‹ Lucon et PalaouanChapitre 10 sur 27 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

L'ÎLE DE MARINDUQUE

Le 13 avril 1881, je m’embarquai pour Marinduque, grande ile située au sud de Lucon, vis-à-vis du littoral de la province de Tayabas.

Le vapeur qui nous porte circule à travers les nombreuses petites îles qui bordent les rivages de Luçon; après avoir doublé la pointe de Batangas, mouillé devant la ville de même nom pour laisser les dépêches, nous continuons notre route vers le sud, dans la direction de Mindoro. Nouvel arrêt devant Calapan, chef-lieu de la province. Le 14, à 2 heures de l'après-midi, je prends terre devant la douane de Boac, sur une plage sablonneuse où s'élèvent deux à trois petites cases, et j'y trouve mon ami M. Fochs, qui vient justement de, s'établir à demeure dans le pays. Prévenu de mon arrivée, il m’attendait au débarcadère. J'enfourche le cheval qu'il m'a amené et je pique des deux vers la ville de Boac, en sa compagnie et avec celle de son camarade M. Bergara, lieutenant de carabiniers, laissant à mes hommes le soin de charger nos bagages sur les chariots pour les conduire à destination.

M. Bergara m'offre une chambre en son cuartel (quartier, caserne), avec une telle grâce, une telle insistance que je l'accepte.

Marinduque m'attire par la renommée de ses grottes funéraires. C’est une île madréporique et volcanique dont la

plus haute montagne, le Marlanga, s'élève à 500 mètres environ.

Connaissant mes projets de fouilles, M. Fochs, dès son arrivée, avait préparé les voies et intéressé les notables de l'endroit aux excursions que je projetais. À peine installé, je reçois des visites nombreuses. Chacun veut me renseigner et me raconte les histoires les plus fantaisistes au sujet des grottes funéraires. Tous en connaissent et en grand nombre.

Il va de soi que chacune de ces grottes a sa légende, ses esprits, ses terreurs.

De l’une, des esprits castillas (européens) sortent processionnellement tous les ans, la nuit de la Toussaint, en chantant des eantiques; tout le monde les a vus, de ses veux vus. Quand on entre dans leur caverne, on ne voit rien, fors des crânes plus gros que des marmites.

Dans une autre, porte en bois qu'on ne saurait forcer; dans une troisième, à l'entrée, glace immense qu'on ne pourrait briser; et dans toutes, des serpents monstrueux.

Tous de me demander si je ne suis pas effrayé et si je persiste à vouloir les visiter.

Tant de pusillanimité me fait sourire et je leur demande des guides pour le lendemain, les engageant à venir avec moi, car je ne crois pas aux nombreux dangers qu'ils redoutent. Devant mon assurance, tous veulent être de la partie.

Mais, jusqu’au 19 avril, impossible d’avoir un guide : le pays entier est en fête. L'’alcade est en tournée pour le renouvellement des municipalités. Nous attendrons son retour.

Tous les deux ans, chaque ville et village procède à des élections pour remplacer le gobernadoreillo et les tenientes.

Les deux qui ont obtenu le plus grand nombre de voix sont présentés au gouvernement avec leur dossier, et le curé et l’alcade désignent celui qui, d’après eux, doit être nommé. Seuls les Indiens ambitionnent cette place.

La première grotte où je me hasarde le 19 avril est justement celle qui a la porte en bois dont on fait de si beaux récits.

Je ne suis pas seul, tant s’en faut : même j'ai cru que

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tous les habitants de l’ile allaient suivre pour voir le castilla français aux prises avec l’Asuan, ou esprit des cavernes.

J'ai d’abord comme compagnons mes amis Fochs et Bergara, et don Domingo Diaz, docteur de la province; puis tous les notables, dont quelques-uns se sont fait remplacer au dernier moment par leurs fils. Tout ce monde est à cheval ; les porteurs courent devant, et nous avons l’air d'aller prendre les esprits à l’assaut.

En sortant de Boac, nous prenons au sud-ouest, par les méandres de la rivière, dont le lit desséché nous sert de route, et, au bout de deux heures et demie, nous voici dans la montagne en face du lieu redoutable. Nous abandonnons nos chevaux, le sentier qu'il faut prendre étant à peine praticable, même pour des piétons. Une demi-heure d’ascension nous conduit à la grotte, dont l’entrée est en pente douce.

Tous me regardent, anxieux, béants (je parle des Indiens). Je passe devant, j'entre et presque aussitôt j'arrive au fond de la grotte, qui est petite, avec des parois calcinées, et pour sol un terreau noir composé de guano déposé par des légions de chauves-souris.

À part cela rien que des débris de vases en terre brute et quelques ossements.

Voilà donc les milliers de squelettes que l’on m'avail annoncés !

« Mais, me disent les Indiens, l’Asuan, ayant eu connaissance des projets du Castilla, Francais, a vidé la grotte devant lui. »

Entré d’abord, avec mes compagnons espagnols, je vis bientôt les Indiens nous suivre et se grouper autour de moi sans me perdre des yeux tant que durèrent les fouilles. Les esprits ne paraissaient plus les effrayer autant.

Rien non plus dans une caverne voisine, beaucoup plus vaste, tout en noirs et profonds précipices, où je descends non sans peine et sans danger dans des salles du noir le plus noir, entre des chauves-souris tourbillonnant par nuées en menaçant d’éteindre les torches.

L'entrée de cette grotte, cachée en partie par la végétation qui couvre les flancs de la montagne, est assez petite.

Il faut d’abord descendre à pic, au moyen de cordes, à une profondeur d'environ 40 pieds, dans un puits faiblement éclairé. De là part une excavation qui paraît s’enfoncer plus bas et qui communique avec un passage assez étroit dont le solest mou et la pente de 25° environ ; après un parcours de 40 mètres, on arrive au bord d’un précipice dont la voûte s'élève à près de 120 mètres au-dessus du sol. Cette salle étroite est éclairée par plusieurs trous s’ouvrant sur les flancs de la montagne, et par là le jour pénètre jusque dans l'intérieur. Sur le sol, parfaitement uni, il n’existait pas trace de cerceuils. A gauche, une autre ouverture semble aller plus loin encore. Au moyen de cordes fixées solidement à une roche, je tente la descente, 30 pieds environ. Éclsré pér des torches (car deux hommes me suivent toujours, pendant que MM. Fochs et Bergara et d’autres hommes aident à la descente), je m'engage dans une galerie de 5 mètres de largeur, dont le plafond ne tarde pas à s'élever. Au bout de 20 mètres, nouvelle salle également éclairée ; puis un troisième couloir très sombre, aboutissant au bord d’un autre précipice dominant de 40 pieds le sol d’une nouvelle galerie de 20 mètres de circonférence, complètement obscure, au fond de laquelle se trouve un couloir excessivement bas et étroit, rempli de chauves-souris. Je dus m’arrêter là,

Quand je remonte à l'air libre avec MM. Fochs et Bergara, les Indiens respirent : ils croyaient déjà que l’Asuan nous avait dévorés.

Je revenais les mains vides, mais désormais mes hommes avaient confiance en moi et ils ne craignaient plus qu'à moitié le sombre esprit des cavernes.

Mon premier soin fut de faire un nettoyage complet de ma personne, el ce n'était pas sans besoin. Non seulement j'avais eu très chaud dans mon excursion au centre de la montagne, mais j'étais noir comme un charbonnier, conséquence de ma dernière étape dans le dernier couloir,

Après un déjeuner rapide fait au bord de la grotte supérieure, nous redescendimes la montagne jusqu'aux cases où nous avions laissé nos montures,

Avant de rentrer à Boac, on me fit voir deux sources

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d’eau chaude : l’une, peu abondante, disparait dans un trou noir infect et laisse des traces de soufre ; l’autre, plus abondante, forme un petit ruisseau.

A l’endroit où l’eau sort de terre en bouillant, on a creusé une espèce de bassin dans lequel les malades viennent se baigner.

La température à la sortie est de 40° à 48° centigrades ; elle ne contient presque pas de soufre. Les plantes poussent sur les bords du ruisseau et jusqu'au bassin même, qu'elles entourent d’un riche rideau de verdure.

À notre arrivée à Boac, nous sommes très entourés. Mes compagnons de voyage font le récit de notre exploration au domaine des esprits, on décide à l'unanimité que je suis porteur d’une amulette plus puissante que l’Asuan lui-même.

« Comment, me dit-on, peux-tu dompter de si forts et méchants esprits?

— Comment? Je suis le roi des Asuanes, et tous m’obéissent. » |

J'ai dit cela très sérieusement, et on se demande, en me quittant, jusqu’à quel point j'ai dit la vérité. Il faut payer d'audace avec les gens crédules, et c'est ici le cas.

Du 20 au 25 avril, visite de diverses grottes où je ne trouve rie, malgré d'attentives recherches.

Le 25, je pars pour Gazan avec l’alcade de Boac, don Juan Galiego, et le docteur Diaz ; la route suit le bord de la mer, d'abord dans des rizières, puis par des champs de canne à sucre.

La municipalité et tous les notables de Boac nous escortent jusqu’à la limite de la commune, où nous attendent en grand costume tous les notables de Gazan. Après les compliments d'usage le cortège se reforme et nous reprenons le galop jusqu'à Gazan.

Nous y descendons chez le señor Berdote, dont le grand: père était Français. Berdote s’est marié avec une Indienne appartenant à une riche famille de Marinduque. Il est vraiment le roi de l’île, on n’y fait rien sans lui demander conseil.

Le premier soin du docteur est de visiter les varioleux. Je l'accompagne dans sa tournée. Afin de faciliter sa tâche,

on a fait tambouriner dans le village que toutes les cases où il y a un malade devront arborer un petit drapeau à leur fenêtre.

Au bout d’une heure, la ville est entièrement pavoisée; pas une case qui n'ait son ou ses malades.

Après la visite générale, l’alcade, effrayé, fait appeler le mediquillo (diminutif affectueux de medico, médecin).

« Comment cela finira-t-il? Est-ce que tout le monde y passera? dit-il. J’ai pourtant fait vacciner tous les enfants du village.

— Comment vous êtes-vous donc procuré du vaccin? répliqua le docteur.

— Très simplement, fit l’alcade. J'ai pris du virus au bras du premier malade quand j'ai vu ses boutons assez gros et mûrs, et j'ai inoculé tout le monde.

— C'est bien! »

Notre hôte, le señor Berdote, sachant que mes recherches des jours précédents ont été infructueuses, s’est mis en quête pour me procurer l’occasion d’une nouvelle fouille. Il m’annonce que l’on a découvert, en ouvrant une route, un certain nombre de grandes urnes funéraires contenant des crânes, mais le tout a été brisé dans l'espoir d’y trouver de l'or. Nous convenons de visiter le gisement, mais je veux d’abord aller à l'ilot de los Tres Reyes (les trois rois), où lon m’a signalé des grottes funéraires. Mais, comme on m'a déjà fait faire pas mal de marches et contremarches, M. Berdote envoie un homme s'assurer qu'il y a bien des restes humains.

Après quoi, visite au curé du lieu, visite intéressante el intéressée.

Le P. Clemente Ignacio, naturel du pays, approche de ses soixantc-quinze ans. Collectionneur émérite, 1l a rassemblé, me dit-on, tant de coquilles qu'il n’y a guère homme des Philippines qui puisse rivaliser avec lui. Il he donnerait pas sa collection pour 40000 bpiastres ou 200 000 francs. Et celle-ci n’est certes pas la seule curiosité de son intérieur. Sa maison est une vraie boutique de bric-à-brac; dans une grande salle où le bon vieillard

L'ÎLE DE MARINDUQUE 225 trouve à peine uu coin de table pour manger, on voit péleméle statues de saiñts en bois, oiseaux mécaniques

Le P. Clemente Ignacio.

chantant des airs variés, vicilles pendules de toutes formes, lustres, candélabres, reliquaires, images d'Épinal représentant: l’histoire de l’ < Enfant de la forêt », bref mille et mille objets divers dans une étonnante promiscuité.

Toutes les armoires, et le nombre en est grand, sont remplies de coquilles et autres curiosités. Dans une petite salle se trouvent la bibliothèque et les objets précieux. Il me montre une Âistoire. naturelle de Buffon en français, qui lui a été donnée en Chine par ses amis les missionnaires de France, puis une vingtaine de montres toutes plus riches les unes que les autres et, comme 1l me le fait remarquer. indiquant toutes la mème heure; il m’exhibe aussi vingl boîtes à musique, dont je suis obligé d’entendre tous les airs.

Je ne quittai point ce brave homme les mains vides; il eut la bonté de m'offrir une partie de sa collection d'insectes, et parmi eux, Ô bonheur! le superbe £'uchirus Dupontinus, que ne possédait pas encore le Muséum d’hisloire naturelle de Paris.

Deux exemplaires seulement de cet insecte figuraient dans les collections entomologiques d'Europe ; celui-ci est le lroisième.

Au presbytère de Gazan, le curé a comme hôtes habi- Luels sa nièce, la mère, l'oncle et la tante de la jeune fille. Le curé a pour sa nièce une affection très grande, aussi les mauvaises langues du pays de prétendre qu’elle lui tient de plus près et qu’il a de fort bonnes raisons de l’aimer comme «a fille. Que ne disent pas les mauvaises langues! Si je rapporte les bruits qui courent à ce sujet, c’est que de pareils faits ne sont pas rares aux Philippines, comme d’ailleurs dans tous les pays anciennement occupés par les Espagnols.

Cette jeune mièce est la maitresse d'école de Gazan el joue très bien de l'orgue : nous l’avons entendue exécuter plusieurs morceaux avec beaucoup d’art.

M. le curé a maison de ville et de campagne ; celle-ci esl fort jolie et la mieux organisée que j'aie vue dans cette île.

L'église et le couvent de Gazan, bâtis sur une petite colline, sont entourés d'un mur à créneaux, Il v a quelques années à peine, dans toutes ces petites îles, les Moros !

sl. Les Espagnols ont donné aux Malais le nom de Moros, les assimilant ainsi aux Maures d’Espagne, parce que, comme ces derniers, ils pratiquent l’islamisme.

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(lisez Malais. musulmans) venaient en razzia, pillaient, brûlaient, trainaient en esclavage ceux qu'ils pouvaient capturer. Si la surprise en laissait le temps, on se réfugiait dans les couvents -fortifiés, d’où l’on voyait parfois flamber sa maison ; mais la vie et la liberté étaient sauves.

Le 26 avril, nous partons en banca pour l’ilot de los Tres Reyes, MM. Fochs, Bergara el moi; le señor Berdote nous rejoindra dans la journée.

Nous éprouvons quelque difficulté dans notre navigation pour traverser le canal qui sépare les petits îlots de Marinduque ; le flot très rapide s’engouffre dans la passe, et nous embarquons quelques paquets de mer.

M. Bergara n'a pas cependant l’air satisfait de cette petite navigation ; il préférerait une promenade à cheval plutôt que d’être ainsi ballotté par les vagues. Enfin nous abordons, et un soleil d’aplomb nous sèche rapidement.

Construire un abri pour passer la nuit prochaine et d’autres peut-être si les fouilles sont productives est notre premier travail. Je souhaite vivement de faire quelque trouvaille, mais on m'a si souvent fait des promesses, et j’ai eu si peu de succès jusqu'à ce jour que je doute encore.

Après un court repos, nous remontons dans notre canol -pour aller en reconnaissance sur la côte E. Nous découvrons une grotte à près de 70 mètres au-dessus des flots, mais la mer, très forte, déferle avec fureur sur les rochers. où nous serions facilement brisés en mille pièces. Vers 2 heures de l'après-midi, la mer étant calmée, nouvelle exploration de la côte, visite de quelques crevasses et découverte d’une grotte dont l’entrée est cachée par un éboulis produit par une convulsion volcanique.

A l’entrée de la grotte, 1l y avait une vingtaine de crânes ; je pénètre à l’intérieur, et, faisant creuser le sol, je reconnais que le fond est tapissé d’une couche de crânes légèrement recouverts de débris madréporiques et de sable.

Tous ces crànes étaient réunis par groupes de deux et de trois ; ils reposaient sur une couche de sable et de madré-: pores couvrant un lit d’ossements parmi lesquels je trouvtti un petit vase cassé, des débris d’urnes funéraires et quel-

ques morceaux de bois travaillés ayant la forme de cercueils de petite dimension. 1l y avait aussi quelques bracelels ou anneaux taillés dans des coquillages, et d’autres en écaille fondue, formés de lamelles collées les unes aux autres, système que l’on emploie encore au Japon pour fabriquer les épingles et autres ornements à l'usage des femmes.

La nuit arrivant, je me retirai avec une cargaison de cränes et d’ossements : je les mis dans des sacs que je trainais depuis quelque temps avec moi, sans avoir eu jusqu’alors l’occasion de m'en servir. Enfin, j'avais commenct de trouver quelque chose, les promesses n'avaient pas él vaines cette fois.

Ces crânes étaient presque tous déformés artificiellement.

Le lendemain, nouvelle visite à la grotle pour y terminer mes recherches ; je ramassai des crânes jusqu’en dehors, el ‘on en découvrirait d’autres, je crois, sous les roches éboulées de l'entrée.

Ayant contourné l'ile, le guide nous conduisit à un caveau où il n’y a, d’après le récit des indigènes, qu'une seule lôte, mais elle est énorme.

Après une escalade assez périlleuse au milieu de rochers plus ou moins solides sur leur base, nous arrivons à la caverne.

Ici encore la montagne a été bouleversée, l'entrée est obstruée par un rocher dont le volume représente plusieurs centaines de mètres cubes.

Je parvins à me glisser pur un passage étroit et me trouvai alors sous une espèce de tunnel s’enfonçani presque à 45 degrés d’inclinaison dans l’intérieur de l’île.

Je remontai après une heure de recherches et de fouilles sans avoir pu découvrir un seul crâne. Quand nous fûmes sortis, je fis observer au guide qu'il m'avait trompé, mais il n'assura, ainsi que tous les Indiens présents, que l’on avait toujours vu un crâne à l'entrée, mais qu'il avait sans doute disparu à mon approche.

J'eus beau chercher à leur persuader que pareille chose était impossible; mes explications ne pouvaient avoir la moindre action sur de pareils poltrons.

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A Ïa nuit, retour à Gazan, et, comme résultat de mes fouilles, deux jours de fièvre, pendant lesquels j'envoyai mes hommes vers l’endroit où on avait, disait-on, découvert des urnes funéraires. |

Le troisième jour, on vint me prévenir que l'on avait retrouvé l’endroit et que les fouilles étaient commencées.

Je me rendis aussitôt sur les lieux et fis faire une tranchée parallèle à la route ; le jour même, on mit deux urnes

découvert, mais toutes deux cassées en plusieurs Morceaux et recouvertes d’un bol ou soueoupe; le crâne était rempli de terre ainsi que l’urne.

Je fis porter le tout aussi intact que possible dans la maison de mon ami Berdote pour l’examiner à loisir.

Ces deux vases vernissés, de couleur jaune verdâtre, étaient complètement nnis, sans aucun ornement en creux ou en relief.

Je trouvai dans l’intérieur un autre pot ou flacon également rempli de sable, un ou deux ornements en or ressemblant assez à des boutons, composés d’une feuille d’or aussi mince qu'une feuille de papier à cigarette et dont les tiges sont formées d’un petit tuyau d’or parfaitement soudé, quelques perles taillées et une espèce d’agate polie d’un beau rouge brun. Les crànes sont très friables et auront, je le crains, beaucoup de peine à arriver entiers au laboratoire d'anthropologie du Muséum.

De nouveau les indications affluent. C’est à qui aura découvert des urnes funéraires, qui dans les grottes, qui dans les champs, mais, sur cent indications, à peine s’il y en a une d'exacte.

Je pus néanmoins, avant de quitter Gazan, où, du reste, je compte bien revenir, me procurer une urne frouvée dans l'intérieur des terres ; je donnai au propriétaire le prix qu’il m'en demanda, mais il me réclama ensuite une piastre pour lui en payer le transport.

Le 29 avril, de retour à Boac, je me mis à emballer le produit de mes découvertes. Je rapportais de mon excursion soixante-dix crânes, des squelettes incomplets et diverses curiosités ethnographiques plus ou moins remarquables.

Le 2 mai, je pars de Boac à cheval avee MM. Fochs et Bergara pour Santa-Cruz de Nano, sur la côte nord de Marinduque. Il s’agit de traverser l’île dans le sens de sa moindre largeur. On m'a affirmé que les grottes funéraires du Nord n’ont pas été fouillées comme celles du Sud, et aussitôt je me mets en roule.

C’est la fête à Santa-Cruz, et tout le monde y veut aller, Aussi le Tout-Boac, soit une quarantaine de personnes, nous suit.

Faire cette troite en une demi-journée, c’est chose dure. On passe par Magpog, ancien village de bandits et de pirates très redoutés de leurs voisins, mais qui aujourd’hui sont d’ardents contrebandiers ; on franchit quatorze fois la même rivière avant d'arriver au pied des montagnes, que l’on gravit jusqu'à un col ouvert à 340 mètres d'altitude, puis on descend sur le littoral par un chemin des plus mauvais, surtout par un temps de pluie. Tout a marché à souhait jusque vers 5 heures du soir. Mais je commence à rester en arrière, mon cheval de louage ne peut fournir une allure aussi vive que celle des montures de mes compagnons de route. Bientôt toute la bande ayant pris les devants, je suis au pas la route, qui.-devient moins fatigante.

À 6 h. 30, je suis au pied de la montagne, sur l’autre versant de laquelle est bâti Santa-Cruz, et mon cheval qui refuse d'aller plus loin, et la nuit noire qui arrive avec la perspective d’une mauvaise route, tout cela est fort gai. Il faut se résigner, mettre pied à terre, et, trainant mon cheval par la bride, je gravis la montagne, non sans butter souvent contre les roches qui encombrent la route, ou sans être rejeté brusquement en arrière par un temps d'arrêt de mon maudit cheval, qui veut absolument happer au passage toutes les touffes d’herbe qu’il apercoit malgré l’obscurité.

En haut de la montagne je retrouve toute la troupe, qui m'’attendait pour faire notre entrée en ville.

À Santa-Cruz on nous loge, mes deux amis et moi, dans la plus belle maison de la ville, et les invitations pleuvent sur nous, invitations à diner, à danser.

Fête à Santa-Cruz de Nano.

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J'ai parcouru une grande partie de Luçon; partout j'ai rencontré les populations, indiennes et métisses, disposées à danser et à festoyer ; mais dans l’île de Marinduque cette double passion est poussée à l'extrême. La vie y est facile. \ Le sol, prodigieusement généreux, donne amplement le riz { nécessaire, même dans les mauvaises années, et, dans les bonnes, il en produit assez pour permettre une exportation considérable vers Manille et Tayabas. L’abaca, cultivé au flanc des montagnes, est le plus fin, le plus long de toutes les Philippines. La canne à sucre y prospère ; les bois de construction, d’ébénisterie, de teinture y abondent: les prairies y sont savoureuses et leurs bestiaux s’exportent à Manille ; la mer est poissonneuse ; enfin, qui veut un peu remuer les dix doigts y vit « comme un coq en pâte ». C’est un vrai pays de Cocagne.

Jusqu'à l'arrivée de M. Fochs dans l’île, le commerce était fait exclusivement par les Indiens.

Ils ont une flottille assez considérable de cutters et de goëlettes, pour le transport de leurs produits, et les quelques Chinois qui sont venus s’y établir ne font qu’une partie très minime du commerce.

L'île possède plusieurs familles indigènes très riches; si / les incendies n'étaient pas aussi fréquents, on pourrait voir ‘ des maisons appartenant aux Indiens, dont l’aspect serait assez agréable et dont le confortable ne laisserait rien à désirer ; celles qui ont échappé aux derniers désastres en font foi.

Dans l’une d'elles, nous avons pu trouver un assez bon billard, mais les queues ne pouvaient pas conserver leurs procédés en place, probablement à cause de l’humidité constante de l'atmosphère.

Je ne parle pas des pianos : il y en a au moins une demi-douzaine à Boac et autant à Santa-Cruz.

Le travail est ici fort en honneur, ce qui explique la prospérité du pays. Mais on y est fort tranquille ; bien que Santa-Cruz soit peu éloigné de Manille, les habitants vivent et agissent comme si le centre du gouvernement était à mille lieues au loin.

Le lendemain, fête de la ville. Après la cérémonie reli-

gieuse à l'église, une procession à laquelle tous les fidèles assistent parcourt les rues de la ville, ornées de dômes de verdure et de guirlandes de fleurs. Le soir, grand festin offert par le curé de Santa-Cruz. Il est fils de Français et d'Espagnole, mais il ne sait pas un mot de la langue paternelle ; lui aussi a sa collection, dont il veut bien distraire pour moi quelques coquilles.

Le 5 et le 6 mai j'explore des grottes qui ne renferment rien. Le 7, nouvelles recherches plus heureuses; d’abord une grotte s’ouvrant dans un vallon des plus pittoresques, auquel on arrive par une route conduisant à un petit lac dont les eaux transparentes réfléchissent les pentes de la montagne et laissent voir un fond formé de roche et de sable. Par endroits, les eaux ont à peine 2 mètres de profondeur, mais ailleurs au moins 20 mètres.

N’avant pas de bateau à ma disposition, je suis obligé de suivre un petit couloir presque inaccessible au bord du lac.

Je parviens sans trop me mouiller à une faible distance de l'entrée en sautant de roche en roche, mais il m'est impossible d'arriver ainsi à la dernière ; je fais alors couper deux bambous que je dispose en guise de pont.

L’eau est très profonde en cet endroit et le bain pourrait être désagréable, vu la grande fraicheur de l’eau.

Deux de mes hommes passent d’abord, autant pour essayer la solidité de ce pont que pour en maintenir l'extrémité pendant que je traverserai. Arrivé à l'entrée, je me

trouve alors au milieu d’un couloir creusé en pleine roche madréporique où je puis marcher presque debout; après avoir parcouru une vingtaine de mètres, je débouche au milieu d’une vaste salle dont les torches éclairent à peine Ja voûte.

À droite est un amas de roches tombées les unes sur les autres et au milieu desquelles coule le ruisseau qui slimente le lac.

En sortant de cette grotte, nous gravissons la montagne, et sur le versant opposé nous arrivons à l'entrée d'une autre caverne nommée « Batala », où je trouvai quelques débris humains.

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Le passage est encore obstrué par des roches éboulées ; à quelques mètres de l'entrée on entre dans une grande salle qui a contenu beaucoup d'ossements ; malheureusement, les éboulements successifs ont presque entièrement recouvert le sol et je ne puis trouver que quelques crânes.

J'étais en train d'y « grabeler » la terre, quand le sol trembla ; j'ordonnai alors à mes hommes de sortir sans leur dire la cause, et je les rejoignis aussitôt.

Oceupés qu'ils étaient à déplacer des roches, ils n’avaient pas ressenti la secousse, légère d’ailleurs, car, pris de peur, ils auraient pris la fuite, et, pour éviter de recevoir une roche sur le dos, ils se seraient certainement cassé bras ou jambe en se sauvant au milieu des éboulis.

Un peu plus je devenais moi-même matière à découverte ultérieure.

Une demi-heure après, je continuai les fouilles ; au fond . de la grotte, je découvre une petite ouverture conduisant dans une autre salle beaucoup plus vaste que la première : la moitié de la voûte s’est effondrée, et on peut voir le haut de la montagne et les arbres penchés sur l’abime retenus seulement par leurs racines.

Treize crânes en assez bon état, mais sans mâchoire inférieure, et des débris de tibors portant des dessins en relief, telle fut ma récolte dans la grotte de Batala.

« Est-il vrai, me dirent les habitants de Santa-Cruz, notamment deux curés indiens, lorsque je revins chargé de crânes, est-il vrai que vos crânes soient marqués de la croix? En ce cas c'étaient des têtes de chrétiens. » Ce qu'ils prenaient pour la croix, c’est le dessin formé par les sutures crâniennes.

Pour les dissuader, il faut leur montrer une tête d’adulte et leur faire voir que la croix n'existe pas. °

Comme l’un d’eux, le padre Léon Recalde, Indien de pur sang, n'avait pas l'air convaincu, je me fis apporter par Samy une tête de singe, et, lui montrant qu'elle avait le même signe, je lui dis : « Eh bien, padre, si vous supposez que cette marque appartient exclusivement aux crânes

de chrétiens, le singe l’est aussi. » Tous les Indiens présents de rire, et le padre Recalde de s’en aller fort vexé.

Le 8 mai, nouvelle exeursion de quelques jours à l'estsud-est de Santa-Cruz. À la sortie de la ville, la route est assez belle, mais à 2 kilomètres de là le chemin est à peine tracé; le temps est beau, et le terrain assez ferme, seulement il faut bien faire attention aux crevasses. À 6 heures du soir, nous arrivons à Bonléu, hameau peu éloigné de grottes que l’on m'a fort vantées. Dès le matin, nous gagnons la montagne et nous arrivons aux grottes de Sileau, mais ce ne sont que des cavités, où il faut parvenir en grimpant comme des singes.

Après deux heures de fouilles, je me retire avec deux petits vases en terre brute, de forme gallo-romaine. Quelques débris de cercueils me prouvent que ces grottes étaient un véritable cimetière et que nombre de squelettes ont élé anéantis là, comme ailleurs, par les éboulements.

Nous redescendons, et, après avoir contourné la montagne, où nous trouvons plusieurs cavernes très profondes, mais vides, nous voici enfin à la grotte de Pamine-Taan, où je n'ai perdu ni mon temps ni ma peine.

Au premier abord, elle ne me disait rien, cette caverne.

L'entrée est une espèce de trou bas. En m'y glissant parmi les roches d’avenue, je me trouvai devant une file de cercueils posés les uns sur les autres.

Enfin voici donc une grotte funéraire intacte!

Avant de rien déplacer, j'invite M. Fochs, qui m'accompagne dans toutes mes courses, à voir en quel état sont les choses, et je défends aux autres assistants de rien toucher. Je me réserve la tâche et le plaisir de la découverte.

Je fis d’abord main basse sur les cercueils de l'entrée, puis j'attaquai ceux de l’intérieur, placés, comme je l'ai dit, les uns sur les autres, dans toute la largeur du couloir, qui est de À m. 70. Derrière les cercueils étaient de grandes urnes contenant aussi des squelettes.

Je tächai d'enlever les cercueils sans en laisser tomber les ossements, mais je ne pus réussir que pour quelquesuns; chaque cereueil complet fut tiré hors de la grotte, el

L'ÎLE DE MARINDUQUE 237 je pus les examiner à loisir. Le plus grand n'avait pas 90 centimètres de long ; sa largeur était de 20 centimètres et sa hauteur de 15 centimètres. Les ossements étaient les uns sur les autres, sans ordre; presque tous les cercueils

Bijoux en or trouvés dans les cereueils de Pamine-Taan,

renfermaient un squelette et deux crènes, dont l'un devait avoir appartenu à un enfant de huit à douze ans.

Parmi les ornements qui furent ici mon butin, j'ai trouvé des bracelets curieux, assez semblables à ceux que j'avais précédemment recueillis dans les cavernes de l'ilot de los Tres Reyes : l’un est en spirale comme le bracelel serpent de nos élégantes; d'autres sont percés, comme si on les avait portés suspendus aux oreilles ou au cou; l’un d'eux est en écaille de tortue fondue.

Quelques ornements sont en or, tous formés d’une feuille d'or très mince et représentant des boutons ou des étoiles avec dessins repoussés. Ces feuilles d’or étaient placées dans l'orbite ou dans le nez. Très peu de perles, soit que les eaux les aient entrainées, soit que la chose fût rare à l’époque.

Plusieurs auteurs ont pensé que ces grottes avaient servi à l'inhumation directe des individus dont on retrouve ainsi les restes, mais il n’en est rien. L’exiguïté des cercueils, la façon dont les os sont mélangés, la position du crâne contredisent cette manière de voir. La mâchoire inférieure est placée au fond du coffre et le crâne en un autre point.

Une autre preuve de la translation des sépultures dans les cavernes, c’est que souvent l’intérieur du crâne est rempli de terre dans laquelle on trouve des perles, des feuilles d'or et des dents !.

Bracelets trouvés dans les cercueils de la grotte de Pamine-Taan.

Parmi les ossements, je trouvai des plats, des assieltes. de petits vases et flacons, les uns en terre vernie, d'autres en terre émaillée et craquelée, et d’autres encore en porcelaine.

Fait assez singulier! pas un des objets ne ressemble à

1. De retour en France, j’acquis de nouveau la preuve que les cavernes avaient servi à l’inhumation des restes des individus et non à leur ensevelissement direct. La cavité crânienne de plusieurs des pièces que je rapportais était pleine de terre englobant des plaques d’or, des dents d’adultes, limées suivant la coutume locale, des dents de jeunes sujets et quelquefois des phalauges des doigts de la main ou du pied. Le tout avait été entraîné dans le crâne pur les pluies alors qu’il était exposé aux intempéries ; pareille chose ne pouvait avoir lieu dans la grotte.

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l'autre; tous, quoique se rapprochant beaucoup, ont des différences de forme, de dessin ou de matière.

Quand j'eus enlevé la rangée de coffres, je me vis devant de grandes urnes scellées dans le sol.

Urnes trouvées dans la grotte de Paminé-Taan.

‘Je retirai en toute hâte les cercueils placés dessus, el, avec imon couteau de chasse, je me mis à desceller les urnes.

Sur la plupart de ces pièces l'orifice était agrandi pour permettre d'y introduire le crâne. Une assiette ou un plat cassé servait à obturer le tibor afin d'empêcher l’eau de le remplir. Toutefois le contenu de plusieurs d’entre eux avait élé littéralement désagrégé sous l'influence de l’humidité,

Quelques urnes étaient cassées, mais je fus assez heureux, le second jour, pour desceller la plus belle sans avarie.

Elle est en terre vernie, à l'exception de la base, qui est brute; elle a pour ornement deux dragons lançant des flammes par la bouche et dont le corps est celui d'un serpent à grosses écailles, muni de quatre pattes ayant chacune quatre doigts. Ce vase est certainement la plus belle pièce de ma collection, exposée au Trocadéro; il a surtout l'avantage d'être unique et parfaitement conservé. J'en ai pris soin comme d’un enfant; je le plaçai dans un panier spécial, que deux hommes étaient chargés de porter. De la grotte à Manille, il m'a bien coûté 150 francs de transport, mais j'ai pu le rapporter aussi intact que je l'avais trouvé.

Je retirai du même antre d’autres vases en terre brune et noire, vernis sans dessins, contenant les mêmes objets que les cercueils, mais généralement d'une nature plus précieuse ; chaque urne enfermait de deux à quatre ornements en or, el les perles y étaient moins rares. On en peut conclure que ces urnes étaient le dernier asile de rois ou, pour dire plus modestement, de chefs quelconques.

Je rencontrai fort peu de cuivre, un ou deux ornements, des boucles d'oreilles probablement, et un seul anneau.

Comme armes, je ne recueillis qu’une espèce de lame de couteau en fer, qui, rongée par la rouille, s'en va par petites lamelles, un autre instrument qui me parut être un fer de hache, une espèce de pointe de lance en bois, plus un bâton qui put être une lance.

Dans toutes les encoignures de cette grotte de Pamine-Taan je trouvai des cercueils en assez grand nombre qui n’avaient pas encore servi, selon toute probabilité ; les uns, à l’abri de l’eau, contenaient des amas de feuilles et avaient dû servir de nids à quelques rongeurs ou à des chauves-souris. En avançant vers le fond de la grotte, je trouvai l'entrée d'un couloir très bas et je dus m’allonger à plat ventre pour continuer mes fouilles : je ne trouvai là qu’un cercueil vide.

Cette bienheureuse caverne de Pamine-Taan m'’occupa trois jours.

Pendant toute la durée des fouilles, mon ami M, Fochs

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m'aidait dans la caverne, tandis que M. Bergara, au dehors, recevait tout ce que nous faisions emporter par nos hommes et dirigeait la confection de nos repas.

Comme les crânes trouvés à l'îlot de los Tres Reyes, ceux de la caverne de Pamine-Taan sont déformés. J'en ai rapporté environ quarante, la plupart munis de leur maxillaire inférieur, et une douzaine de squelettes plus ou moins complets.

À Pamine-Taan succéda Macayan, quand, après mille pourparlers, je pus me faire accompagner de mes hommes : ayant travaillé trois jours pour moi à Pamine-Taan, au prix de quatre réaux (deux francs cinquante centimes) par jour, ils se trouvaient bien trop riches et ne voulaient plus rien faire.

À la caverne de Macayan on entend pendant les orages les esprits jouer de la musique, chanter, sonner les cloches. Ainsi dit la légende. Cette grotte a des salles immenses descendant à de grandes profondeurs. De la voûte descendent des lamelles de stalactites qui, frappées, imitent quelque peu le son d’une cloche; j'en tirai des sons divers, assez harmonieux. Au sortir de la grotte, à l’entrée de laquelle était en faction M. Bergara, celui-ci me conta comment il avait parfaitement entendu mon harmonie, qui, répercutée par les parois de la caverne, adoucie par la distance, répétée par les échos, lui avait paru semblable au bourdonnement de cloches lointaines. A ce bruit, ses hommes avaient été frappés de terreur : ils nous croyaient aux prises avec l’Asuan, et il ne lui fut pas facile de les retenir auprès de lui.

Cette visite, sans être fructueuse comme celles des jours précédents, me donna cependant cinq crânes déformés. Je trouvai aussi des débris de nombreuses poteries, cassées autrefois par les indigènes, qui les supposaient remplies d'or.

De retour au campement et après un déjeuner plus que frugal, les vivres étant presque épuisés, MM. Fochs et Bergara reprirent le chemin de Boac, où je rentre enfin, le 14 mai au matin, après de nouvelles recherches infruelueuses de divers côtés.

Quarante hommes emportèrent mon butin à Santa-Cruz, lieu de l'emballage provisoire, puis de Santa-Cruz à Boac.

Une heure après mon retour à Santa-Cruz, ma case est littéralement prise d'assaut; c'est à qui verra les trésors que j'ai réunis, personne n’a de doute à cet égard. Pour dissiper ces bruits absurdes et qui m'ont été très nuisibles, je permets à tout venant de regarder, et parmi les plus curieux j'avise le padre Recalde. Il était convaincu que le plus beau des tibors était rempli d'onces d’or.

J'appris plus tard que cet abruti, je ne puis employer d'expression plus juste, avait pris une quarantaine d'hommes pour aller saccager une autre grotte où personne, d’après son ordre formel, n'avait osé me conduire. On avait brisé tout ce qu'elle contenait, sans y trouver trace de trésor. J'aurais pu, si ce vandale ne s'était pas trouvé sur ma route, faire là une aussi ample et riche récolte que dans la grotte de Pamine-Taan.

Le 44 mai, dès 3 heures du matin, je quittais Santa- Cruz avec quarante porteurs sous la conduite de Samy, de mon chasseur, et d’un alguazil spécialement chargé de surveiller les porteurs.

Tout alla bien jusqu’au jour ; nous avions dépassé les parties montagneuses de l'ile et dangereuses pour mes collections. On fit halte pour le déjeuner, et, après une heure de repos, je donnai le signal du départ dans le même ordre. Puis, piquant des deux, je continuai seul ma route vers Boac. Le chemin serait assez facile, n’était cette maudite rivière qu'il faut traverser de 44 à 16 fois et que les pluies de ces deux derniers jours ont considérablement grossie.

Heureusement mon cheval a le pied assez sûr et nage bien ; j'en suis quitte pour une série de bains qui ne sont pas trop désagréables, la température étant très élevée. À 8 heures du matin, j'étais à Boac, où mes hommes me rejoignirent à midi. Là, je consignai la porte aux importuns, ne voulant pas abuser de l'hospitalité de M. Bergara; j'emballai incontinent toutes mes collections, qui purent attendre ainsi, à l'abri et en sûreté, l’heure du départ.

Mon suecès à Pamine-Taan me grisait; je ne révais que

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nouvelles fouilles : le 15 mai, je suis aux grottes de May- Igi et de Padere, aux environs de Boac; insuccès complet, malgré l’optimisme absolu des renseignements donnés par les indigènes ; le 19, je vais par mer à Saint-André, dans le nord de l’île ; c'est un petit port très sûr, fermé par des îlots qui permettent aux bateaux de se mettre à l’abri des gros temps. Arrivé à la. nuit avec ma banca, le teniente ! du bario ? de Balinakan vient me chercher et me conduit dans sa case, assurément la plus belle de l'endroit.

Dans le petit port de Saint-André, il n’y a que deux ou trois goélettes en réparation; les autorités reculent devant les frais d’une route de cet endroit à Boac ou à Magpage, et pourtant c’est le seul point de la côte ouest de l’île où il y ait un port.

Le soir, après diner, je fis rassembler tous les habitants du village et je promis deux piastres à celui ou à ceux qui m'indiqueraient des grottes funéraires.

Cette offre aussi imprévue pour des gens qui gagnent au plus douze sous par jour excite toutes les convoitises et délie toutes les langues. Il n'est pas un imdigène qui ne connaisse quelque grotte ignorée des autres où il me guidera directement, sans hésitation. C’est à qui sera le plus vantard. Tous veulent parler à la fois. Dans une grotte, les habitants mangent dans de la vaisselle d’or et d'argent les jours de fête, etc. Je finis par ne plus rien y comprendre, et j'ajoute, pour tarir le flot d'explications, que les deux piastres ne seront remises qu'après les fouilles.

Les indigènes de s’écrier que, si les squelettes ne sont plus là à mon arrivée, c’est la faute aux esprits jaloux, à l'Asuan, qui ne veulent pas qu'on pénètre chez eux.

« Arrangez-vous avec l’Asuan, leur dis-je, puisque Asuan il y a; les piastres après les squelettes. »

Tout à l’heure il y avait vingt guides ; après ma réponse, personne ne se charge plus de me conduire. Les grottes sont donc vides, mais je veux quand même les visiter, v

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