‹ LucileChapitre 18 sur 27 · CHAPITRE XVII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVII

Essai

'i. Belle Lucile, j'ai recours à vous ; les dispositions où vous me paraissez me répondent que vous vous prêterez à mes vues :

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elles sont raisonnables, justes et garantiront Durichemont et vous-même de malheurs épouvantables.

— S'il s'agit de sauver M. Durichemont de quelque danger, parlez, disposez de moi; y pourrais-je quelque chose? Que faut-il faire ? Dites donc vite, je vous en prie ?

— Modérez-vous, reprit le vieillard ; le danger, c'est vous qui le faites naître, et vous seule y pouvez apporter le remède. Durichemont est jeune, bouillant, tendre, surtout ; il vous adore. Si nous étions au fond d'un désert, inconnus à tout l'univers, il pourrait vous épouser ; mais il est riche, connu ; s'il vous épouse, il se perd et vous expose vous-même au mépris de ce monde vain, de ces femmes que votre beauté rendra jalouses ; de ces petits-maîtres, que vos vertus effaroucheront. Si vous aviez des parents qu'on put avouer, aimable Lucile, ces obstacles disparaîtraient. Je n'ai pas Tinjustice de vous faire un crime de votre manque de fortune, ni même de tout le reste, quoique cela soit d'une conséquence infinie et qu'une seule des choses qui se trouvent en vous puisse faire manquer une alliance d'ailleurs convenable. Je vous le répète, hier je fus surpris de votre façon de penser, sage, raisonnable, digne en un mot de tous les éloges ; j'osai former un projet et le

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fonder sur votre vertu ; je l'exécute aujourd'hui, en excitant votre générosité, et je suis sur que votre âme sera capable de cet effort. Durichemont n'est plus à lui-même ; il est tout entier à vous ; vous pouvez l'égarer, le sauver, le perdre. Osez le rendre à luimême ; osez n'envisager de récompense de cette action généreuse que l'action ellemême ; car ce que j'ai à vous offrir n'est pas digne de vous être présenté. Pour assurer votre sort, dans l'état que vous voudrez choisir, je vous conjure d'accepter mes épargnes de quarante ans. La fortune est médiocre ; mais elle peut vous faire trouver pour mari un honnête artisan auquel vous serez une espèce de fortune, qui vous chérira et dont la famille ne vous reprochera rien. Voilà dix mille écus : en vous mariant, le contrat vous assurera la propriété de quelques fonds que je possède encore et dont vous jouirez lorsque j'aurai terminé cette carrière, dont j'aperçois le terme. Je

n'ai qu'une sœur ; elle est riche et n'a

plus d'enfants iLe vieillard accompagna

ces mots d'un profond soupir.) Des malheurs imprévus l'en ont privée. Et voilà donc, ô Ciel ! des effets de ta puissance et de ta justice peut-être ! une épouse vertueuse perd une fille chérie ; et la Courton est mère de Lucile !... dit à part le gouverneur.) Ainsi,

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je ne ferai tort à personne en disposant de mon bien en votre faveur. Lorsque Durichemont viendra, osez vous-même lui dire ce que vous aurez résolu ; mais cachez-luf cet entretien. Vous- le savez, belle Lucile, votre naissance est une tache irréparable. Outre que votre mère n'eut jamais d'époux, un métier infâme... Pardonnez, vous n'êtes que malheureuse et non coupable ; mais, si je vous remets ces choses devant les yeux, c'est pour justifier mon zèle. Parlez, que dois-je espérer?.... Aimable Lucile, vous pleurez I Ah I séchez ces larmes; elles me déchirent l'âme ; c'est malgré moi que je les ai causées.

— Monsieur, répondit Lucile, vous ne me connaissez pas ; vous êtes excusable. Je vous dois trop pour jamais vous haïr, quand même vous me feriez du mal ; jugez de mes sentiments, lorsque vous me traitez comme votre fille. Oui, pour vous donner une preuve de mon respect et de ma reconnaissance, qui vous convainque tout d'un coup de leur étendue, je vous promets d'accepter vos offres, s'il est vrai que je puisse faire tout le mal que vous dites à M. Durichemont. Mais, est-il bien sur qu'il m'aime assez pour me sacrifier sa fortune et l'espoir d'une alliance avantageuse ? Qu'il passe sur tout le mal qu'il doit croire de moi, qui me suis

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donnée sans résistance? J'en doute encore, et j'attendrai que lui-même me l'ait assuré. Quant à ma mère, ce que vous m'en avez appris, est nouveau pour moi. Je sais qu'elle eut tort de me mettre entre les mains des livres dangereux, d'olïrir, dans ses entretiens, à mon imagination flexible, des tableaux qui me font rougir aujourd'hui ; mais n'eut-elle jamais d'époux? C'est ce que j'ignore... Vous dites qu'elle fait un métier infâme ; il est vrai qu'elle a livré sa fille ; mais si l'on juge de cette action par ses suites, qu'a-t-elle de condamnable ? Si c'est un crime, il est secret ; qui pourra le lui reprocher? Ce ne sera ni vous apparemment, ni M. Durichemont, ni moi.

— Ah ! Mademoiselle, si votre mère n'avait commis que celui-là !

— A-t-elle fait la même chose d'autres filles qu'elle avait ?

— Entendons-nous. Dissimulez-vous avec moi, Lucile, et voulez-vous tout nier? Ou, ce que je ne crois pas possible, ignoreriezvous que votre mère... Pourquoi m'obliger à vous dire ce que vous savez?

— Ce que je sais !... Vous m'aviez montré quelque estime, Monsieur; peut-être la méritais-je.

— Mais, comment voulez-vous que je croie que le métier de votre mère ce

commerce... que tout cela ne vous ait jamais été connu ?

— Eh I quel est-il donc ce métier ?... Je n"ai pas toujours été avec ma mère ; et durant quelques mois que je viens d"y passer, exactement renfermée dans une chambre particulière, je n'ai vu personne qu'elle ; et, par intervalle, deux jeunes filles, qui travaillaient chez elle à ces ouvrages que j'ai repris depuis huit jours.

— (O 1 Ciel ! se pourrait-il que l'infâme eût épargné sa fille, dit en lui-même le gouverneur ! Ce serait toujours une honte de moins pour Durichemont. Mais frappons les derniers coups ") Je crois ce que vous me

dites, Mademoiselle. Vous êtes équitable : jugez, après ce qu'à mon tour je vais vous apprendre, de quelle honte votre amant se couvrirait en vous épousant ; à quel mépris vous vous exposeriez vous-même dans le monde, et combien vous seriez malheureux tous deux un jour. Pardonnez cependant : la nécessité et non l'indiscrétion m'ouvre la bouche. Belle Lucile, c'est un si grand bonheur de vous avoir donné le jour, que je ne saurais concevoir que le Ciel l'ait réservé pour l'indigne Courton. C'est la vérité, cependant ; j'en gémis. Vous êtes fille d'une malheureuse qui trafique de la pudeur et de l'innocence des jeunes infortunées qui tom-

bent entre ses mains ; qui les prostitue à tout venant ; en un mot, sa maison porte ce nom scandaleux qu'un honnête homme ne doit pas prononcer. Vous-même avez été livrée pour une somme à Durichemont. Le hasard vous a sauvée ; si vous eussiez tombé en d'autres mains, vous seriez déjà plongée dans la fange, et peut-être une de ces libertines qui ramassent les passants et les entraînent chez elle...

— Arrêtez, Monsieur... Quoi! c'est là ce que je serais devenue ! ajouta Lucile avec effroi. Telle est celle que j'ai crue ma bienfaitrice!... J'aurais du la reconnaître à ses pernicieuses instructions.... Ah ! malheureuse ! Et je sens que mon cœur, mon faible cœur, gâté par l'infâme, aurait consenti à ma honte !.... Sans Durichemont et sans vous. Monsieur, j'étais perdue! » (O dieu ! se disait-elle, en redoublant ses larmes, je l'avais mérité .. J'ai plongé le poignard dans

leur cœur j'aurais pu tenter d'autres

moyens pour les fléchir...) Puis, s'adressant au gouverneur: « Laissez-moi, Monsieur; je prendrai la résolution que le Ciel m'inspirera, et peut-être en serez-vous content.

— Que signifie tout ceci ? disait le vieillard en se retirant. Cette fille me touche, me séduit ; mon cœur prend son parti contre ma raison... Je me perds à tout ce qu'elle

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dit... Hélas 1 je le sens ; à tout âge, un petit grain de folie se mêle â notre sagesse. //

Restée seule, Lucile se représenta toute l'horreur du danger qu'elle avait couru. Elle se rappela la scène des voleurs prétendus ; et la triste vérité descendit dans son cœur. Son esprit s'était éclairé, depuis son séjour chez Durichemont ; et d'un autre côté, les discours peu retenus de la Courton avaient déchiré le voile.

« Si je suis encore innocente, se disaitelle, c'est au respect de Dangeot et du tendre amant que j'adore aujourd'hui que j'en suis redevable. Ah 1 Durichemont, que tu me deviens cher !... Il me croit fille de la Courton, qu'un commerce infâme fait vivre, qui m'a vendue ; et cependant on m'apprend qu'il m'aime assez pour vouloir m 'épouse ri.. Divin amant ! mon cœur connaît enfin tout ce que tu vaux. Je ne suis pas indigne de toi ; quel bonheur 1... Mais est-il sûr de mon innocence? Dans les lieux où il m'a trouvée, la vertu n'est jamais sans atteinte.. Il pourrait me croire une fille perdue, dont

la jeunesse et la beauté sont profanées

Ah dieu ! cette idée est affreuse Il faut

l'instruire ; lui tout découvrir.... Et mes parents? Ils voudront peut-être me livrer cà Fisiomon 1... Mon amant ne leur apprendra rien encore : il m'épousera sans qu'ils le

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sachent, et nous les avertirons lorsque tout sera fait. //

Cette idée, que la moindre connaissance des coutumes ou des lois eût fait évanouir, la tranquillisa. Elle prit un livre et commença ses exercices ordinaires.

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