‹ Lucon et PalaouanChapitre 15 sur 27 · INNOVATIONS · texte numérisé non relu

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tance, je note, en passant, la vente du café au lait dans les rues. À toute heure du jour et de la nuit on voit courir des gamins criant à qui mieux mieux : Café con leche. La boutique est très primitive; mais certains de ces marchands ambulants ont de plus du pain, du beurre et différentes liqueurs. .

Manille; jet d'eau de la promenade de San-Miguel.

Le 28 janvier 1883, je partais pour la laguna de Bay, à la recherche de divers sujets d'histoire naturelle qui m’étaient spécialement demandés par messieurs les professeurs du Muséum. .

J'eus l'occasion, pendant mon séjour, de prendre l'altitude de plusieurs montagnes de la péninsule de Jala-Jala. La plus élevée a 425 mètres.

Je profitai de ce séjour à la campagne pour exercer un Indien à la chasse. Cet individu, originaire de la province d'Tlocos, n'avait jamais touché un fusil. Après lui en avoir expliqué le maniement, je l'emmenai dans les bois avec moi. Puis, le lendemain, je l’envoyai chasser. Tirer, pour lui, c'était tuer la pièce visée à une distance quelconque; aussi s’empressa-t-il de hasarder son premier coup de fusil sur un aigle qui passait à 200 mètres, et fut tout étonné de l'avoir manqué. Comme je lui faisais l'observation que la distance était trop forte et qu'il devait, pour commencer, tirer au repos : « Toi, me dit-il, tu as bien tué hier un pigeon qui passait comme cela! » Je parvins avec beaucoup de peine à lui faire comprendre qu'il ne suffisait pas de tirer pour tuer et que, le plomb n'’allant qu’à une certaine distance, il fallait savoir juger cette distance. Je dois dire qu'au bout de huit jours il tirait bien, et que, par la suite, il devint mon meilleur chasseur.

Le 21 avril, je me dirigeai vers les montagnes d’Angat, dans la province de Bulacan; le mauvais temps m'obligea à battre en retraite quelques jours après.

Rentré à Manille, je reçus des lettres de l’île Marinduque, m’annonçant qu'on avait découvert plusieurs grottes sépulcrales.

Sur ces indications, je m'embarquai le 9 mai sur le Gravina, vapeur courrier, et j'arrivai le lendemain à Marinduque. Je me mis aussitôt en campagne avec différents guides, qui tous, comme pendant mon précédent voyage, prétendaient me mener directement auxdites grottes. Malgré leurs promesses, les marches et contremarches qu'ils me firent faire, toutes nos recherches demeurèrent infructueuses.

Enfin, las d'être trompé et exploité, je me déeidai le 29 à m’embarquer à Santa-Cruz de Marinduque sur un cotre non ponté, qui me conduisit tant bien que mal à Laguimanoc, sur la côte sud de Luçon.

Dans la baie de Laguimanoc est une île où, depuis longtemps déjà, on m'avait signalé une grotte sépulcrale; mais je ne fus pas plus heureux là qu’à Marinduque.

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Le 6 juin je partais pour l'île Palaouan, la Paragua des Espagnols, située à 3° sud-ouest de Manille et au nord de Bornéo.

La longueur totale de l'ile est de 520 kilomètres; dans sa plus grande largeur, elle en atteint à peine 42. De la baie de Honda, sur la côte est, du mouillage de Tapul, à la baie de Ulugan, sur la côte ouest, ta distance est à peine de deux lieues et demie, et plus au nord, de la baie de Tay-Tay, sur la côte est, à celle de Tuluran ou de Bonlao, sur la côte ouest, au fond de la baie de Malampaya, la distance est encore moindre.

Dans ces parties, la traversée d’une mer à l’autre n’est qu'une question de quelques heures quand on peut trouver une route ou un sentier.

L'ile Palaouan est extrêmement accidentée, et les montagnes se succèdent presque sans interruption d’un bout à l’autre, constituant une chaîne qui divise l'ile en deux versants ; des abaissements, constituant des passes peu élevées: et d’accès facile, coupent cette chaîne en plusieurs tronçons. Quelques chaïnons accessoires plus ou moins obliques par rapport à la direction générale de la ligne de partage des eaux se prolongent jusqu’à la mer; les côtes en sont échancrées par un grand nombre de baïes, dont quelquesunes offrent un abri sûr aux navires. La navigation dans ces parages est rendue assez dangereuse par le grand nombre de bancs de sable ou de roches madréporiques qui s’y rencontrent. Cette île semble être en dehors de la route suivie par les cyclones, car elle est à peine effleurée par eux lors de leur passage sur les Philippines. Ce phénomène n'y est constaté que par une légère variation barométrique ; comme autre privilège, les tremblements de terre y sont peu connus.

Le climat de l’île est humide pendant la plus grande partie de l’année ; l'époque des sécheresses dure de février à mai, mais non d'une façon absolue; août et septembre, décembre et janvier sont les mois pluvieux ; juin et juillet, octobre et novembre, les mois de transition. Cette année 1883, la saison est en retard, ou, pour mieux dire, il a plu constamment, sans aucune règle.

Le maximum de chaleur, pendant mon séjour, a atteint, le 6 juin, à 3 heures après midi, 32°,6 au soleil ; le thermomètre sec à l'ombre marquait 34°, et l’humide 29°,8. Nous eûmes le minimum le 28 juin; le thermomètre sec donna 2% et l’humide 24°,7.

L'ile, très peu peuplée, surtout dans la partie nord, est habitée par différentes tribus vivant à l'état presque sauvage.

Les habitants appartiennent, comme dans le reste de l'archipel malais, à trois races; quelques-uns en admettent une quatrième, qui nous paraît faire double emploi. Les trois races principales sont : 4° les Malais; 2° les Tagbanuss ‘; 3° les Bataks * ou Negritos.

On m'a parlé aussi d’un petit groupe d'individus vivant à l’état complètement sauvage, allant d’un endroit à un autre pour pêcher leur nourriture dans la mer, et qui fuient à l'approche de tout être humain.

Les Tandulanen sont appelés ainsi parce qu’ils voyagent d’un promontoire à l’autre, le mot tandul signifiant, en langage bisaya, promontoire ou pointe; ils forment une rancheria d'environ 200 personnes, comprenant un petit nombre de déserteurs, originaires de villages chrétiens soumis aux Espagnols, et ils vivent sur la côte orientale de la Paragua, s'étendant d’un côté jusqu’à 15 ou 20 milles au sud de la baie de Malampaya, et de l’autre jusqu'aux approches de la baie de Caruray. Ils sont de taille régulière, généralement forts et bien proportionnés, ayant peu de barbe; quelques-uns se teignent les dents en noir ; leur figure n’est pas déplaisante : la couleur est plus ou moins foncée, sans doute par suite du mélange avec d'autres races. Il y en a de la teinte des Indiens de la

4. Les Tagbanuas paraissent devoir être rangés dans le groupe des populations malayo-indonésiennes qui composent la majeure partie des populations de l'archipel.

2. Ne pas assimiler ces Bataks du Palaouan avec les Bataks de Sumatra, qui se rattachent aux Malais. Ici ce mot de Bataks nous paraît donné au hasard et sans raison aux indigènes de l le Palaouan.

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Paragua, avec les cheveux lisses comme eux; mais ceux-ci sont en minorité, tandis que la majeure partie se compose d'individus à couleur foncée, avec les cheveux plus ou moins frisés ou crépus, et de véritables noirs, ces derniers formant à peu près un tiers de toute la population. Les hommes portent une ceinture en écorce d’arbre qu'ils font macérer au préalable dans l'eau pour en ôter les parties ligneuses, et les femmes un pagne descendant jusqu’à micuisse, préparé avec la même écorce, Lorsqu'il fait froid, hommes et femmes se couvrent d’une espèce de longue jaquette semblable à celle des Moros, toujours confectionnée avec la même écorce, et qui s’attache à la ceinture et à la poitrine avec des boucles en coquillages, ou avec des fibres de noix de coco. Ce vêtement, assez coquet, se porte jusqu’à ce qu'il tombe en loques. Ces indigènes n’ont d’autre occupation que la recherche de leur nourriture, qui se compose de fruits de la forêt, d'animaux sauvages et de poisson ; celui-ci est pris à l'hameçon ou à coups de flèches, et pour l’amorcer ils mâchent des mollusques qu'ils rejettent dans la mer jusqu'à ce qu'ils aient attiré une certaine quantité de poissons. Pour chasser le cochon sauvage, ils se cachent dans les arbres à l’époque des fruits et attendent que l'animal vienne ramasser ceux tombés par terre pour lui lancer des flèches enduites d’un poison végétal assez violent. Les singes, pores-épics et couleuvres servent également de nourriture, de même que le pantôt, espèce de petit porc répandant une odeur infecte. Pour tuer les singes on se sert de petites flèches empoisonnées, longues d'environ 30 centimètres, qui sont lancées avec des sarbacanes. Les tortues sont aussi fort recherchées, et, pour se mettre à leur poursuite, les indigènes se servent, en guise de canots, de troncs d'arbres en forme de pirogues, mais sans être creusés, qu’ils munissent de « batangas » (balanciers) et d’une sorte de griffes pour pouvoir s’y maintenir sans s’exposer à tomber dans l’eau.

Les Tandulanen sont fort sales et répandent une très mauvaise odeur ; ils ne se lavent et ne se baignent jamais, à moins d'accidents ou bains involontaires dans la mer; ils

ont souvent les mains, la figure ou le corps couvérts du sang des animaux qu'ils ont dépecés, sans s'en inquiéter autrement. Malgré cela 1ls n’ont pas la peau détériorée par des maladies telles que l’ichtyose, comme certaines peuplades. Les aliments sont pris soit crus, soit cuits, indistinctement ; mais ils les préfèrent crus, et, si par hasard ils prennent un poisson, ils le déchirent à belles dents, donnant la préférence aux intestins à peine nettoyés. Ils n’emploient pas de sel et assaisonnent leur viande crue ou cuite avec de l’eau de mer. Ils n’ont d’autres armes que la flèche (sans barbe de plume), empoisonnée ou non, et la sarbacane, dont ils se servent même à d’assez grandes distances avec beaucoup d'adresse. Ils sont ennemis jurés des « Moros >», et ceux-ci les craignent beaucoup, à cause de leurs flèches empoisonnées. Les Moros de Baenit font toutefois des échanges avec eux et leur offrent des 6olos (coutelas), du tabac, des hamecçons et du gros fil de laiton pour bracelets d'hommes et de femmes, contre de l'or et de l'écaille. Les femmes n'ont d’autres ornements que lesdits bracelets; mais elles se fendent le lobule de l'oreille démesurément, pour y mettre le cigare qu'elles fument, ou des morceaux de bois blane. Une particularité à signaler, c'es que ces indigènes ne mâchent pas de bétel.

Les Malais se trouvent surtout sur la côte sud de l'ile, et probablement en plus grand nombre sur la côte ouesl que sur la côte est.

Les Tagbanuas sont répandus un peu partout dans l'ile, et aussi dans quelques îlots voisins, notamment sur la côle ouest. On les rencontre encore sur le cours des rivières, à proximité de la mer; ils payent une sorte de tribut au sultan de J6ld (Soulou), ou tout au moins sont soumis à la visite de praos malais, qui, de gré ou de force, prennent à ces malheureux le peu qu'ils possèdent.

Les Bataks vivent exclusivement dans l’intérieur, sur les montagnes et au nord de l’île. Ils sont de teinte plus foncée que les Malais et les Taghanuas, presque noirs, et ils auraient les cheveux crépus; mais il m’a été impossible d’en voir de près, car ils fuient les Européens.

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Avec l'écorce d’un ficus ils fabriquent leurs vêtements, à l'instar des Negritos de Luçon; les autres indigènes disent qu'ils ne se couchent jamais la nuit dans leurs cases, qui ne sont probablement que des abris fort réduits, où tous vivent pêle-mêle. Les Negritos et les Bataks nous paraissent être une seule et même population.

On ne rencontre des Européens que sur deux points de l’île, à Tay-Tay et à Puerto-Princesa. Puerto-Princesa, colonie militaire, est la résidence du gouverneur de Palaouan ; il y a deux lieutenants de vaisseau, commandant les deux canonnières de la station, et une dizaine d'officiers, dont deux médecins.

Les habitants de Puerto-Princesa sont des déportés, presque tous forçats, assassins, voleurs, etc. ; il n’y a que deux commerçants espagnols, un boucher et un épicier; quelques Chinois et des habitants des îles Calamianes, d’ailleurs peu nombreux, forment le surplus de la population de la nouvelle colonie espagnole.

Puerto-Princesa, ou Puerto-Yguahit des cartes, est un petit golfe situé sur la côte orientale et vers le milieu de l'île Palaouan; c'est le meilleur abri de ces parages pendant le gros temps. La ville est située presque au fond de la baie, dont l’entrée (chose rare aux Philippines) est éclairée par un phare. Le port possède un arsenal, où se trouve un plan incliné, ou gril, pour réparer des navires de petite dimension. Le tout est situé sur une des nombreuses pointes qui découpent la baie et à une élévation de 25 mètres au-dessus du niveau de la mer.

Le gouverneur actuel, le señor don Felipe Canga Arguelles y Villaria, est capitaine de frégate dans la marine espagnole; depuis trois ans dans ce poste, 1l a tout fait pour améliorer la colonie et en rendre le séjour moins désagréable. Les rues étant presque impraticables, il en a fait exhausser le sol, planter des arbres en bordure et installer des réverbères. Il a remplacé l’église et l'hôpital des marins, cases en bambous couvertes en chaume, par de solides constructions en briques, couvertes en fer; de l’utile passant à l’agréable, il a organisé une fanfare, dont les

artistes, pris parmi Îles prisonniers, sont dirigés par un maître de musique appelé exprès de Manille. Ces musiciens jouent tous les dimanches et les jeudis sur la place publique.

Pendant mon séjour, quelques officiers organisèrent un théâtre dont les premiers sujets furent pris parmi les sergents et les caporaux de la garnison. Mon ami don Jose Bisquerra, jeune lieutenant du commissariat, était chargé de la direction de cette troupe.

Ce théâtre fut monté par souscription, et ces messieurs vinrent m'inviter à assister à la représentation d'inauguration et aux suivantes. C'était non seulement comme but de distraetion et d'agrément pour eux-mêmes que les officiers avaient organisé ce petit théâtre, mais aussi pour rendre moins morose le séjour obligé des troupes de la garnison. Tous les genres se succédaient sur la scène du théâtre militaire, vaudevilles, scènes comiques et pathétiques, chansonnettes, etc.

Je ne pus que rarement profiter de l’aimable invitation qui m'était faite par les officiers espagnols, mes travaux m'appelant plus souvent dans l’intérieur de l'ile qu’à la ville, Tous ces messieurs, le gouverneur tout le premier, s'empressaient de m'envoyer de gracieuses invitations dès qu'on s’occupait d'organiser une fête ou une excursion, et je n'ai eu qu’à me louer, pendant mes séjours successifs à Puerto-Princesa, de leur obligeance et de leur amabilité.

La ville de Puerto-Princesa, bâtie au bord de la baie, se trouve complètement privée d’eau potable, et 1l a fallu s’ingénier pour s’en procurer ; pendant la saison pluvieuse, on récolte celle qui tombe du ciel; après avoir déposé dans des réservoirs, elle est buvable; pendant la saison sèche, la population se trouve réduite à boire l’eau des puits, qui est exécrable.

Le terrain dans lequel ces puits sont creusés est peu élevé et composé de roches madréporiques et d’alluvions; les couches de formation récente contenant encore des corps organiques, l’eau a parfois une odeur de crustacés en décomposition qui la rend impotable; les objets qui ont

Arsenal maritime à Puerto-Princesa,

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trempé dedans y prennent même une odeur telle, que plusieurs fois il nous a été impossible de nous servir des couverts et des assiettes qu’on y avait lavés.

Pendant la saison sèche, on envoie une fois par semaine un grand canot dans la rivière Yguahit, de l’autre côté de la baie, chercher la provision d’eau potable pour les officiers; grâce à l’obligeance du gouverneur et de don Manuel, capitaine de la compagnie de discipline, chaque semaine, la corvée chargée de ce service m’apportait dans deux grandes jarres ma provision d’eau hebdomadaire.

Le terrain est formé d’alluvions d'argile grasse, contenant . peu d’humus; les montagnes environnantes sont toutes boisées et fournissent de bonnes essences pour les constructions navales, la charpente et l’ébénisterie.

Ces essences se retrouvent dans la flore de Bornéo et des Philippines proprement dites. Il en est de même pour la faune, car j'y trouvai, presque en proportions égales, les oiseaux de Luçon et des îles malaises.

C'est la classe des mammifères qui diffère le plus : ils sont plus nombreux là que dans les autres parties des Philippines et y forment un groupe intéressant.

À Puerto-Princesa, il n’y a ni hôtel ni restaurant : il en est ainsi presque partout aux Philippines. Mon intention étant de rester une année dans l’île de Palaouan, je louai une maison pour y établir mon quartier général.

La case du chef de musique était, comme toutes celles du pays, à un seul étage, entourée de cacaoyers, assez grande, peinte au dehors en blanc et bleu et séparée de la rue par une barrière en branches; à l’intérieur, toutes les couleurs, ou- à peu de chose près, y étaient représentées ; le mobilier était assez nombreux, mais peu solide. Je la louai aussitôt.

J'avais avec moi, comme principaux serviteurs, deux Iocanos, naturels du nord de Luçon; je fis de l’un mon majordome, cuisinier, blanchisseur et préparateur, etc., métiers qu’il ne connaissait pas, mais qu'il eut bientôt appris tant bien que mal, mais plutôt mal que bien. Le second est l’Indien dont j'ai parlé plus haut, et déjà dressé

à chasser ; il s'appelle Mariano : dans la suite de ce récit, j'aurai l’occasion de parler de lui et de ses exploits. Il aima “bien vite la vie des bois, et, avec la patience inhérente à sa race, il me rendit de grands services.

Pour la nourriture, on me prévint qu'il me fallait prendre des précautions et faire venir de l’île Cuyo des poules, car ici l’on ne trouve pas toujours à acheter des vivres. Il y a cependant un boucher qui tue deux ou trois fois par semaine des bœufs élevés dans le pays et dont la viande est parfois mangeable; on trouve aussi de temps à autre des œufs et assez souvent du poisson; quant aux poulets, ils sont étiques et fort chers. Il y a encore un Chinois qui fait du pain, plus ou moins mangeable comme la viande; il est vrai qu'avec les denrées du pays je pourrais compter sur la chasse et avoir du sanglier, des écureuils, des oiseaux, surtout des pigeons, qui sont nombreux ; mais, le gibier me fatiguant très vite, j'aimais mieux me contenter du poulet traditionnel.

La colonie pénitentiaire de Puerto-Princesa, cantonnée dans des casernes de construction récente, comprend des individus des deux sexes transportés à Palaouan pour des motifs très différents. On peut les diviser en deux catégories : les disciplinaires et les déportés. Les disciplinaires, soldats ou civils, hommes et femmes, ont été condamnés pour crimes ou pour vols; les déportés suspects, pour une raison quelconque, soit à l’autorité civile, soit à l'autorité religieuse, sont, sans jugement, conduits en exil pour un temps indéterminé; la bonne conduite des individus peut cependant amener une réduction de peine.

Je demandai au gouverneur de me donner des déportés pour mon service, ce qui me fut accordé; tout le monde, du reste, peut prendre de ces hommes; on les nourrit et on paye une petite somme qui doit être versée à la masse pour améliorer la nourriture de ceux qui, moins heureux, sont obligés de travailler sur les routes au compte de Ja colonie.

Un de ceux qui me furent donnés avait l'air doux et imide; deux ou trois mois après, j'appris qu'il avait été

Une case à Puerlo-Princese,

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déporté à la suite d’un vol assez important ; sa bonne mine l’avait fait prendre par le gouverneur actuel comme domestique ; sa conduite fut exemplaire pendant quelque temps; mais, un beau jour, un de ses camarades le surprit en train de vider la caisse du gouverneur, après l'avoir forcée ; il avait offert à celui qui l’avait pris sur le fait de partager, mais celui-ci avait refusé et était allé le dénoncer. Le gouverneur le condamna à être attaché sur un carabao (buffle), la figure tournée vers la queue, et promené ainsi par la ville : à chaque carrefour, on lui administrait un certain nombre de coups de corde, puis la promenade continuait. La correction, quoique dure, ne lui avait pas trop profité. Un jour, environ deux mois après son entrée à mon service, mon cuisinier trouva 5 francs de moins dans sa malle ; je fis comparaître l'individu devant moi. Naturellement 1l commença par nier; mais, comme le coupable ne pouvait être que lui, il fut forcé d’avouer. Je lui dis qu'il rendrait les 5 francs au cuisinier, que pour cette fois je ne ferais pas davantage, mais que, s’il recommençait, non seulement 1l payerait de son argent, mais encore je le renverrais à ses chefs, qui se chargeraïent de le punir, ne voulant pas le frapper moi-même. La leçon lui suffit, car je ne me suis jamais aperçu qu'il fût dérobé autre chose.

Dire qu’il avait avoué son vol n’est pas complètement exact. L'Indien n’avoue jamais; il nie d’abord, puis, s’il se voit convaincu, il ne répond que par des paroles évasives, ou n’ouvre plus la bouche; si, par extraordinaire, il avoue, ce n’est qu'après avoir subi son châtiment.

Les peines corporelles sont défendues par les autorités espagnoles, excepté pour les forçats et disciplinaires. Quoique défendu, le bejuco (rotin) joue un grand rôle aux Philippines : c’est du reste le seul châtiment que les naturels craignent véritablement. Pour nous, qui n’aimons pas à traiter un homme comme un chien galeux, il nous a toujours répugné d’en arriver à cette extrémité, et nous ne l'avons jamais employé. Je dois dire à la décharge de ceux qui se servent de bejuco qu'ils sont les mieux servis et les plus obéis. S'il faut en croire les Matanda, Européens qui

vivent aux Philippines depuis quelques années, l’Indien ne travaille bien qu'à la condition d'être battu de temps à autre. À l’appui de ce fait, on raconte différentes histoires ; il est bien entendu que je ne garantis pas l'absolue vérité de celles que je rapporte, n’en ayant pas été témoin ; mais, si les faits ne sont pas vrais, ils sont possibles.

Un Matanda avait et a peut-être encore à son service un cuisinier indien, joueur et paresseux, comme ils le sont tous en général. Quand ce monsieur avait du monde à diner, il appelait son cuisinier et, après lui avoir donné l'argent pour faire les provisions, lui faisait administrer six coups de corde sur le bas des reins, lui promettant le restant de la douzaine si les provisions n'étaient pas bien faites. Dans ce cas, le diner était très bon et abondant; mais, si le maître oubliait de fustiger le cuisinier, il était sûr d’avoir un diner exécrable et plus qu’insuffisant.

Un autre avait un domestique dont il était très contenl; un jour il fut étonné de le voir arriver et de l’entendre lui dire qu’il voulait le quitter. « Pourquoi, lui demanda-t-il, veux-tu t'en aller? » L'autre garda d’abord le silence; puis, pressé de questions, 1l répondit : « Depuis près d’un an que je suis avec toi, tu ne m'as jamais battu. — C’est pour cela? dit le maître; attends un peu! » et il lui administra une maîtresse volée de coups de canne ; une fois sa volée reçue, le domestique reprit son service et ne parla plus de partir.

La loi, comme je l’ai dit, défend de frapper les Indiens, et quelques Européens ou métis ont eu maille à partir avec la justice pour ce fait. Les curés tiennent assez la main à ce que l’on ne batte pas les indigènes; mais plusieurs d’entre eux ne se gênent guère pour les fustiger, reconnaissant, eux aussi, que c’est le seul moyen d’en avoir raison. Pour nous, nous avons souvent entendu, pendant nos diverses courses dans l'île de Lucon, quand nous descendions à la maison de ville, les coups de corde et de rotin que l’on administrait aux Indiens.

Une fois entre autres, à Lingayen, nous étions, mon ami d'Almonte et moi, couchés au premier étage, quand nous entendimes des coups frappant sur un corps, puis des

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cris épouvantables; nous allâmes voir ce qu'il y avait, et nous aperçümes un Indien couché à plat ventre, auquel on administrait une douzaine de coups de corde. Ces coups lui étaient du reste donnés à la demande de sa femme, qui était venue se plaindre de ce que son mari l’abandonnait et donnait tout son argent à une autre femme; notre présence mit fin à la fustigation, et les deux époux s’en allèrent chez eux au milieu des rires et des quolibets de leurs concitoyens.

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