‹ Lucon et PalaouanChapitre 16 sur 27 · CHAPITRE XIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIII

LES CHASSES A PALAOUAN — TAPUL ET BAHELE DUMARAN — L'ÎLE CUYO

Mon installation rapidement menée, je m’occupai d’abord d'organiser mes chasses aux alentours, afin de réunir le noyau de ma collection dans de bonnes conditions. J’eus la satisfaction, dès les premiers jours, de tuer un calao non encore décrit; M. Oustalet, qui l’a déterminé depuis, a été assez aimable pour me le dédier.

Le calao (Buceros) est un grand oiseau qui appartient à l'ordre des passereaux ; il est remarquable par le volume énorme et la forme bizarre de son bec : cet organe est en grande partie celluleux et très léger; sans cela, l'équilibre de l’animal serait impossible. |

Celui qui nous occupe, l'Anthracoceras Marchei, se distingue des autres espèces du même genre, antérieurement connues, par la teinte noire de ses pennes alaires et par la teinte entièrement blanche de ses pennes caudales; son casque est blanc, un peu jaunâtre, et varie beaucoup de forme suivant les individus ; la forme générale est celle d’une chaloupe renversée. Cet oiseau vit rarement isolé : il va toujours par bandes; on l’entend venir de loin; son cri ressemble à un mugissement rauque, sourd, et résonne d'autant plus qu'il se tient presque toujours à la cime des plus hauts arbres ; son vol est lourd, et, quand parfois il se pose à terre, il sautille comme un corbeau et hoche la queue comme la

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pie. Il bâtit son nid sur les plus hautes montagnes, dans le tronc de gros arbres, après y avoir fait un trou, ou profite d’un creux qu'il trouve tout fait ; il en garnit le fond avec de menus branchages pour y déposer ses œufs. Il est omnivore ; fruits, graines, insectes et, d'après certains auteurs, de peti mammifères, souris, rats. ele. composent sa nourriture.

La chasse dans l'ile de Palaouan est assez difficile; il n°y a ni sentier ni chemin; le pays, avant d'arriver aux montagnes, est boisé el marécageux ; sous bois, les fondrières vous forcent à mille détours, et, si la nuit vous surprend, on se perd avec une grande facilité. C'est ce qui arriva à un de mes chasseurs; il avait suivi une bande de calaos, qui le conduisit fort loin, et, lorsque la nuit le surprit, il lui fut impossible de retrouver sa route ; il dut passer la nuit au pied d’un arbre, et ne revint que le lendemain soir.

Dans ces grands bois, les fauves ne sont pas à craindre. Le seul félin que j'y aie rencontré et tué est un chat tigre,

joli petit anunal, dont la robe mouchetée est fort belle; il n’attaque guère l’homme, si ce n’est quand il se voit poursuivi et sur le point d’être pris. S'il est dangereux de passer la nuit en forêt sans feu et sans abri, c’est à cause de l’humidité et des fièvres que l’on est certain d’avoir; puis il y a les innombrables moustiques et les sangsues fiiformes.

Le 16 juin 1883, je partais à bord de la canonnière Jolo, le lieutenant de vaisseau Desolmes, qui la commandait, m’ayant offert l’hospitalité à son .bord pendant la croisière qu'il allait entreprendre.

Cet officier devait relever la côte de la partie de l'ile comprise entre la baie de Honda, sur la côte est, et la baie de Ulugan, sur la côte ouest. Le gouverneur venait d'établir une série de postes militaires sur la route qui relie les deux mers, afin de faciliter et d'assurer les communications.

Nous gagnons d’abord le mouillage de Tapul, qui se fait sur un bon fond de vase par 9 et 14 mètres.

La rivière de Tapul, conune les rives de la baie, esl encombrée de palétuviers énormes, dont les tiges entrecroisées rendent difficile l'accès de cette partie de la côte; sa direction générale est à 18° ouest; sa longueur jusqu'au poiut navigable en canot est de 2840 mètres; la distance à vol d'oiseau n’est que de 2040 mètres; sa plus grande largeur est de 50 mètres, et sa plus petite de 10 mètres; à 4 kilomètre de son embouchure, sur la rive gauche, se lrouve une bonne aiguade.

Cette partie de l’île ne présente pas uu relief bien accentué ; d’après les hauteurs barométriques que j'ai prises, l'endroit le plus élevé atteint 45 mètres d'altitude au faite de la ligne de partage des eaux entre les deux mers.

Le tracé du chemin de Tapul à Bahele est de 5666 mètres. et la distance à vol d'oiseau de 4992 mètres; ce n'était qu’un sentier utilisé auparavant par les Tagbanuas pour apporter sur la côte est les quelques paquets de résine et de rotins qui servent pour leur commerce d'échange.

Récemment le gouverneur a fait ouvrir unèé véritable route et construire de petits ponts pour le passage des cours d’eau et des ravines. Les deux premiers kilomètres traver-

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sent une forêt de bambous, au milieu desquels se trouvent quelques arbres isolés. Ce n’est que vers le milieu du parcours et à partir d’une altitude de 25 mètres que l’on rencontre la forêt proprement dite.

A l'entrée du chemin de Tapul, sur une petite colline, se trouve un cuartel (poste) pour quelques soldats indigènes commandés par un sergent. Près de ce poste se sont établis deux ou trois individus, Chinois et indigènes de Cuyo, pour faire un peu de commerce et essayer la culture du riz de montagne et du maïs; c’est tout ce que l’on trouve d’habitants et d'habitations dans ces parages. À 5 kilomètres de Tapul, sur un plateau couvert de bambous, on a installé un autre cuartel, où reste l’officier avec la plus grande partie des forces qui gardent la route. De ce point il peut se rendre facilement soit à Tapul, soit à la baie de Ulugan.

Le village de Bahele ne compte qu’un petit nombre de cases, occupées par les hommes du poste, le tout construit : en cagna et nipa et entouré de bouquets de verdure.

Le 8 août 1883, nous allions, le capitaine Desolmes et moi, relever la rivière de Bahele, depuis le point où se termine le chemin désigné sous le nom d’ < embarcadère » jusqu'à la baie de Ulugan. Cette rivière remonte dans l’intérieur jusqu’au pied des montagnes sur une longueur d’environ 2 kilomètres. Depuis l’embarcadère jusqu’à la baie de Ulugan, le parcours est de 2577 mètres, et la distance à vol d'oiseau, de 1520 mètres ; sa direction générale est de 24° E. Toute cette parlie de la rivière court au milieu des palétuviers que l’on voit à la marée basse perchés sur leurs racines, qui forment cerceau autour d'eux.

Le terrain, composé de vase molle, ne permet pas de marcher ; aussi ne voit-on comme animaux que des singes qui viennent pêcher et des crocodiles dormant au soleil. Les oiseaux y sont également rares, à part les bécassines et quelques martins-pêcheurs.

La baie de Ulugan est belle, mais ouverte aux vents du nord ; le gouverneur y a établi un poste situé à l'est de la baie, derrière la petite île Rita.

Elle est très peu habitée : on n’y trouve que quelques in-

digènes vers la pointe nord : des Tagbanuas habitent les petites îles de la côte.

Le 15 août, nous repartions pour explorer la côte du mouillage de Tapul, et nous arrivions ainsi à une petite rivière encore sans nom. Cette rivière a une vingtaine de mètres de large à son embouchure, et, à son entrée, se trouve une petite île de palétuviers ; à 700 mètres de son embouchure commencent à apparaître les pandanus et autres essences; l’eau est douce et coule sur un fond de pierres. À 850 mètres, la rivière se divise pour la seconde fois en deux bras, dont l'un paraïf se diriger à l’ouest et l’autre au nord-ouest; nous prenons le bras nord-ouest et arrivons, à 40 mètres plus loin, à un premier rapide. Là, nous trouvons les vestiges d'un campement de pêcheurs; nous continuons un peu en pirogues, puis en marchant dans l'eau, quelquefois jusqu'à la ceinture, sur un parcours de près de 2 kilomètres, relevant la distance et la direction du cours d’eau ; nous passons ainsi huit sauts ou rapides peu élevés. La rivière, qui vient du groupe de hautes montagnes formant la chaîne principale de l’île, reçoit sur son parcours différents ruisseaux et les eaux des deux petites collines au pied desquelles elle passe. Forcés par l'heure de retourner à bord, nous nous arrèêtons au huitième rapide, après avoir parcouru 2759 mètres.

À Palaouan, comme dans les autres pays, la surveillance des gardiens est souvent mise en défaut, et les forçats prennent la clef des champs. Mais leur situation n’est guère enviable, obligés qu'ils sont de chercher misérablement leur vie comme les indigènes.

Quelque temps après mon retour à Puerto-Princesa, quelques forçats s’élaient échappés. J'eus à ce propos une conversation avec Mariano, mon chasseur. Je la rapporte textuellement, pour donner une idée du flegme des Indiens en général et de celui de mon homme en particulier.

Mor. — Tu sais, Mariano, qu'il y a des forçats dans les bois ?

Mariano. — Oui, ils sont quatre.

Mor. — Fais attention qu'ils ne t’approchent pas et ne te volent pas ton fusil.

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MaRrANO. — Mais, s’ils veulent me le prendre, que dois-je faire ?

Mor. — Ce que tu voudras; défends-toi, sauve-toi, tueles, mais ne te laisse pas désarmer.

MaRIANO. — Je peux les tuer?

Mor. — Oui.

Mariano. — Bien.

Son parti était pris. Et, son fusil sur l'épaule, tout aussi tranquille que les jours précédents, il me quitta pour aller à la chasse. Il a parfois rencontré des évadés, mais jamais il n'a eu besoin de se défendre. Si le cas s'était présenté, je suis persuadé qu’il n'aurait pas hésité à tirer ; 1l aurait eu d'autant plus raison que, s’il s'était laissé désarmer, son agresseur l’aurait tué pour le dépouiller entièrement.

Le 14 septembre 1883, je partais à bord de la canonnière ET Filipino, commandée par le lieutenant de vaisseau don Raphaël de Bibenco. En sortant de Puerto-Princesa, nous nous dirigeons sur l’île de Dumaran, vers sa partie est.

Vers le milieu de la nuit, nous fûmes réveillés par le practicante (espèce d'infirmier qui a passé quelques examens sommaires et donne les premiers soins aux malades en cas d'absence du docteur). Il annonçait à son commandant qu’un homme venait de mourir subitement. Cet homme s’était couché sur le bastingage : 1l se réveilla vers 3 heures du matin, disant à un de ses camarades que, se sentant malade, il descendait se coucher ; il rendit le dernier soupir en s’étendant sur sa couchette.

Ses compagnons, Indiens comme lui, dirent qu'il était mort d’un viento, d’un coup d’air. Ce terme sert à expliquer, aux Philippines, toute mort ou maladie qui arrive inopinément ; cela est adopté par tous les Indiens et métis, qui croient parfois que le viento est envoyé par un mauvais esprit ou par un Zeftator. Un certain nombre d'Européens ont aussi adopté le viento ou un aherer, pour expliquer toute maladie subite dont la cause échappe, bien qu'il soit facile, pour peu que l’on soit au fait des maladies du pays, de reconnaître s’il s’agit d'accès pernicieux ou de congestions pulmonaires brusques, très rapidement mortelles,

Le 15 au matin, nous arrivons au petit port d’'Araceli, à la pointe est de Dumaran. Ce port n'est pas indiqué sur les eartes. Le village est bâti sur la pointe extrême de l’île; le terrain est plat et assez marécageux : aussi les habitants sontils tous atteints de fièvres, et notre practicante est-il appelé de tous côtés. Le lendemain de notre arrivée, on enterra le matelot décédé. Comme le temps menace, le commandant de Bibenco fait entrer la canonnière au fond de la baie. Pour gagner ce mouillage, il faut suivre un étroit chenal dont la profondeur varie de 3 à # mètres à marée haute, accessible seulement pour les bâtiments de petite dimension. Le mauvais temps nous retient quelques jours; les vivres frais sont rares à bord, et le village n’en fournit pas suffisamment, malgré les réquisitions répétées du commandant. Nous sommes obligés de descendre à terre et de tuer quelques poules, que nous payons, du reste, à leurs propriétaires. Ceux-ci s’empressent alors d'aller dans leurs plantations nous chercher des vivres, qu'ils disaient ne pas avoir.

Nous trouvons là Doroteo, un Indien qui a couru le monde et qui fut un moment très estimé par les Européens des Philippines. Doroteo était assez riche, et il lui reste encore quelques plantations et quelques têtes de bétail qu'il est en train d'achever. Le malheureux s’est adonné à la boisson, el, une fois ivre, il donne tout et dépense à tort et à travers. Cet individu à jeun est très serviable. Le commandant, le connaissant depuis longtemps, l’engagea à venir à bord, et j'eus de lui des renseignements qui me furent par la suite utiles ; mais cela coûta plusieurs bouteilles de vin et de cognac à mon ami Bibenco.

Il nous apprit qu'il y avait sur les bancs de vase, dans la baie où nous étions mouillés, des mollusques qui contiennent parfois des perles et appelés vulgairement Jambonus. Cette coquille se trouve enfoncée la pointe dans la vase, parfois dans le sable; on l’arrache assez facilement. Nous fimes plonger nos hommes, qui nous ramenèrent plusieurs de ces mollusques. Nos Indiens tirèrent des intestins quelques perles, toutes violettes; cette couleur disparaît parfois, mais généralement la perle reste plus ou moins teintée.

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L'ile de Dumaran est occupée sur divers points par les indigènes de Cuyo; ils y viennent faire des plantations de riz, de camote (Convolvulus Batatas) et d'igname (Dioscorea batatas).

11 y a quelques années, Dumaran était couverte de plantations magnifiques, qui furent anéanties par une invasion de rats; depuis cette époque, l'ile a élé presque abandon-

Doroteo tombe à la mer,

née; il n'y a pas longtemps que les naturels de Cuyo y reviennent, mais quelques parcelles de terrain sont seules cultivées, et on n’y trouve que quelques têtes de bétail.

Le 20 septembre au soir, le temps s'étant mis au beau, nous allâmes mouiller à l'entrée de la baie. afin de pouvoir partir de bon matin pour l'ile Cuyo.

Lors de notre départ, notre ami Doroteo vint nous faire ses adieux ; il était avec trois Indiens dans une petite banca qui pouvait porter à peine deux hommes.

Nous levâmes bientôt l’ancre, et mon Doroteo, qui n'avait pas cessé d’être ivre depuis trois jours, trop lent à s'embarquer, ne le fit qu’au moment où nous nous mettions en marche; son poids et sa maladresse firent chavirer l'embareation, et voilà mes quatre individus à l’eau. Il n'y avait aucun danger pour les trois compagnons de notre ivrogne;

mais ce dernier faillit se noyer, embarrassé qu'il était par une dame-jeanne pleine de vin, dernier cadeau qu'il était venu chercher à bord et qu'il ne voulait pas lâcher; sans ses hommes, il serait allé boire son vin dans un monde meilleur; mais, une fois repêché, et après avoir rejeté l’eau de mer qu'il avait avalée, il but, pour se remettre, tout le vin, sans vouloir en offrir à ceux qui l'avaient sauvé.

Le 21 septembre, à # heures du matin, nous partons et, après avoir passé entre les îles Raquit et Quinitad, nous nous dirigeons au N. 70° E., vers l’île de Dalaganen, comme les deux précédentes, inhabitée et sans culture. Nous passons ensuite devant Camogon ; de là nous mettons le cap sur l'ile de Capnoyan, au N. 81° E., laissant derrière nous difiérents ilots et bancs de coraux.

L'ile de Capnoyan ne possède que deux ou trois cases, habitées par les gardiens de troupeaux appartenant à des propriétaires de Cuyo.

De Capnoyan, nous gouvernons au sud-sud-est, pour atteindre la pointe sud-est de l’île Cuyo. Longeant la côte ouest, nous allons mouiller dans la petite baie de Lugbuan, entre deux digues naturelles ; nous amarrons sur quatre ancres, l'étroitesse du bassin ne permettant pas d'éviter. Le village qui domine ce port possède une petite forteresse carrée, dont les murs ont près de 6 à 8 mètres de haut sur 2 mètres d'épaisseur ; elle servait autrefois de refuge aux habitants, quand les Malais arrivaient pour faire la chasse aux esclaves. L'ile de Cuyo est peu élevée et forme un plateau dominé par trois petites montagnes, Bambuni, Aguado et Caimania.

Mon intention était de prendre l’altitude de ces trois hauteurs, en commençant par la Caimania, qui était plus près de moi. Nous partons le matim de bonne heure par un temps superbe, le mécanicien du bord et moi ; nous allons jusqu’au pied de la montagne, tout en chassant; mais là la route est coupée par des marais et des rizières, et, pour arriver sur un terrain solide, nous devons nous faire aider par les Indiens. Une fois arrivés sur la pente du coteau, nous pûmes gravir à sec. Le flanc par lequel je fis l'ascension était parsemé de pierres de toute dimension, depuis la grosseur du

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