‹ LucileChapitre 8 sur 27 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

Bienfaits dan^o-erenx

Votre Lucile, me dira-t-on, jusqu'à présent est vertueuse... Plaisante vertu, en vérité! Avant quinze ans, avoir désobéi, s'être

ii LUCILE

fait enlever, vivre sans scrupule avec un jeune homme dont on passe pour la femme. Non, Lucile n'était plus vertueuse ; et si sa pudeur n'avait point encore reçu d'atteintes, c'est à celui qui fit pour elle le personnage d'amant, qu'en est tout le mérite. Cependant, je conviens que son âme était innocente : mais, dans un moment, elle va cesser de l'être.

La réflexion que je viens de faire n'échappa pas à celle que Lucile regardait comme sa protectrice et une seconde mère « Il faut de la hardiesse et une certaine force d'esprit, se disait-elle, pour être capable de ces choseslà. Cette jeune fille n'est point sotte; elle n'est qu'ignorante ; trompons-la ; gagnons son cœur; il est facile à séduire, mais il serait impossible de le contraindre, m La Courton raisonnait juste. 11 lui en avait tant passé par les mains, que l'expérience lui tenait lieu de philosophie.

Pour réussir dans son projet, la séductrice apprit à Lucile à faire de la dentelle. La jeune personne était adroite ; elle ne tarda pas à surpasser sa maîtresse. On sut alors lui vanter ses ouvrages dix fois plus qu'ils ne valaient : on l^atta son cœur naturellement fier, en lui montrant qu'elle n'était point à charge, et ce moyen était le plus efficace, pour qu'elle ne conçût aucun soupçon. On

LU CI LE 'J.i

la mit magnifiquement. On eut toujours soin de lui dérober la vue de ces malheureuses qui vivaient dans la même maison. Deux seulement, des plus jolies, l'entretinrent quelquefois : mais leurs discours étaient dictés, et la maîtresse était aux écoutes. Lucile voyait partout l'image du bonheur et du plaisir. La Courton ne craignait pas qu'il lui prît envie de la quitter, ou même de sortir; outre qu'elle l'avait entièrement subjuguée, la crainte de son père et de Fisiomon, qu'elle entretenait dans toute la force, répondait de sa docilité. Elle lui faisait parvenir de fausses nouvelles; un homme que la Courton disait connaître dans la ville d"A***, écrivait que M. de Fumeterre faisait de terribles menaces. Tout cela renouvelait les frayeurs de Lucile, et lui ôtait jusqu'à la pensée de demander à faire un pas au dehors. D'un autre côté, Dangeot était parfaitement oublié, et la jeune fille commençait à trouver la situation heureuse.

Dès que la Courton s'aperçut que sa jeune victime avait le cœur libre, elle changea de discours, en tenant toujours la même conduite. Pour chasser de son cœur un amant chéri, on n'avait cessé de lui mettre devant les yeux les malheurs que l'amour traîne à sa suite. On avait d'abord peint tous les hommes laids. Insensiblement, on fit des

exceptions, et bientôt l'on en vint à vanter le bonheur d'en être aimée, de vivre dans l'abondance, au sein des amusements et des plaisirs en tout genre, sans esclavage, sans former de chaîne, sans même s'attacher à celui dont on est adorée. On lui parla des spectacles; de ces délicieuses assemblées qu'on nomme bals, où les jolies femmes deviennent des divinités; on tâcha de lui faire naître l'envie d'y briller. Pour disposer son esprit à goûter cette morale, qui lui paraissait nouvelle, on chercha d'abord à l'éblouir par la lecture des opéras du tendre Qiiinault. Ensuite on lui fournit d'autres livres, qui corrompirent son cœur. Bientôt ces peintures dangereuses de l'imagination vive et déréglée des Italiens, firent les délices de cette Lucile jadis innocente. On y joignit toutes ces brochures, que l'abus de l'esprit et du sentiment fait éclore parmi nous. Les sens de Lucile étaient en feu; son imagination pétillait. Pour tomber, il ne lui manquait qu'un amant : c'était là où la Courton l'attendait.

« Mademoiselle

me paraît étrangère ? »

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