‹ LucileChapitre 24 sur 27 · CHAPITRE XXIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIII

Où les méchants sont punis

Dès que la nouvelle du prompt départ de M. et Mme de Fumeterre pour la capitale, fut parvenue aux oreilles de Fisiomon, il présuma que Lucile pouvait seule causer ce voyage. Il résolut de les suivre à leur insu, et de découvrir tout ce qu'il pourrait pour se venger de la haine de cette jeune personne, et des mépris de ses parents. Il prit la poste, et, le même jour qu'eux, il arriva dans Paris. Cependant, il ne put les découvrir ; il ne connaissait pas même les noms de Durichemont et du vieillard d'Anville. Il ne perdit point courage, et courut du soir au matin chez toutes les connaissances de M. de Fumeterre : le tout en vain. Les parents de Lucile s'étaient proposés de marier leurs enfants dans une terre de Durichemont, à quelques lieues de la ville, et de ne présenter leur fille dans le monde qu'avec son époux. Cette précaution déconcerta tous les mauvais desseins de Fisiomon ; il ne sut rien, il n'apprit rien. Il se dédommagea de ces contre-temps, en se plongeant dans la plus sale débauche.

Son goût pour les plaisirs faciles le conduisit chez la Courton. L'éclat de sa bourse

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éclipsa sa laideur, mais il ne fit pas disparaître le danger. Le tendron que lui prostitua l'infâme appareilleuse n'était pas novice : elle communiqua à Tindigne interprète des lois le poison qui circulait dans ses veines.

Il ne s'en aperçut pas tout d'un coup

Eloignons ces dégoûtantes images, en attendant qu'il sorte de sa sécurité : l'instant fatal qui doit l'éclairer n'est pas loin.

Dans les bras de ses parents, au milieu de leurs caresses, Lucile, en présence de Durichemont, leur confessait toutes ses fautes. En leur faisant connaître tout ce qu'elle devait à son amant, elle les vit frémir du danger qu'elle avait couru. Mme de Fumeterre, fondant en larmes, pressait Durichemont contre son sein, et lui disait :

« Mon cher fils ! ah ! sans toi je n'avais plus de fille ! C'est toi qui l'as sauvée ; elle est ton bien ; elle doit toute sa vie te regarder comme son père et son époux. Et toi, mon cher fils, traite-la comme une fille que t'ont donnée tes soins, ta tendresse et tes bienfaits. »

M. et Mme de Fumeterre voulurent accabler de reproches et faire trembler l'indigne Courton : ils ne crurent pas à propos de l'envoyer chercher, et que Lucile la revît. Ils prièrent Durichemont de les conduire chez elle. Lorsqu'ils y arrivèrent, elle était

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en conversation avec ce vieux comte dont j"ai déjà parlé. On les pria d'attendre un moment. Ils furent conduits dans une pièce voisine de celle où s'entretenait lappareilleuse et le grison débauché.

« Je conviens qu'il n'en aurait été ni plus ni moins, disait la Courton, qu'ils entendirent facilement, puisque le jeune homme l'a prise sans examen ; et que ma pension me fut assurée avant qu'elle me quittât. Je puis vous jurer que c'est la première fois qu'une fille est sortie de chez moi comme elle y était entrée, et vous savez que cette jolie blonde, qui n'y passa qu'une nuit, ne vous échappa pas ; quoique le lendemain j'aie fait mille serments à son père que personne ne l'avait touchée. Il fallait que celle-là eût un astre heureux qui veillât sur elle. C'est la seule bonne action que j'aie faite depuis trente ans ; je ne croyais pas avoir à m'en repentir.

— C'était me manquer essentiellement, reprenait le comte ; à moi qui dépense chaque année cinq cents louis avec vous... Une fille comme celle-là 1

— J'ai tort, et vous voyez mes regrets.

— Pas un moyen de l'engager à revenir, ne fût-ce qu'une seule fois?... Voyez, parlez, tentez, présentez l'appât du gain. Je sacrifierai mille louis, s'il le faut, et je vais ven-

lire une de mes terres. Votre finesse ordinaire, vos fourberies, tout cela ne peut-il vous servir ?

— J'y rêve... L'amant m'a congédiée; je ne saurais reparaître devant lui... La jeune personne... On l'aura sûrement indisposé.*" contre moi... Je ne vois qu'un moyen.

— Eh ! quel est-il ?

— De l'enlever.

— S'il n'en est point d'autre, il faudra bien en venir là ; mais, concevez-vous quel plaisir ce serait d'avoir à sa disposition, ne fût-ce que pour une heure, une fille honnête, aimée d'un autre, qui la croit sage ; de >/

Le vieux scélérat dit ici des choses auxquelles mon imagination refuse de se prêter, et que ma plume n'oserait écrire. M. et Mme de Fumeterre s'éloignèrent vers une croisée pour n'en pas entendre davantage. Et le jeune Durichemont leur disait :

« Voyez comme le Ciel se sert de tout pour nous convaincre que votre chère fille a sa première innocence ; tout rend témoignage à sa vertu ! »

M. et Mme de Fumeterre sourirent. Outre la joie qu'ils éprouvèrent, ils étaient charmés que Durichemont eût fait cette réflexion de lui-même.

Tout-à-coup les parents de Lucile se dirent : « Que faisons-nous ici? Nous allons parler

à une malheureuse qui ne nous entendra pas : c'est au sage magistrat, dont les soins infatigables purgent cette grande ville de scandales, qu'il faut nous adresser. Sortons. »

En prononçant ces mots, ils fuient tous trois, s'élancent dans leur voiture, courent à toute bride, et croient s'éloigner trop lentement de cette demeure infâme.

Les gens de bien ne doivent avoir avec les méchants que le moins de relations qu'il est possible, même lorsqu'il s'agit de les faire châtier. Dans la classe des scélérats, il s'en trouve qui vengent le public et les honnêtes gens. Ce fut Fisiomon qui dispensa M. et Mme de Fumeterre de se plaindre de la Courton. Dès qu'il s'aperçut de l'ignominieux présent qu'il avait reçu chez elle, il devint furieux, jura qu'il en tirerait vengeance, et tint parole. Pour débarrasser tout d'un coup mon lecteur de ces odieux personnages, j'anticiperai sur l'ordre des événements.

Tandis que Durichemont, le jeune Fumeterre et l'aimable Dangeot se réjouissaient d'avoir détourné Lucile d'une résolution généreuse et funeste tout à la fois, Fisiomon en proie aux plus vives douleurs, s'achemine vers le temple de ses plaisirs, et ne se propose rien moins que de renverser l'idole et l'autel.

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« . . . JVtais fille

et je le suis encore. »

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En entrant, le premier objet qui s'offre à sa vue, c'est le jeune tendron qui l'a reçu dans ses bras ; elle vient l'embrasser en minaudant. Fisiomon répond à ses avances par un soufflet et par d'autres gentillesses du même genre. La Courton accourt au bruit.

« Ah ! c'est toi, infâme ! s'écrie-t-il. Tu vas recevoir le salaire que tu mérites ! »

Il tire son épée, car ce président en portait une lorsqu'il était à Paris ; il atteint la malheureuse qui fuyait, et la punit, par le coup le plus lâche, mais digne d'elle et de lui.

Après cet exploit, Fisiomon voulut sortir. Les cris des filles avaient excité ceux du peuple ; la garde arrive : on se saisit du meurtrier ; il est conduit en prison. Dans cette extrémité, M. de Fumeterre est instruit de son sort ; il a l'humanité de voler à son secours, et d'employer ses amis et ceux du criminel. On obtint sa grâce ; mais la famille seule on profita ; son mal, le trouble que lui causa son forfait, les incommodités de la prison le conduisirent en peu de jours au tombeau ; et le monde fut tout à la fois délivré de l'indigne Courton et d'un méchant homme.

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