CHAPITRE PREMIER Ce qu'était Liicilc
UN riche négociant de la province de Bo... que les bontés du Roi venaient d'annoblir, vivait heureux depuis vingt ans avec la compagne qu"il s'était choisie dès sa première jeunesse. Deux aimables enfants étaient le fruit de cette union : l'aîné, garçon hardi et bien fait, prit de bonne heure le parti des armes et courut dans les pays lointains chercher la gloire pour l'unir h. la fortune. L'autre était de ce sexe timide qui conserve,
par la douceur, les conquêtes de la beauté ; son nom était Lucile ; son âge, quatorze ans ; la figure séduisante, son esprit flexible et juste ; son cœur droit, tendre et faible. Les soins que Ton prit de son éducation avaient ajouté des talents à toutes ces qualités ; Lucile devint une personne accomplie; ses parents l'idolâtraient. Un accident funeste la leur va rendre plus chère encore. Ce frère téméraire qui n'avait pas craint de quitter les foyers paternels pour aller servir dans les déserts sauvages du nouveau monde, vit d'abord son audace couronnée par le succès ; son mérite et sa valeur le mirent seuls à la tète d'une compagnie. Mais ces nouvelles favorables eurent à peine répandu la joie dans sa famille, que d'autres leur succédèrent ; on apprit que le nouveau capitaine, emporté par son courage, avait disparu dans une bataille.
A ce coup du sort, le premier malheur qui, jusqu'alors, eut troublé la vie douce et tranquille des parents de Lucile, leur douleur fut extrême. L'aimable fille eut seule le pouvoir de la modérer. Elle se montrait si tendre, si sensible, qu'ils cessèrent de s'affliger pour ne pas la désespérer. Qu'un si bon naturel augmenta leur attachement 1 Ils ne s'occupaient que des moyens de lui prouver leur amour. La jeune personne, qui n'avait
LUC ILE ï
jamais reçu de leur part que des caresses, répondit comme elle le devait à leurs bontés. Devenue, par la perte de son frère, un parti considérable, elle pouvait satisfaire également le goût et l'intérêt. Dans toute la ville
d"A il n'y avait qu'une seule voix pour
louer Lucile : tous les parents enviaient le bonheur de ceux de Lucile ; tous les jeunes gens désiraient de toucher le cœur de Lucile; toutes les jeunes filles en étaient jalouses.