CHAPITRE XII
Souvent le ma] produit un bien
En arrivant au logis, Lucile fut vue du sage gouverneur. Il fut frappé de tant d'attraits ; il gémit.
« Hélas 1 dit-il à Durichemont, qui l'aborda d'un air satisfait, avez-vous eu le cœur de la séduire ?
— Non, mon papa, reprit le jeune homme: nous allons vous prendre pour maître tous deux : je n'ai jamais senti ce que la vue de cette belle fille vient de me faire éprouver; c'est pour jamais que j'aime. Si la charmante Lucile est encore telle que je la souhaite, que je vais être heureux ! »
Ensuite, il lui raconta ce qui venait de se passer. La vertu de Lucile parut bien douteuse au respectable vieillard.
«Cependant, elle pourrait avoir encore son innocence, disait-il: il ne faut jurer de rien !»
Lucile occupa seule un petit appartement, avec une femme destinée à la servir. Durichement eut pour elle, dès le premier jour, ce respect qu'inspire l'objet qui nous a réellement touché. Il ne voulut qu'à l'amour et à l'inclination des faveurs auxquels il attachait sa félicité. Il passait auprès d'elle la plus grande partie de son temps. Voir Lucile
et l'entendre eût suffi pour l'enchanter. L'aimable fille se servait de tous ses talents pour l'amuser ; il ne pouvait se contenir : à chaque instant son amour et son admiration redoublaient. Mais le moment d'aimer n'était pas encore venu pour Lucile ; son indifférence la rendait plus vive et plus gaie. Durichemont lui plaisait : c'était tout. Quelquefois, elle se retraçait les situations où l'avaient mise ses lectures ; elle désirait que son amant la respectât moins.
Un jour il était auprès d'elle : un déshabillé galant dessinait admirablement sa taille. Une gaze claire embellissait plutôt qu'elle ne couvrait son sein ; elle était chaussée d'une mule élégante et mignonne. Durichemont f avait priée de chanter : elle choisit ïarïette Jusqucs dans moindre chose, d'Onne-s'avise-jawais-dc-tout. Il ne fut plus maître de lui-même. Il tombe à ses genoux, colle sur sa main d'albâtre des lèvres brûlantes. Le cœur de Lucile palpite ; son sein s'émeut ; son amant croit la voir s'attendrir et toucher à l'instant du bonheur : il se lève, et la prenant dans ses bras... C'en était fait... Lucile alors se ressouvint des conseils de la Courton : elle s'écria, en s'efforçant de rire de toutes ses forces :
« Eh maisl y pensez-vous? Que voulezvous donc faire ?... »
Et, profitant de la surprise de Durichemont, elle se glisse et s'échappe. Le jeune amant connut par là qu'il n'en était pas encore où il souhaitait.