CHAPITRE XX
Ce qu'on doit souhaiter à bien des femmes
Le lendemain, M. d'Anville courut chez les parents de son élève retirer la parole qu'il avait donnée pour lui. Lucile valait à tous égards le parti qu'on destinait à Durichemont. Sans la nommer, il les assura que le jeune homme s'était engagé avec une personne aimable et riche, dont l'alliance était convenable. Ceux-ci se hâtèrent d'aller faire leurs excuses à la famille de la demoiselle qu'ils voulaient donner à Durichemont. De dépit, elle épousa un fort honnête homme, que l'espoir d'être au séduisant amant de Lucile avait fait dédaigner ; et l'on dit qu'elle est heureuse.
Quelques jours s'écoulèrent, pendant lesquels le vieillard écrivit à A et Durichemont s'enivrait du plaisir de voir et d'entretenir Lucile. Il lisait avec son amante l'Emile de J. J. R. . . Sans approuver entièrement cet ouvrage, où l'esprit juste de Lucile trouva des choses répréhensibles, elle fut touchée de la manière d'aimer de la vertueuse Sophie et de la sage conduite de ses parents. La réserve de cette tendre amante du jeune Emile ne manqua point son effet sur un cœur guéri des funestes
atteintes qu'avait portées la Courton. Le goût de la belle de Fumeterre commençait à se décider pour les ouvrages solides, qui succédèrent à celui-ci. Elle demanda l'histoire ancienne de Rollin et celle de France ; elle se proposait d'étudier la nature dans de Buffon ; de s'égarer dans les mondes avec de Fontenelle ; d'effleurer tous les genres de littérature avec de Voltaire ; de se délasser quelquefois avec Boileau, Chaulieu, Rousseau, Deshoulières et Dorât : et tout cela se fit dans la suite ; mais sans prendre sur le travail et les autres exercices qu'elle s'était prescrits. Toutes les actions de l'aimable fille annonçaient qu'elle était redevenue comme auparavant la première visite de Fisiomon, et son malheureux séjour chez une appareilleuse. Quel retour heureux ! Il est aussi rare qu'il est désirable.
Un soir, Durichemont lui proposa d'aller encore aux Français. Lucile n'y consentit qu'à condition que son oncle les accompagnerait. Ils virent La Gouvernante eX Nanine. Tous les préceptes de la comtesse d'Asfleurs à sa fille se gravèrent en caractères ineffaçables dans l'àme de Lucile. Durichemont lui prenait la main; Mlle de Fumeterre, dont l'amour croissait, bien loin de diminuer, eut le courage de la retirer. Son amant parut affliger : elle le rassura par le regard le plus tendre.
Quand on eut joué les deux pièces, elle dit à xM. d'Anville :
« Oui, je le sens, il serait plus avantageux de servir, de vivre dans la misère que dans le déshonneur. Il est donc vrai, et tout me l'annonce, qu'il vaudrait mieux accepter une chose désagréable, en demeurant dans Tordre prescrit par la nature, que de chercher par la désobéissance un bonheur imaginaire. . . Comme Agélique obéit à sa mère, dès qu'elle l'a reconnue ! Comme Nanine a de la piété ! Elle se prive de tout pour l'envoyer à l'auteur de ses jours ; et moi, j'ai désespéré des parents respectables ! Mon cher oncle, me pardonneront-ils?... Croyez-vous qu'ils me pardonnent ? Je les tant offensés ! »
En arrivant chez elle, Lucile voulut quitter son appartement, et loger dans une chambre à côté de celui de son oncle ; ne voir son amant que par les ordres et en la présence du vertueux vieillard. Cette résolution n'effraya point Durichemont ; au contraire, elle le combla de joie. Un véritable amant préfère à ses plaisirs l'honneur de ce qu'il aime.
Lucile cessa d'être chez lui : elle ne dépendit plus que de son oncle. L'honnête jeune homme partagea la satisfaction que sa maîtresse en ressentait. M. d'Anville nageait dans la joie ; son beau-frère et sa sœur,
Sa bouche se colla
sur celle de cette fille aimable. (Page 84.
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instruits du sort de leur chère fille, volaient à Paris pour l'embrasser, oublier tous leurs chagrins, et l'unir à son amant.