‹ Lucon et PalaouanChapitre 9 sur 27 · LE PASIG — LES VOLCANS DE LUCON LA PRESQU'ILE DES BICOLS · texte numérisé non relu

LE PASIG — LES VOLCANS DE LUCON LA PRESQU'ILE DES BICOLS

Dès notre retour à Manille, nous constatons que l'on a ris le temps à profit. On a réparé en partie les plus sérieux dégâts, la gaieté est sur tous les visages, et l'oubli commence à se faire. Mais après quelques jours employés à se remettre, à prendre connaissance de la correspondance d’Europe et à y répondre, il faut de nouveau songer au départ.

M. Centeno et moi nous désirions, d’après le plan d'étude convenu entre nous, constater de visu les dégâts faits par le tremblement de terre dans la région qui entoure la Laguna, et, au besoin, pousser jusque dans le district de l’Infanta, d’où étaient arrivées de sombres nouvelles.

Le 14 décembre 1880, nous remontons le Pasig, décrit avec plus ou moins d'enthousiasme par ceux qui l’ont vu. Ses bords offrent au voyageur une grande variété de constructions ; à côté d'une élégante maison moderne, avec sa véranda et ses jardins, on voit une case indigène s’avancant sur l’eau et souvent dans un état de délabrement complet. Nous avons bientôt laissé à notre gauche le palais du gouverneur et à notre droite Santa-Ana; nous arrivons à 41 h. 45 m. à Guadalupe.

Dans tous les bourgs qui avoisinent le Pasig, les ruines sont nombreuses; — le couvent de Guadalupe, sorte de forteresse massive qui, fièrement campée sur la colline,

avait jusqu’à ce jour bravé toutes les commotions du sol, n’est plus qu’un amas de décombres.

Après avoir parcouru les ruines de Guadalupe, nous reprenons notre navigation et nous passons successivement à Santo-Tomas, Kaniogan, Rosario, Maibourg et Polo.

Le moindre pueblo des bords du Pasig pratique en grand l'élève du canard pour la consommation de Manille.

Ce sont des Chinois qui se livrent à l'élève de l’ « harmonieux volatile ». Au bord des petits rios qui s’embouchent dans le fleuve, on voit partout des cases ; une pente entourée d’un grillage de bambou va jusqu’à l’eau : là, grouillent des légions de canards piaiïllant à qui mieux mieux.

On les nourrit avec les mollusques provenant du fleuve. Ces mollusques sont l’objet d’une pêche constante à laquelle servent les innombrables bancas amarrées sur les bords du Pasig. Ces bancas sont montées par un seul homme armé d’un long râteau terminé par un filet avec lequel on racle le lit du fleuve pour ramener les précieux mollusques deslinés à la nourriture des intéressants palmipèdes.

À 5 heures du soir, nous arrivons à Taguig. Ici, c’est la journée du 20 juillet qui a laissé des traces terribles.

Le 12 décembre, à 7 heures du matin, nous débouquons dans le lac; puis, mettant le cap au sud, nous arrivons à midi à Tunasan, gros village de la rive occidentale; nous suivons le littoral, vers le sud-est, pour nous rapprocher du Maquiling.

À partir de ce bourg, le rivage de la Laguna appartient presque entièrement aux dominicains, qui retirent du riz et de la canne de leurs magnifiques haciendas un produit double de celui qu'obtiennent les autres habitants du pays. Santa-Rosa est une de ces superbes haciendas cultivées par ces colonos, Indiens qui travaillent à la part.

Binang succède à Tunasan. Les habitants de cette petite ville avaient été peu éprouvés par la secousse du 18 juillet. Aussi le plus grand nombre d’entre eux se mit-il en route le 19 pour aller porter secours aux Santa-Cruzenos (Santa- Cruz est la capitale de la province de la Laguna).

Le 20, à leur retour, ils trouvèrent leur ville en ruine ;

pas une construction en pierre ne restait intacte : église, couvent, tribunal et caserne, tout n'était plus qu'un tas de décombres ; trois malheureux avaient été tués, et les autres forcés d'aller habiter des cases en bambou, où ils sont encore, j'imagine.

Par Santa-Rosa, la grande ferme dominicaine, Cabuyao et Calamba, nous arrivons au pied du Maquiling.

Cette montagne, fort élevée, est un ancien volcan qui, pendant toute la durée des tremblements de terre de juillet, fut la grande terreur des habitants et le sujet de toutes les conversations ; on en rêvait, on le voyait se réveiller, ensevelir Manille sous des fleuves enflammés, et les nouvellistes annonçaient dix fois par jour que le volcan lançait des flammes, que la lave coulait de ses flancs, etc., etc. ; cette fois-ei Cassandre eut tort : la montagne ne souffla mot.

De l'antique activité du volean, il n’y a maintenant de visible que des solfatares et des sources thermales sulfureuses, dont la principale a donné lieu à la création d’un hôpital européen. Le gouverneur général Moriones a fait élever de vastes bâtiments, dont une partie est réservée aux . malades, et l’autre, formée de petites chambres, aux officiers. Malheureusement, une fois le général Moriones parti, le nouveau gouverneur n'a pas jugé à propos de continuer à s'occuper de l'hôpital, qui, resté inachevé. ne tardera pas à tomber en ruine.

Nous y sommes recus par des Espagnols, négociants de Manille, qui se sont installés tant bien que mal dans les chambres réservées.

La température des sources varie, à leur sortie de terre, entre 65° et 80° centigrades. Elles jaillissent à une petite distance de la rive méridionale de la Laguna. L'établissement se nomme los Baños, c’est-à-dire les bains, les thermes.

Nous voyons partout de grands préparatifs pour la fête, dont l'ouverture doit avoir lieu le lendemain.

Entre temps nous allons visiter les différents bassins où viennent se déverser les sources.

Ici, les habitants ne plument pas leurs poulets ; ils se con-

tentent de les plonger dans l’eau des sources et les en sortent complètement déplumés.

Cette manière de procéder a coûté la vie à un malheureux indigène : ayant voulu user de ce procédé expéditif pour échauder un pore, il alla au bord de la grande piscine; malheureusement son pied glissa et il fut entraîné avec sa bête dans le bassin ; on le retira aux trois quarts mort; la peau du pauvre diable se détachait par lambeaux ; il ne tarda pas, du reste, à succomber.

Le Maquiling.

Le 44, nous allons visiter Bay-Caluan et Pilo, à l'est du Maquiling, région très éprouvée par les derniers tremblements de terre, et le soir nous arrivons à Santa-Cruz, où notre ami Yriarte, l'alcade de la ville et sa famille nous offrent une cordiale hospitalité.

Telle j'avais laissé Santa-Cruz le 19 juillet, telle je la retrouve aujourd'hui : les secousses du 20 n'ont rien ajouté à sa ruine.

Le 45, l’alcade veut nous accompagner et nous faire visiter lui-même sa province; aussi sommes-nous reçus partout au son de la musique.

L'un des villages où nous nous arrêtons a la gloire d'en-

tretenir deux orchestres, celui de la municipalité et celui du curé ; l’un prend la tête du cortège, l’autre ferme la marche. Malheureusement pour nos oreilles, ils jouent tous deux à la fois, et comme ils sont loin d'être en bonne harmonie, chacun joue son morceau favori et cherche à dominer l’autre, non par le talent d'exécution de ses musiciens, mais à grand renfort de tambour, de cymbales et de grosse caisse.

Nous visitons successivement Pagsanan, Lumbang, Longos, Paeté, Paquil et Panguil; ces villes, dont quelquesunes renferment 20000 habitants, se touchent presque ; elles sont à peu de distance du lac et en suivent le contour. Dans leurs environs, les terrains sont d’une très grande fertilité; on y cultive avec succès la canne à sucre et il y a généralement deux récoltes de riz par an.

L'un de ces bourgs, Paeté, renferme une colonie d'artistes sculpteurs sur bois qui font d'assez jolies choses ; ils sont tous occupés en ce moment par l’aleade; 1l leur a donné des modèles qu'ils reproduisent avec une fidélité étonnanie.

Cette région a été singulièrement éprouvée par les tremblements de terre qui, du 14 au 20 juillet, ont détruit les églises et autres bâtiments en pierre ; rien n’est resté debout, et de nombreuses victimes sont restées sous les décombres. Mais nulle part il n’a fait plus de mal qu'à Siniloan.

Je retrouve en cette ville toutes mes anciennes connaissances, mais leurs maisons n'existent plus.

La caserne, où j'avais recu l'hospitalité de l’alferez Antonio Ibaz, s’est effondrée complètement ; du couvent il ne reste que le mur de facade; l’église n’a plus que quelques pans de mur, la tour a été projetée presque de l’autre côté de la route.

La maison aux colonnes dorées n'existe plus, et les secousses séismiques ont détruit non seulement toutes les constructions en pierre, mais encore plusieurs cases en bois et en bambou. Chose incroyable, parmi tant de ruines et tant de désastres, pas une personne n’a été atteinte; tous les habitants ont eu le temps de s'enfuir. Mme Ibaz sortait en courant avec un enfant dans ses bras, quand le cuar-

tel, le tribunal, le couvent et l’église s'écroulaient autour d'elle. et pas la plus petite pierre ne l’atteignit.

Ruines de Siniloan.

Le 17 décembre 4880, nous partons avec une escorte que Yon nous impose; il y a quelques jours, les geus de la mon-

tagne ont tué el dévalisé un courrier venant de l'Infanta, et il faut se garder.

Le 21 décembre, je me retrouve au milieu de la famille Seco à Binangonan de Lampon, sur les bords du Pacifique. L'église et le couvent, les seules constructions en pierre. sont entièrement détruits !.

1. Voici, du reste, la traduction du rapport adressé à l'alcade par le commandant Seco :

« Le 14 juillet, à 4 heures du soir, ciel nuageux, pluie abondante; à 10 heures, il tonne très fort; à minuit, vingt-deux secousses successives de tremblement de terre avec oscillations trés étendues, trépidations et bruits souterrains. Les secousses continuent à 12 h. 40, 4 h. 30, 4 h. 45, 3 h. 2, 4 h. 15, 4 h. 28, Th.,71h..10 et9 h. 15.

« Le 15, les secousses se font sentir d'heure en heure, avec une régularité extrême, et la plupart d’entre elles sont accompagnées de bruits souterrains.

« Le 18, à midi 10 m., forte secousse qui démolit la tour de l'église et le couvent; le cuartel tombe; la casa real s’incline sous un angle de 25 à 30 degrés; deux cent huit familles se trouvent sans asile; le tribunal et l’école sont presque complitement inhabitables.

« Les Corrales de pêche (enceintes formées de piquets et de treillages en bambous) ont disparu; un bateau de pêche, patron Marius Carlota, se trouvant en mer par 23 brasses de fond, fut soulevé et chaviré ; le patron, lancé à la mer, ne dut son salut qu’à la présence d’autres pêcheurs qui vinrent le chercher; le patron déclara qu’au moment de la secousse les eaux furent troublées comme si toute la vase était remontée à la surface.

« La montagne Binalouun s’est éboulée dans sa partie sudest; près de la première, la montagne Cabulun a éprouvé huit éboulements successifs, et plusieurs cases ont été entrainées; un homme a été tué et huit blessés plus ou moins grièvement. À Kinaulimon, au sud-est de Binangonan, le terrain s’est ou: vert sur une longueur de 180 mètres et sur une largeur de 1 m. 20, et l’excavation s’est remplie d'une eau rougeûtre, exhalant une odeur sulfureuse ; ces eaux, très abondantes, se déversèrent dans la mer,

« À Talligan, à 5 ou 6 kilométres au sud-est de Binangonan, une étendue de terrain de 102 mètres de long sur 34 mètres de largeur s’est affaissée de plus d’un mètre et s’est couverte d’eau de couleur rougeâtre, répandant, elle aussi, des vapeurs sulfureuses.

« À Catabligan, au nord-nord-ouest, et à 3 heures du chef-lieu, d'autres parties de terrain se sont entr’ouvertes dans les mêmes

On peut, d'après le rapport reproduit en note, saisir toute l'intensité du phénomène que M. Centeno et moi nous essayons d'étudier dans tous ses détails. Il permet encore de se faire une idée de la terreur qui devait envahir les esprits en pareille occurrence. C'était l’imprévu sur terre et sur mer, et on conçoit que l’affolement de la population fut immense et très difficile à calmer.

Le 25 décembre, nous prenons congé de nos hôtes et retournons sur nos pas; à 2 heures de l'après-midi, nous arrivons sur les bords du Pacifique, au Castillo real, dont les alentours sont entièrement bouleversés.

Le terrain à l’abri des grandes marées a baissé de plus de 1 mètre à l’endroit où se trouvait la visite de San-Rafaël ; les cases ont disparu et les arbres sont morts, tués par la mer, qui maintenant couvre ce terrain à chaque marée.

Un peu plus loin, à l’est, la pointe de Tachigan s'est enfoncée sous l’eau, ne laissant plus voir que la cime des arbres.

conditions; à quelque distance de la ville, un puits a cessé de donner de l’eau et s’est rempli de sable; à la plage de Santa- Monica, à 4 heure 1/2 du pueblo, le terrain s’est ouvert sur une longueur de 51 mètres, et une case indigène, bâtie sur pilotis, a baissé de 1 m. 20. Dans les montagnes environnantes, des quartiers énormes de roches détachés subitement sont venus rouler dans la plaine, détruisant tout sur leur passage. La ‘ montagne Cacayen, à Gatuang, au sud et au nord-ouest, à onze heures de marche de Binangonan, s’est écroulée en grande partie, entrainant arbres et rochers dans la plaine, rendue par ce fait absolument incultivable. Enfin des cours d’eau ont été entièrement obstrués.

« Le terrain, près de la tour de l’église, s'est surélevé d’un mètre.

« Le 19, à 2 heures de l'après-midi, forte tourmente accompagnée de secousses séismiques plus ou moins violentes, Le 20, quatre fortes secousses, et chaleur accablante, Le 21, le matin, temps clair, secousses dans lu journée; le 22, secousses à # h. 30 du soir; le 23, à # h. 3 et 9 h. 25 du matin; le 25, à 4 h. 10, à 4 h. 20 et 4 h. 25 du matin, et à 3 h. 25 et à 40 h. 10 du soir; le 26, à 2 h. 35 du matin et 2 h. 35 du soir; le 28, à 3 h. 35 du matin; toutes d'une faible intensité. Du 29 juillet au 5 août, secousses fréquentes, mais généralement faibles, accompagnées de bruits souterrains. »

Le 29, nous sommes de retour à Santa-Cruz, où nous nous embarquons pour aller à Jala-Jala. La propriété de notre ami Dailliard a été fort éprouvée; des bords du lac où il se baignait au moment du cataclysme, 1l assista au désastre. Le 20, il était appuyé à une des cheminées de son usine, quand l’autre s’effondra à 10 mètres de lui à peine.

De Jala-Jala, une banca nous mène à Pillila, extrémité nord de la Laguna, où nous trouvons couvent et église ruinés. Coucher à Tauay, et le lendemain, 30 décembre, après avoir passé les villages de Bavas, Moron, Binangonan, Angono, Taytay, Caïnta et Pasig, nous arrivons à Manille.

Je repartais le 6 janvier 1881 avec MM. Centeno et Enrique d'Almonte. Le Taal, volcan malfaisant en plein lac de Bombon, province de Batangas, excite notre curiosité.

Le vapeur nous transporte jusqu'à Calamba, au sud du lac de Bay : de là une carromata nous conduit par Santo- Tomas, dont l’église est ruinée, à Talauan; le 7 au matin nous arrivons au village de Talisay, sur les bords du lac de Bombon, au centre duquel nous apercevons le volcan dressé comme un énorme pain de sucre au sommet déchiqueté. Il est en ce moment en pleine activité.

Plus encore que le Maquiling, le Taal était l’effroi des habitants de la capitale. Comme aussi le Maquiling, ce volcan. . qui, lui, n’est pas éteint, se montra paisible, — paisible relativement, puisque son activité est constante {.

1. Voici, du reste, la traduction des notes prises par le curé de Talisay, qui, placé à peu de distance de là, a pu se rendre un compte exact de ce qui s’est passé :

« Le 4er juillet, le volcan commence à jeter des fusées de flammes; le 6 et le 7, il lance des pierres qui retombent sur ses flancs ou dans le lac. Les 44, 17, 18 et 22 juillet, les pierres vont tomber jusqu’à deux kilomètres du volcan ; les jours où le tremblement de terre s'est fait sentir, l'éruption a justement été moins forte et l’on n'a vu la lueur des flammes que pendant la nuits maintenant il fume comme à son ordinaire. Toutes les éruptions ont été précédées et accompagnées de bruits souterrains ; la dernière a eu lieu le 3 octobre 1880.

« Les principales crises du Taal furent celles de 1709, 1746, 1740, 1754, et, plus près de nous, celle du 4 octobre 18617.

« L'explosion de 1754, en décembre, dura huit jours, sans

Pour rien au monde nous n’aurions quitté les bords de la Laguna de Bombon sans avoir fait notre visite au plus redouté des volcans philippiniens. Le curé de Talisay nous conduisit dans l’île avec son grand canot et voulut nous servir de cicerone. Dans l'ile, nous enfourchâmes des chevaux harnachés d'avance pour la circonstance, et nous montâmes jusqu’au cratère, par un sol de laves, de scories et de cendrés. |

Le cratère est une immense cuvette d’au moins 200 mètres de profondeur ; le diamètre nord-sud peut avoir 500 mètres ; le diamètre est-ouest dépasse certainement 1000 mètres. Les parois intérieures sont hérissées d’aspérités.

L'intérieur et l'extérieur du cône ont une couleur de cendre blanchie par les rayons du soleil; presque au centre du cratère dort un petit lac vert pomme qui fume constamment, et, à côté, un autre, de moindre grandeur, en est séparé par un monticule de lave peu élevé ; sa couleur est vert et jaune.

Au sud-sud-ouest s'ouvrent béants trois trous à bords surélevés, en forme de puits, dont les margelles, avec leur teinte noire, tranchent sur la couleur grise uniforme qui les enjoure. |

L'un de ces puits est le cratère actuel, d'où sortent en ce moment de longues colonnes de fumée qui montent lentement vers le ciel. À gauche de ces puits, une montagne de 300 mètres de hauteur s'élève à pic; ses parois sont percées de mille creux et fissures laissant échapper des vapeurs sulfureuses qui déposent sur les flanes du soufre en couches épaisses.

Dans le fond de la cuvette, occupé par les puits et par les deux soi-disant lacs, le terrain est coupé dans tous les sens par de fortes crevasses aux parois friables, qui rendent Ja marche difficile et périlleuse.

Après avoir contemplé le volcan pendant que notre jeune

interruption ; les cendres volèrent jusqu'aux provinces de Bulacan et de la Pampanga, si épaisses qu’il fallut s’éclairer en plein midi; les eaux du lac bouillaient, tous les poissons périrent; et autour de la lagune les villages furent détruits, et plus d’un presque dépeuplé. »

494 VOYAGE AUX PHITIPPINES

ami Enrique d’Almonte en prend une vue, nous redescendons le cône, mais à pied, ce que je fais en courant et en ligne droite, par un angle de 45°, grâce au terrain friable, où mes talons pénètrent assez pour m'empêcher de glisser et me permettre de sauter sans péril d'une crevasse à l’autre.

L’après-midi, nous remontons par le côté nord-ouest du volcan pour en prendre une autre vue. Au moment où nous nous promenons sur les bords du cratère afin de l’étudier sous toutes ses faces, une colonne monte du centre du lac, masse d’eau et de soufre qui se soulève en bouillonnant.

Yest le même bruit, mais infiniment plus fort, que celui d'un pot-au-feu qui bout trop vite et se répand dans les cendres. À celte vue, nos hommes prennent la fuite. Nous, nous restons en contemplation, mais ce spectacle ne dure malheureusement que quelques secondes. La colonne, en tombant, fait déborder le lac, et la fumée du cratère redouble d’iutensité.

Le soir, nous étions de retour à Talisay, heureux d’avoir visité si facilement un volcan en activité et nous promettant bien d'y envoyer nos amis de Manille, qui paraissent ignorer qu'ils ont à trois jours de marche un des plus beaux spectacles de la nature aux Philippines.

Le 10 janvier, au lever du soleil, nous partons en banca pour Taal , après avoir traversé le lac du nord au sud, nous pénétrons dans la rivière qui verse à la mer du Sud les eaux de la Laguna de Bombon. Cette rivière est sans profondeur et nous touchons à chaque instant : pourtant notre pirogue tire bien peu d’eau.

Taal, ville très riche, commande l'embouchure du rio; l’église, qui la domine, véritable monument dont la coupole a plus de 20 mètres de haut, a été commencée par le prédécesseur du padre actuel : cela ne veut pas dire qu’elle sera bientôt terminée.

Il y a ici beaucoup de Sangleyes, métis de Chinois et d'Indiennes, mais les Chinois sont rares, par la raison qu’on les y assassine lorsque, par le commerce, ils ont

déjà réalisé quelques bénéfices. On retrouve cette haine contre la race jaune dans les diverses régions des Philip-

pines, mais nulle part aussi intense qu’à Taal et dans Ia province de Batangas. Et justement ce sont les métis chinois, lesdits Sangleyes, qui ont le plus en horreur les habitants du Céleste Empire.

Le café, le sucre et l'élevage du bétail sont les principales branches du commerce de la province de Batangas. Cette région, d'après les indications que l’on m'avait fournies à Manille, était regardée comme produisant les chevaux les plus grands des Philippines, mais sur place j’appris que ces animaux viennent de la province de Camarines.

À Taal on est trop près du chef-lieu de la province pour se dispenser de l'aller voir. Comme le pays qu’elle administre, elle s'appelle Batangas, ou, pour mieux dire, c’est d’elle que la province a reçu son nom.

En suivant une fort belle route bordée de cases et de plantations, nous arrivons à la nuit tombante dans un gros village ; on nous avait fait un grand éloge de ses habitants et de leur hospitalité, mais nous n'avons qu’une médiocre confiance dans cet éloge, ayant reconnu bien souvent qu’on exagérait les renseignements.

Le seul Européen du pueblo, le curé, est absent ; le gobernadorcillo nous conduit dans une case infecte, réservée, dit-il, aux colporteurs ; nous protestons énergiquement et déclinons nos titres et qualités. Enfin, un habitant, quelque peu parent et sacristain du curé, nous offre sa maison, nous accable de prévenances et s’empresse de préparer notre souper. Le lendemain matin, le gobernadoreillo vient nous faire des excuses, et il insiste pour nous prêter sa voiture, qui nous conduira à Batangas. Comme la veille, la route court au sud-est, et le pays présente le même aspect riant; au loin, de hautes montagnes d’origine volcanique d’une très grande fertilité bornent l'horizon; plus près de nous, les premières ondulations du sol.

Batangas, à l'embouchure du rio de Calampan, est un port très bien abrité au fond d’une baie ouverte au seul vent du sud-ouest ; c’est la première escale des vapeurs qui desservent le sud de Luçon et les îles Bisayas. Nous allons directement à la casa real, où l’alcade et sa femme nous reçoivent

avec le plus grand empressement. En ce moment, la petite vérole fait de grands ravages et je retrouve ici la même facon de guérir, lisez : d’aggraver cette maladie, que dans l'Afrique occidentale : on plonge les malades dans l'eau froide, par quoi on les tue presque tous dans le plus bref délai.

Après Batangas, nous visitons Lipa, où nous arrivons à la nuit et que l'annonce de notre venue a mis en rumeur. La prison et le tribunal sont encombrés de prisonniers faits dans les montagnes jusque sur le territoire de Tayabas.

Parmi ces prisonniers, dont quelques-uns ont la conscience chargée de plusieurs crimes, se trouvent quelques femmes et plusieurs enfants de huit à douze ans, qui ont suivi de bonne volonté leurs maris et leurs pères.

Riche, très riche est la province ; elle attire les voleurs et lès brigands.

La sécurité de cette partie de Luçon est assez problématique ; il faut sans cesse être sur le qui-vive. Alarmé de cet état de choses, le gouvernement de Manille venait d’y envoyer un fort détachement de guardia civil sous les ordres du capitaine Villabrille pour rétablir l’ordre et rassurer les habitants.

Les voleurs sont des Tagals ou des Bicols, rarement organisés en bandes sous les ordres d’un chef.

Le capitaine Villabrille, d’une bravoure à toute épreuve et au courant des dialectes indiens, va lui-même aux renseignements ; il parcourt seul les montagnes, et, lorsqu'il sait où prendre son gibier, il fait signe à ses hommes, ou quelquefois il garrotte lui-même l'individu et le ramène à son quartier.

Cette expédition policière, très bien conduite, a donné quelque tranquillité à la région, mais de nouveaux malfaiteurs se sont bien vite remis à l’œuvre dès que la surveillance s’est relâchée.

La ville de Lipa est bâtie à 300 mètres d'altitude, et n'a pas été atteinte par l'épidémie de petite vérole.

Le 12 janvier, retour à Santo-Tomas, d’où nous repartions le 14 au matin.

On nous voit ensuite nous enquérant des dégâàts et dommages causés par les secousses de juillet, à San-Pablo, Dolorès, Tiaon, Sariaya, Tayabas, Lugbang, Pagbilao, localités déjà connues du lecteur, Laguinmanoc, village situé sur la côte est de l'ile de Capulan, où Je jouis quelques heures de l’hospitalité de M. Brown, un Américain qui fait le commerce des bois.

Les bois sont très abondants aux Philippines, et de qualité excellente. Les essences utilisables pour la construclion des navires, pour l’ébénisterie sont nombreuses, mais réduite en est l'exploitation, à cause du mauvais état des routes et de l’insuffisance absolue des moyens de transport. Nombreuses aussi sont les espèces de bois de teinture. Cependant M. Brown et quelques Européens arrivent tous les ans à expédier, mais toujours à destination de l’Amérique du Nord, une assez grande quantité de ces bois, que plusieurs navires viennent charger d’une facon régulière.

Nous primes le courrier le 20 janvier, pour aller visiter la péninsule des Bicols (ainsi nommée du peuple, parent des Tagals, qui l’habite), et, le 21 au matin, nous doublâmes la cabeza de Bondog, pointe méridionale de la province de Tayabas.

Nous débarquons à l’Abra de Pasacao, anse de la province de Camarines sud, et mouillage très peu sûr ; quand le temps est mauvais, les navires passent sans s'arrêter.

À peine débarqués à Pasacao, nous nous mettons en quête des chevaux et véhicules indispensables pour nous transporter, ainsi que nos bagages, dans l’intérieur de la province de Camarines sud.

Elle a pour capitale la ville de Nueva-Cacerès, où l’on arrive de Pasacao par une belle route, à travers des plaines admirablement arrosées que domine le volcan d'Ysarog (1966 mètres). Ce mont est couvert de forêts où trouvent leur refuge les Negritos et les Indiens qui ne veulent point payer le tribut. Pour aller voir ces sauvages et ces réfractaires, le moment n'était pas propice. Le gouvernement des Philippines s'apprête à leur faire une chasse en règle et à les réduire depuis le premier homme jusqu'au

dernier, à limitation de ce que l’on essaye de faire dans le nord de l'ile.

La ville est entourée de nombreux villages, Mogaro, Canaman, Luipayo, etc., etc., lous reliés à la ville par des faubourgs disposés le long des routes sous forme de villas avec de grands jardins. Nueva-Caceres ou Naga est non seulement le chef-lieu de la province de Camarines sud, mais encore la capitale de la partie méridionale de Luçon. Elle possède un évêché, une grande maison d'éducation pour les filles dirigée par des sœurs de charité, et un séminaire où les jeunes indigènes viennent faire leur éducation. Il y a encore un tribunal très vaste, et une casa real récemment construite d’après les nécessités du pays, c’est-à-dire en état de mieux supportet les commotions du sol, si fréquentes, que les constructions en pierre.

Les routes qui relient Naga aux provinces environnantes sont solides et assez bien entretenues. Outre les routes carrossables, la rivière Vicol ou Bicol, assez abondante, sert aux transports agricoles et se jette dans la baie de San-Miguel.

L’alcade don Joaquin Beneyto, et comme lui l'alcadessa, charmante femme à la mine superbe, nous reçurent avec une extrême bonne grâce. Qui de nous eût prédit qu’elle serait emportée quelques jours plus tard par l'épidémie de pelite vérole qui sévit sur la contrée?

L’alcade a fait construire un hôpital en bambou, devenu bientôt trop étroit pour le nombre des varioleux ; c’est en visitant la maison des malades que la pauvre alcadessa prit le germe de la mort. L'épidémie variolique prend, en effet, de jour en jour des proportions inquiétantes ; les sœurs de charité qui ont la direction de l'hôpital sont exténuées de fatigue, n'étant que quatre pour plus de 200 malades. Le linge et les couvertures étant en quantité insuffisante, on a pris tout ce que contenaient les magasins de la ville. Quant aux médicaments, ils sont près de faire défaut, et l'on attend avec une vive impatience le navire qui doit apporter de nouveaux approvisionnements et un personnel reposé destiné à remplacer celui qui, depuis quinze jours, fait le service d’une façon ininterrompue.

Je rencontrai à Nueva-Caceres un Espagnol qui avait été mon compagnon de voyage de Singapore à Manille, le sefior Oronga, qui m'offrit l’hospitalité.

A Naga, je me séparai définitivement de mes amis, MM. Centeno et Enrique d’Almonte, qui retournèrent à Manille. Les effets du tremblement de terre ayant été presque nuls dans la presqu'ile des Bicols, ils voyaient par là même leur mission terminée.

Je voulais visiter les provinces de Camarines nord et d’Albay et rentrer ensuite à Manille par un autre itinéraire. Le moment semblait toutefois peu favorable. Des pluies violentes avaient coupé la route qui, de Naga, conduit à Daët, chef-lieu de la province de Camarines nord, ce qui aurait imposé un long détour et rendait, en l’allongeant, le voyage plus dispendieux. De plus, j'étais très fatigué ; aussi je dus garder un repos absolu et nécessaire pendant plusieurs jours. Il me fut enfin permis de reprendre mes recherches.

Je fis d’abord, le 4° février 1881, une excursion aux ma- Jestueuses grottes de Limanan. Je partais dans la voiture de M. Oronga, qui m’avait remis une lettre pour le curé de l'endroit lui exposant le but de ma visite. Pour mon malheur, le curé, homme fort aimable et complaisant au dire de tous ceux qui le connaissent, était absent. Je dus m'adresser à son coadjuteur, doué, lui, de qualités tout opposées. Autant on dit de bien du padre, autant le coadjuteur est mal élevé.

Son premier soin fut de s’enquérir de mon départ. « Aussitôt que j'aurai pu me procurer une banca et le personnel nécessaire », lui répondis-je.

Ce n’est pas sans peine que j'étais arrivé à Limanan ; si la route était bonne, les ponts avaient été enlevés par les crues ou détruits par le tremblement de terre. I] fallait alors s'arrêter, dételer et faire porter à dos d'hommes le véhicule de l’autre côté de la coupée.

Le chemin qui conduit à Limanan, au nord-ouest de Naga, passe par des plaines d’une richesse inouïe, fertiles en riz, en canne à sucre, et où viendraient aussi facilement le cacao

et le café, très peu cultivés jusqu’à ce jour; là paissent aussi de nombreux bestiaux et les chevaux les plus beaux de l'archipel.

Comme toujours. pour avoir guide et moyens de transport. il faut faire appeler le gobernadorcillo. Celui de Limanan me donne guide et pirogue, et, à # heures du soir, je commence de remonter la rivière, dont le cours est très sinueux en ce point.

À 7 heures, arrêt dans un petit hameau, car mes hommes sont fatigués, mais nous ne sommes pas encore arrivés à l'endroit voulu. Nous prendrons un nouveau guide demain matin, me disent-ils, et il nous conduira sûrement aux grottes.

Le lendemain dès l'aube, nous devons redescendre la rivière pendant plus de deux kilomètres pour accoster à une case d'indigène où se trouve le guide.

Je fais préparer les torches, et, à la file indienne, en route pour les grottes, où nous arrivons après trois heures de marche.

L'entrée, ou mieux, les entrées de la grotte se trouvent au sommet d’une colline, à l’ouest de la rivière, à environ 70 mètres d'altitude. Les couloirs sont en pente assez douce ; le terrain, presque partout fangeux, est recouvert d’une couche de guano noir déposé là par des générations de chauves-souris.

L'aspect de certains sites de la grotte est imposant; telle voûte a bien 60 à 80 mètres de hauteur; les chauves-souris y sont par milliers, fuyant dans les trous les plus sombres pour se dérober à la lumière de nos torches.

Après avoir fait quelques fouilles, nous quittons les grottes sans avoir rien trouvé.

À Ja sortie, je jetais au loin ce qui restait d’une chandelle de cire que m'avait remise mon chasseur au moment de descendre ; contre son habitude, il courut le ramasser et le serra précieusement dans son sac. « Ah! señor, me ditil, cette chandelle est hénite et je l’ai achetée au village pour que les mauvais esprits ne nous fissent pas de mal ; si

nous ne l’avions pas eue, nous ne serions jamais sortis de là dedans. »

Mon chasseur est très peureux, mais il n’est pas plus superslitieux que ses frères. J’at eu partout beaucoup de peine à décider les indigènes non seulement à descendre avec moi dans les grottes, mais même à me les indiquer. Tous les Indiens sont catholiques, ou du moins baptisés comme tels, mais les anciennes croyances ont survécu, el l'on ne rencontre pas une seule maison, surtout par ce temps d’épidémie de variole, qui n’ait aux fenêtres un pelit cerceau suspendu autour duquel on a attaché des conchas (coquillages plats) et de petites poupées ; le tout, au dire des Indiens, sert à amuser les mauvais esprits, qui, pendant qu'ils s'arrêtent aux bagatelles de la porte, ne pensent pas à venir rendre malades les habitants.

Ils sont entretenus dans ces croyances par les curés euxmêmes, tous aussi craimtfs et superstitieux que leurs ouailles.

J'ai vu ct fait acheter à Naga chez le curé des feuilles sur lesquelles est tracée une croix dont les bras sont chargés de lettres et de signes. Ces feuilles ont la propriété, dit le texte, d’écarter toute épidémie et tout fléau de la maison sur la porte de laquelle on les appose. Elles ne se vendent, du reste, pas cher : un réal forte ou deux réaux et demi d’'Espagne, ou soixante-trois centimes de notre monnaie. Sur certaines maisons, portes et fenêtres étaient ornées de pareilles images.

À 3 heures de l’après-midi, j'étais de retour à Limanan : tout le monde faisant la sieste, il me fallut batailler pendant 3 heures pour avoir une autre équipe d'hommes ; enfin, à 6 heures, je pus lever l'ancre et remonter la rivière jusqu’à Nueva-Cacerès.

La rivière est très large, et, partout où ses berges légèrement surélevées permettent de porter les regards, on aperçoit des cases et des plantations.

Pris par la nuit, nous continuons quand même notre route, car on ne soupera qu'une fois arrivé.

A 3 ou 4 kilomètres de la ville, nous voyons au loin une

multitude de lumières qui semblent se promener sur les eaux; mais, en approchant, nous distinguons un village tout illuminé, que traverse une procession, musique en tête ; elle fait le tour du pueblo, portant le plus de reliques possible, chantant des cantiques à la Vierge et aux saints pour leur demander d’éloigner d’eux la petite vérole, qui sévit de plus en plus.

À partir de ce village, les bords du fleuve sont entièrement habités. À 9 heures, j'étais de retour chez mon ami Oronga, heureux de pouvoir me réconforter sérieusement. |

Les chevaux ont été introduits aux Philippines par les Espagnols ; ils ne portent pas de nom indigène et l’on ne sait pas au juste de quelle région ils ont été amenés ; cependant ils ont une grande ressemblance avec les petits chevaux malais des iles de la Sonde et de la presqu'île de Malacca. Ils sont généralement de petite taille, de 4 m. 16 à À m. 42 au maximum, et plus ou moins vigoureux, suivant les provinces. Ainsi dans Ilocos nord et dans Ilocos sud ils sont de taille peu élevée, mais très forts et très courageux. Dans la province de Tayabas, la race, très petite également, grimpe dans la montagne à l'instar des chèvres, par les sentiers les plus en casse-cou ; s'ils ghssent, ils écartent les jambes et attendent qu’une aspérité les arrête ; on croirait qu'ils vont s’écarteler, pas du tout; s'ils tombent on les voit se relever tranquillement et continuer leur route en broutant à droite et à gauche, marchant à la queue leu-leu, quelquefois attachés l’un à l’autre.

Dans les provinces de Camarines sud et de Batangas, les chevaux sont relativement grands : ils ont jusqu'à 1 m. 42; aussi est-ce de là qu’alcades, curés, négociants riches font venir leurs montures ou leurs équipages, ce qui relève singulièrement les prix. Dans les deux provinces d'Ilocos, un cheval vaut en moyenne de 80 à 120 francs ; dans Camarines sud et dans Batangas, un attelage assorti vaut de 1000 à 1500 francs, et ceux qui ne sont pas appareillés pour équipage coûtent 250 à 500 franes l’un.

Cette race de grands chevaux va diminuant de jour en

jour, par la négligence et l'incurie des Indiens, qui ne soignent ni l’étalon, ni la pouliche, ni le poulain, et déjà le gouvernement de Manille a dû baisser la taille des chevaux pour la remonte de la cavalerie.

Le commerce de chevaux est fait, on peut le dire, un peu par tout le monde.

Outre les commerçants amateurs, il y a deux ou trois Espagnols qui font ou essayent de faire en grand le commerce des bestiaux ; ils achètent tout, chevaux, bœufs et buffles, en forment un troupeau qu'ils font conduire à Manille ; mais le mauvais état des routes, l’éloignement de la capitale, l'obligation d'emporter la nourriture des conducteurs et des animaux, la mortalité d’un certain nombre, la fuite d’autres bêtes, les voleurs, rendent fort précaire un pareil commerce.

Une branche sérieuse du commerce de cette partie de Luçon, c’est l'abaca, dont nous parlerons plus loin.

Le 6 février 1881, je prends congé de mon ami Oronga.

J'allais en excursion à l’hacienda de M. Feced, ancien alcade, maintenant propriétaire d’une vaste usine et d’une riche plantation de cannes à sucre. Pour m'y rendre, je traverse de vastes plaines, continuant celle de l'Isarog, qui s'étendent au pied de plusieurs montagnes dominées par le pic volcanique d'Yriga, aujourd’hui couvert, comme ses voisins l’Isarog, le Bahi, d’une végétation luxuriante.

Je restai chez M. Feced du 6 au 18 février, encore assez mal remis de mon indisposition ; je pus néanmoins chasser aux environs et principalement sur un lac assez grand, où, dans cette saison, on trouve par milliers des oiseaux aquatiques. Le frère de mon hôte est revenu de cette partie avec près de 80 pièces.

Le 18, je partais pour Yriga, qui donne son nom à un ancien volcan que recouvre une végétation luxuriante.

Dans les montagnes voisines d’Yriga on trouve avec des Negritos un groupe d'indigènes que l’on dit se rattacher aux Malais ; de plus, tous les voleurs et bandits de la contrée y ont fixé leur domicile. Aussi insoumis les uns que les

autres aux lois, ils devaient sous peu être réduits de force à l’obéissance.

J'étais désireux d'étudier les Negritos, de même que je l'avais déjà fait ailleurs, mais 1l- était difficile d'aller chez eux, el s’y lasarder n'était peut-être pas sans danger.

Malgré les fréquentes incursions des bandits, je fis quelques courses dans la montagne d’Yriga, qui me mirent en rapport avec des familles de Negritos vivant isolées les unes des autres près des ruisseaux, dans les ravins, sous des abris assez semblables à ceux que j'ai rencontrés en Afrique chez les Osseybas et les Okandas quand ils sont en déplacement de pêche.

Leur vêtement est des plus simples quand ils sont chez eux; une espèce de jupon court pour les femmes, et, pour les hommes, une bande d’écorce battue passée entre les jambes et enroulée autour de la taille.

Ils sont tous, hommes et femmes, d'une saleté repoussante. Comme armes ils ont l'arc et la flèche, mais de dimensions plus petites que dans d’autres tribus de même race, quelques lances, et presque tous le bolo, ou couteau malais, très employé pour les travaux de culture.

Un Negrito qui veut se marier rassemble sa famille et celle de la jeune fille qui a fixé son choix; le plus âgé des individus présents préside la cérémonie. La famille du jeune homme dit ce qu’elle veut donner au père de fa fiancée comme payement du lait que lui a donné sa mère; tout étant bien réglé, on arrête le jour du mariage. Au jour fixé, tout le monde se réunit, le plus ancien prend la parole, et, après avoir rappelé leurs devoirs aux deux jeunes gens, 1l leur dit qu’ils sont unis pour la vie.

À la fin de son discours, il fait un signe à la jeune fille, qui s'échappe vers les bois, poursuivie par le prétendu, qui, après un temps plus ou moins long, la rapporte sur ses épaules.

La jeune mariée prend alors une lance, tue un porc qui lui a été donné par son fiancé, et l’on commence la fète, qui ne se termine que lorsqu'il n’y a plus rien à boire mi à manger.

Negritos de la montagne d'Yriga.

Les Negritos de ces contrées renferment leurs morts dans des bières tressées avec les feuilles du Palma brava. Quand uñ individu meurt, on ne l’enterre pas tout de suite ; on veille autour du cercueil et on danse en rond, parents, amis et tous ceux qui ont appris la nouvelle. La cérémonie ne se compose pas seulement de chants et de danses, mais du festin mortuaire traditionnel ; je dois même ajouter que c'est là le plus fort de l’oraison funèbre ; cela dure autant que les provisions, quelquefois pendant plus d’un mois, car tout le monde apporte des vivres ; on enterre alors le cadavre à la place où était sa case, et l’on ne s’en occupe plus.

Il est dangereux cependant de toucher aux morts : quand nous allions les déterrer, aussi bien ici que dans d’autres endroits, les hommes qui s’aventuraient la nuit dans les bois se faisaient payer fort cher, risquant, disaient-ils, de recevoir une flèche empoisonnée des Negritos ; or, c’est là une blessure dont on meurt presque toujours. La Gironnière fut blessé par une flèche empoisonnée ‘après avoir exhumé le premier squelette.de Negrito qui ait été rapporté en Europe 1. J'ai pu néanmoins me procurer une colleclion de douze squelettes presque entiers, qui se trouvent actuellement au Muséum d'histoire naturelle de Paris.

Les Negritos de ces parages se livrent à la culture de l’abaca ; c’est même une des régions qui en fournissent le plus. Ils récoltent aussi l’ilang-ilang, qu'ils trouvent dans leurs montagnes. 7

L’ilang-ilang est un parfum bien connu de nos élégantes et qui se paye fort cher; il vaut actuellement à Paris 000 francs le kilogramme, et il fut un temps où il valait le double. La fleur qui donne cette essence provient d’un arbre très grand qu'on ne rencontre qu’à 500 où 600 mètres d'altitude ; malheureusement il tend à disparaître, tar ceux qui se livrent à la récolte des fleurs trouvent plus simple d’abattre l’arbre quand il est en pleine floraison que de

1. P. de La Gironnière, Värigt-arinées aux Philippines, Sou: . venirs de Jala-Jala, Paris, 1853, in:12, ps 295 et suiv.

monter dessus, ce qui ne pourrait, du reste, se faire qu'à l’aide d'échafaudages.

L’essence pure a une odeur beaucoup trop pénétrante, . qui la rend même désagréable; le commerce la mélange avec une certaine quantité d'alcool.

Depuis mon passage, mon ami Oronga et quelques autres Espagnols ont fait des plantations d’ilang-ilang et ont un appareil pour la distillation.

La production de cette essence a augmenté beaucoup. mais la consommation n'ayant pas suivi la même progression, les prix ont baissé sur les marchés de Paris et de Londres.

Pendant mon séjour à Yriga j'étais descendu chez le frère de M. Feced. Il facilita grandement ma tâche en me servant d'interprète quand j'interrogeais les Negritos, et dans ses magasins je pus, tout à mon aise, nettoyer les squelettes que j'avais exhumés et qu'il aimait mieux voir de Join que de près, à cause de la frayeur qu'ils lui causaient.

Pendant mon séjour à Yriga, toutes les nuits, de minuit à 2 heures du matin, j'étais réveillé par des chants discordants provenant d’une procession : on implorait saint Roch, seul capable d'arrêter la marche de la variole. Une nuit, le bruit sembla redoubler d'intensité, mais je n'aurais pas bougé si mon ami Feced ne m'avait prévenu que l'on criait « au feu ».

Les cris « au feu » étant, comme les chants, proférés dans la langue du pays, l’intonation était loin de suffire pour qu'il me fût possible de discerner les uns des autres.

Toutes les maisons sont construites en bois et recouvertes de paille, et, au premier cri d'alarme, tout le monde se porte vers le lieu de l’incendie pour tâcher d’en arrêter les progrès, car 1l se propage souvent comme une trainée de poudre, Heureusement, cette fois, U n’y eut qu’une case brûlée dans un petit bourg, à deux kilomètres de la ville.

À notre arrivée, le toit venait de s’effondrer et des gerbes d'étincelles s’élevaient du centre ; une grande provision de riz était en train de flamber.

Toutes les maisons environnantes élaient couvertes de

monde avec des branches d’arbre et des bambous pleins d'eau pour éteindre les flammèches.

La maison la plus rapprochée de la case incendiée en était séparée par une rangée de bananiers qui furent en partie calcinés, mais qui la préservèrent ; elle aurait sans cela flambé par la seule chaleur du foyer. Une petite pluie vint éteindre le tout, et nous rentràmes à la maison trempés jusqu'aux os.

Le 23, la voiture de mon hôte me transporta d’Yriga à Bato, village au bord d’un petit lac qui porte le même nom : je restai dans cet endroit jusqu'au 26 pour chasser sur le lac. Je tenais surtout à mettre en peau quelques pélicans, très peu nombreux encore à cette époque de l’année ; mais, dans un mois ou deux, ils arriveront par bandes, et on les tuera en masse pour se procurer les plumes qui servent aux « escribanos » de la province.

Bato est, sans contredit, le village le plus misérable que j'aie visité ; les habitants, exclusivement pêcheurs, cultivent à peine les riches terrains qui les entourent.

Le 26 février, laissant mes hommes avec les bagages, je pars à cheval pour arriver dans la journée à Daraga, où je pensais trouver un crédit qui m'avait été envoyé, par dépêche, sur la maison Muñoz.

À Balo succèdent Polangui, situé au bord d'un lac, Oas, Ligao, Guinobatan, Mauraro, Camalig, Matabo, Linon, Daraga. Tous ces villages se touchent presque (distance moyenne, deux kilomètres), dans une plaine déserte, semée de pierres. Les nuages me cachent la cime du volcan d'Albay (c’est un autre nom du Mayon).

À Ligao, arrêt à la maison de MM. Muñoz. Don Pedro Diaz, leur cousin et gérant de la factorerie, m’accueille de la façon la plus cordiale, m'invite à me rafraîchir et fait atteler sa meilleure voiture, qui me dépose à Daraga après une course rapide de trois heures. Au milieu de la vaste plaine que nous venions de traverser si rapidement, je pus apercevoir au ras de terre le dernier étage d'une tour, seul vestige d’un des villages détruits par la fameuse éruption du Mayon en 1766.

Le Mayon est un volean superbe. Comme la majeure partie des volcans « ignivomes >», il a la forme d’un cône très régulier avec forêt de casuarinées à la base. Il a 2734 mètres d'altitude et son sommet est couvert d’épaisses coulées de laves grises pareilles d'aspect à celles du Taal.

Plusieurs personnes ont entrepris l’ascension du volean ; quelques-unes ont prétendu être arrivées jusqu’au bord du gouffre, mais en réalité personne n’a pu parvenir jusque-là. Le premier qui en aurait tenté l’ascension serait un moine franciseain du nom d’Esteban Solis, qui l’entreprit pour détruire la superstition des indigènes relativement aux volcans.

Sa première éruption connue des Espagnols depuis leur arrivée aux Philippines, d’après Alexandre Perrey, remonte au mois de février 1616; celle du 23 octobre 1766, décrite par Legentil et Perrey, fut certainement la plus terrible; elle détruisit complètement le village de Molina, et tous ceux qui se trouvaient au sud du volean furent plus ou moins atteints.

Voici la description de la catastrophe : < Le 20 juillet, les flammes commencèrent à apparaître à la cime du volcan. Jusqu'au 5 septembre elles conservèrent la forme d’une pyramide, puis elles diminuèrent de hauteur; la cime entière parut alors comme en feu, et un ruisseau de lave de 120 pieds espagnols de largeur coula du côté de l'orient pendant deux jours consécutifs.

« Le 23 octobre, le volcan rejeta une si grande quantité d'eau qu'entre Albay et'Tilog il se forma plusieurs ruisseaux de 20 à 25 mètres de largeur, qui allèrent se jeter à la mer avec une force telle que la marée montante ne pul en dominer le cours. Ce phénomène fut suivi d'une violente tempête qui commença à 7 heures du soir par l'oueslnord-ouest et tourna ensuite du côté du sud, où elle arriva à 3 heures du matin. Les rivières entre Bacacay el Molinao atteignirent près de 80 mètres de largeur. De Camalig jusque dans l’intérieur de Saraya, province de Naga, le pays changea au point qu’il devint impossible d'en reconnaître les chemins. Molinao fut complètement détruit;

toutes les maisons furent écrasées et les champs furent recouverts d'une épaisse couche de cendres. Cagsanä subit en partie le même sort et resta depuis comme un petit îlot entouré de profonds ravins le long desquels se précipitait un torrent d’eau et de sable. Cette rivière fut aussi la cause de grandes dévastations à Camalig, Guinobatan, Ligao et Polangui. Au sud-ouest, les cocotiers et autres arbres furent enterrés jusqu’ à leurs cimes; à Albay on a trouvé seize cadavres et à Molinao plus de trente. »

En 1814, d’après le récit d’un témoin oculaire, reproduit par Al. Perrey, l’éruption fut encore plus terrible.

« Le 1° février, à 8 heures du matin, l’on vit s'élever du volcan une colonne de sable, de cendres et de pierres qui, en peu d'instants, s’éleva à une très grande hauteur. Les côtés du volcan disparurent à notre vue, et une rivière de feu se précipita ensuite au bas de la montagne, menaçant de nous envelopper ; tout le monde prit la fuite en cherchant les points les plus élevés. L’obscurité augmenta et plusieurs habitants furent atteints par les pierres que lançait le volcan.

« Les maisons n'offraient plus aucune sécurité, car les pierres enflammées, en tombant, les incendiaient toutes, et c'est ainsi que furent réduits en cendres les pueblos les plus riches de Camarines. Vers les 10 heures, les grosses pierres cessèrent de tomber, mais elles furent remplacées par une pluie de cendres. À 1 heure et demie, le bruit diminua et le ciel se dévoila un peu; c'est alors que l'on vit le sol couvert de cadavres et de blessés ; dans l’église de Budiao on trouva 200 morts et 35 dans une maison du même village. Cinq villages de Camarines furent complètement détruits, ainsi que la ville d’Albav dans sa plus grande partie. Il mourut plus de 12000 personnes; il y eut un très grand nombre de blessés et ceux qui restèrent perdirent tous leurs biens. L'aspect du volcan est resté d'une tristesse effroyable ; ses flancs, qui étaient si pittoresques et entièrement cultivés, sont maintenant couverts de sable ; la couche de cendres et de pierres a de 8 à 10 mètres d'épaisseur, et, à l'endroit où était Budiao, les cocotiers ont

été entièrement ensevelis. Dans les autres villages, la couche n’a pas moins de 40 mètres d'épaisseur. Le sommet du volcan, autant que l'on peut en juger, a perdu 120 pieds espagnols de sa hauteur, et, dans sa partie sud, une épouvantable ouverture laisse voir trois nouvelles bouches qui se sont ouvertes à peu de distance du cratère principal et qui lancent encore des cendres et des nuages de fumée. Les sites les plus beaux de Camarines, les endroits les plus riches de la province, se trouvent maintenant convertis en un désert de sable. »

On m'assure, et je ne le garantis pas, que pendant cette éruption l'obscurité s’étendit jusqu'à Manille, et que les cendres volèrent jusqu’en Chine!

En 1827, toujours d’après Perrey, il y eut une autre éruption qui dura plusieurs mois, jusqu'en février 4827.

Jagor rapporte qu’en 1834 et 1835, le volcan fut presque toujours en activité. En mai 1835, pendant une éruption qui dura de 6 heures du matin jusqu’au soir, le volcan rejeta des masses considérables de pierres et de cendres; une colonne de fumée grise et blanche s'élevait de la cime jusqu’à une très. grande hauteur, et le phénomène était

‘accompagné de bruits souterrains d’une extrême violence.

Le 21 janvier 1845, nouvelle éruption, précédée d’un bruit semblable, aussi intense, et qui dure seulement dix minutes, et le phénomène se reproduit trois fois d’heure en heure ; à 9 heures du soir, pluie de cendres qui s'étend sur tout le pays et détruit les récoltes.

L'éruption dura huit jours, $’affaiblissant graduellement. Grondements continus.

En 4845 comme en 1835, une énorme colonne de fumée dominait le volean et apparaissait pendant la nuit comme un immense panache lumineux. Par intervalles, des coulées de lave couraient sur les flancs de la montagne en fleuves de feu.

Et cet infatigable volcan fit encore parler de lui en 1846, 1851, 1853, 1855, 1857, 1858, 1859, 1860, non par de violentes éruptions, mais parce qu’il fume souvent et qu’ainsi l’on a toujours sous les yeux la preuve visible de sa menaçante existence.

À Daraga, je fus cordialement reçu par la famille Muñoz, dont tous les messieurs ont complété leurs études à Paris.

Mais, contre mon attente, ni fonds ni lettre de recommandation n'étaient encore arrivés. Les employés du télégraphe n'avaient pas jugé utile de porter la dépêche à domicile.

Le télégraphe relie à Manille une grande partie des provinces de Luçon, celles du nord et du sud principalement. Les employés supérieurs sont tous Espagnols ; ils ont sous leurs ordres des employés subalternes indigènes, remplissant dans les stations les fonctions de facteurs et de commis.

Très fiers de leur costume gris bleu avec des parements violets et du galon de la casquette, ces messieurs semblent se regarder comme les inventeurs du télégraphe ; cependant leur service est généralement très mal fait.

Le directeur du télégraphe chargé des provinces du sud, très contrarié de cet état de choses. parlait des améliorations qu’il allait introduire dans le service ; assurément ce serait une excellente mesure, réclamée par tout le monde, que de réformer cette administration; mais un Espagnol, présent, me dit : « C’est un nouvel arrivé ; il parle d'améliorations, mais dans quelque temps il retombera dans la routine de ses prédécesseurs. » J'aime à croire, dans l’intérêt général, que ce monsieur s'est trompé dans son pronostic; quoi qu'il en soit, c’est ordinairement ainsi que les choses se passent aux Philippines et ailleurs.

Daraga est une ville de’la banlieue d’Albay, la capitale de la province de ce nom; elle remplace l’ancienne Caysane, détruite en 1814 par une crise du Mayon.

Du terre-plein de son église, le paysage est admirable ; le Mayon surtout attire les regards; masse grise et noire, il s’élance d’une forêt; au milieu de plaines supérbes où le riz donne d’abondantes récoltes, où les pâturages sont animées par des troupeaux paissant en liberté, dans une demi- sauvagerle.

De Daraga à Albay, 10.minutes de. voiture sur une route excellente pour le pays; on croise de nombreux équipages,

des groupes de cavaliers qui tous vont à Albay pour assister à la messe ou rendre visite à l’alcade.

Pendant la semaine, des carretones traînés par trois buffles attelés de front transportent les ballots d’abaca jusqu'au port de Legaspi.

Je ne pouvais faire un long séjour à Daraga, et quand je me fus rassasié de la vue du volcan, d’où sort continuellement une fumée rouge qui fait craindre quelque prochain cataclysme, je quittai ces beaux lieux, riche de deux petits volumes que m'avait offerts leur auteur, don Alvarez Guerra, l’alcade de la province d’Albay; ces deux volumes, fort intéressants, sont les Viajes por Oriente (voyages dans l'Orient) : l’un est consacré presque entièrement à la province de Tayabas ; l'autre conduit et guide le lecteur dans l'archipel micronésien des Mariannes.

Don Alvarez Guerra est grand amateur de collections ethnographiques ; aussi depuis son arrivée aux Philippines s'est-il efforcé de réunir une très riche collection d'armes des indigènes des Philippines ou de la Malaisie.

Legaspi, sur la baie d’Albay, sert de port à la capitale de la province et possède les grands magasins et entrepôts des négociants qui font le commerce de l’abaca ou chanvre de Manille.

À Legaspi je pris la direction du nord: je vis Libog et Tabaco, sur son vaste et bean golfe, séparé de celui d’Albay par de petites montagnes : c’est le dernier port que desservent les courriers à vapeur; au delà, vers le nord, la mer est presque toujours mauvaise, le pays pauvre el désert.

On m'avait signalé des grottes funéraires dans une île voisine de Tabaco; je n’y trouvai rien d’intéressant ; quelques cocos coupés en deux, remplis d’un vin de palme offert parles pêcheurs et autres habitants du keu aux esprits des cavernes, quelques tessons de vases de terre, quelques débris d'ossements, ce fut tout; sans doute, d’autres chercheurs avaient fouillé ces grottes avant moi.

Profitant de mon séjour à Tabaco, j’allai visiter les sources chaudes de Tiwi, qui jaillissent près de la mer dans un

cirque de hautes montagnes. Du côté de la mer, ce cirque n'existe plus intact, 1l est presque entièrement écroulé.

L'aspect en est très curieux. Autour de ce cirque existent, comme une bordure naturelle, des plantations excellentes, et en dedans il est traversé par un courant d’eau froide dans lequel viennent sourdre en bouillonnant des sources chaudes. Des roches calcaires, composées de couches blanches, jaunes, vertes, tapissent les parois.

Enveloppé d'un nuage de vapeurs sulfureuses, sur des roches qui me brülaient les pieds malgré mes gros souliers de chasse, j'en pris tant bien que mal la température; elle varie, suivant les sources, entre 60° et 94°; à côté s’éleveni les bains, plus que modeste édifice de bambou, suffisant toutefois à vous abriter.

C’est une espèce de petit hangar au milieu duquel on a fait passer un ruisseau d’eau chaude et un ruisseau d'eau froide dont on règle le courant au moyen d’une petite vanne, et l'on a son bain tel qu'on le désire, frais, chaud on très chaud. Mais, si peu confortable que soit cette installation, elle a déjà rendu de grands et nombreux services, et il est à croire que les sources de Tiwi sont appelées à devenir une station thermale des plus utiles.

Tout près de là sourdent des eaux thermales siliceuses pétrifiantes. On arrive par un petit sentier devant un espace de 100 mètres de diamètre environ, assez semblable à un ancien cratère; de ci de là on aperçoit de petits cônes dont on peut comprendre aisément la formation. À chaque petite source correspond un cône élevé peu à peu par le silicate de chaux que dépose la fontaine et qui lentement se superpose jusqu’à hauteur de la force d’ascension de l’eau. Le petit bassin d’où s'échappe l’eau se ferme quelquefois pour un certain temps, et jusqu’au moment où la tension de la vapeur d’eau est assez forte pour soulever l'obstacle ou le rompre, la source cesse de couler. Ce que j'admire le plus, c’est un bassin de 10 mètres de côté, aux parois à pic, rempli d’une onde bleue admirablement claire, et toujours en ébullition, sa température étant de 98.

Pendant mes excursions j'avais réuni de nombreux échan-

tillons d'eaux minérales, de roches, mais, en route, la caisse qui les contenait a été égarée. J'espérais que ces produits auraient permis de dresser une carte géologique sommaire de l’île de Luçon au moins pour les parties que j'avais visitées et de donner une analyse chimique des sources que j'avais vues.

Revenu à Manille le 20 mars pour expédier mes collections et prendre des nouvelles, j’eus l'avantage de m'y rencontrer avec M. Coroy, directeur par intérim du jardin botanique de Saïgon. Il était venu acheter des chevaux pour la remonte de la cavalerie de Cochinchine. Je lui remis des plants et des graines d’abaca, avec une note sur ce précieux textile. Quand je passai l’année suivante en Cochinchine, je vis avec plaisir que M. Coroy, profitant de mes graines, avait doté le jardin botanique d’un carré d’abaca de belle venue.

Ce textile serait bien utile à la Cochinchine si l’on avail la patience de l'y acclimater. On en fait des cordages de navire (car il ne pourrit pas à l'humidité) et des étoffes solides d’un usage général aux Philippines.

L'abaca, que l’on appelle encore chanvre de Manille, est extrait du pétiole des feuilles d’un bananier, le Musa troglodytarum textoria. Nous avons dit que le port de Legaspi était le principal entrepôt de ce produit, objet d’un important commerce avec l'Angleterre et l'Amérique du Nord.

Le meilleur abaca vient des deux provinces de Camarines et de la province d’Albay.

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