Bible:Chapitre 5 sur 13 · ENTRETIENS SUR L'INSPIRATION DE LA BIBLE · texte numérisé non relu

ENTRETIENS SUR L'INSPIRATION DE LA BIBLE

l'abbé.

Me voici prêt, madame, à dégager ma promesse.

Soyez le 'bienvenu, M. F Abbé, je suis vraiment impatiente de vous entendre.

M. DE LASSALLE

Vous avez un entretien particulier, je me retire.

Mon ami, tu nés pas de trop. Tu sais que je commence à m'occuper de religion. M. l'Abbé a bien voulu venir à ma prière, pour éclaircir quelques doutes que je lui ai soumis. Tu n'as pas moins besoin que moi de ses instructions ; et qui sait 1 le plus près de croire de nous deux n'est peut-être pas celui qu'on pense.

H. DB LASSALLE.'

Non, mon enfant. M. l'Abbé ne saurait douter du plaisir que j'ai toujours à l'entendre ; mais il vaut mieux pour toi que je te laisse avec lui. Tu connais mon esprit sceptique. La crainte de te troubler me gênerait moi-même, et je ne m'expliquerais pas avec la liberté nécessaire pour une discussion approfondie, que je ne redoute pourtant

pas.

l'abbé.

La religion ne la redoute pas davantage , monsieur. C'est une faveur, je devrais dire une justice qu'elle sollicite toujours, mais qu'elle obtient rarement. Demeurez, je vous

prie, et faites-moi la grâce de vous expliquer sans réserve. Après ce que vous venez de çlire, votre présence m'est nécessaire pour convaincre l'esprit de madame. J'aurais beau répondre à ses raisons, il lui resterait toujours l'arrière-pensée que j'aurais eu moins bon marché des vôtres.

M. DE LASSALLE

Je resterai , puisque vous le voulez ; mais je vous rends responsable des conséquences. N'allez pas non plus vous formaliser si je vous , parle

« Avec la liberté » D'un soldat <jui sait mal farder la vérité. »

l'abbé.

C'est ce que je demande, et je vous en donnerai l'exemple. La politesse, sans doute; mais la vérité avant tout.

Eh bien, M. l'Abbé, pour me mettre à l'aise aveè vous , je vous confesse tout d'abord que je suis disciple de Jean-Jacques. Voltaire et son école ne me vont pas : il est

trop léger pour contenter un homme réfléchi , et trop méchant pour plaire à un homme de bien. Mais ma profession de foi est celle du Vicaire savoyard. Voilà qui est grave, solide, éloquent; j'y vois le cachet du bon sens et de la vérité. Je crois un Dieu et une vie future : mais la révélation , je n'y crois guère.

l'abbé.

Et moi, monsieur, si j'avais à choisir un maître, c'est Pascal que je nommerais. Vous conviendrez, je pense, qu'il ne le cède à personne en véritable éloquence ; et pour la solidité des arguments comme du caractère, il vaut bien Rousseau, n'est-il pas vrai ? Mais laissons les hommes et voyons les raisons. Quelles sont, je vous prie, celles qui vous empêchent de croire à la révélation ?

H. DE LASSALLE

J'en ai cent pour une. Voici la première qui me vient à l'esprit. Il y a autant de religions prétendues révélées qu'il y a de peuples dans le monde. Chaque nation a la sienne , qui lui vient de Dieu en droite ligne

et qui a ses preuves irrésistibles , ses miracles et ses prophètes. Les croire toutes, c'est impossible, puisqu'elles se contredisent et s'anathématisent entre elles. Mais de quel droit choisir? En croire une et rejeter toutes les autres, passez-moi ma franchise, n'est-ce pas une partialité manifeste? Je suis plus conséquent : je les rejette toutes.

l'abbé.

Votre franchise ne me déplaît nullement r monsieur, mais votre logique me semble en défaut. Qu'il y ait tant que vous voudrez de religions qui se vantent faussement d'une origine divine, ce n'est pas une preuve qu'il n'existe nulle part de révélation véritable. De ce qu'il y a vingtrtrois personnes qui aspirent aussi bien que vous à la succession de votre cousin M. de Lacombe, le tribunal devra-t-il en conclure qu'il n'y a point d'héritier légitime , et vous débouter de vos prétentions avec tous les autres sans voir les pièces?

Il y a plus. Tant de prétentions mal fondées me persuadent, quant à moi, qu'il doit y avoir quelque part un droit réel. Le men-

songe est trop léger pour se .soutenir tout seul ; il ne saurait prendre qu en s appuyant sur quelque vérité , à la faveur de laquelle il s'établit dans l'opinion. Ces vingt-trois compétiteurs n'auraient jamais songé à produire de faux titres, si les justes réclamations de votre famille ne leur en eussent suggéré la pensée. On n'a eu l'idée de battre de fausse monnaie, que parce qu'il y en a de véritable ; et les charlatans n'ont tant de crédit sur l'esprit du peuple, que parce qu'il y a des médecins et de vrais remèdes. Vous voyez ma pensée. Si Dieu n'eût parlé aux hommes, et s'il ne leur eût parlé dès le commencement du monde, ce que votre Rousseau appelle « la fantaisie des révélations » n'aurait jamais pris naissance. Et ainsi, au lieu de conclure qu'il n'y a point de véritable révélation puisqu'il y en a tant de fausses, il faut dire, au contraire, qu'il n'y en a de fausses que parce qu'il y en a une véritable (1).

M. DE LÀSSALLE.

Cette réflexion est toute nouvelle pour moi.

(1) Pensées de Pascal, 2* partie, XVI , 7.

Je pourrais bien trouver quelque chose à répondre ; mais cela ne me paraît pas nécessaire. Car, quoi qu'il en soit, c'est assez qu'il existe une telle quantité de fausses révélations pour qu'on ne puisse jamais s'y reconnaître. Y eût-il une révélation véritable, ce que je ne crois pas, il serait impossible de la démêler dans cette confusion.

l'abbé.

Pas si impossible que vous le pensez. On a fait beaucoup de bruit des religions fausses pour décréditer la véritable. Mais de religions qui se soient incontestablement et sérieusement attribué une origine divine, dans le même sens que le fait celle de Jésus- Christ, en d'autres termes, de religions qui nous présentent un livre dont l'auteur soit bien connu et qu'elles nous donnent pour inspiré, il y en a peu. Et cependant on ne peut parler que de celles-là. Ce serait »une chose trop vaine que de nous alléguer je ne sais quelles prétentions qui ne sont déposées dans aucun témoignage écrit, et au sujet desquelles on peut affirmer tout ce qu'on veut, parce qu'elles se perdent dans la nuit

des temps. Il faut bien avoir sur quoi fonder une discussion ; et vous n'irez pas apparemment comparer aux titres de la religion chrétienne les oracles des Sybiiles ou les leçons d'Hermès Trismégiste.

M. DE LASSALLE

Eh bien, soit : tenons-nous-en aux révélations qui ont des livres tels que vous les demandez. Encore trouvons-nous dans cette catégorie la religion de Jésus-Christ, celle de Moïse, celle de Mahomet, celle de Zoroastre, celle de Sanchoniaton, celle de Confucius, celle de Brama, celle d'Odin, etc., etc.

l'abbé.

C'est ce que je nie. Vous parlez d'après vos philosophes du siècle dernier, qui n'étaient pas toujours fort scrupuleux dans leurs assertions. A l'exception de Moïse , de Jésus*-Christ et de Mahomet, il n'y a rien de solide dans tout cela. Tous les autres livres que vous venez de nommer, ou ne sont pas d'une authenticité démontrée , ou ne .se donnent pas pour inspirés. Autre chose est qu'il s'y trouve jeté quelques mots sur un

secours du ciel , autre chose qu'ils s'attribuent une inspiration proprement dite , comme la Bible ou le Coran. Vous me parlez de la révélation de Zoroastra Mais quand la tradition n'en serait pas si incertaine quelle compte jusqu'à six Zoroastres différents, quand l'authenticité du Zendavesta ne serait pas contestée comme elle l'est, ce livre est plutôt un traité de théologie, de philosophie et de bien d'autres choses encore qu'une prétendue révélation. L'auteur en est moins un faux prophète qu'un législateur, ce qui est lé nom que lui donne M. Anquetil du Perron, et on peut le comparer à Solon et à Lycurgue, qui ont invoqué l'autorité des dieux pour leur législation sans se donner pour des prophètes. Quant à Confuciu$, il a si peu revendiqué ce caractère, qu'on ne trouve aucune notion d'un Dieu ni d'une vie à venir dans les livres dont on le fait l'auteur (4), On n'a de Sanchoniaton qu'un fragment plus que suspect, que nous tenons de la quatrième main : il nous est rapporté par des Pères de l'Eglise, qui ont cité Porphyre (adversaire

(1)Tennkmàn*ï; Getchichtc der Philosophie, § 74.

déclaré du christianisme), qui a cité Philon de Byblos, qui a cité Fauteur phénicien. Les Indous ont, il est vrai, des livres qu'ils croient inspirés; mais ces livres n'ont rien qui ressemble à une origine authentique : le mystère le plus impénétrable couvre leuf naissance. Non, monsieur : parlons, s'il vous plaît, de choses claires, saisissables. Je ne trouve de religions qui aient prétendu à une inspiration divine pour des écrivains bien connus, que ces trois, celle de Moïse, celle de Jésus-Christ et celle de Mahomet. Et tout cela, notezr-le bien, sort d'un même principe : car Jésus-Christ s'appuie sur Moïse, et Mahomet prétend s'appuyer sur les deux autres. L'Ancien-Testament, le plus vieux de tous les livres, en appelle clairement à l'inspiration de Dieu; c'est de cette source commune que sont venues toutes les révélations, vraies ou fausses, qui se sont accréditées dans le monde, et parmi lesquelles il n'en est que trois dont il soit possible ou nécessaire de vérifier les pouvoirs.

Toujours faudrait-il étudier et comparer au

moins ces trois religions et ces trois livres. Combien y a-t-il d'hommes qui soient capables de cette étude?

l'abbé.

Ce travail ne serait pas infini; puais il peut se resserrer encore. La religion judaïque et la chrétienne tiennent ensemble de telle sorte que si la seconde est de Dieu, la première à laquelle elle rend témoignage, en est aussi. Et la religion chrétienne est si fort opposée à la mahométane que si celle-là est divine, celle-ci ne saurait l'être. En voici une preuve qui suffit, sans en chercher d'autres : Jésus-Christ étant Dieu d'après l'Evangile, Mahomet ne peut être un plus grand prophète que Jésus-Christ, comme le veut le Coran , sans que l'Evangile soit renversé de fond en comble. Cela étant, monsieur, nous pouvons commencer nos recherches par la religion de Jésus-Christ. Si nous lui reconnaissons une origine divine, tout sera dit alors en faveur de Moïse et contre Mahomet; dans le cas contraire , il sera temps d'examiner à leur tour les titres des deux autres. Cet ordre doit d'autant plus

avoir votre approbation que celle des trois religions qui a les plus grandes apparences pour elle, vous n'en disconviendrez pas, c'est la religion chrétienne. Voici notre discussion bien simplifiée, puisqu'il ne s'agit plus que d'une seule religion, et d'une religion dont les documents se rapportent à des temps bien connus. Voyez ce que deviennent toutes les déclamations de Rousseau sur l'impossibilité de faire un pas dans la recherche qui nous occupe : elles sont d'une éloquence qui entraîne en dépit de soi, mais c'est l'éloquence d'un sophiste.

Il me semble, mon ami, que tu ne peux refuser ce que te demande M. l'Abbé. Tout le monde gagne à préciser l'objet de la discussion.

M. DE LA.SSÀLLE.

Je me laisse mener un peu où vous voulez, M. l'Abbé. Mais enfin commençons par la religion chrétienne, sans préjudice des autres.

Je ne nie pas qu'il n'y ait dans l'Evangile,

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surtout dans sa morale et dans le caractère de son fondateur, des traits admirables et qui m'ont fait parfois désirer d'y croire. Mais cette même religion a des choses si incroyables que je ne puis les admettre , ni même les concevoir. Je dirai volontiers avec mon auteur favori : « Si je vois en sa faveur des preuves que je ne puis combattre, je vois aussi contre elle des objections que je ne puis résoudre. Il y a tant de raisons solides pour et contre que, ne sachant à quoi me déterminer, je ne l'admets ni ne la rejette. » In dubio abstine, dit-on; je m'abstiens donc.

LABB&.

Cela n'est pas possible en pareille matière. L'Evangile contredit l'opinion commune sur beaucoup de points; dès que vous demeurez incertain, vous suivez l'opinion commune et vous rejetez l'Evangile. Ce que Pascal a dit en parlant de l'existence de Dieu , « ne pas parier que Dieu est, c'est parier qu'il n'est pas, » est encore plus vrai de la religion chrétienne : c'est se déterminer contre elle que de ne pas se déterminer en sa

faveur, « Qui n'est pas pour moi , dit Jésus- Christ, est contre moi. »

M. DE LASSALLE

Gela pourrait bien être ; mais ce n'est pas ma faute si le christianisme répugne à ma raison.

l'abbé.

En quoi?

M. DE LASSALLE

Ah ! en bien des choses. Par exemple, que Dieu se soit incarné* que. Jésus-Christ soit né d'une vierge ; que l'innocent souffre pour le coupable, etc.; et qu'il faille croire tout cela, qu'on le puisse ou non, sous peine d'être brûlé en enfer, seulement pendant toute l'éternité !

l'abbé.

Permettez, cher monsieur -y procédons avec ordre. Vous trouvez dans la doctrine chrétienne des choses qui vous étonnent, qui vous scandalisent; je le conçois. Mais voici le point à éclaircir avant tout : l'Evangile vient-il de Dieu ou n'en vient-il pas? Une fois convaincu que Dieu a parlé, vous ne re-

fuseriez pas, je pense, de recevoir ce qu'il a dit, conforme ou non à vos idées. Car enfin Dieu en sait plus que nous, et ce n'est pas faire tort à notre raison que de la soumettre à la raison de son Créateur. Vous dites à votre petit Théophile que c'est la terre qui tourne, non le soleil. Cela est contraire au jugement de son jeune cerveau et au témoignage même de ses yeux; il le croit pourtant parce que c'est vous qui le dites. A-t-il tort 1

H. DE LASSALLE

Il a raison : il doit se fier à mon jugement plus qu'au sien. Mais il sait pour sûr que c'est son père qui lui parle; et moi je ne suis pas assuré, je ne puis jamais l'être , que Dieu m'ait parlé dans l'Evangile. C'est ce premier pas qui est impossible à faire. Car enfin comment m'en assurerai-je? n'estce pas avec le secours de ma raison?

l'abbé.

Sans aucun doute.

M. DE LASSALLE

Mais si ma raison est aussi blessée des

enseignements de l'Evangile que satisfaite de ses preuves, que faire alors? Il faut bien dans ce cas que ma raison soit en défaut d'un côté ou de l'autre; et n'ai-je pas autant de sujet de me défier d'elle quand elle pèse les arguments, que lorsqu'elle juge la doctrine?

l'abbé.

Non, monsieur; peser les arguments et juger la doctrine, ce sont deux choses fort différentes. Permettez-moi de suivre ma comparaison. Sila raison de Théophile est aussi blessée d'entendre dire que la terre tourne , qu'elle est convaincue que c'est son père qui le lui dit, que fera-t-il? D'après vous, il pourra aussiv bien douter si vous lui avez parlé qu'admettre le mouvement de la terre.

M. DE LASSAIXE.

Ah! M. l'Abbé, vous vous moquez.

Il ne lui faut que des yeux pour reconnaître son père, au lieu qu'il faut pour étudier le mouvement des astres une intelligence qui lui manque et des observations qu'il ne peut pas faire. Théophile sait bien faire cette différence, tout jeune qu'il est.

LABBÊ.

Bien dit. Je dis de même : «Ex ore tuo te judicabo ; » c'est-à-dire , monsieur , votre propre bouche va déposer contre vous. Pour peser les arguments , pour savoir si des miracles (mt été faits ou si des prophéties se sont accomplies, il ne faut que des recherches dont la raison est capable. Mais pour juger la doctrine, pour savoir quel est Dieu, sa nature, sa volonté, ses décrets, il faut des lumières que la raison ne possède pas. Que la Bible vienne de Dieu ou des hommes , c'est, passez-moi l'expression, un fait terrestre et qui tombe sous l'observation humaine. Mais que Dieu ait telle nature, telle volonté, tels desseins, c'est un fait céleste et qui est en dehors du champ de notre expérience.

M. DE LASSALLE

Excusez-moi, monsieur, je ne vous comprends peut-être pas bien; mais vous me paraissez en contradiction avec vous-même. J'en reviens toujours à ce dilemme si simple : ou la raison est capable de nous guider , ou elle ne l'est pas. Dans le premier cas, elle

n a pas besoin d'une révélation ; dans le second, elle n'en peut pas vérifier les pouvoirs.

l'abbé.

- Voilà de ces maximes générales et absolues avec lesquelles on embrouille les questions, . tout en paraissant les éclaircir. Le fait est que la raison est capable de nous guider pour certaines choses, incapable pour d'autres. Elle peut nous guider pour les choses d'expérience et d'observation; et c'est assez pour vérifier les pouvoirs de l'Evangile. Mais pour les choses de Dieu, elle ne peut pas nous guider; et c'est assez pour rendre une révélation nécessaire. C'est toujours comme Théophile qui peut reconnaître son père , mais qui ne sait pas étudier le mouvement des astres. Prenons une autre comparaison qui se rapporte plus directement encore à cette partie de notre sujet. Un aveugle ne peut pas découvrir son chemin de lui-même ; mais il sait fort bien discerner si la voix de la personne qui s'offre à le conduire est celle d'un ami. Il est incompétent dans le premier cas,, parce que l'organe de la vue lui fait défaut ; il est compétent dans le second, parce qu'il possède l'organe de l'ouïe.

U n'y a point là de contradiction. Il n'y en a pas davantage en moi, monsieur, quand je me sers des facultés dont jouit ma raison pour discerner si la voix de l'Evangile est en effet celle de Dieu, et que je supplée ensuite à celles qui lui manquent en me laissant conduire par la voix céleste. Défiant jusqu a la preuve faite , mais après cela confiant , parfaitement confiant ; car mon intelligence bornée n'a pas moins besoin de la lumière de Dieu que l'aveugle des yeux de son ami. ((La raison, dit saint Augustin, ne se soumettrait jamais, si elle ne jugeait qu'il y a des occasions où elle doit se soumettre. Il est donc juste qu'elle se soumette quand elle juge qu'elle doit se soumettre , et qu'elle ne se soumette pas quand elle juge avec fondement qu'elle ne doit pas le faire. Mais il faut prendre garde à ne pas se tromper (4). »

Mon ami, voilà une distinction bien simple à laquelle je n'avais pas songé, et qui fait tomber une bonne partie des objections de ton Vicaire.

(1) Pensées de Pascal, 2e partie , VI , 2.

M. DE LASSALLE

Je ne nie pas tout-à-fait cela ; mais je doute que nous en soyons plus avancés. Reste à savoir si notre raison peut en effet vérifier les pouvoirs de l'Evangile. Les preuves de la révélation sont et doivent être surnaturelles ; mais notre raison , qui est dans la nature , ne peut rien saisir de ce qui est surnaturel. Vous nous avez dit , monsieur, que ce n'est là qu'une recherche terrestre. Certes , je ne conçois pas cela : qu'y a-t-il de plus céleste qu'un miracle?

' l'abbé.

Un miracle vient du ciel , cela est vrai ; mais il s'accomplit sur la terre. C'est dans ce sens que je l'ai appelé un fait terrestre , qui tombe sous l'observation , à la différence des pensées et des décrets de Dieu, que nul homme ne peut voir et qu'on ne peut connaître que par une révélation. Le miracle, devant prouver la révélation, n'a pas besoin d'être révélé lui-même. Il se voit, exactement comme un événement naturel , et ceux qui l'ont vu en rendent témoignage aux autres. Jésus est-il ou n'est-il pas ressuscité des morts ? C'est une

question d'histoire , que la raison humaine peut résoudre tout aussi bien que celle-ci : César a-t-il été assassiné dans le sénat de Home ou ne l'a-t-il pas été ? La seule différence qu'on doive faire entre un miracle et un événement naturel, c'est qu'il est juste de demander en faveur du premier des témoignages plus considérables, parce qu'il est plus difficile à croire que l'autre et qu'il a des suites plus graves. Maïs le miracle bien prouvé, notre raison, qui sait bien que la nature humaine n'est pas capable de telles choses, est obligée de conclure que Dieu y a eu la main et qu'une religion accompagnée de tels signes est son ouvrage.

M. DE LASSALLE

Passe encore si j'avais vu le miracle de mes yeux. Mais le malheur est que d'autres ont vu pour moi , et des témoins que je n'avais pas choisis. Ce mot de Rousseau me revient toujours : a Que d'hommes entre Dieu et moi 1 »

l'abbé.

C'est-à-dire que pour être plus libre de rejeter les miracles, vous récusez la preuve

du témoignage, la seule par laquelle ils puissent s'établir. Mais y songez-vous ? Si vous ne pouvez être certain que de ce que vous avez observé par vos propres yeux , à quoi serez-vous réduit? Combien de choses que vous ne savez que par le témoignage et dont vous n'avez, pas le plus léger doute ! Quelle autre preuve avez-vous de l'existence de l'Amérique ou de l'histoire d'Alexandre? Vous est-il jamais venu à l'esprit de douter de l'une ou de l'autre ? Croyez seulement à la résurrection de Jésus-Christ comme vous croyez à l'Amérique ou à Alexandre, et cela me suffit. Supposez qu'il s'élevât aujourd'hui en France un vrai prophète qui fît de vrais miracle's, publiquement, à Paris, à Lyon, à Marseille , vous semble-t-il qu'il n'y aurait absolument aucun moyen de les attester d'une manière assez authentique pour convaincre les nations étrangères et les générations futures qui ne les auraient pas vus de leurs yeux ? Soyons de bonne foi. Au fond , vos doutes portent bien plus sur la possibilité de faire un miracle, que sur celle de le prouver s'il était fait. Si vous n'étiez préoccupé de la pensée qu'un miracle est impossible en soi , vous

reconnaîtriez bientôt qu'il y a tel témoignage qui suffit pour en démontrer la vérité, et que ee témoignage existe en faveur des miracles de l'Evangile.

M. DE LASSALLE

Je ne m'en défends pas : un miracle m'a toujours paru impossible. C'est que je le trouve indigne de celui à qui on l'attribue. Ce bel ordre de la nature que le miracle se vante de troubler, c'est la grandeur de Dieu et sa gloire. Ne pouvait-il relever un de ses ouvrages sans en gâter un autre?

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