‹ LucileChapitre 22 sur 27 · CHAPITRE XXI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXI

Surprises

M. et Mme de Fumeterre allaient arriver. Le gouverneur, Lucile et Durichemont avaient une égale impatience de les embrasser. Tous les trois s'étaient levés beaucoup plus matin qu'à l'ordinaire. La porte cochère s'ouvre ; une voiture entre : Lucile, son amant et son oncle volent au-devant. Un inconnu se présente ; il était magnifiquement mis ; son teint, un peu hâlé, annonçait un voyageur. Il parle, et Lucile s'écrie :

« Serait-ce M. Dangeot ?

— Oui, xMademoiselle, répond le jeune homme. Je viens de la Martinique : je suis à Paris depuis huit jours ; j'ai couru chez notre ancienne hôtesse, que j'avais conjurée de tout tenter pour vous découvrir, et à laquelle j'avais remis pour vous les deux tiers de l'argent que me laissa Monsieur votre père en m'ordonnant de fuir. Ses recherches ont été vaines. Hier, j'allais par hasard aux Français : je vous ai aperçue ; j'étais dans une loge à côté de la vôtre ; l'habit que

je portais ne me permit pas de vous parler ; mais je vous fis suivre. L'état où je vous vois m'annonce que vous êtes réconciliée avec vos parents. Seriez-vous aussi l'épouse de Fisiomon ?»

Lucile rougit, en lui répondant :

« Non, Monsieur.

— J'en loue le Ciel I reprit Dangeot. Un bonheur constant m'a suivi depuis mon départ de France. En arrivant dans une terre étrangère, je plus à un vieillard fort riche. Nous nous entretînmes ensemble :

je lui dis mon nom ; il se trouva mon parent. Je quittai le service (car j'étais soldat), et j'ai vécu près d'une année avec lui. Son amitié pour moi alla toujours en croissant. Il tomba malade, et, sentant sa fin approcher, il me fit son héritier, sans autre condition que de chercher une nièce qu'il me dit avoir laissée fort jeune à Paris, et dont il n'avait jamais eu de nouvelles. Il m'ordonnait de l'épouser, ou, si je la trouvais mariée, de partager sa succession avec elle. Je n'ai pu rien découvrir encore ; mais, quand je l'aurais rencontrée, je ne saurais être à la nièce de mon bienfaiteur.

— Pourquoi? » reprit Lucile toute troublée.

Dangeot baissa les yeux, rougit, et ajouta :

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« Mademoiselle, je vous le dirai, si Ton nous laisse seuls un moment.

— Il n'est pas nécessaire, répliqua la jeune de Fumeterre : mon oncle et Monsieur ne sont point de trop.

— Ah ! monsieur ! s'écria Dangeot, en s'adressant au vieillard ; vous êtes l'oncle de Mademoiselle Lucile ! Vous devez avoir une étrange opinion de moi : je vais la faire cesser. »

Tandis qu'il parlait, Durichemont faisait dans son cœur tous les efforts imaginables pour haïr son rival, et ne pouvait en venir à bout. On rentra. Lorsque l'on fut disposé à l'écouter, Dangeot commença l'éclaircissement qu'il avait promis, en ces termes :

« Un frère aîné de mon père quitta le pays dès l'enfance. On le crut mort. Au bout de trente ans, il reparut ; il venait jouir dans sa patrie de richesses considérables qu'il avait amassées. Mademoiselle le connaît, c'est M. de La Marre. Il s'était marié : mais il n'avait point eu d'enfants. Le plus grand de ses désirs était de laisser un héritier de notre nom, qui s'appelât M. Dangeot de La Marre, et qui succédcât à la charge qu"il avait acquise. Mon père était beaucoup plus jeune que lui : il voulait le marier ; l'amour dérangea les mesures de la fortune. Une jeune personne, orpheline, jolie comme une des

Grâces, qui comptaità peine treize ans accomplis, suivit mon père jusqu'à A... à l'insu de son tuteur. On dit que c'était un enlèvement ; il fallut les unir. Mon oncle y donna les mains ; mais il était irrité ; il déchra à son frère qu'il ne lui assurerait son bien qu'à la naissance d'un fils ; et que, s'il n'avait pas le bonheur d'en avoir un, il se choisirait un héritier dans de petits-cousins qui portaient notre nom. Je vins au monde au bout d'un an : je suis l'unique fruit de l'union la plus tendre, et je n'étais pas du sexe qui devait hériter de M. de La Marre...

— Que dites-vous? interrompit Durichemont.

— La vérité. Monsieur, reprit Dangeot ; j'étais fille, et je le suis encore.

— Ciel ! s'écrièrent à la fois le vieillard, Lucile et son amant.

— C'était sous les habits de mon sexe que j'étais hier au spectacle à côté de vous, avec notre hôtesse ; voilà pourquoi vous ne m'avez pas reconnue, et ce qui fit que je ne voulus pas vous parler. Je reviens à mon récit. La sage-femme était gagnée ; on trompa mon oncle : il crut avoir un neveu. Il promit de me donner sa charge et son bien en me mariant. Mes parents eurent grand soin de tenir cette promesse secrète. Je parus toujours pauvre. Ils espéraient que, tôt ou tard.

un véritable garçon les mettrait dans le cas de ne rien craindre. Ce fut en vain qu'ils comptèrent là-dessus. Je grandis : mon père et ma mère tremblaient que le mystère ne se découvrit si je vivais sous les yeux de mon oncle ; ils m'envoyèrent ici, chez des personnes dont ils étaient sûrs, et qui se prêtaient volontiers à leur assurer la succession de leur frère. Lorsque j'eus accompli dixhuit ans, mon oncle ayant voulu m'avoir auprès de lui, on me mit au fait de tout ce que je devais savoir, et je revins à A.... Je ne sais s'il n'avait pas des vues sur Mlle Lucile, en me plaçant chez son père : aucun autre motif ne pouvait le porter à cette conduite. En vous voyant tous les jours, Mademoiselle, je regrettai de ne pas être ce que je paraissais ; l'amitié la plus tendre me parla pour vous ; vous y répondîtes, et je jouissais d'un sort plein d'appas, lorsque Fisiomon s'avisa de venir troubler notre tranquillité. Sa poursuite fut vive et secrète ; mon oncle l'ignora. Ni mes parents, à qui je dis ce qui se passait, ni moi n'avions garde de l'en avertir : vous concevez dans quel embarras c'aurait été nous mettre. Je ne consultai personne pour vous sauver ; je jugeais de votre cœur par le mien, et Fisiomon me faisait horreur. Nous avons fui, chère amie. J'étais pour vous aussi tendre qu'un amant On nous

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surprit ; jugez de mon effroi ! Je vous vis sur le point d'être déshonorée ou livrée au tyran le plus hideux et le plus cruel ; je vous aurais sacrifié ma fortune, et j'aurais tout déclaré plutôt que de le souffrir... Mais, sans en être réduite là, j'eus d'autres douleurs non moins amères à supporter. On ne savait ce que vous étiez devenue ; que de larmes me fit verser l'inquiétude où j'étais sur votre sort !.. Votre père eut de l'indulgence pour moi, mais il m'ordonna de m'éloigner, et, comme je vous l'ai dit, il me laissa l'argent que nous avions emporté ; il ne reprit que vos bijoux et vos habits. Dès que je fus libre, j'employai notre hôtesse à vous chercher ; je fis de mon côté mille démarches ; tout fut inutile. Le Ciel, je le vois, prit soin de vous.

— Hélas ! dit Lucile en soupirant ..

— Que faire? Si je retournais chez mes parents, j'avais tout à craindre des poursuites de Fisiomon et de la colère de mon oncle : mon prétendu crime était public, et, pour m'en justifier, j'aurais perdu ma fortune. Je m'engageai. L'Etre suprême, dont la bonté dirige tout pour notre bien, me fit rencontrer, sous un autre hémisphère, la vérité dont vous n'étiez pour moi que l'ombre. Heureuse ! si son cœur ressemble au vôtre... Je vous ai dit le reste. Les choses ont changé depuis mon r etour à Paris : la moitié des

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richesses du vieillard de la Martinique, qui m'est acquise, me met en état de me passer des bienfaits de mon oncle. Je me suis hâtée d'écrire à mes parents ; ils doivent arriver aujourd'hui. »

Lorsque la fidèle amie de Lucile eut cessé de parler, Durichemont lui sauta au cou sans façon. L'aimable amazone le repoussa.

« Beau cavalier, lui dit Durichemont, tant que vous aurez cet habit, tout me devient permis avec vous. Allez en changer pour recevoir les caresses de Lucile ; car elle m'est si chère, que je serais jaloux de l'ombre même d'un galant. »

Mlle de Fumeterre pensait de même ; puisqu'elle rougissait dès que sa généreuse amie lui parlait. La jeune Dangeot désirait trop vivement de rendre libre avec elle sa chère Lucile, pour vouloir différer ; elle se hâta de retourner chez la bonne hôtesse pour y prendre la parure qui lui convenait, et pour d'autres raisons, qu'on verra dans le chapitre suivant.

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