‹ Lucile; ou, La lecture de la Bible:Chapitre 6 sur 13 · M. L ABBE · texte numérisé non relu

M. L ABBE

Quand il serait vrai, monsieur, que l'ordre du monde physique soit la plus belle des œuvres de Dieu, je ne vois pas ce que sa gloire perdrait à en suspendre un instant le cours. Non-seulement cette suspension ferait ressortir avec plus d'éclat l'harmonie habituelle de la création , mais on y verrait une marque incontestable que Dieu en est Fauteur et le maître. Ce n'est pas la gloire de l'œuvre qui importe , c'est celle de l'ouvrier. Et que diriez-vous si un temps devait venir où les cieux

et la terre seront embrasés et consumés avec tout ce qu'ils renferment , pour faire place «à de nouveaux cieux et à une nouvelle terre ?» Ce temps viendra , monsieur, et ce miracle des miracles, croyez-le, notera rien à la gloire de Dieu. Mais c'est une grande erreur de penser que le monde physique' soit la plus glorieuse de ses œuvres. La plus glorieuse des œuvres de Dieu, c'est le monde des esprits, le monde moral. Je ne doute pas que vous ne soyez d'accord avec Pascal dans cette belle pensée : « Tous les corps, le firmament, les étoiles, la terre et les royaumes, ne valent pas le moindre des esprits ; car il connaît tout cela, et soi-même ; et le corps, rien. » La plus haute gloire du monde physique , c'est qu'il figure et représente aux yeux les phénomènes du monde moral , dont il est comme un type et un reflet : « Les cieux racontent la gloire de Dieu, et ses perfections invisibles se voient comme à l'œil dans ses ouvrages depuis la création du monde. » Ainsi, un arbre qui croît et qui pousse des feuilles et des fruits est l'emblème d'un esprit qui, grandissant dans la vérité de Dieu, se développe et se répand en lumière et en

oeuvres de charité. Sous ce point de vue , comparaison peut bien être parfois raison , malgré le proverbe ; car c'est la même main qui a fait les deux mondes, et on y reconnaît le même dessein. Dès-lors, il peut entrer dans le plan de Dieu de sacrifier quelque chose de l'ordre naturel pour sauver Yordre spirituel ou pour Je rétablir. Tel est l'objet du miracle. C'est comme une ouverture pratiquée dans le ciel physique, pour nous laisser apercevoir le ciel moral qui est au-dessus.

M. DE LASSALLE

Vous avez toujours des comparaisons toutes prêtes, et toutes les grâces du langage sont % votre disposition , M. l'Abbé ; mais voulez-vous que je vous dise une raison qui me déciderait à elle seule contre la religion chrétienne ? C'est qu'elle n'est pas connue de tout le monde. On nous prédit bien qu'elle doit pénétrer un jour chez les nations les plus reculées et couvrir toute la terre ; les prédictions ne coûtent rien. Mais , en attendant , elle a laissé passer quarante siècles avant de faire son apparition dans le monde ; et, depuis dix-huit siècles qu'elle y est , c'est à

peine si elle est parvenue au quart du genre humain. Que d'hommes, que de familles, que de peuples ont péri sans en avoir entendu parler ! Est-il croyable qu'une révélation indispensable à connaître pour se sauver, ne fût pas mise à la portée de tous les peuples, je dis plus , de tous les hommes ! Quoi I le soleil luit pour tous depujp le premier jour du monde, ou si vous l'aimez mieux depuis le quatrième ; et la lumière de la révélation, qui est bien autrement importante, est cachée au plus grand nombre !

l'abbé.

Vous souleyez ici, monsieur, une difficulté plus sérieuse que les précédentes ; mais elle ne porte pas sur la religion seulement. Elle tient à tout le plan de Dieu. La lumière du soleil se lève à la fois sur tout le monde , parce que c'est une chose où l'homme n'est pour rien. Mais quand il s'agit d'avantages intellectuels et moraux, où les hommes: peuvent avoir leur part de travail, nous voyons partout que Dieu la leur donne et les fait être « ses coopérateurs, » selon une expression de FEcrituré-Sainte. Ni la lumière de la

civilisation, ni celle des arts ne s'est répandue tout d un coup chez tous les peuples. Tout cçla est venu par degrés avec le concours de l'homme et le labeur des siècles. Ne nous en plaignons pas ; c'est un honneur que Dieu fait au génie et à la liberté de l'homme que de l'associer en quelque sorte à son œuvre. Pourquoi nous étoèner qu'il ait suivi pour la religion l'ordre que nous lui voyons suivre pour tout le reste ?

M. DE LASSALLE

C'est bien différent. Car l'ignorance dans les choses que vous venez de nommer ne compromet pas le salut ; mais l'ignorance en matière de religion l'empêcte, selon vous ; et tous ces malheureux païens sont perdus à tout jamais pour n'avoir pas cru en Jésus-Christ, qu'ils n'ont pas seulement entendu nommer.

LABBÉ

N'exagérons rien. L'Evangile ne dit pas cela, et l'Eglise ne le dit pas non plus. « Dieu jugera les peuples selon l'équité, » et nul ne sera puni d'avoir ignoré ce qu'il n'a pas pu connaître. Si le païen est condamné , ce ne

sera pas pour n'avoir pas cru à l'Evangile , mais pour avoir péché contre la lumière naturelle qui n'est refusée à personne. C'est par là que saint Paul lui ôte toute excuse dans le premier chapitre de son Epitre aux Romains. Il est vrai pourtant, je le répète, qu'il y a ici une difficulté réelle , et je ne me vante pas de pouvoir vous donner urte entière satisfaction sur ce point. Mais je nie de toutes mes forces que vous ayez sujet de vous décider à cause de cela contre la religion chrétienne. Vous vous $ seriez pris autrement à la place de Dieu, et moi aussi peut-être , voilà tout. Mais vous paraît-il impossible que Dieu ait des raisons qui nous échappent, et ne pourrait-il rien faire qu'il n'ait soumis à l'approbation de sa créature, et encore d'une créature pécheresse et faillible comme l'homme? Si vous- vous élevez si fort contre la marche progressive de la révélation, il est juste que vous en indiquiez une autre. Admettez pour un moment qu'il y ait une révélation. Comment ferez-vous pour la communiquer tout à la fois à tous les peuples de la terre, à moins de faire des miracles biep plus étranges et en bien plus grand nombre que ceux de

l'Evangile? Ce n'est pas tout. Vous voulez que la révélation soit mise à la portée, non* seulement de tous les peuples, mais de tous les hommes ; et en cela vous êtes conséquent, car les raisons sont égales. Eh bien ! supposez que, par quelque moyen que je ne puis concevoir , la révélation parvienne aujourd'hui à tous les pays du monde. Ne peut-il pas arriver que les générations futures viennent à s'en détourner, comme tant de peuples de l'Asie ont abandonné la religion chrétienne pour celle de Mahomet? Que faire alors? Pour être juste, il faudra, .d'après vous, recommencer toute la série de vos miracles, ou l'on n'aura rien fait. Vous voudriez couvrir la terre de miracles , que vous renouvelleriez toutes les cinq ou six générations , et vous êtes ennemi des miracles ; quelle contradiction!

M. DE LASSALLE

J'éviterais la contradiction sans peine en ne faisant point de miracles du tout et en n'ayant point de révélation. Mais je veux entrer dans votre hypothèse. S'il y avait eu un temps où tpusies hommes eussent pu connaître la ré-

vélation et qu'ils s'en fussent ensuite éloignés, on pourrait alors imputer leur ignorance , sinon à chaque individu , du moins à là race humaine. La difficulté ne serait pas levée, mais elle aurait pourtant un tout autre caractère que lorsque c'est par le fait de Dieu luimême et non de l'homme que la voie du salut est cachée aux trois quarts du genre humain.

l'abbé.

Et que diriez-vous si ce temps avait existé?

Comment, que voulez-vous dire?

l'abbé.

Il y a eu un moment où il n'a tenu qu'à l'homme que toutes les familles de la terre reçussent, je ne dis pas l'Evangile, mais cette partie de la révélation qui a été donnée aux patriarches et qui a suffi pour leur salut. Il y a eu un moment où il n'a tenu qu'à l'homme que tous les hommes fussent sauvés.

Expliquez-vous, M. l'Abbé, quel moment?

l'abbé.

Lé premier jour du monde. Aussitôt après qu'Adam eut péché et avant qu'il eût des enfants, Dieu lui donna la première promesse <le grâce (1), qui annonçait à l'homme pécheur un Messie à venir , par lequel il pouvait être sauvé en croyant, tout comme nous pouvons l'être par la foi au Messie déjà venu. Abel crut , et fut sauvé. Ce qu'Abel a fait , Caïn pouvait le faire ; leurs enfants à tous les deux le pouvaient aussi, puis les enfants de leurs enfants, tous les hommes enfin. Impossible de suivre cette hypothèse qui, étant réalisée, eût changé tout l'ordre des révélations de Dieu. Mais enfin rien n'a empêché, quant à Dieu, que la promesse de grâce , introduite dans le monde aussitôt après la chute, ne parvînt partout où le péché s'est répandu. Si cela n'est point arrivé , c'est par le fait de l'homme; c'est ce que vous demandiez (2).

(1) Genèse, III, 15.

(2) Il en a été de même dans le renouvellement du mondé après le déluge. Noé , chef de la seule famille qui fût demeurée sur la terre, a connu la doctrine du

(Test admirable, monsieur ! c'est un trait de lumière!

M. DE LASSÀLLE.

Gare l'enthousiasme, ma chère amie ; c'est un mauvais guide en cherchait la vérité. J'avoue pourtant que M. l'Abbé a des raisons que je n'avais pas encore entendues et qui me donnent à penser. Mais vous venez de nous dire, monsieur, et cela ne m'a point échappé, que vous trouvez dans la dernière objection que je vous ai faite une difficulté réelle et ^ur Jaquelle vous ne vous vantez pas de me donner une entière satisfaction. J'honore la candeur de ce langage ; mais si l'ayocat gagne à cet aveu dans mon estime, ' la cause n'y perd-elle rien? Si la religion présente cette difficulté , elle peut en présenter d'autres ; et à supposer que celle-ci soit levée par vos observations , d'autres pourraient ne pas l'être. J'y en trouve, quanta mm, d'insolubles. Il y a telle questioa, à laquelle je

salut et Ta transmise à ses enfants, dont tous les hommes sont sortis.

vous défie vous-même de trouver une réponse qui soit de nature à me satisfaire pleinement.

Je l'accorde.

Vous l'accordez I

l'abbé.

Oui , madame, et cet aveu ne me fait point de peine. Vous pourriez me faire sur l'éternité de Dieu, sur l'incarnation, sur la grâce, sur les peines éternelles et sur d'autres points encore de la doctrine chrétienne , telle question à laquelle je répondrais tout bonnement : Je ne sais pas. Ce sont des difficultés , des difficultés insolubles, si vous voulez; mais difficulté n'est pas doute.

H. DE LASSALLE

Certes , c'est la première fois que j'entends défendre la révélation de cette manière. Quelle est donc votre pensée?

l'abbé.

La voici. Une chose peut être démontrée de telle façon qu'on n'en puisse douter , et

donner lieu pourtant à des questions qu'on ne peut résoudre. La raison en est simple. Savoir est un, comprendre à fond est un autre. Nous pouvons savoir, je dis savoir avec pleine certitude une chose dont nous ne pouvons pas découvrir le comment et le pourquoi. Les exemples abondent dans toutes les branches des connaissances humaines. Dans l'histoire naturelle , nous savons qu'un grain de blé déposé dans le sein de la terre germe, croît et produit un épi ; mais si on vous demandait comment cela se passe, le pourriez-vous dire? Figurez-vous un homme qui n'aurait aucune idée de la génération des plantes et qui vous en entendrait parler pour la première fois : que de questions, que de difficultés, que d'impossibilités prétendues ! A tout cela vous seriez bien obligé de répondre à votre tour : Je ne sais pas; et pourtant cela ne vous fait pas douter un instant que l'épi ne sorte d'un grain de blé. Pour vous donc, comme pour moi, difficulté n'est pas doute. Dans la, philosophie : Je veux , et mon bras se lève ; une substance immatérielle communique le mouvement à la matière; comment, qui le sait? J'ignore ,

mais je ne doute pas. Les sciences mathématiques elles-mêmes nous fourniront des exemples que vous connaissez mieux que moi.

Vous démontrez que l'asymptote va s'approchant toujours de l'hyperbole, sans pouvoir jamais la rencontrer. Vous démontrez encore qu'une quantité finie est divisible à l'infini , ce qui suppose qu'elle est composée d'un nombre infini de parties. Qui peut rendre raison de cela? mais qui peut en douter? Eh bien , monsieur , ce qui arrive dans les autres sciences doit arriver à plus forte raison dans la religion qui est la plus haute de toutes. Nous n'expliquons pas le brin d'herbe, et nous nous étonnerions de ne pouvoir expliquer Dieu ! 11 peut m'être démontré que la religion chrétienne vient de Lui , sans que je comprenne les raisons qu'il a pu avoir pour n'en pas accorder jusqu'à présent le bienfait à tous les peuples. Il peut m'être démontré que Jésus-Christ est Dieu et homme tout ensemble, sans que je comprenne comment la nature divine s'est unie en Lui à la nôtre. Il peut m'être démontré qu'il y a des peines éternelles, sans que je comprenne parfaitement pourquoi elles sont nécessaires.

Après tout, monsieur, je ne fais pour le christianisme que ce que vous faites vousmême pour la religion naturelle. Elle a bien ses mystères ; ils n'ébranlent pourtant pas votre foi. Pour n'en citer qu'un seul, vous ne pouvez nier que le mal ne soit dans le monde puisque vous l'y voyez de vos yeux ; vous chargez-vous . d'expliquer de quelle manièreil y est entré? C'est là tout à la fois le mieux démontré de tous les mystères et le plus impossible à pénétrer; et la raison, qui est contrainte par l'évidence de croire celui-là, a mauvaise grâce de faire tant de façons pour les autres. Oui, monsieur, la religion a bien des choses qui passent mon. intelligence. Mais je n'en suis ni surpris ni troublé ; je m'y attendais. Je comprends que je ne comprenne pas. Il y a des difficultés partout. Il doit y en avoir de toute nécessité, non-seulement pour nous, mais du plus au moins pour tous les êtres créés. Une créature pour laquelle il n'y aurait rien d'incompréhensible, serait placée au point de vue de Dieu, elle serait Dieu ; c'est une contradiction dans les termes. Pour qui regarderait les objets éclairés par le soleil , du soleil lui-même, il n'y

aurait point d'ombres; mais il y en a inévitablement pour nous qui sommes sur la terre. Par une raison semblable, pour qui contemplerait les choses du sein de Dieu, centre et principe de la création , il n'y aurait point d'obscurités, chaque chose étant vue, nonseulement en soi , mais encore dans ses vrais rapports avec toutes les autres ; mais pour nous qui ne sommes pas au centre de l'univers, mais pour une créature quelle quelle soit, il reste des obscurités, il en restera toujours; c'est une loi de notre nature. D ne serait donc pas raisonnable de chercher un système religieux quisoitabsolumentexempt de difficultés. On ne le trouvera jamais, il n'existe pas pour nous, et j'ose dire qu'il n'existe pas pour les anges eux-mêmes. Il faut nous contenter de prendre celui qui, avec les meilleures preuves, nous présente les difficultés les moins considérables. Or, remarquez bien ceci , cher monsieur. La croyance du chrétien a des difficultés, cela est vrai; mais elle en a beaucoup moins que celle de l'incrédule, et la raison toute seule me ferait chrétien , parce qu'il me faudrait pour rejeter l'Evangile un degré de crédulité dont je ne me sens pas capable.

M. DE LASSALLE

Ah I voilà du nouveau ! de nous deux, c'est moi qui suis le crédule ?

l'abbé.

Oui, monsieur, c'est vous.

M. DE LASSALLE

Mais on ne court guère de risque à cet égard quand on ne croit rien comme moi.

l'abbé.

Fort bien, si on pouvait ne rien croire ; mais c'est qu'on croit toujours quelque chose. Car enfin si la Bible n'est pas de Dieu, elle est des hommes, n'est-il pas vrai? La Bible est de Dieu : voilà ma croyance; la Bible est des hommes : voilà la vôtre. Or , je soutiens que . votre croyance a de beaucoup plus grandes difficultés que la mienne; ou, pour dire toute ma pensée, je soutiens que si ma croyance a des difficultés, la vôtre a des impossibilités absolues; et que si j'ai besoin pour croire ce que je crois de courber la tête devant Dieu, ce que je fais sans honte , vous avez besoin , vous, pour croire ce que vous croyez, de

contredire ce qu'il y a de plus évident dans l'observation, dans l'expérience et dans l'histoire.

H. DE LASSÀLLE.

Vraiment, M. l'Abbé, je suis curieux de voir cela.

Je ne le suis pas moins , mon ami ; mais il faut donner un peu de repos à M. l'Abbé. Suspendez votre entretien, vous le reprendrez cette après-midi.

M. DE LASSALLE

A la bonne heure ; mais que la réflexion n'aille pas vous faire perdre courage, M. l'Abbé. Je ne lâche pas prise que vous ne m'ayez tenu ce que vous m'avez promis.

Il faut me prouver que je suis plus crédule qu'un croyant.

l'abbé.

Soyez tranquille. Mes réflexions sont toutes faites, et je crois pouvoir vous donner pleine satisfaction.

l'abbé.

Nous n'avons guère mis de suite , monsieur, dans notre discussion de ce matin. Nous avons touché à bien des questions sans en approfondir aucune. C'est un peu votre faute, convenez^en : vous m'avez fait une guerre de tirailleur. Je m'y suis prêté sans me plaindre, pour avoir occasion de vous montrer qu'il n'y a aucune des objections jetées en avant avec tant de confiance par vos philosophes, à laquelle l'Evangile n'ait, pour dire le moins , quelque chose de solide à répondre. Voici votre tour venu de vous défendre et le mien d'attaquer. Je vais tâcher de le faire avec autant d'ordre qu'on en peut garder dans une conversation ; je compte sur vous pour m'y seconder.

M. DE LASSALLE

Je ne demande pas mieux.

l'abbé.

La Bible existe. 11 s'agit d'expliquer comment

elle a pris naissance. Voici mon explication : Dieu l'a inspirée à ceux qui l'ont écrite et s'y est révélé aux hommes. Cette explication a ses difficultés. Nous les avons vues ce matin et je n'y veux pas revenir; je me borne à une remarque générale sur le caractère de ces difficultés. Elle porte presque uniquement sur des points qui dépendent de l'intelligence ou de la volonté divine. Il n'est pas de la sagesse ou de la grandeur de Dieu de se révéler aux hommes ; ou encore, à supposer que Dieu ait voulu se révéler , il n'est pas croyable qu'il se. fût servi pour le faire des moyens qu'il a employés selon l'Evangile; ou enfin, cet Evangile a telle ou telle doctrine qui ne s'accorde pas avec les perfections de Dieu. Dieu ne veut pas, Dieu ne doit pas, c'est à cela qu'on en revient toujours ; car on n'oserait dire : Dieu ne peut pas. Pour que des objections de ce genre fussent décisives , il faudrait que nous eussions une connaissance parfaite de la nature divine. Cette connaissance, monsieur, l'avons-nousîet quand, au lieu de chercher ce que Dieu a fait, on prétend juger à priori (passez-moi ce terme de l'Ecole) dece que Dieu a dû faire, ne risque-t-on pas de se tromper ?

Dès-lors vos objections sont vagues et mai assurées ; ce sont des conjectures plus ou moins vraisemblables, mais rien de plus. Vous pouvez dire : je pense, je présume ; mais : je sais , jamais. L explication que je donne de l'origine de la Bible est peu croyable, selon vous; mais elle n'a rien d'impossible en soi, -elle n'est pas absurde.

M. DE LASSALLK.

Ah 1 monsieur, je n'ai pas dit cela.

l'abbé.

Eh bien, moi, monsieur, je ne puis pas être aussi poli que vous. Votre explication , d'après laquelle la Bible serait un livre comme un autre et s'attribuerait faussement une inspiration divine, cette explication est tout hérissée de difficultés qui portent, non sur un sujet mystérieux tel que la nature de Dieu, mais sur ce qu'il y a de plus connu et de mieux avéré parmi les hommes. Cette explication est une vraie révolte contre les faits, contre le sens commun , et vous ne pouvez la soutenir sans tomber dans l'absurde. Mes expressions sont fortes ; je me hâte de les justi-

fier. Pour éclaircir ma pensée, sortons des généralités et concentronsnotre attention sur un seul point. Je choisis la prophétie , et plus spécialement la prophétie du Messie dans l'Ancien-Testament.

Posons bien d'abord la question. Dans l'Ancien-Testament que voici et dont les dernières pages ont été écrites cinq cents ans avant 1 ère chrétienne , je trouve un grand nombre de prédictions qui se rapportent à un prophète futur. Dans le Nouveau-Testament que voilà , je trouve ces prédictions accomplies dans l'histoire de Jésus-Christ. J expli- <jue cela sans peine en disant que Jésus-Christ a été envoyé de Dieu , qui Fa fait annoncer au monde longtemps d'avance par des écrivains inspirés. Mais vous, qui ne croyez pas à la mission divine de Jésus-Christ ni à l'inspiration des prophètes , comment expliquezvous le rapport qu'on observe entre la prédiction et l'événement.

M. DE LASSALLE

Oh ! ne me parlez pas de prophéties I vous ne pouviez faire, un choix plus malheureux. C'est de toutes vos preuves celle qui

m'est la plus antipathique ; j'admettrais plus volontiers, je crois, les miracles. Qu'un homme annonce ce qui doit arriver dans cinq ou six cents ans et que les choses se passent comme il l'a dit , franchement , c'est impossible.

l'abbé.

Impossible? c'est un grand mot , et vous m'aviez accordé tantôt que vous n'êtes pas en droit de l'appliquer ici. Ceci me rappelle une circonstance de mon voyage que je vous demande la permission de vous rapporter. Excusez le rapprochement ; ce n'est qu'un exemple dont je me sers pour me faire mieux comprendre. Hier, en montant la grande côte à pied, je me trouvais cheminer quelque temps avec un de vos fermiers qui revenait de la foire. Nous admirions le soleil couchant. Il fit je ne sais quelle remarque qui me donna occasion de rappeler ( vous voyez que je reviens à la leçon de Théophile) que c'est la terre qui se meut et non le soleil. Je ne croyais pas trouver un paysan en France qui ne sût cela ; mais il fallait voir l'étonnement de pelui-ci : a Impossible I » s'écria-t-il, en

me regardant fixement, comme pour voir si je ne me moquais pas de lui. Quand il se fut convaincu que je parlais sérieusement : « Impossible , reprit-il encore ; je vois le soleil se lever et se coucher, et pour sûr je sens que la terre est ferme sous mes pieds. » Je ne pus jamais le tirer de là. J'avais beau lui apporter nos preuves, que j'ai tâché pourtant de mettre à sa portée : c'était chez lui un parti pris, il n'avait point d'oreiller pour m'entendre. Je vous le demande, monsieur, qui est le plus crédule, ou ce paysan, incrédule au mouvement de la terre et ne .voulant rien savoir contre son opinion , ou vous , croyant à ce mouvement à cause de ce que vous avez observé, vu, entendu? Vous sentez où j'en veux venir. Si vous n'avez pas môme examiné le problème des prophéties, le crédule entre nous deux ce n'est pas moi , qui cherche , qui écoute , qui observe ; mais c'est vous , qui n'avez pas d'yeux ni d'oreilles pour cet examen, et qui vous formez, avant de consulter les faits , une opinion arrêtée que vous ne leur permettez pas ensuite d'ébranler. Je parle à un homme qui connaît, et mieux que moi, l'histoire des sciences. N'est-il pas vrai que

le jour où les sciences ont commencé de mériter leur nom, c'est celui où le grand Bacon a posé ce principe : a Observe d'abord les faits, et cherche ensuite la théorie qui les explique le mieux?» Eh bien, monsieur, je procède en religion selon la méthode de Bacon, observant d'abord et puis tirant les conséquences; et vous, permettez-moi de le dire , vous procédez suivant l'ancienne méthode , faisant une théorie à priori et ne tenant pas compte des faits.

M. DE tASSALLE.

Mais vous me faites tort, monsieur, je vous assure. Bien que je n'aie pas étudié le sujet des prophéties , je ne suis pourtant pas sans y avoir quelque peu réfléchi. Mais Rousseau a là-dessus un raisonnement qui m'a toujours paru sans réplique. « Pour que les prophéties fissent autorité pour moi , dit-il , il faudrait trois choses dont le concours est impossible, savoir : que j'eusse été témoin de la prophétie, que je fusse témoin de l'événement, et qu'il me fût démontré que cet événement n'a pu cadrer fortuitement avec la prophétie, n

l'abbé.

Je suis charmé de cette citation : elle ne nous sera pas inutile. Rousseau veut qu'on lui prouve que l'événement n'a pu cadrer avec la prophétie par une rencontre fortuite et Sans combinaison aucune. Il veut avoir été témoin de l'événement, sans doute pour être assuré qu'il n'y a pas eu de fraude dans l'accomplissement , qui aurait pu être ménagé tout exprès. Enfin, il veut avoir été témoin . de la prophétie, pour être encore assuré qu'il n'y a pas eu de fraude dans la prédiction , qui aurait pu être faite après coup. Votre auteur vous fournit ainsi trois manières d'expliquer sans intervention divine l'accord de l'événement avec la prophétie. Ou bien, il n'y a pas eu de combinaison du tout , c'est une rencontre fortuite : première explication. Ou bien, s'il y a eu combinaison , elle n'est pas de Dieu , mais des hommes , qui ont pu s'y prendre de deux manières. Ils ont pu arranger l'événement pour la prophétie : seconde explication. Ils ont pu aussi composer la prophétie après coup pour l'événement : troisième explication. Division digne de la

sseau et qui me paraît épuiser

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