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CHAPITRE XXII

Grande joie

A peine elle était sortie, qu'on entendit dans la cour le bruit d'une autre voiture. Le cœur battit violemment à Lucile : ses genoux

se dérobaient sous elle ; son oncle et son amant la virent pâlir. Dans le moment M. et Mme de Fumeterre paraissent. Lucile jette un cri, et tombe évanouie à leurs pieds.

Ces tendres parents ne se connaissent plus ; ils s'empressent ; ils se troublent. Durichemont pleure, embrasse sa maîtresse. Mme de Fumeterre tire son flacon, le laisse tomber et le brise. Le vieillard d'An ville a seul le sens commun : il apporte un peu d'eau fraîche ; il en jette au visage de sa nièce, qui rouvre ses beaux yeux, et voit fondre en larmes ceux dont elle craignait les reproches. Au lieu de la gronder, ils lui prodiguent les plus tendres caresses.

« Mon cher papa, ma chère maman, leur disait Lucile éplorée, me pardonnerez-vous tous les chagrins que je vous ai causés, hélas ! malgré moi ?

— Ne songe qu'à nous aimer, ma chère fille, lui répondirent-ils tous deux à la fois : nous avons oublié nos malheurs et les tiens.

— Votre bonté me fait paraître plus coupable encore I

— Pour t'en rendre digne, il ne faut que partager notre joie ; laisse-nous jouir, sans nuages, du bonheur de te revoir. >/

L'aimable fille se précipita dans leurs bras. « Oui, leur criait-elle d'une voix entrecoupée, disposez de ma vie ; ôtez-moi, si

VOUS le voulez, à cet amant que j'adore ; j'en mourrai, mais sans murmurer. J'aimerais mieux vous obéir que d'être heureuse ! »

Des sentiments si vertueux étaient excessifs et sortaient des bornes. Mais Lucile les éprouvait ; ils augmentèrent la joie de ses parents ; ils firent honneur au vieillard d'Anville ; ils rendirent Durichemont plus heureux encore.

On avait à peine songé à l'oncle età l'amant. Après avoir satisfait aux premiers mouvements de sa tendresse pour sa fille, Mme de Fumeterre vint dans les bras de son frère. Le plaisir de se revoir était vif et pur ; ils en savourèrent toute la douceur. Durichemont fut à son tour aussi tendrement caressé que sa maîtresse. Les parents de Lucile le nommaient d'avance leur cher fils. On parla de ne remettre leur union qu'à quelques jours de là. Cette assurance était nécessaire à Durichemont. La contrainte où Lucile le retenait depuis quelque temps, en augmentant son estime, avait fait croître son ardeur et ses désirs.

On conduisit M. et M'"" de Fumeterre dans l'appartement qui leur avait été préparé. Lucile quitta celui de son oncle et ne voulut occuper qu'un coin de la chambre de sa mère, en attendant son mariage.

Tandis qu'on s'interrogeait et qu'on se

répondait mille fois la même chose, on annonça une compagnie de cinq personnes. Le vieillard d'Anville et Durichemont avaient oublié de prévenir M. et M'"'' de Fumeterre ; quelle fut leur surprise de voir le père, la mère et l'oncle de Dangeot ! Un jeune officier et une belle demoiselle les accompagnaient. On eut peine à reconnaître M"^ Dangeot ; elle était, sous les habits de son sexe, presqu'aussi belle que son amie. Lucile vola dans ses bras, en la nommant sa chère, son aimable sœur.

Tandis qu'elles se caressaient, M. d'Anville instruisait en gros M. et M""" de Fumeterre, et Durichemont faisait avec grâce les honneurs de chez lui. Les parents de Lucile ne pouvaient revenir de leur étonnement ; ils se regardaient, levaient les yeux et les mains au ciel, et n'apercevaient seulement pas le jeune officier à leurs genoux.

« Chers auteurs de mes jours, leur criat-il, vous avez aujourd'hui recouvré une fille chérie, et le Ciel permet que votre fils vous embrasse ! »

En même temps il s'élance dans leurs bras... Peindre quelle fut à ces mots l'émotion délicieuse, les transports, les mouvements précipités, les cris de joie, les doux épanchements de l'heureuse famille, j'avoue que cela n'est pas en mon pouvoir. Je laisse

au lecteur honnête et sensible à se l'imaginer.

Lorsque Ton fut un peu remis, tous à la fois demandèrent au jeune de Fumeterre d'où il sortait, ce qui l'avait retenu si longtemps loin de sa patrie, comment il se trouvait avec M"^ Dangeot, etc., etc. Il satisfit à tout par ordre. Il commença par leur apprendre qu'il avait été fait prisonnier au Canada et renfermé dans un fort des Colonies anglaises plusieurs années ; que, s'en étant échappé, il était venu à la Martinique fort mal équipé ; qu'à son arrivée, il fut mis en prison et condamné à être pendu, pour un meurtre qui se trouva commis dans l'endroit où il débarqua ; que sa perte était d'autant plus sûre, qu'il avait pour accusateurs les auteurs mêmes du crime qui sacrifiaient un malheureux étranger à leur sûreté ; que le jour où la sentence devait être exécutée, il fut visité par un jeune homme qui s'intéressa vivement à lui sans le connaître, lui donna les moyens de se justifier, et, par le crédit d'un parent fort riche, le tira de ce mauvais pas ; que ce jeune homme, c'était l'aimable Dangeot ; qu'après ce bienfait, il ne crut pas encore devoir se découvrir entièrement : mais il avoua qu'un « je ne sais quoi », plus fort que la reconnaissance, l'attachait à son libérateur, et qu'il fut ravi,

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lorsqu'il le vit prêt à quitter la xMartinique, pour retourner en France ; qu'il ne s'était cependant pas ourert davantage après leur arrivée à Paris ; mais que, dans l'instant même, celui qu'il prenait pour son ami, ayant publiquement avoué son sexe, il avait senti que son bonheur dépendait d'en être toujours aimé, et qu'il était venu le premier lui rendre l'hommage dû à la beauté ; qu'il avait dit son nom, et que Mlle Dangeot, après une exclamation de surprise, avait cependant avoué en souriant, qu'elle le connaissait avant leur départ de la Martinique ; qu'en même temps, elle lui avait appris l'arrivée de ses parents, et qu'elle était amie de sa sœur.

« Jugez, ajouta-t-il, si j'ai désiré de l'accompagner !... Malgré l'empressement de ma tendresse, j'ai diflféré de vous écrire, pour doubler votre joie, en ne le faisant qu'après avoir obtenu du plus aimé des Rois la récompense, je ne dis pas de la valeur, mais de mon zèle. Je porte, de ce matin, cette marque honorable d'un de ses ordres * ; je me retrouve avec ce que jai de plus cher ; toute ma famille est réunie pour la plus heureuse des circonstances ; car je vois bien que c'est à Monsieur (en montrant Duriche-

* La croix de Saint-Louis.

mont) que vous destinez ma sœur. Seront-ils les seuls qui doivent éprouver vos bontés, et refuserez-vous de demander pour moi cette aimable personne à ses parents ? »

Alors les deux familles qui, depuis l'enlèvement de Lucile, s'étaient cruellement haïes, se jurèrent l'amitié la plus sincère et la plus tendre. M. de la Marre assura tout son bien en faveur du mariage de sa nièce avec Fumeterre, et les deux alliances furent arrêtées pour le même jour. Lucile et la jeune Dangeot ne pouvaient se lasser de s'entretenir ; l'amour et l'amitié les rendaient également heureuses.

Il ne s'agissait plus que de trouver la nièce du vieillard de la Martinique. On résolut de faire de nouvelles recherches dans l'aprèsdiner. On se mit à table. Chacun se plaça selon son inclination. Les pères et les mères, qui voulaient s'entretenir de leurs enfants, se rapprochèrent ; le vieillard d'Anville et le bonhomme la Marre étaient auprès l'un de l'autre ; Lucile et Mlle Dangeot ne se quittèrent pas ; leurs amants étaient à leurs côtés.

Les aventures de l'aimable Dangeot occupèrent d'abord. On admirait le courage d'une fille jeune et belle. M. d'Anville en était moins surpris que les autres : il disait, que

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les hommes et les femmes ayant la même âme, réducation seule mettait de la différence dans leur manière de penser ; que Mlle Dangeot ayant reçu celle d'un jeune homme, il nlétait pas étonnant qu'elle en eût la résolution et les goûts. Le bonheur qu'elle eut de. trouver ce vieux parent des îles intéressait également les deux familles ; on s'en entretint longtemps. On voulut savoirquels étaient les indices qu'il avait donnés pour découvrir sa nièce. Mlle Dangeot remit à ses parents les papiers du vieillard.

« Il était de Paris », dit M. Dangeot, en commençant à lire.

Tout-à-coup on s'aperçut que le visage de Mme Dangeot, qui les parcourait avec lui, s'animait.

« Ah ! ma chère fille ! s'écria-t-elle, jouis seule de toute sa fortune ! Cette nièce du vieillard...

— Eh bien? dit le jeune Fumeterre.

— Vous la voyez... C'est moi-même ! Il quitta Paris avant que je connusse M. Dangeot ; j'étais jeune et sans expérience, je le négligeai ; il me perdit de vue, et jamais je n'entretins, ni mon époux, ni ma fille de ce parent. Vous savez, dit-elle à son mari, que votre famille et la mienne étaient alliées : c'est à ce titre qu'il l'a fait son héritière ; il

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ignorait que des liens plus forts la rapprochaient de lui. »

Tout le monde fut encore plus surpris de ce nouveau coup du sort. Les deux amies remarquèrent que, toutes deux, sans le savoir, elles s'étaient trouvées entre les mains de leurs parents ; elles se firent de nouvelles caresses.

« Nous serons assez riches, dit Mlle Dangeot à son amant, des bontés de mon oncle et de Tample succession de celui de ma mère. Laissez à votre sœur toute la fortune sur laquelle elle pouvait compter avant votre retour ; je l'exige. »

On applaudit à ce trait de générosité ; et, malgré Lucile et Durichemont, qui s'y opposaient, on arrêta cet article.

On n'aimait pas à jouer ; on regardait cette occupation grave et frivole comme un anéantissement anticipé. Cependant, on était libre pour le reste du jour. Le vieillard d'Anville voulut procurer à sa sœur le plaisir du spectacle, à son beau-frère la vue d'un tableau toujours enchanteur, à sa nièce un exemple, à Durichemont une luçon utile et touchante. Il les conduisit tous au Prcjngc-à- Ïa-Mode.

Jamais Mme de Fumeterre n'avait vu, ni lu de pièce de théâtre. Celle-ci l'intéressa vivement dès le premier acte.

« Ma fille, disait-elle à la jeune Dangeot, on croit ces gens-là damnés ; cependant, ils m'ont édifiée. On ne fait apparemment pas attention qu'ils peignent le bien qu'on devrait faire ? »

Dans les entr'actes, elle jetait un coupd'œil sur le cercle brillant des dames qui l'environnaient. Une, surtout, la frappa, moins par ses grâces, que par un air affable et ouvert auquel on ne pouvait refuser son cœur. Elle demanda son nom,

« C'est, lui dit l'amant de Lucile, Mme la comtesse d'E. .

— Qu'elle est bien ! dit le jeune de Fumeterre.

— Mon ami, reprit Durichemont, son caractère et son esprit répondent à son éblouissante beauté ; elle ne doit l'hommage de tous les cœurs qu'à ses qualités estimables ; et rien à son illustre naissance. Ces grâces, cette séduisante figure, sont un avantage auquel elle songe à peine ; elle n'en a pas besoin pour se faire adorer. »

Ce témoignage fut applaudi de ceux qui remplissaient les loges voisines.

Lucile disait :

« Qu'elle est heureuse ! on la loue, lorsqu'on est sûr qu'elle ne l'entend pas ! »

La pièce finit, et Mme de Fumeterre était dans l'enthousiasme, Lucile plus éclairée

sur ses devoirs, Durichemont plus tendre. Il répétait à son amante, d'un ton plein de feu :

« Non, il n'est point d'état |.lus heureux dans la vie, Pour ceux que la raison et l'amour ont unis ! L'hymen seul peut donner des plaisirs infinis ; On en jouit sans peine et sans inquiétude ; On se fait l'un pour l'autre une heureuse habitude D'égard, de complaisance, et des soins les plus doux, S'il est un sort heureux, c'est celui d'un époux Qui rencontre à la fois, dans l'objet qui l'enchante. Une épouse chérie, une amie, une amante. Quel moyen de n'y pas fixer tous ses désirs ? 11 trouve son devoir dans le sein des plaisirs. »

Lucile lui répondit :

« Mais

Voire Empire commence où le nôtre est détruit. »

A cette pièce succéda Le M oulin-de-J avelle . Mme de Fumeterre ouvrait de grands yeux, et regardait autour d'elle, apparamment pour s'assurer si l'on était encore dans le même lieu. Tout l'en convainquit.

« Hélas ! dit-elle en soupirant, voilà, sans doute, ce qui les met au rang des réprouvés '. //

En revenant, Lucile fit part de ses réflexions à son oncle et au jeune Durichemont.

« Je reconnais, leur dit-elle, avec vous, que le Théâtre Français est l'école de la vertu ; mais il faut l'épurer. »

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