CHAPITRE IX
Tandis que la Courton disposait Lucile à recevoir le jeune homme auquel elle allait la livrer, elle entendit un grand bruit.
« Maman, est-ce lui? » dit la jeune fille en rougissant.
La Courton dissimule son effroi, et sort sans lui répondre. Elle aperçoit sept à huit étourdis, qui, de la taverne ou du jeu, venaient chez elle pour couronner l'œuvre.
Heureusement, il leur restait encore trois marches à franchir. La diserte Courton eut le temps de fermer la porte. Mais l'un d'eux avait entrevu la taille élégante de la belle Lucile. On aborde la vénérable; on la complimente, on la caresse ; un peu d'ironie s'en mêlait, mais qu'importe? Heureuses mille fois les odalisques que de pareils adorateurs se contentent de railler !
« Ah ça ! maman Courton, tu vas nous ouvrir cette chambre, n'est-ce pas? dit l'un d'eux.
— Non, mon Roi; chacun doit être en
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sûreté dans ma maison; cet appartement est occupé.
— Ah ! pardieu, tu l'ouvriras ! On ne refuse pas ses amis, et tu sais que nous te sommes acquis depuis longtemps.
— Ne la presse pas encore, dit un autre. Je crois apercevoir là-haut une déesse qui vaut peut-être mieux que celle qu'on nous cache. Montons; nous reviendrons dans un moment nous amuser à mettre cette porte en éclats. »
Cet avis l'emporta. Bientôt, tout fut en combustion. D'abord l'on entendit des ris immodérés; ensuite, les cris succédèrent; les filles fuyaient; les chaises, les glaces, les ameublements se brisaient. Dans cette bourrasque violente, la Courton, indécise, frémissait de rage. Cependant, elle fila doux : elle aborde cette jeunesse effrénée, et veut entreprendre de la calmer. A son aspect, tous s'écrièrent en chorus : « A l'escalade du premier ! »
Ces terribles paroles dérangèrent toutes les idées de la Courton; elle fuit comme l'éclair, entre auprès de Lucile, et s'enferme.
« Ma chère enfant, lui dit-elle, des voleurs viennent de s'introduire chez moi. S'ils vous voient, nous sommes perdues ! »
Il se trouvait, dans cet appartement, une armoire pratiquée dans le mur et recouverte
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de la tapisserie : il est inutile d'en divulguer l'usage mystérieux : la Courton y cacha Lucile. Lorsqu'elle la crut en sûreté, elle attendit plus tranquillement l'orage.
Cependant, le terrible essaim des enfants de Mars attaquait la porte avec une ardeur à laquelle il ne manquait qu'un autre motif, pour mériter des éloges. L'assiégée, de son côté, faisait une bonne défense ; elle entassait chaises, fauteuils, sophas, buffets et commodes. Mais elle avait affaire à des ennemis que les difficultés animaient ; tout fut renversé : les vainqueurs s'ouvrent un passage sur les débris. Dans ce moment, la Courton, effrayée, se disait : «Si je la leur donnais?... Mais Durichemont doit venir aujourd'hui... Si ce n'était pas aujourd'hui qu'il dût venir !... C'est tout-à-l'heure ; à présent, peut-être... J'éviterais un danger pour tomber dans un autre qui serait pis encore
Payons de notre personne I 2»
Elle finissait ce monologue, lorsque deux des vainqueurs la saisirent chacun par un bras; un troisième lève la canne et lui dit en riant :
« Ecoute : nous sommes des gens tranquilles ; ne nous oblige pas à faire chez toi du vacarme, en t'opiniâtrant : nous en serions au désespoir. Donne-nous celle que nous venons de voir : pourquoi te faire battre ?
— Je sais, Messieurs, que vous êtes d'honnêtes, d'aimables gens, répondit la Courton; mais vous me demandez l'impossible ! »
Les coups de canne tombèrent alors sur la malheureuse, qui s'écriait, en embrassant les genoux du frappeur impitoyable : « Battez-moi, tuez-iiioi, si vous le voulez : celle que vous avez entrevue n'est plus ici : elle a pris la fuite dès qu'elle l'a pu. »
A peine l'écoutaient-ils. Tandis que ceuxci battaient, que ceux-là en riaient, d'autres furetaient partout. Ils approchent du réduit où Lucile était presqu'évanouie de frayeur : la Courton tremblait. Le moindre mouvement, un souffle, trahissait la jeune fille. Heureusement, ils ne la trouvèrent pas. Ils s'en vengèrent sur les meubles, et se retirèrent, en faisant à la digne maman mille protestations de zèle et de dévouement pour son service.
« Ah ! si M. Durichemont était arrivé, disait la Courton à Lucile qu'elle tirait de sa cachette, lorsqu'ils furent partis; il les aurait fait arrêter, et nous aurions été les voir pendre ! »