CHAPITRE XVIII
Lucilc aime et le dit
Durichemont n'avait pu voir sa maîtresse, comme il se l'était proposé. Un des parents de sa mère l'était venu prendre et l'avait entraîné dans une maison où ils dînèrent. Quelque amusante que fût la société qui s'y rencontra, l'amant de Lucile s'ennuya à mourir. Les agaceries d'une très jolie personne, les caresses d'une mère qu'elle avait, ne purent le distraire qu'un moment. Dès qu'il fut possible de s'échapper avec décence, il vola chez lui, ou plutôt dans l'appartement de Lucile. L'accueil qu'il reçut de son amante le pénétra ; elle lui laissa voir tout le plaisir que lui causait sa présence.
Durichemont ne pensait pas assez avantageusement de lui-même, pour croire que son entretien devait tenir lieu de tout à Lucile. 11 lui proposa d'aller au spectacle ;
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Lucile était dégoûtée des Italiens ; elle le dit à son amant.
« Eh bien 1 allons aux Français, reprit le jeune homme ; c'est un autre genre, qui, j'en suis sûr, vous plaira. >/
L'aimable fille eût mieux aimé rester ; elle avait bien des choses à dire à Durichemont ; mais elle cessait d'être petite-maîtresse ; elle ne croyait plus que les hommes devaient, en esclaves, se conformer à tous ses goûts et même les deviner. Elle eut la complaisance de se rendre sans se faire presser. Elle s'habille : son amant, en lui disant mille choses flatteuses, l'aidait. Le tendre cœur de la jeune Lucile palpitait de plaisir. Vingt fois elle fut sur le point de commencer l'explication désirée ; elle remit toujours. Enfin, elle est prête ; ils partent.
On donnait Cénie. La toile se lève dès qu'ils sont placés. Au théâtre frivole, Lucile n'écoutait que quelques ariettes ; durant les morceaux de déclamation, les duos, le tintamarre des trios, des quatuor, des quinques, etc., elle causait avec son amant; elle comptait en faire autant et s'amuser au moins par là. Mais, dès la première scène, émue, attendrie, ses yeux se fixèrent sur le théâtre et s'en détournaient à peine aux entr'actes. Durichemont voyait le plaisir qu'elle goûtait, et c'en était un si doux pour lui, que ce
moment le dédommagea de la contrainte de la journée. Lorsque Lucile s'attendrissait, Durichemont lui serrait la main. Dans l'endroit le plus touchant, par distraction ou par un mouvement de tendresse qui l'emporta, l'aimable fille répondit à son amant de la même manière. Tous les sens de Durichemont s'émurent : il sentit un délicieux frétillement.
« Lucile, lui dit-il h l'oreille, vous êtes la divinité de mon cœur ; daignez être mon épouse; recevez, dès ce moment, le serment que je vous fais de vous donner ma main et ma foi. //
Lucile sourit en rougissant, et pressa contre son cœur la main de l'aimable jeune homme.
« Ah ! voilà le bonheur que j'ai si vivement désiré ! se disait Durichemont. Est-il rien au monde qui vaille Lucile ! Mon précepteur penserait comme moi, s'il était aimé ! »
La pièce finit. Le Mariage forcé la suivait. Lucile s'attendait à de nouvelles merveilles ; et le nom de Molière dont son amant lui dit qu'était cette petite comédie, augmentait l'idée avantageuse que Qcnic lui faisait concevoir de tout ce qu'on donne aux Français. Mais, grand Dieu! quel fut son étonnement ! Dès qu'elle eut entendu l'indécente
énumération que fait Sganarelle des charmes de sa maîtresse, elle se leva. Durichemont, en riant, lui donna la main ; ils sortirent.
« Comment, lui disait Lucile en chemin, peut-on, sur le même théâtre, représenter de si belles choses et d'aussi méprisables ; jouer des pièces si touchantes et d'autres dont les baladins même rougiraient 1
— Il est vrai, répondit Durichemont ; et, dans l'endroit qui vous a le plus révoltée, tout le parterre, transporté au milieu des halles, s'est cru permis d'ajouter en chorus, aux galanteries de Sganarelle, l'expression la plus obscène. »
De retour au logis, Durichemont et son amante soupèrent en téte-à-téte.
^{ Oui, mon adorable Lucile, lui disait le jeune homme, je vous confirme ma promesse. Mon bonheur dépend du don de votre cœur ; vous êtes la maîtresse du mien. Puis-je croire qu'un jour vous ne serez pas insensible ?
— Je vous aime, Monsieur, reprit Lucile, par reconnaissance...
— Est-ce le seul motif?
— Non, mon respectable ami ; je vous aime encore par choix et par inclination.
— Ah Lucile ! ah mon amante 1...
— Cependant, ne dois-je pascraindre, qu'en recevant votre main, un jour le repentir...
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— Vous me faites injure ! Non, Lucile, non... Qu'allez-vous penser?... C'est vous qu ime faites grâce en vous donnant.
— Mais... et ma mère ?
— Il est vrai qu'elle ne mérite pas que vous lui donniez ce nom ; sa conduite à votre égard dispense des devoirs de la nature. Je l'ai pour jamais bannie de chez moi; oublions-la, belle Lucile, ce n'est pas un crime.
— Ah I cher amant ! vous m'avez cru fille d"une Courton ; vous m'avez prise chez elle... vous avez des soupçons peut-être... (eh! qui n en aurait pas?....) et vous ne m'avez pas méprisée !... Tant de générosité me pénètre d'un sentiment pour lequel il n'est point de termes. Adorable amant, si j'étais ce que vous pensez... je me sens à mon tour assez de grandeur d'âme et de gratitude pour vous refuser et vous rendre à vous-même ; vous empêcher de vous déshonorer.
— Qu'allez-vous me dire, chère Lucile ? Quel espoir faites-vous briller au fond de mon cœur!... (Ciel! vérifie mes conjectutures !...)
— Je ne suis point fille de l'infâme Courton ; j'ignorais ce .qu'elle était ; et ce n'est que de ce matin seulement qu'on me l'a appris. Durant mon séjour chez elle, cette
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misérable n"a sali que mon imagination, j'ai toujours été renfermée, et je nai vu qu'elle et deux filles. Je sais que l'intérêt seul la guidait. Elle m"a vendue ; ce n'est encore que de ce matin que j'en suis instruite : voilà la vérité. S'il en faut des preuves, je me soumets à toutes celles que vous voudrez exiger.
— Quel bonheur, grand Dieu !.. Ah 1 Lucile, je me plaignais que le Ciel eût formé son plus bel ouvrage d'un sang impur ; j'étais injuste. Céleste père de toute la Nature, tes vues sont bien au-dessus des nôtres 1 La bonté les règle aussi bien que ta justice ; et tandis, (aveugles que nous sommes !) que nous nous épuisons en murmures, tu prépares notre félicité 1
— Je suis digne de vous, cher Durichemont, par ma naissance, par ma fortune, par ma tendresse, et, j'ose le dire, par une autre raison encore. Jamais homme n'obtint rien de moi ; et s'il en est un qui m'ait témoigné des désirs, vous ne pouvez m'en faire un crime sans vous blâmer : c'est vous-même.
— Laissez-moi respirer, chère Lucile
Pardonnez une témérité, hélas ! trop coupable. Eh ! connaissais-je le trésor que je
possédais! Fille adorable! achevez de
m'instruire. Quels malheurs vous avaient donc fait tomber entre les mains de la mal-
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heureuse qui voulait vous rendre aussi vile qu'elle-même ?>•/
Alors Lucile raconta son histoire à son amant. Elle lui parla de Fisiomon, de Dangeot ; elle ne lui déguisa rien, ni sa fuite, ni son goût pour le jeune commis de son père. Mais, en même temps, elle lui parla de sa retenue et de son respect, avec une vérité si naive, que Durichemont fut persuadé. Elle lui peignit sa haine pour Eîsiomon, sa frayeur quand elle le sut à Paris. Le jeune homme versa des larmes, en se représentant sa chère Lucile égarée, ne sachant où fuir, où se sauver, tombant entre les mains de la Courton.
» Ah 1 que ne vous ai-je rencontrée ? w s'écria-t-il, en frissonnant du péril de celle qu'il aimait plus que sa vie.
Lucile lui rendit compte ensuite du progrès de ses sentiments pour lui, et de son retour à la vertu. Elle n'avait pas encore parlé de ses parents. Durichemont trouvait des rapports... 11 était dans la plus vive impatience ; mais il attendait que Lucile s'expliquât d'elle-même. Enfin, elle fit connaître sa famille, et nomma son père.
'< Ah ! Ciel ! se peut-il ! s'écria Durichemont transporté. Votre père est M. de Fumeterre, de la ville d'A...! Votre mère se nommait M'" d'Anville !
— Oui, Monsieur.
— Oh! quelle sera sa surprise!... Mon adorable épouse, je vous quitte : mon gouverneur, que je respecte mille fois plus que jamais, aurait droit de trouver mauvais que je restasse plus tard. Demain, dès le matin, nous vous rendrons visite ensemble. Adieu... Je sens, en m'éloignant de vous, que je me sépare de la plus chère moitié de moi-même. Mais il le faut... Lucile ! belle Lucile ! je ne vous aime pas davantage, mais... Mais je sens que vous serez plus heureuse, et je ne saurais exprimer tout ce que cette idée ajoute à mon bonheur ! >/
Il lui baisa mille fois la main ; resta longtemps encore, en paraissant toujours sur le point de s'en aller. Enfin, ayant entendu son gouverneur, qui revenait de souper en ville, il courut à lui.