CHAPITRE XXIV
Le plus important de tous
Tout était prêt pour l'union des quatre jeunes amants. On se rendit à la campagne, et le lendemain, le soleil, en sortant du sein des ondes, devait éclairer leur bonheur. Depuis qu'on était arrivé dans le château, Lucile avait disparu. Mlle Dangeot, Durichemont et le jeune de Fumeterre la cherchaient, sans la trouver. On se trouble, on s'inquiète ; tout le monde est en alarme : une jeune fille du concierge indiqua l'endroit où l'aimable Lucile s'était retirée. C'était dans un petit pavillon au milieu du jardin. On y court, on y vole... La belle, la touchante Lucile, assise, et le visage couvert de ses mains, fondait en larmes. Son amant jette un cri, embrasse ses jenoux, lève les yeux sur elle, veut lui parler... Sa langue glacée refuse d'articuler les sons.
« Chère amie, lui dit la jeune Dangeot, quel sujet fait couler tes larmes ? Nous étions tous si heureux tantôt! Sont-ce de nouveaux malheurs que nous ignorons?
Ah ! ne crains rien : quelque chose qui soit arrivée, tu es estimable par tes sentiments, et tu le seras toujours.
— Non, mon amie, reprit Lucile, en sanglotant, je ne saurais être heureuse...
— Pouvez-vous le penser, divine amante!
s'écria Durichemont, qui s'était un peu remis. Vous m'aviez assuré que mon amour, mon respect, mon estime feraient votre félicité ; que l'idée que vous pouviez me rendre heureux, vous causait le plus doux des sentiments. Ma Lucile ! ne vous suis-je donc plus cher ?
— Ah ! Durichemont I vous me l'êtes plus que jamais... Je vous aime, oui... plus mille fois... que moi-même et que mon bonheur. Mais, cher amant, quand j'ai cru pouvoir faire le vôtre, quand vous l'avez pensé, nous nous abusions tous deux...
— Ciel ! que me dites-vous !
— La vérité. Lucile, en devenant votre épouse, vous ferait partager son déshonneur.
— Cessez de me déchirer... Lucile !
— Un cloître doit cacher votre Lucile.
Elle y pleurera bien moins ses fautes peutêtre que son amant ! »
Les sanglots suffoquaient Durichemont.
La jeune Dangeot répondit à son amie : '< Cruelle ! pouvez-vous l'affliger ainsi, et nous désespérer tous ! Quelle est donc cette
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nouvelle idée, et qui peut l'avoir fait naître?
— En arrivant ici, un trait de lumière m"a frappée. J'ai, vu mille abîmes ouverts sous les pas de Durichemont et sous les miens. « Qui ! toi ! me disait une voix secrète, malheureuse, destinée par une infâme à devenir la victime de la brutalité des hommes, tu serais l'épouse du mortel le plus aimable, le plus tendre, le plus généreux !... Non! tu ne le mérites pas. Tu te reprocherais d'être un serpent qu'il aurait échauffé dans son sein. » J'ai cédé, mon amie, à ces cris intérieurs.
— Lucile ! reprit l'aimable Dangeot, et vos parents? Vous allez faire mourir votre mère de douleur... Vous ensevelir dans un cloître ! vous ! Tandis que vous devez être mère de famille, vous rendre inutile à là société, à vous-même, et cruelle pour ceux qui vous chérissent ! Ah 1 Lucile, répare-t-on ses imprudences par un crime !
— Vous voulez ma mort ! lui disait Durichemont. Quelle récompense de vous avoir si tendrement aimée !... »
Dans ce moment, M. et Mme de Fumeterre, le vieillard d'Anville, le père et la mère de Mlle Dangeot parurent. Lucile se précipite aux genoux de ses parents.
« Cher papa, ma tendre mère, leur ditelle, le Ciel vous a rendu votre fils : qu'il jouisse de vos bontés ; il en est digne. Pour moi, il ne me reste qu'à gémir, dans la solitude, de ne pas mériter le nom de votre fille, et le titre, si doux pour mon cœur, d'épouse de M. Durichemont ! Je me souviens des avis que mon oncle me donna, avant de me connaître : ils étaient dictés par la raison et la prudence. Xjn jour, cette vive passion que mon amant et moi ressentons, s'amortira, s'éteindra peut-être entièrement dans mon époux. Alors il ne verra plus dans sa compagne qu'une femme d'une vertu douteuse, dont l'innocence peut avoir été plusieurs fois ignominieusement souillée durant un séjour de six mois chez une infâme.. ../^ette idée est déchirante ; elle m'arrache des larmes amères.... Eh ! qui l'empêche même encore de regarder ces pleurs comme une feinte criminelle !...
— Ah ! Lucile, s'écria Durichemont, sontce là toutes vos craintes ?... Je suis heureux, si je n'en ai pas d'autres à combattre.
— N'en est-ce pas trop encore? La mère de vos enfants ne serait pas sans tache aux yeux de son ép...
— Parlez, Monsieur, parlez, dit vivement Durichemont, en s'adressant au père de Lucile. Vous savez tout : apprenez-lui....
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— Ecoute-moi, ma chère fille, dit M. de Fumeterre, ta délicatesse, si tu ne la pousses pas trop loin, est une vertu de plus. Te rendras-tu, si nous te disons que ton amant et nous-mêmes avons entendu ta justification d'une bouche qui, dans cetre occasion, ne pouvait être suspecte ? »
Et, sur-le-champ, il répéta ce qu'ils avaient ouï chez la Courton. Un aimable sourire se traça sur le visage de Lucile ; elle tendit la main à Durichemont transporté. Mlle Dangeot pleurait de joie. Le vieillard d'Anville fut déchargé d'un pesant fardeau : il se plaignit de ce qu'on ne l'avait pas instruit d'une découverte si intéressante.
« M. Durichemont vous la gardait pour augmenter votre joie le jour de son mariage//, lui répondit M. de Fumeterre.
Alors on ne songea plus qu'à la joie. Le tendre Durichemont et l'estimable Lucile se prodiguèrent les plus douces caresses. Ils n'attendirent pas seuls le lendemain avec impatience. La jolie Dangeot et le jeune de Fumeterre le désiraient aussi vivement qu'eux.
Enfin, il brilla ce jour, où les deux aimables couples marchèrent ensemble à Faûtel, et se lièrent par des serments sacrés. Après avoir donné la main et sa foi à son cher
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Duricheraont, Lucile eût désiré qu'un huitième sacrement rendît les liens de l'amitié indissolubles comme ceux de l'amour ; elle n'aurait pas hésité à former ce nœud avec la tendre Dangeot devenue sa sœur.