‹ LucileChapitre 16 sur 27 · CHAPITRE XV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XV

De mieux en mieux

Il se rendit auprès du vieillard, pour le mettre au fait des nouvelles dispositions de Lucile.

« Des lectures l'ont égarée, dit le sage mortel, et de»s lectures la ramèneront. Je compte sur la parole que vous m'avez donnée de respecter sa vertu... Mais que dis-je? Vous l'aimez : jeune, vif, bouillant, ou vous me tromperez ou vous vous tromperez vousmême, en faisant une démarche que je n'ose prévoir sans frémir. De tous côtés, je ne découvre qu'abîmes ouverts sous vos pas. La fille de la Courton deviendrait... Ah ! ciel !... Voilà, dirait-on dans le monde, le fruit des leçons de cet homme vanté. Son élève, sous ses yeux, de son aveu, vient

d'épouser une je n'ose trancher le mot.

Si vous étiez raisonnable, et que vous voulussiez m'en croire, dès que nous l'aurions ramenée, vous éloigneriez de vous le danger: sa pension suffira, avec quelques pré-

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sents que vous pourrez y joindre, pour lui faire trouver un honnête parti...

— Qiie mille fois plutôt la foudre m'écrase, s'écria le jeune homme indigné, que de concevoir seulement la pensée de me séparer un moment de Lucile !... Heureusement, je ne dois compte de ma conduite qu'à moimême... Vous, si vous m'aimez encore, travaillez à la rendre digne à vos yeux d'être mon épouse : car dès le premier moment que je la vis, elle parut telle aux miens. »

Le vieillard connut que les remontrances seraient mal placées, et plus mal reçues ; il savait, par expérience, qu'il ne faut pas les prodiguer. Il se tut.

« A tout événement, dit-il en lui-même, il ne faut pas abandonner mon ouvrage ; c'est un grand bien de ramener une jeune personne dans le chemin de la vertu, et de la rendre mère de famille. S'il en résulte un mal que je ne puisse empêcher, ce sera par un effet du sort des entreprises humaines. Quelquefois les meilleures choses ont servi de poison, et les plus mauvaises d'antidote.»

Consolé par cette sage réflexion, le vieillard en fit une autre : «c Voilà, se disait-il, sa répugnance pour une union légitime entièrement détruite. Si, dans ce moment, on lui présentait une jeune personne aussi belle

que sa maîtresse, riche, honnête, peut-être se rendrait-il ! »

En raisonnant de la sorte, il allait chez Lucile. L'aimable fille lui rendit compte de sa lecture de la veille, et demanda si le charmant auteur (.VEriiestiiie avait fait d'autres ouvrages.

« Oui, Mademoiselle, répondit le vieillard, et tous respirent l'honnêteté. Vous les aurez dès aujourd'hui. »

Et dans le moment, il alla lui chercher les lettres de Mylady Catesby. En deux heures, Lucile eut dévoré ce petit chefd'œuvre d'élégance et de sentiment. Elle lut ensuite les Lettres de Madame de Sancerre^ de Fanny Bnttler. Mille fois Durichemont s'offrit à son idée, durant cette lecture. L'in téressante Adélaïde, dans le Marquis de Cressy, fit couler ses larmes ; Horteiise la révolta ; Madame de Cressy mourante déchira son cœur : pour la première fois, elle éprouva ces mouvements chers et pénibles, qui disposent si bien à la tendresse. Le gouverneur, par un entretien sage et raisonnable, tâchait de développer ce germe précieux. Mais en éclairant son esprit, sans le savoir, il échauffait dans son cœur le désir d'être digne d'inspirer une passion innocente et pure. Lucile enchantée de ses leçons, trouva qu'il la quittait trop tôt.

Durichemont, dans les visites qu'il rendit à sa jeune maîtresse, fut agréablement surpris de l'air de réserve qu'elle prenait : il crut même s'apercevoir, que lorsqu'il n'avait pas les yeux sur elle, ceux de Lucile se fixaient sur lui ; et qu'elle les baissait en rougissant, dès qu'il la regardait. Il faut avoir l'âme honnête et tendre, pour sentir combien cette découverte devait lui plaire.

Il courut remercier le vieillard :

« C'est vous, lui dit-il, ce sont vos soins paternels qui vont me donner Lucile : elle change ! quel bonheur !... Mon papa, je vais vous devoir autant qu'à ceux dont je tiens la vie. Je suis sans ambition ; j'ai l'âme sensible; de toutes les passions, je n'éprouve que la tendresse : servez-vous-en pour me rendre heureux : mais, songez bien que je ne puis l'être que par Lucile. Si je venais à la perdre, je haïrais la vie et tous les hommes. »

Le vieillard répondit :

« Le sort en est donc jeté ! 11 faut se rendre : allons diminuer le mal que je ne puis empêcher. »

Durichemont l'embrassa. Quoiqu'il ne dépendit pas de lui, il aimait son ancien maître ; il eût été très mortifié de ne pas avoir son approbation : car il ne se dissimu-

lait pas à lui-même combien l'alliance qu'il voulait contracter était disproportionnée.

Le vieillard fit un nouveau choix de livres amusants. Il supprima les opéras-comiques et les romans où Ton sacrifie tout à l'amour; où l'on se fait un jeu de tromper ses parents; un mérite de leur résister. Il lui laissa pour toujours les ouvrages de Madame R.... et lui donna la Nouvelle Héloïse, la Julie de M. d'A..., et la Famille vertueuse. En achevant la lecture du premier de ces ouvrages, Lucile dit en soupirant : « Elle épousa "Wolmar ; elle ne s'enfuit pas. » Le second l'attendrit ; elle se rappela ses parents ; leur souvenir fut douloureux ; il fit couler ses larmes. « Et s'ils éprouvaient le même sort que ceux de Julie ! » s'écria-t-elle.

Le troisième ouvrage, inférieur aux deux autres, plut cependant encore davantage à Lucile. Les sentiments de l'estimable Léonore développèrent les siens ; elle sentit que son cœur était formé comme celui de cette tendre fille Pour la première fois, elle entendit parler des charmes de l'amitié : elle brûla d'envie d'avoir un ami : elle ne connaissait que Durichemont digne de son attachement, « Ce sera lui, se disait-elle ; je l'aimerai comme Léonore aimait Rose. » La passion de miss Cecili lui fit connaître la différence qui se trouve entre une passion criminelle

et l'amour honnête et légitime (car, durant son séjour chez la Courton, on avait confondu toutes ses idées). Mais, ce ne fut pas tout : le genre de vie des filles du Comte du Liffe et de leurs compagnes excita son admiration. Elle rougit de son inutilité et de ses occupations frivoles ; elle voulut travailler ; le livre n'était pas entièrement lu, que Lucile en mettait les leçons en pratique. Lorsqu'elle vit cette lettre si tendre où Lconore répand son âme dans le sein de son père, lui confie ses chagrins, les sanglots l'étouffèrent : « Ah ! malheureuse ! disaitelle ; et moi, j'ai haï le mien ; je l'ai désespéré ; fait mourir de douleur peut-être ! »

Durichemont la trouva fondant en larmes : il s'effraye ; il se jette à ses genoux :

« Divine Lucile ! s'écrie ce tendre amant, qui peut causer ces pleurs? Parlez, rien ne va m'étre impossible...

— Calmez-vous, Monsieur, lui dit Lucile, en laissant tomber sur lui un regard plein de douceur : voilà le coupable. »

En même temps, elle lui présenta son livre. Le jeune homme sourit. Il s'entretint avec son amante. De temps en temps, Lucile soupirait.

«/vous vous ennuyez, peut-être? lui dit Durichemont. La vie que vous menez est trop uniforme : il faut vous dissiper : je veux

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dès aujourd'hui vous mener dans une assemblée charmante.

— Non, Monsieur, reprit Lucile ; j'aime la solitude, et je ne puis souhaiter des amusements que je ne connais pas. Je suis heureuse ici autant que je dois l'être Laissezmoi suivre le nouveau plan que je me suis tracé : je vais m'occuper utilement, et me rendre digne de vos bontés./

— Ah ! Lucile ! vous méritez un trône I

• — Il est un bien que je préfère à ce que

le monde a de plus brillant Vous m'allez

donner vos avis pour l'emploi de la journée. Par où commencerai-je ?

— Belle Lucile ! en vous levant, votre premier ouvrage doit être de parer ce temple de la divinité.

— C'est fort bien : mais ensuite ?

■ — Vous lirez, sans doute ?

— Après ?

— ■ Nous causerons ensemble le reste du temps.

— Oh I je ne m'en rapporterai pas tout à fait à vous : je consulterai notre papa : je suis sûre qu'il ajoutera bien des choses à cette disposition ; mais, si je n'étais pas plus contente de lui que de vous, je suivrai mon livre à la lettre, w

Des affaires appelaient Durichemont hors de chez lui: il prit congé de Lucile,

Eh mais! y pensez-vous?

Que voulez-vous donc

faire ? »^(Page 43.

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« Quoi ! si tôt ? » lui dit-elle tendrement.

Le jeune homme s'arrêta :

« Lucile ! vous désirez ma présence ? »

L'aimable fille craignit d'en avoir dit trop. Elle dissimula ; mais ce ne fut plus par un manège de coquette.

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