CHAPITRE VIII
Coninic on pervertit les filles
Un jour, elle entra dans sa chambre d'un air plus riant et plus ouvert que de coutume :
« Ma chère fille, lui dit-elle, depuis que vous êtes avec moi, je n'ai songé qu'à votre bonheur : mais auparavant de vous en faire jouir, il a fallu vous le faire connaître. Hier, vous lisiez avec tant d'attention, que je me suis approchée tout près de vous, sans que vous m'ayez aperçue : votre teint était animé ; vos beaux yeux étincelaient de mille feux ; ensuite ils avaient une expression si tendre, si touchante, que j'ai, dans ce moment, mille fois souhaité d'être un homme. Ma fille, vous formiez sans doute des désirs : le temps est venu de les satisfaire. Mais en vous procurant les plaisirs, je veux les rendre durables. Je vous aime : je viens d'agir en votre faveur, comme je ne fis jamais envers personne : je suis pour vous plus tendre que des parents qui vous ont persécutée, qu'un amant qui vous a trahie. Je vous ai tenu lieu de tout : j'espère que vous ne serez pas ingrate, et qu'au nom de mère, que vous m'allez donner, vous joindrez les sentiments d'une fille reconnaissante.... J'ai choisi pour
vous un amant jeune, aimable, riche. Je ne saurais vous exprimer combien il m'a fallu de soins et de peines pour parvenir jusqu'à lui. On m"avait dit qu'il cherchait une maîtresse : en vous faisant offrir comme ma fille, il vous dédaigna, je ne me décourageai pas ; j'insistai, j'allai le trouver moi-même; je peignis votre esprit, vos grâces, vos talents : tout fut encore inutile. Je lui fis dire alors qu'il ne devait pas douter que je ne possédasse le trésor qu'il cherchait, puisque je montrais tant d'opiniâtreté pour l'engager seulement à voir celle que je lui destinais. Je ne me suis pas trompée : par curiosité, M. Durichemont consent à venir ce soir. « Nous verrons donc ce prodige », a-t-il dit
d'un ton dédaigneux Il ne le gardera pas
longtemps; votre beauté changera bientôt cet air et ce ton. Qu'il va vous trouver audessus de mes faibles éloges !....
« Mais, chère Lucile, pour conserver un amant, il faut de l'adresse et de la prudence. N'aimez pas, si vous voulez toujours être aimée : ne prenez jamais avec un amant le ton de la candeur et de la bonté. Il faut vous accoutumer aux airs vifs, étourdis interrompre en caressant un chien, en parlant à votre perroquet, ou par un éclat de rire, une conversation dont le sentiment s'empare ; jamais ne reprochez une absence. Si quelquefois.
au milieu de l'ivresse..., il vous arrivait de paraître tendre, que ce soit un éclair, qui brille en disparaissant. Mais ce n'est pas tout : il faut avoir l'art de vous faire un fonds : sans demander précisément, il est une manière adroite d'exciter l'humeur libérale d'un amant passionné : tantôt, le marchand et l'ouvrière exagéreront devant lui le détail de ce qui vous manque : tantôt la description d'une chose qui vous flattera, animée de tout le feu de votre imagination, fera sentir combien vous la désirez ; surtout, que jamais vous n'ayiez fait naître un de ces moments si doux, où vous vous oublieriez vous-même, sans qu'un cadeau brillant n'en soit le fruit. C'est alors que vous pourrez hasarder quelques caresses, d'un air mignard plutôt que tendre. Dès que vous aurez obtenu, reprenez votre air léger. Nous ne sommes auprès des hommes que ce que nous nous faisons valoir : leurs présents même nous les attachent : les biens donnent tant de relief à quiconque les possède, qu'une maîtresse devient un objet plus digne d'égards et de soins pour son amant, dès qu'il l'a enrichie. Soyez attentive, ma chère fille, à toujours accorder moins qu'on ne vous demandera : il est des faveurs qu'il faut avoir l'adresse de laisser ravir ; elles perdent trop de leur prix lorsqu'elles sont consenties. Je
SO LU Cl LE
ne vous recommande pas encore de paraître insensible ; vous êtes trop jeune pour cela : quand deux ou trois années d'usage vous auront aguerrie, il vous sera permis d"affecter des distractions dédaigneuses... Mais nous n'en sommes pas Là. Dans quelques heures, votre amant va paraître. C'est le premier homme qui se présente à vous sur un certain pied : vous ferez de vous-même ce qu'il faut, et je suis sûre qu'à cette première visite, la retenue naturelle à notre sexe, lorsqu'il est novice, déterminera4jiieux votre conduite que tout ce que je pourrais vous dire. Nous nous réglerons ensuite sur les circonstances. >/
Lucile remercia la Courton de ses bons avis; mais elle ne songea qu'en tremblant, qu'elle allait se trouver bientôt avec un inconnu, qui, peut-être, voudrait réaliser les belles choses qu'elle avait lues. Son cœur timide palpitait ; elle aurait désiré que ce moment n'eût pas été si proche. Au moindre bruit, elle tressaillait, et croyait, à chaque instant, voir entrer M. Durichemont. Sa nouvelle maman tâchait de la rassurer.
Combien en est-il dans le monde, qui passent pour honnêtes, qui souvent ont donné ces coupables leçons! Et voilà comme on se fait un art de tromper les hommes, et de leur faire payer ses caprices!... Mais ceux
LU Cl LE SI
qui sont assez mal avisés pour chercher une félicité ruineuse au sein du libertinage, méritent ce traitement, et pis encore.