‹ LucileChapitre 6 sur 27 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Rencontre niallicurcusc

Lucile avait un air de frayeur et d'embarras qui frappait : des larmes, qu'elle ne pouvait retenir, s'échappaient le long de ses joues. Après un trajet fort court, elle se trouva dans le quartier le plus brillant de la capitale. Les jeunes étourdis s'arrêtaient pour la faire passer devant eux : les femmes qui la croyaient déjà dans la fange, disaient : '< Quoi! si jeune! ». Les hommes rassis brûlaient d'envie de la consoler, et peut-être ne fùt-elle pas allée loin encore, sans que quelqu'un le lui eût offert.

LUCÎLE ir,

La timide Lucile, étourdie des sots propos des petits-maîtres, honteuse de Tair méprisant des femmes, se confondit, sans savoir où elle allait, avec la foule qui entrait au Palais-Royal. Une petite femme, ronde, potelée, dont les regards hardis et pénétrants eussent fait rougir un gendarme, traversait la seconde cour. Elle aperçoit Lucile, et lit dans son cœur. Elle l'aborde, en affectant un air de bonté.

« Mademoiselle me parait étrangère ?

— Hélas ! oui.

- — Mademoiselle cherche apparemment quelqu'un, ou s'est égarée dans un quartier qu'elle ne connaît pas?

— Non, Madame... (Un grand soupir suivit.)

— Je vous offre mes services : où voulezvous aller ?

- — Je ne sais...

— Comment 1... Je vous le répète, je vous offre mes services, un asile...

— Un asile 1... Ah I mon père et Fisiomon sauront bien m'y trouver I

— Oh ! non, je vous en assure, vous n'aurez qu'à me les désigner, et je vous réponds qu'ils ne vous verront jamais.

— Se pourrait-il? Ah ! Madame, par quel bonheur vous ai-je trouvée !... Mais, qui peut donc vous intéresser au sort d'une Infor-

tunée qui, sans vous, n'aurait su que devenir ?

— On n'est pas Turc ; on a un cœur... et puis, vous savez travailler, sans doute ; vous ne serez pas à charge... Si vous ne savez pas, on vous montrera.

— Que ne vous devrai-je point!... On m'avait bien dit, que, dans cette ville immense, il se trouvait de bonnes âmes, dont les vertus compensaient le mal qu'v commettent les méchants.

— C'est un trésor ! s'écria par distraction l'obligeante Courton... Ma fille, allons chez moi ; vous me conterez votre histoire. Soyez sûre que je vous tiendrai lieu d'une mère tendre et affectionnée. >/

Lucile et sa dangereuse bienfaitrice gagnèrent une petite rue proche de là. Tout offrit, aux yeux de l'innocente, l'aspect d'une maison réglée et tranquille. Sa conductrice sonna ; on ouvrit une première porte : au milieu du passage, on était arrêté par une grille. Une espèce de tourière se fit quelque temps attendre ; enfin on la vit paraître : en apercevant sa maîtresse et la jolie proie elle dit : '< Ah ! c'est Madame. » Ces mots firent concevoir à la jeune personne, que sa protectrice était la maîtresse de la maison. Elle fut conduite sur-le-champ dans un bel appartement au premier. Les croisées sur la

rue fermaient à clef, et les stores étaient baissés en tout temps.

Ce fut dans cette retraite, où l'on ne rece- A'ait qu'un jour tendre, que la belle affligée fit le récit de ses malheurs. L'article de l'enlèvement épouvanta la Courton, mais elle se rassura bientôt. L'innocence de Lucile était entière : elle sut s'en convaincre.

Cette assurance lui rendit toute la joie et les espérances pompeuses qu'avait fait naître la beauté de Lucile à la première vue. La jeune personne fut chérie, choyée, caressée; on prévenait ses moindres désirs. On sut la consoler de la perte de son amant : on en donnait de fausses nouvelles ; on le dit tour à tour, sensible, refroidi, perfide ; et l'on parvint à le faire oublier. Au bout de quelques jours, on fit venir un maître à danser. Il ne trouva rien à montrer à Lucile. Elle déploya devant lui plus de grâces qu'il ne pouvait lui en donner. Nouveaux transports, pour la digne maman ; qui redoublèrent encore, lorsque Lucile ajouta qu'elle savait la musique, jouer de la vielle, et toucher du clavecin. Les vues s'agrandirent, 'r Tudieu 1 disait en elle-même l'infâme corruptrice, voici pour faire une fortune tout d'un coup ! // Elle avait d'abord destiné la jeune fille pour un vieillard voluptueux, qui payait généreusement ; mais dans ce moment elle fut assez raison-

nable pour sentir que ce serait un crime affreux et irrémissible, de prostituer tant d'appas au vieux comte, dont le souffle impur et la santé douteuse allaient en ternir l'éclat. Elle résolut de ne pas se presser, de cacher soigneusement Lucile à tous les yeux, et de mettre cette jolie personne dans le cas de la protéger elle-même un jour, en lui inspirant de la reconnaissance.

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