‹ LucileChapitre 4 sur 27 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Faute énorme des parents de Lucile

Parmi les soupirants que les attraits naissants de Lucile fixaient sur ses pas, un, entr'autres, se distinguait par l'ardeur de sa poursuite. C'était un magot d'environ vingtcinq ans, enfant unique, gâté par madame sa mère, veuve noble, riche, avare par caractère, prodigue seulement pour ce cher fils. Du reste, Fisiomon (c'est ainsi qu'il se nommait) était de la première famille du canton, et pourvu de la principale charge dans la robe. Il pressa sa mère de demander pour lui la jeune et belle Lucile. M""" de Fisiomon, quoique beaucoup plus riche et d'un rang plus élevé, était aussi sensible à la gloire d'avoir Lucile pour bru, que son fils

était empressé de l'obtenir pour femme. Dès le jour même elle se rendit chez M. de Fumeterre (c"est le père de Lucile) ; elle propose son fils. Le parti était avantageux, il fut accepté. On ne présuma pas même que Lucile, si jeune encore, pût avoir un goût formé. On s'engagea sans la consulter.

Si les avantages de la fortune semblaient rendre Fisiomon digne de Lucile, en considérant la figure et les mœurs, il eût été le dernier sur lequel on aurait dû jeter les yeux. Il était noir, maigre, petit, mal fait, brutal, ivrogne, et se livrait quelquefois à la plus sale débauche. Lucile était blonde : ses beaux cheveux étaient si touffus, qu'ils l'eussent couverte toute entière ; ses grands yeux bleus avaient une douceur enchanteresse ; sa bouche était petite ; ses lèvres vermeilles ; son sourire, fin et gracieux ; sa gorge d'albâtre commençait à soulever la gaze légère qui la couvrait ; sa main potelée, ses bras arrondis étaient d'une blancheur de lait ; elle était assez grande, bien taillée ; avait la jambe fine et le pied le plus mignon que l'on pût voir.

Fisiomon obtint de venir souvent. La première fois que Lucile le vit de près, avant qu'on l'eût instruite de ces vues, elle ressentit pour lui toute la haine qu'il méritait. Elle disait quelquefois au jeune Dangeot, com-

mis de son père (et c'était le plus beau garçon du monde que ce Dangeot ; fait au tour, brun, un teint délicat, des yeux pleins de douceur) elle lui disait :

« Qiie je plains la jeune fille qu'on doit sacrifier à ce monstre de Fisiomon I //

Au bout de quelques jours, elle apprit que c'était elle-même. Pour décrire quel fut son désespoir, combien elle versa de larmes, il faudrait être fille, avoir un Fisiomon h. épouser, et brûler pour un amant aimable comme Dangeot.

CHxVPITRE 111

Démarche à laquelle on ne s'attend pas

Qu'on se peigne un garçon d'environ dixhuit ans, d'une famille pauvre, mais honnête ; élevé dans la capitale ; qui joint à la figure que j'ai dit, cet air vif, agréable, qu'on acquiert à la ville, et qui plait si fort aux femmes; qui, de plus, était instruit, tournait joliment des vers ; parlait à tort à travers philosophie et religion ; disait du mal des moines, s'attendrissait jusques aux larmes sur le sort des religieuses : tel était Dangeot, le plus charmant, le plus raisonnable jeune homme de la ville et peut-être de la province. Lucile ne fut pas insensible à tant de mérite : elle

s LUCILE

compara le séduisant commis avec Fisiomon ; le résultat ne pouvait être en faveur du dernier ; elle crut aimer Dangeot ; elle en était chérie, et tous deux jurèrent qu'elle n'épouserait pas Fisiomon.

Mais M. et M'"" de Fumeterre avaient juré qu'elle l'épouserait. Ils ne regardèrent la petite répugnance de leur fille que comme ,un enfantillage. On fit les préparatifs ; on fixa le jour ; dans trois semaines Lucile devait être la compagne de M. de Fisiomon. S'affliger, se désespérer, on l'avait fait, et cela n'avait de rien servi.

« Ah! Dangeot! que je suis malheureuse! disait, huit jours avant son mariage, la jeune Lucile à son amant. Mes parents, qui toujours furent si tendres, aujourd'hui sont insensibles à mes larmes : ils me regardent comme une enfant, dont le cœur et l'esprit s'accoutumeront au sort qu'on me prépare... Je suis résolue de tout faire pour l'éviter : je vais me jeter aux genoux de ma mère, lui dire que je mourrai plutôt que de souflVir qu'on m'unisse à ce que je hais I •/

Dangeot lui conseilla de tenter ce moyen. Quoiqu'il aimât, et qu'il fût aimé, jamais, il n'avait conçu le plus petit ravon d'espérance d'être, en qualité d'époux, à l'objet de sa tendresse. Un autre motif le guidait : c'était la pure, la tendre amitié. Lucile courut dans

l'appartement de M""" de Fumeterre; elle pleura, gémit, cria... et n'obtint rien. Les parents de Lucile se fussent crus les plus grands ennemis de leur fille, si, dans cette occasion, ils ne l'eussent contrainte ; ils n'étaient cruels que par excès de tendresse : ils espéraient qu'un jour elle leur en saurait gré. C'est ainsi qu'on est fait dans la province. On a Tàme forte : dès que l'intérêt et Vhoiiiu'iir parlent, on fait imposer silence à la nature, à l'amour, à l'amitié, à l'humanité même. Les paisibles habitants de la vaste et moderne Syares, gens pusillanimes, efféminés, écoutent quelquefois tout cela, surtout dupuis quelques années : hélas!

c'est ainsi que tout dégénère!...

Lucile ne prit plus conseil que de son désespoir et de Dangeot : elle lui déclara qu'elle voulait fuir ou mourir. L'alternative ne fit pas un moment balancer le jeune homme, quoiqu'il n'ignorât pas à quoi l'on s'expose, en accompagnant incognito une fille, plus jeune, plus riche, et d'une condition plus relevée, à cinquante lieues de la maison paternelle... Mais laisser mourir Lucile!... Dangeot ne pouvait soutenir cette idée : il eût cru se rendre coupable de se faire presser; il promit de ne la pas abandonner, de la guider.

« A douze ans, lui disait-il, ma mère m'a

raconté qu'on voulut lui faire épouser un homme laid comme Fisiomon : elle s'enfuit aussi : mon père l'accompagna... Je voudrais bien lui ressembler ; car il épousa sa jeune maîtresse ; il n'en fut que cela ; mais avec moi, qu'en sera-t-il ?. . . //

De son côté, Lucile trompa ses parents : elle feignit de se rendre, demanda de l'argent, des bijoux. On fut trop heureux de croire qu'on allait l'éblouir à ce prix. On lui donna plus qu'elle ne paraissait désirer. Un soir Lucile voulut sortir pour prendre le frais : une chaise et des chevaux préparés par Dangeot, attendaient sur la route ; la promenade ne se termina qu'à Paris.

Grande rumeur chez M. de Fumeterre, quand on ne vit pas revenir M"" Lucile. On alla chez tous les parents, tous les amis ; on ne l'y trouva pas. Dans ce tumulte, on ne songeait pas seulement à Dangeot; mais le lendemain, lorsqu'il ne parut point, l'on se douta de tout. M. de Fumeterre. embrasse son épouse désespérée, et vole sur les traces des fugitifs : ils avaient douze heures d'avance, il ne put les atteindre. Le père de Lucile arriva dans la capitale bien fatigué, fort en colère, et très affligé.

Page 1