CHAPITRE X
Durichcmoiit
^n commis, qui s'était engraissé dans des postes lucratifs, se maria fort tard : il prit une compagne de quinze ans, d'une famille aussi noble que pauvre ; mais la jeune personne était riche en attraits, vive, fringante. Ses amis le blâmèrent, lui firent craindre certaine infortune, ordinaire apanage des vieux maris. Il ne les écouta pas, et fit bien. Cependant, il ne fut pas exempt de chagrins. Il se croyait heureux pour le reste de sa vie ; l'aimable enfant devint grosse, donna le jour à un fils beau comme elle, et mourut en couches. Le mari fut au désespoir : mais son fils vécut ; il consola le vieillard, qui retrouvait en lui les traits de sa jeune et malheureuse épouse. Il grandit, se forma : son père travailla plus que jamais à laisser un bien honnête pour ce fils si digne de sa tendresse. A vingt-deux ans, le jeune Durichemont perdit un si bon père, et se trouva maître de lui-même et de trente mille livres de rente.
Par hasard, le jeune homme avait eu, pour former son enfance, un conducteur raisonnable, sage, prévoyant. Ce gouverneur trouva des passions vives à dompter, des
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goûts à corriger, des bonnes dispositions à diriger : il régla tout cela pour le mieux, gagna la confiance et Tamitié de son élève,' qui, devenu maître de lui-même, voulut encore suivre ses conseils.
Durichemont redoutait le mariage, je ne sais pourquoi. Beaucoup d'enfants sont effrayés de la mauvaise intelligence qui règne entre leurs parents ; Durichemont n'avait été témoin que d'une tendre douleur. Quel que fût son motif, il craignait de s'engager, d'être trompé, de s'en repentir lorsqu'il n'y aurait plus de remède, et d'enrager en vain, comme tant d'autres. Tout ce que son ancien maître pouvait lui dire, pour détruire son préjugé et diminuer ses frayeurs, était inutile ; le jeune homme résolut de s'en tenir à une maîtresse, jusqu'à ce qu'il eût rencontré l'objet qu'il ne devait aimer qu'en l'estimant.
Comme le choix qu'il se proposait de faire dans le moment, n'était pas de conséquence, il ne consulta que les yeux. Il vit une jeune personne à la promenade : elle lui plut : il la fit suivre ; le lendemain, il lui rendit visite, s'expliqua clairement, demandait une décision. On lui répondit que ses offres étaient avantageuses, séduisantes ; et qu'on allait consulter son mari.
« Quoi ! vous êtes donc mariée ?
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— Oui, Monsieur; un emploi médiocre, des appointements mal payés sont tout notre fortune.
— Mais, votre mari vous cédera-t-il ?
— Il le faudra bien : c'est une nécessité dure : il ne peut soutenir l'état qu'il m'a fait prendre ; cette parure, que vous me vîtes hier, il la doit... »
Midi sonna ; l'époux revint; le marché se conclut, non sans quelques remords de la part de Durichemont, et, dès le jour même, la jeune dame Bassan vint occuper un petit appartement fort propre, dans la maison de son amant.
Il eut grand soin de cacher à son ancien conducteur qu'il enlevait une femme à son mari ; il tâcha de lui faire excuser sa conduite. Le vieillard, qui vit le mal fait, ne s'attacha plus qu'à régler une passion qui précipite tant de jeunes gens de l'opulence dans l'infortune. Durichemont fut heureux deux mois. Au bout de ce temps, il s'aperçut qu'une femme qui se vend, trahit l'acheteur. Un homme de bonne mine, et déjà sur le retour, que la discrète personne connaissait depuis longtemps, continua d'être favorisé. Le jeune amant le sut ; il ne voulait point de partage. Un jour, il suivit l'infidèle ; la surprit à la porte de son premier amant ; voulut entrer avec elle ; là, sans se
mettre en colère, il fît à son rival une cession en forme, et défendit à M'"" Bassan, confuse et désolée, de reparaître devant lui.
Durichemont s'applaudissait de n'avoir été trompé que par une maîtresse : ses préjugés se fortifièrent ; et il songea à se procurer un autre amusement. 11 se promit bien de ne se décider que pour une fille novice encore et sans expérience. Il ne fut pas plus heureux dans un nouveau choix. La jeune personne, prise dans une condition commune, avait plus de goût pour son laquais que pour lui ; il s'en aperçut, chassa le maraud, et maria la jeune imbécile à son jardinier.
Deux maîtresses, en six mois, avaient trahi un jeune homme aimable, honnête, généreux : à quoi doivent s'attendre les magots et les grisons !.... Durichemont avait le cœur tendre; les plaisirs qu'il avait goûtés, lui firent sentir que l'amour pouvait le rendre heureux. Ses désirs devinrent plus ardents ; mais il résolut d'être circonspect dans son choix : il ne s'arrêta plus au premier minois fripon qui savait lui plaire : il voulut connaître l'humeur, les penchants de celle qui devait faire naître les plaisirs, et le fixer peut-être. La Courton était parente du laquais que Durichemont avait chassé : elle
sut par lui les dispositions de son jeune maître, et fonda là-dessus ses espérances.