CHAPITRE XVI
Très intéressant, quoique moral
« Oui, je suis aimé ou sur le point de l'être ; l'aimable Lucile se plaît avec moi. Tantôt, elle eût voulu me retenir ; le bonheur m'attend... Il n'a presque fallu ni leçons, ni préceptes pour lui faire aimer la vertu ; quelle preuve de la bonté de son cœur ! Des livres, où tant d'autres ne cherchent que l'aliment d'une passion déréglée, des émotions voluptueuses, un préservatif contre l'ennui de leur existence, enfin, tout au plus un amusement innocent, des livres ont suffi pour la toucher ! D'autres n'en sucent que le poison, parce que leur âme corrompue ferme les yeux sur le bien, et ne saisit que le mal ; Lucile n'en recueille que
le miel Qu'elle m'a touché, tantôt! Elle
veut s'occuper ; elle se trace un plan !
Mais, d'elle-même ! Aimable petite ! ah ! si Durichemont, si ton amant est digne de faire
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ta félicité, tu n'auras rien à désirer Non,
divine enfant, non, jamais tu ne le verras
inconstant Mon gouverneur me répète
que sa naissance.... Mais, en vérité, cet homme, que j'estimais tant, ressemble aux autres
vieillards ; il dit toujours la même chose
Je ne veux pas me brouiller avec lui ; je lui dois trop ; d'ailleurs, il veut du bien à Lucile ; il l'a dirigée avec une adresse, des ménagements dont je n'eusse pas été capable ; il a retenu la fougue de mes désirs ; c'est par ses avis que je n'ai rien obtenu de celle que j'aime, qui doive la faire rougir... Mais toujours sa naissance ! ... Eh bien! sa naissance n'est pas elle ; c'est Lucile que j'aime, que j'adore, qui, peut-être à présent, s'occupe de moi... Oh I je ne souffrirais pas que tout autre m'en dit autant. Lucile est indigne d'être Dion épouse!... Comment a-t-il pu le penser, ou, du moins, osé me le dire!... Lucile est digne du respect de tout l'univers... 11 ne sait pas encore tout le fruit qu'elle a tiré de ses leçons et des lectures qu'il lui fait faire ; il rougira de ce qu'il a dit, lorsqu'il l'apprendra... Je ne sais pas ce qui s'est passé avant que je la connusse. VoiLà le seul point où il ait raison... Comment percer ce mystère?... Peut-être Lucile m'avouera tout... Je tremble de m' instruire... Quelle folie ! pourquoi me tourmenter ? Laissons le passé sous le voile
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heureux qui le couvre ; gardons-nous bien d'interroger une fille naïve ; les maux ou les biens inconnus n'existent pas pour ceux qui les ignorent. >/
Telles étaient les réflexions de Durichemont revenant chez soi. En rentrant, il aperçoit son gouverneur ; il vole a lui, et l'entraîne chez Lucile. Là, le vieillard ne fut pas peu surpris de voir par lui-même le succès de ses soins, et les progrès de la jeune personne ; il lui trouva dès ce moment tant de vertu, qu'il forma sur le champ une résolution qu'il se proposa d'exécuter le lendemain. Il était tard ; le vieillard et son élève se retirèrent. Les yeux de Lucile suivaient son amant ; il s'en aperçut, et son cœur devint encore plus tendre.
Lorsqu'ils furent seuls :
« Eh bien ! dit Durichemont, conservezvous encore vos injustes préjugés ?
— Je suis toujours le même, reprit le vieillard ; je rends justice à Lucile ; elle surpasse mes espérances. Mais vous devez épouser une fille qui vous assortisse pour la fortune, et un certain état que vous avez dans le monde ; et la jeune, l'aimable, la belle Lucile, doit être la compagne d'un homme du commun, avec lequel elle ne soit pas obligée de paraître au grand jour. En devenant votre femme, tout le monde aura les yeux sur
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elle ; on se demandera quels sont ses parents. La honte suivra des informations malignes, et son poids insupportable vous accablera tous deux. Voilà, j'en conviens, une vérité dure ; mais c'est la vérité. N'allez pas dire que vous braverez les jugements du monde; vos enfants un jour ne les braveraient pas; leur intérêt est sacré, et vous vous déshonoreriez doublement, s'il vous touchait peu. De quel front pensez-vous qu'iln jour ils se présentassent dans le monde ; comment oseraient-ils y rechercher une alliance? Eux, les petits-fils d'une Courton !.... fi !.... cette idée révolte ! »
A cette vive sortie qu'il n'attendait pas. Durichemont ne répondit que par des larmes ; il sentait toute la justesse du raisonnement de son ancien maître ; il était au désespoir.
« Quoi donc I lui dit-il, ne puis-je être heureux indépendamment de ceux qui m'environnent, et dois-je respecter dans les autres des préjugés que je n'ai pas ?
— Il n'en faut pas douter, reprit le vieillard. Nous nous devons les uns aux autres un respect de conduite comme de paroles. Qui viole les convenances et va contre les idées reçues mérite le mépris qu'il s'attire, tous les désagréments et les malheurs qui le suivent. Votre main, donnée à une fille née dans un rang au-dessous du vôtre, est un vol
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que vous faites à quelqu'une de vos égales. Qui voulez-vous qui prétende à celles que vous négligez? Seront-ce les hommes de l'état de Lucile ou ceux d'une condition plus relevée ? Chacun doit rester dans sa sphère ; on ne peut en descendre ou monter au-dessus sans quelque injustice. Je vous dis ce que je dois ; avec trop de feu, peut-être, mais, pardonnez ; Lucile, étant ce qu'elle est, ne peut absolument s'unir à vous,
— Ainsi, mon père aura choisi une épouse à son gré, dans un âge où l'on put le taxer d'imprudence, et moi, moi seul, je ne puis, sans me couvrir de honte, épouser une fille que j'aime, et qui, vous le savez, en est digne ?
— L'exemple de votre père ne dit rien pour vous ; il épousa une fille pauvre, il est vrai, mais dont la naissance était honnête et même plus relevée que la sienne, puisque votre mère était de condition. On ne pouvait objecter que son âge ; encore, s'il était aimé, comme je le crois, on n'avait rien à dire du tout. Mais vous ! mais Lucile !... Ah ! mon fils ! (vous m'avez permis ce nom) Oh ! je vous en conjure, remportez sur vous-même une généreuse victoire ; la plaie saignera, elle sera douloureuse ; mais un jour, vous vous applaudirez. Songez que Lucile...
— Je songe que Lucile est adorable, et que
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je l'aime.... Mais, Monsieur, vous ne m'en aviez pas tant dit, avant que, par ses vertus, cette Lucile, que vous mettez si bas, méritât un rang bien au-dessus de celui que je puis lui donner !
— Mon cher fils, n'en devinez-vous pas la raison ? Ah ! vous ne connaissez pas toute mon estime pour vous. Je comptais sur votre cœur; je savais qu"il était trop fier pour s'allier avec une àme de boue ; je n'ai pas cru devoir, en vous résistant, donner à Lucile un prix qu'elle n'avait pas encore. Mais à présent qu'elle est digne de vous par ses sentiments, sans l'être davantage par sa naissance, je vois un véritable danger ; votre générosité s'etïorcera de réparer les injustices du sort .... hélas I aux dépens de votre
honneur et de votre félicité. Car il ne
faut pas vous imaginer que cette ivresse où je vous vois soit éternelle ; elle se dissipera ' l'illusion disparaîtra malgré vous ; vous verrez alors toute l'ignominie de la source oîi Lucile a puisé la vie ; des doutes cruels sur son innocence viendront vous tourmenter, et cette Lucile, aujourd'hui si touchante
— Laissons Lucile, Monsieur, et finissons un entretien que je n'oublierai de longtemps. Ah ! cruel ami 1 ignorez-vous, à votre âge, qu'il est des remèdes plus terribles que le mal même ? »
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En prononçant ces mots, Duricheniont sortit et courut s'enfermer dans son appartement.
Dans le silence de la nuit, le tendre amant de Lucile repassa tout ce que son gouverneur venait de lui dire. Il lui donnait presque raison, sans néanmoins changer de dispositions pour Lucile, lorsque l'image de cette belle fille vint s'offrir à son imagination. Il tressaillit, comme s'il l'eût vue elle-même : ces mots, gravés en traits de tlamme dans son cœur : Quoi! si tôt! le regard qui les avait accompagnés, le ton dont elle les avait prononcés, cet attendrissement, ces larmes, tout cela détruisit en un instant ce que le vieillard croyait avoir gagné sur le cœur de son élève. Durichemont se rappela que, dans la conversation, Lucile avait laissé échapper: qu'il était un bien qu'elle préférait à ce que le monde a de plus brillant. Il se promit de la faire expliquer le lendemain. Il s'endormit dans cette pensée, et l'essaim voltigeant des songes ne lui présenta que Lucile.