CHAPITRE XIX
CoiiirctcDips et reconnaissance
« Vous venez d'entretenir Lucile, dit le vieillard à son élève, dès qu'il l'aperçut ; et je m'assure d'avance qu'elle aura fait ce qu'elle m'a promis. Vous voyez bien qu'il est impossible qu'elle devienne votre épouse. Je suis chargé, de la part de votre famille,
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de vous apprendre qu'elle a des vues pour vous. J'étais ce soir avec les personnes chez qui vous avez dîné ; et l'aimable demoiselle, que tantôt vous y avez vue, est celle qu'on vous destine. Son bien est considérable; sa famille honnête et dans les emplois. Ce parti vous convient à tous égards ; tous ceux qui vous aiment désirent cette union, et vos parents ont répondu de vous. On m'a consulté sur votre attachement pour une inconnue qui vit chez vous. On parlait d'obtenir un ordre secret pour la faire renfermer dans un couvent. J'ai dit que cela devenait inutile ; je vous ai rendu justice, à vous-même aussi bien qu'à la jeune et belle Lucile, de manière que son séjour ici ne vous fait aucun tort à tous deux. On avait peine à m'en croire ; mais Toffre que j'ai faite de les convaincre dès demain de votre déférence à leurs sages avis et de la générosité des sentiments de Lucile, les a ramenés. Je suis charmé que, dans une conjoncture où vous auriez difficilement remporté la victoire sur votre penchant, la proposition d'un établissement avantageux, et la considération que vous devez aux parents de votre mère, viennent à votre secours. D'ailleurs, il ne faut pas vous cacher que, si vous résistiez, vous ne seriez cependant pas le maître d'épouser Lucile. Une lettre de
cachet ferait disparaître pour jamais votre maîtresse...
— Ah ! mon papa, répondit Durichemont, qu'avez-vous fait? Et pourquoi, sans me consulter, vous prêter à des arrangements qui ne sauraient avoir lieu?
— Quoi ! ce que doit vous avoir dit Lucile n'a fait aucune impression sur vous ?
— Pardonnez-moi ; ce qu'elle m'a dit, cette fille adorable, m'a pénétré, a rempli mon cœur de joie, m'a délivré d'un insupportable fardeau ; ce qu'elle m'a dit permet à mon amour d'éclater aux yeux de tout l'univers...
— Je conçois que la généreuse résolution de vous rendre à vous-même est un effort peu commun et qui doit lui faire honneur ; mais elle est nulle, si vous n'y avez égard.
— Vous n'avez, aujourd'hui, employé vos
soins que contre vous-même Apprenez
que Lucile n'est point ce que vous la croyez... Non... la Courton n'est point sa mère.
— Que me dites-vous !... Mais vous l'avez trouvée chez elle ; qu'importe qu'elle soit sa fille ou non ! L'infamie la couvre également. Si la Courton n'est pas sa mère, elle avait vendu son innocence avant de vous livrer Lucile ; j'aurais préféré pour elle son premier malheur...
— Comme vous êtes ingénieux à vous tourmenter! Lucile en est sortie comme
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elle y était entrée. C'est un miracle, il est vrai ; mais le Ciel le devait à mon amante... Vous m'avez souvent parlé d'une nièce, jeune, belle, que ses parents voulurent contraindre...
— Eh bien ?
— Elle baissait le mari qu'on voulait lui donner : elle s'échappa...
— Qu'ont de commun les malheurs de ma famille avec votre passion ?
— Heureux vieillard 1 cette nièce, cette fille charmante, qui fut si longtemps l'objet de l'espoir le plus doux, c'est ma Lucile...
— Qu'entends-je, Dieu tout-puissant !
Lucile !... Eh voilà donc pourquoi je ne pouvais la haïr! Mon cœur était ému lorsqu'elle me parlait...
— Jugez si cette découverte me la rend moins chère 1... Ah ! si vous saviez tout ce qu'elle m'a dit détendre... Mais aussi, j'étais surpris de tant aimer et d'être si retenu. Mon cher papa, le Ciel n'a pas voulu que je manquasse à ce que je vous devais Admirez
par quelles routes il vous la ramène ; de quels moyens il se sert pour m'unir à vous ! L'innocence de Lucile est entière. Cette fille touchante ne m'a rien caché ; elle me l'eût avoué comme le reste, si... J'ai vu son âme toute nue ; non, Lucile n'aurait pas menti. »
Pendant que Durichemont parlait, le vieil-
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lard, hors de lui, Técoutait avidement et donnait les signes de la plus vive impatience.
« Ah ! mon cher fils, nous allons tarir les larmes de parents infortunés.
— Vivent-ils encore ? La seule crainte de Lucile est que leur douleur ne leur ait été funeste.
— Oui, mon fils, tous deux respirent
Mais courons auprès de ma nièce ; il me semble que je vais la voir pour la première fois. Chère Lucile ! que tu vas être heureuse ! Un jeune homme aimable, tendre et vertueux sera ton époux...
— Vous y consentez donc, mon papa ?...// Le vieillard était parti ; il courait chez
Lucile. Durichemont transporté, hors de lui, suivait son gouverneur.
Lucile venait de se mettre au lit ; on frappe à coups redoublés; la femme qui la servait ouvre ; l'aimable fille voit son amant et le gouverneur. La joie brillait sur leurs visages. Durichemont ne peut se contenir : il se précipite sur le lit de Lucile, et, malgré sa résistance, il la presse dans ses bras. Sa bouche se colla sur celle de cette fille aimable. Le vieillard la nomme sa chère nièce, et laisse couler des larmes d'attendrissement.
« Expliquez-moi ce que j'entends, dit timidement Lucile à Durichemont?...
— Ma chère Lucile, interrompit le vieillard en sanglotant, est-ce bien toi ? Es-tu la fille d'une sœur chérie que je n'ai pas vue depuis vingt ans?... Je me nomme d'Anville, et...
— Vous ! le frère de ma mère ! s'écria Lucile. Ah ! mon cœur vous avait reconnu. Mon respect, ma soumission à tous vos avis c'était la nature qui me les inspirait. (Hélas ! pourquoi sa voix ne se fit-elle pas toujours aussi clairement entendre !) Daignez m'apprendre le sort d'un père, d'une mère...
— Ils vivent, chère amante ! s'écria Durichemont.
— Oui, ma fille, continua le vieillard ; ils vous aiment, ils se reprochent l'injuste traitement qu'ils vous firent éprouver. Ils vont mourir de joie en vous revoyant heureuse, aimée... Lucile! rien ne troublera-t-il ces moments si doux !... Vos fautes seraient leur crime...
— Le Ciel, mon bonheur, cet aimable jeune homme et vous, m'avez sauvée, cher oncle, je le jure !
■ — Je te crois, ma fille. »
En même temps, il prit Durichemont par la main et l'entraina ; il était tard, ils allèrent se reposer.
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