‹ Luçon et Mindanao. Extraits d'un journal de voyage dans l'Extrême OrientChapitre 4 sur 10 · La piastre vaut environ 5 fr · texte numérisé non relu

La piastre vaut environ 5 fr

L'archipel exporte aussi en Chine de la poudre d'or. On en trouve à Panay, à Mindanao et dans quelques endroits de Luçon. On conjecture que les richesses minérales des Philippines sont considérables, mais elles sont encore presque inconnues. Panay produit du cuivre ; on a trouvé du charbon dans Cebû, en assez grands gisements à ce qu'on croit, et dans Luçon du fer de bonne qualité et du cuivre.

Mais il n'y a nulle part d'exploitation sérieusement conduite.

Du haut des remparts de Manille, on embrasse toute l'étendue de la ville, et l'on se rend compte de sa physionomie. Ces fortifications massives à revêtements de

pierre, ces grandes églises, ces couvents ont un air d'antiquité européenne, qu'on ne voit nulle part dans l'extrême Orient et qu'on est presque surpris d'y rencontrer.

Dans la ville de guerre comme dans les faubourgs, on retrouve à chaque pas les traces du tremblement de terre du 3 juin 1863, l'un des plus terribles qui aient remué cette terre volcanique» Les belles églises de Santa-Cruz et de Binondo sont* l'une fort endommagée, l'autre entièrement détruite; plus d'un couvent > plus d'une église sont ou ruinés ou ébranlés dans leurs fondements; le grand pont de pierre sur le Pâsig est rompu et remplacé par un pont de bateaux; la

douane, la grande manufacture de tabac, les plus beaux édifices sont tombés. Sur trois côtés de la plus belle place de Manille s'élevaient autrefois la cathédrale, grandiose comme les cathédrales d'Espagne, le palais des capitaines-généraux et l'hôtel de ville. Aujourd'hui, ce sont trois monceaux de ruines, sur lesquelles poussent ça et là des arbustes. En parcourant Manille trois ans après l'événement, je m'étonnais de voir qu'on n'eût pas essayé de relever ces ruines, qu'on n'en eût pas même remué les débris :

o L'argent manque, » me répondait-on en haussant les épaules*

«Pavais été témoin en Espagne de i'é*

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motion produite par le tremblement de terre de Manille, et il m'était resté l'impression que la métropole avait beaucoup fait alors pour sa colonie. Les souscriptions particulières avaient atteint un chiffre assez élevé ; un décret royal avait ouvert un crédit de deux millions de piastres. Il semble, à première vue, que cela aurait du suffire, avec les ressources de l'archipel , pour relever au moins quelques-unes des principales ruines. Mais les Philippines étaient alors hors d'état de se secourir elles-mêmes : le budget de la colonie présentait un déficit à la fin de 1863; dans celui deJTexercice 1864-65, il ne figure qu'une somme de 100,000

piastres « pour reconstrudtion el réparation des temples et couvents ruinés le 3 juin » ; en outre, le crédit ouvert par un décret royal fut annulé dès juin 1864, avant qu'on en eût dépensé la moitié.

C'est donc à peine un million de piastres qui a été employé à réparer cet immense désastre. On a élevé à la hâte des baraques de bois pour tenir lieu des édifices publics, ruinés ou devenus trop dangereux : ce sont des églises provisoires, une douane provisoire , une manufacture de tabac provisoire; tout est dit provisoire aujourd'hui à Manille, quoiqu'on ne songe pas à rien reconstruire de permanent.

On a jeté un pont de bateaux sur le Pâsig ;

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on a meuble, pour en faire la résidence du capitaine général, un collège dit de Santa-Potenciana , qu'il n'habite guère, parce qu'il préfère à l'air étouffé d'une rue de Manille l'air pur et le beau jardin, baigné par le Pâsig, de sa maison de campagne de Malacanan. Ces travaux sont peu de chose, il faut en convenir. Aussi, en voyant en 1866 tous ces édifices abattus, j'aimais à penser que, si l'on avait fait peu pour le service public, c'était peut-être pour mieux soulager les infortunes privées.

Puisque nous avons prononcé le mot de budget, disons brièvement de quoi se compose celui des Philippines. Les

13,810,000 et tant de piastres (environ 72,642,000 francs) de recettes, portés au budget de l'exercice 1864-65, se divisent, en nombres ronds , de la manière suivante :

Contributions et impôts . 2,300,000 piastres

Douanes 1,014,000 »

Loterie 700,000

Rentas estancadas (rentes provenant des monopoles ). . • 9,468,000 «

Diverses 328,000 «

Les rentas estancadas comprennent le monopole du tabac, qui figure pour 7,826,000 piastres, les vins et liqueurs; l'opium, dont le gouvernement vend cha-

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que année le monopole au plus offrant; les droits de timbre , enfin, les combats de coqs; le revenu de ceux-ci monte à 108,000 piastres. Le tabac est, comme on le^voit, la principale source de revenu.

Les fabriques de Manille et de Cavité emploient, Tune 9,000, l'autre 6, 000 femmes et plusieurs centaines d'hommes. Il se vend dans l'archipel pour près de 6,000,000 de piastres de tabac; l'exportation n'atteint pas tout à fait 2,000,000 de piastres (1 0,520,000 fr), et, outre cela, le gouvernement prélève sur la récolte, pour les fabriques de la Péninsule, 130,000 quintaux de tabac en feuilles d'une valeur d'environ 660,000 piastres

(près de 3,500,000 fr). Mais il ne faut pas croire que la récolte tout entière soit représentée par ces chiffres. Une partie considérable arrive aux consommateurs sans passer par les mains de l'administration. Les meilleurs cigares qu'on fume tant en province qu'à Manille, voire chez les hauts fonctionnaires , ne sont pas conformes aux modèles adoptés dans les fabriques et ne viennent pas de l'estanco (bureau de tabac).

Si le tabac est le premier élément de revenu, il est aussi une des principales sources de dépense. L'achat du tabac aux cultivateurs, les transports, la fabrication, montent à la somme considérable

de près de 3,000,000 de piastres *, ce qui réduit le bénéfice net t moins de 5,000,000. En présence de ce résultat, en songeant au grand nombre de mains par lesquelles passe le tabac avant que le prix en soit réalisé , et par conséquent aux fraudes nombreuses qui peuvent se commettre, on est amené à penser que le gouvernement aurait meilleur compte à abandonner son monopole pour un système bien entendu de droits sur la culture ou la vente. 1,600,000 piastres représentent les dépenses qu'occasionne la perception de toutes les autres contributions.

i. Le personnel seul coûte 1,482,000 piastres.

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Sous le titre de «Grâce et Justice» sont compris les frais des tribunaux et les traitements du clergé, qui s'élèvent à 764,400 piastres. L'armée et la marine, dépenses improductives mais nécessaires, montent à 4,21 7,000 piastres. Deux autres chapitres de dépenses, qui sont, l'un les traitements d'une nuée de fonctionnaires sans emploi, distingués par les dénominations de retirados, juMlados et cesantes, l'autre les frais des légations et consulats de Chine et de Cochinchine, forment un total de près de 400,000 piastres. A côté d'une telle somme, dépensée sans qu'il en résulte aucun profit pour la colonie, on regrette de voir les budgets de Fin-

struction et des travaux publics réduits à 75,000 piastres. 456,200 piastres pour une partie du haut personnel administratif, pour les postes, les télégraphes, les prisons, etc., complètent le budget des dépenses, dont le total est de 10,959,000 piastres (environ 57,600,000 fr.). Ces chiffres présentent par conséquent un excédant de recettes de 2, 850,000 piastres (près de 15,000,000 de fr.), excédant purement fictif toutefois. En effet, sur cette somme, 2,050,000 piastres (10,670,000 francs) sont employées à solder diverses dettes de l'Espagne et à lui rembourser d'anciennes avances; et le reste, c'est-à-dire 800,000 piastres (4,208,000 fr.), passe, sous le

nom de budget extraordinaire, à des dépenses insignifiantes.

On peut remarquer en lisant ce résumé qu'aucune somme n'est consacrée à des dépenses reproductives pour l'archipel.

11 semble cependant qu'il serait non-seulement juste, mais aussi d'une bonne politique, d'affecter à cet emploi une partie au moins de ce qui est maintenant attribué à la Péninsule. Il y a lieu dé croire, d'ailleurs, que, du jour où l'administration voudrait accomplir certaines réformes dans le personnel, réduire le nombre des employés, exercer une surveillance active sur tous les services, principalement sur la perception des droits de toute espèce,

renoncer peut-être à quelques monopoles dispendieux, il y a lieu de croire, disonsnous, qu'elle arriverait en peu de temps à établir entre les recettes et les dépenses une proportion avantageuse. Elle pourrait alors laisser une large part à la métropole sans priver la colonie de ce qui est nécessaire à son développement.

Excursions dans l'île de Luçon. — La province de la Pampanga. — La municipalité dans les villages. — Exploitation et fabrication du sucre. — Àrâyat. — Mission et influence des curés aux Philippines. — Les provinces de Bulacan, de la Laguna et de Batangas. — Les Chinois dans l'archipel. — Considérations sur l'organisation du travail dans les colonies européennes des pays tropicaux.

Rien n'est plus monotone que la vie qu'on mène à Manille. Si Ton excepte les premières heures de la matinée où Ton jouit d'une fraîcheur relative, on est toute la journée, bon gré mal gré, enfermé chez soi par l'ardeur du soleil. Mais

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on n'échappe pas pour cela à la chaleur.

En dépit de mille précautions, la température des maisons reste étouffante : il semble qu'on vive dans un bain de vapeur, et Ton appelle de ses vœux la fin du jour. Mais alors viennent les visites à rendre ou à recevoir; peut-être faut-il aller à quelque tertulia (réunion), où la conversation n'a guère d'autre aliment que les commérages de la ville et les nouvelles d'Europe, arrivées quelquefois depuis quinze jours. II ne reste plus que le temps de faire un tour en voiture à la Calzada , ou d'arpenter à pied le quai du Pâsig, qui se prolonge en jetée dans la mer, et qu'on nomme le Malecon.

Heureusement les tertulias sont rares, et Ton a souvent devant soi plusieurs heures d'une belle soirée. Ce n'est pas la

Calzada qui nous attire alors; nous nous

lassons vite du spectacle des voitures; l'ennui nous gagne à passer vingt fois devant les figures lamentables de deux municipaux indiens, à tricornes énormes, qui sont postés chacun à une extrémité de la promenade, et s'assoupissent sur leurs petits chevaux au bruit monotone du tourbillon qui les enveloppe. Nous aimons mieux errer dans la campagne, dont le riant spectacle rafraîchit et délasse après les longues heures du jour. Qu'elles sont belles ces routes bordées d'élégantes mai-

sons et ombragées de manguiers, de tamariniers, de bambous ! Qu'ils sont gracieux ces villages tagals, encadrés dans une luxuriante verdure, qui laisse entrevoir le rideau bleuâtre des montagnes de la Lagune ! Quel air de paix et de bonheur chez toute cette population! Sampâloc, Mariquina, San-Fernando de Dilas, Santa- Ana, Malabon, tous ces noms des environs de Manille éveillent aujourd'hui en moi des souvenirs d'une indicible poésie, souvenirs que je ne puis séparer de celui de l'ami qui a partagé avec moi toutes les émotions de ce long voyage. Mais la ville n'est que plus triste et plus chaude quand il faut y rentrer pour la nuit.

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Une occasion s'offre à nous de faire une excursion en province ; nous la saisissons avec empressement. M. P., négociant français, qui occupe depuis de longues années une position distinguée dans le commerce de Manille et à l'obligeance duquel nous sommes redevables de plus d'un intéressant souvenir, nous met en relation avec M. Martinez, qui possède des propriétés et une fabrique de sucre dans la Pampanga. Cette province borde le baie de Manille du côté du nord.

Le 10 avril, le vapeur Filipino nous transporte en trois heures à l'embouchure de la rivière Pâsag, dont nous remontons le cours pendant quelques

kilomètres entre des rives couvertes de palétuviers et de nipa. Du village de Guagua où nous débarquons, nous gagnons le chef-lieu de la province, Bacolor, illustré au siècle dernier par les vaillants efforts de D. Simon de Anda contre l'invasion anglaise. C'est chez le gouverneur de la province que nous descendons. Sa maison est appelée la Maison-Royale (Casa-Real) ; lui-même a le titre d'alcade mayor. On ne saurait être plus empressé que don Juan Mufiiz Alvarez. Après nous avoir fait les honneurs de sa maison, il veut nous faire lui-même les honneurs de sa province, et nous mène chez M. Martinez.

En avant de sa voiture galopent quatre

cavaliers indiens de misérable apparence et singulièrement équipés : ils portent la blouse et le chapeau blanc de Tannée des Philippines, et sont armés de lances aux flammes rouge et jaune , couleurs espagnoles; perchés sur des selles de forme étrange, ils ont pour étriers des blocs de bois grossièrement taillés, dans lesquels un creux imperceptible ne leur permet d'appuyer que le gros orteil de leurs pieds nus. Les chevaux sont aussi mal tenus que les hommes. Les cuadrilleros , c'est ainsi qu'on nomme ces irréguliers, sont une milice destinée à purger le pays des bandits (tùlisanes) qui l'infestaient il y a peu de temps encore. Ils sont fournis par les

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villages; le gouvernement leur donne chevaux, fusils et lances, mais ils ne reçoivent aucune solde et n'ont d'autre privilège que d'être exempts de la prestation personnelle. Aussi vivent-ils en général « sur le pays », prenant à droite et à gauche ce qu'on veut bien leur donner ou ce qu'ils trouvent à leur convenance.

Même quand ils prennent ce qu'on ne leur donne pas, ce n'est à leurs yeux que profiter légitimement de cette hospitalité dont les Indiens se font gloire. Le Tagal se vante de pouvoir traverser toute l'île de Luçon de Cagayan à Albay, sans dépenser un réal, car toute maison indienne lui est ouverte é Bien qu'étranger aux endroits

qu'il traverse, il entre sans mot dire dans la première case de bambou qu'il rencontre, s'y installe pour la nuit, prend part au repas de famille ettepart le lendemain sans même remercier, tant la chose lui semble naturelle. Le long de la route que nous suivons sont étalés sur de petites échoppes quelques bananes, du buyo, un peu de riz, enveloppé dans une feuille de bananier. Le passant choisit ce dont il a besoin et continue sa marche sans payer ; personne n'y trouve à redire,

San -Fernando est la résidence de AL Martinez et le but de notre voyage* C'est un grand village de 12,000 habitants* situé au bord de la rivière Bétis* au

milieu des arékiers, des manguiers, des bambous, La maison de M. Martinez, celle du curé et le siège de la municipalité qu'on nomme, dans l'espagnol du pays, la Casa-Tribunal, sont construites sur le modèle des maisons de Manille. Presque toutes les autres sont de ces maisons légères que les Espagnols appellent cosas de cafta y nipa.

A peine sommes-nous arrivés qu'une députation d'Indiens, précédés d'une musique, se présente pour nous offrir ses félicitations; c'est la municipalité indienne, son chef le gobernadorcillo en tête. Ils portent, comme tous les Indiens, la chemise hors du pantalon; mais, pourcon-

stater leur dignité, ils mettent par-dessus une petite veste ronde d'étoffe noire : ce sont des personnages. Le gobemadorcillo ou capitan, qui équivaut à un maire de village, porte la canne à grosse pomme d'or des autorités espagnoles; ceux qui l'accompagnent sont les principaux {principales) de l'endroit, qui y ont exercé ou y exercent encore des fonctions; ce sont les chefs de quartier (cabezas de bar angay), les adjoints (tenientes), les juges (jueces de ganado, de sementera, de aguas) , qui tranchent les différends sur les troupeaux, les cultures, l'irrigation, enfin les alguazils. Les chefs de quartier ont sous leur autorité un certain nombre

de familles : ils perçoivent l'impôt, choisissent les cuadrilleros , apaisent les troubles. Leur charge est héréditaire en certains endroits; ailleurs, ils sonf élus pour trois ans. Toutes ces charges municipales ne peuvent être remplies que par des Indiens ou des métis, domiciliés dans le village, âgés de plus de vingt-cinq ans et ne tenant ni emploi du gouvernement ni terre de la commune à titre de ferme. Les élections du maire, des juges et tenientes ont lieu tous les deux ans, sous la présidence du gouverneur de la province et du curé du village. Le collège électoral se compose de treize membres; le maire sortant de fonction en fait toujours partie , les douze

autres membres sont tirés au sort parmi la municipalité. Ils dressent une liste de noms pour toutes les fonctions à remplir, et la présentent à l'approbation du gouverneur général. Les gobernadorcillos et cabezas ont droit à 2 pour 100 de l'impôt qu'ils ont recouvré, ce qui du reste ne fait que les rembourser d'une partie des dépenses que leur occasionnent leurs fonctions. Aussi ces charges ne sontelles recherchées que pour l'honneur et non pour le gain.

Sinon tout le corps municipal, au moins son chef est censé avoir une certaine instruction et savoir l'espagnol; en fait, c'est chose fort rare, et le gobernadorcillo se

fait presque toujours assister, pour se tirer d'embarras dans les circonstances difficiles, par un adjoint extra-officiel qui reçoit le nom de directorcillo. À San-Fernando, le capitan et son adjoint semblaient aussi embarrassés l'un que l'autre, et se tenaient devant nous, tête basse, sans pouvoir articuler un seul mot. Notre hôte vint à leur secours en leur traduisant notre espagnol en dialecte pâmpango 1 .

Nous sommes au mois d'avril ; c'est à la fois le moment de la plantation et de la récolte de la canne à sucre. Tout Tm-

4. A Manille et dans les provinces avoisinantes, on parle la langue tagale. Les provinces plus éloignées ont des dialectes qui en diffèrent un peu, mais ne sont toujours que des modifications de la langue malaise.

genio l de M. Martinez est en activité.

Ici, l'on coupe de la canne une bouture longue de 10 centimètres qu'on enfonce dans le sol ; là, une petite machine à vapeur en plein vent, que manœuvrent des Indiens et des Chinois, écrase la tige comme dans un laminoir, et en exprime le jus; plus loin, on fait subir au précieux liquide plusieurs cuissons successives ; puis on en remplit des vases en terre, de la forme d'un pot à fleurs, qu'on nomme pilones. Lorsque le sucre a durci, on débouche le fond des vases afin de laisser couler la mélasse, qui s'emploie

1 . Nom que les Espagnols donnent aux exploitations de sucre.

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soit pour la fabrication du rhum, soit pour mêler à l'eau qu'on donne aux chevaux : les poneys tagals n'aiment que l'eau sucrée. La canne dont on a exprimé le jus est séchée au soleil, et sert à alimenter les fourneaux de l'usine.

Le sucre figure dans les exportations de Manille pour plus de 3,000,000 de piastres (15,780,000 francs) *. L'Angleterre et ses colonies, l'Australie surtout, consomment plus des quatre cinquièmes de ce total. Le sucre des Philippines est toujours exporté à l'état brut. Il y a près de Manille des raffineries, mais on y purifie

4. 736,000 piculs, ou un peu plus de 46,000,000 de kilogrammes.

le sucre d'une manière imparfaite : on ne voit pas de sucre blanc aux Philippines , on ne se sert que de gâteaux spongieux

et jaunâtres analogues aux azucarillos

d'Espagne, et qu'on appelle eàramelos.

La plupart des ingenios des Philippines sont encore très-primitifs. Il n'y en a qu'un petit nombre où Ton se serve de la vapeur ; presque partout les moulins à broyer la canne sont de grossières machines mises en mouvement par des buffles, et l'on ne trouve guère d'établissements montés sur une grande échelle. La culture du sucre est cependant de toutes les cultures des Philippines celle qui rapporte le plus ; et n'est-ce pas dire beaucoup quand on parle

d'une terre si merveilleusement fertile?

La partie méridionale de la Pampanga est un des districts les plus peuplés et les mieux cultivés de 111e de Luçon. La campagne est plate, mais couverte de beaux arbres et d'une éclatante vçrdure. En quittant San-Fernando, nous prenons la route qui conduit à Arâyat par les villages de Mexico et Santa-Àna, tous deux d'environ 15,000 habitants. Les municipalités et les musiques se présentent au passage, il faut s'arrêter pour reconnaître leur bon vouloir. Le maire de Mexico sait l'espagnol ; il s'empresse de nous en donner la preuve en se servant de la langue castillane pour nous offrir l'hospitalité : vamosàcasa!

(Allons chez moi !) C'est laconique , mais c'est dit avec cordialité ; et cet excellent homme serait heureux, j'en suis sûr, de

voir les Castilas * chez lui. Nous n'a-

vons pas le temps de nous rendre à ses désirs; il s'en dédommage en montant à cheval avec tout le corps municipal pour nous escorter jusqu'au village suivant.

Partout on veut en faire autant, et nous n'échappons à la poussière d'une escorte que pour retomber dans celle d'une autre.

A l'entrée des villages s'élèvent des constructions en bambou, qui font arche

1. Castila, de Castilla, Castille; c'est ainsi que les Indiens désignent les Espagnols et par extension tous les blancs.

au-dessus de la route et sous lesquelles se tiennent des groupes d'Indiens. Quien vive! nous crie* une sentinelle armée d'un fusil ou d'une lance. — Espafla, répond notre cocher en fouettant ses chevaux d'un air vainqueur. Ces postes, qu'on nomme en tagal bantayan , sont établis pour la sûreté des villages et font des rondes de nuit.

Nous arrivons tard à Arâyat, gros village situé au pied d'une montagne de même nom, dont le sommet boisé se dresse isolé au milieu de la plaine. C'est chez une Indienne que nous devons loger; veuve d'un gobernadorcillo ou capitan, elle est connue dans le pays sôus le nom

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de la capitana Sirlang. Nous nous promettons déjà de passer enfin une nuit dans une case de bambou. Quel n'est pas notre étonnement de trouver une grande et belle maison, éclairée à giorno, des lustres, de grandes glaces, des parquets cirés, des meubles élégants! La vieille capitana nous a reçus sur l'escalier ; elle porte tout le costume indien, mâche le bétel et tient à la main un énorme cigare allumé. Les femmes en ce pays fument autant et plus que les hommes. Elle ne sait pas un mot d'espagnol, et nous promène en silence par toute sa maison en traînant langoureusement ses chinelas. Ce qu'elle nous montre avec le plus de complaisance, ce

ne sont pas ses beaux meubles, ce ne sont pas même ses lits tendus des plus riches f tissus de fils d'ananas brodés ; ce sont trois statuettes d'ivoire, ouvrages du pays, et fort bien sculptées vraiment, qui représentent, l'une l'Enfant Jésus habillé en général espagnol, les deux autres la Vierge et saint Joseph vêtus de riches étoffes : c'est ce qu'elle appelle ses $antos.

On ne peut s'arrêter dans un village indien sans faire visite au principal personnage, au curé. Le curé est comme le roi du village : depuis le gobernadorcillo, qui en est la première autorité, jusqu'au dernier habitant, tous se découvrent devant lui et

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viennent lui baiser la main avec un respect affectueux, je dirais presque filial.

Tous les curés européens appartiennent à l'un des quatre ordres qui se sont partagé les Philippines : augustins, récollets, dominicains et franciscains. Beaucoup d'entre eux ont passé les années de leur jeunesse à évangéliser les tribus sauvages, et achèvent leur vie au milieu des populations chrétiennes converties par leurs prédécesseurs. Les ordres monastiques étant abolis en Espagne depuis plus de trente ans, chacun de ces quatre ordres n'a plus dans la Péninsule qu'un séminaire qui envoie aux Philippines des missionnaires et des curés. Ces hommes, en se

faisant moines, renoncent à leur pays natal et à tout espoir d'y revenir; ils se consacrent désormais à cette nouvelle patrie, qu'ils vont chercher au delà des mers, avec tout le zèle de gens qui n'ont plus rien autre au monde; ils prennent les habitudes du pays, en apprennent la langue, et, vivant seuls au milieu des Indiens, se font, pour ainsi dire, Indiens eux-mêmes.

C'est là le secret de leur influence,» Les ordres religieux, en envoyant leurs membres dans ce pays lointain auquel ils se dévouent sans réserve, leur ont assuré une existence proportionnée à l'importance de leur mission. Quelque peu con* sidérable que soit le village, quand même

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il ne se compose que de cases de bambou, deux édifices sont invariablement en pierre et de dimensions monumentales : l'église et la maison du curé \el convento.)

Le Père Torrès,curé d'Arâyat, n'est pas des plus mal partagés sous ce rapport. Le spacieux convento du village est entouré d'un jardin où abondent les plus belles plantes du pays. Devant la porte un ilangilang* en pleine fleur pousse ses rameaux jusqu'au toit, et remplit l'air de son parfum pénétrant. Un chemin mène du couvent au mont Arâyat sous des om* brages de bambous, de mimosas, de cent arbres nouveaux pour nous* Sur le flanc

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