‹ Lucon et PalaouanChapitre 20 sur 27 · MÉNAGERIE · texte numérisé non relu

MÉNAGERIE

salive gluante, il attrape les fourmis en plongeant cette langue dans les fourmilières, à la façon de ses congénères des continents. Sa chair est très appréciée des naturels.

Désirant l’étudier de près, je le gardai vivant près de moi; pendant la journée il ne fit pas un mouvement; le soir venu, tout confiant, je l’enfermai sous une chaise en rotin pour passer la nuit; il y resta tant que j'eus de la lumière ; mais, dès qu’elle fut éteinte, et à peine étendu sur mon lit, j'entendis mon animal commencer de se mouvoir, puis tout d’un coup un grand bruit dans la chambre comme si quelqu'un courait sur le plancher avec des sabots ; je me lève rapidement, j'allume une bougie et aussitôt le silence se fait. J’appelle un de mes hommes, et nous regardons à l'endroit où devait être mon fourmilier : la cage était vide ; je cherchais partout sans le trouver, quand tout d’un coup une masse tomba à mes pieds : c'était mon animal qui, grimpé à un porte-manteau mobile, venait de se laisser choir.

Ayant fermé toutes les portes, je le fis marcher : je m’expliquai bientôt le bruit de sabots que j'avais entendu ; l'animal pour courir se tient perché sur la pointe de ses ongles, qui sont cornésæt très forts ; il court très vite et grimpe avec beaucoup de facilité, même le long des murs raboteux d’une case.

En courant par la chambre il renversa une caisse, où j'avais un Joli petit écureuil volant, animal également noetambule qui se mit à voler de tous côtés en jetant des cris aigus ; j'eus beaucoup de peine à rattraper mes pensionnaires et à les enfermer dans leurs cages respectives, que je consolidai de façon à pouvoir dormir. Cet écureuil volant (Sciuropterus pulverulentus, Gunth.) a été récemment décrit par M. Gunther d’après des spécimens provenant de Penang et de Malacca. Les sciuroptères ou écureuils volants, qui se trouvent en Asie, en Europe et en Amérique, ont le régime des rongeurs et bondissent de branche en branche ou même d’un arbre à l’autre, en se soutenant au moyen des parachutes qui s'étendent entre leurs membres antérieurs et postérieurs.

Le lendemain, je tuai les deux animaux avant qu'ils se fussent détériorés en captivité.

Je mentionnerai encore un petit animal que tout le monde: fuit comme la peste : c'est le Midaus, petite bête à museau pointu, de la grosseur d'un beau rat; elle a une tête reg pelent au premier abord celle d’un porc; son poil est ras; sa queue, rudimentaire, est un petit appendice d’un demie centimètre de longueur sans poil. Il appartient au mêrnè genre que le Zeledu de Sumatra. Par la disposition de. ses’ pieds, nettement plantigrades, et par son système dentaire; il se rapproche des blaireaux.

Un jour, revenant de la chasse, je sentis près du village une odeur infecte, qui allait en augmentant à mesure que j'approchais de chez moi; quand je fus rentré, l'odeur devint insupportable ; ayant demandé la cause, Mariano m’apporta au bout d’une corde un petit animal qui se débattait. « Voilà, me dit-il, le Bontoc que tu demandais l’autre jour aux Tagbanuas ; tout le monde voulait que je le jetasse, mais il n’y a pas de danger! c’est trop difficile à prendre. »

Il avait eu raison de ne pas le jeter, mais il aurait pu letuer, car, pour l'avoir eu vivant quelques moments, nous en fûmes empestés pendant plus d’@n mois. Cette odeur est tellement intense, désagréable et persistante, que le soir même je dus aller demander à diner à mon ami Bisguerra, après m'être changé des pieds à la tête et avoir pris un bain, ma case étant absolument intenable.

Le 2 novembre 1883, je repartis à bord de la canonnière ET Filipino, avec le nouveau commandant, don Alonzo Morgado; nous devions naviguer ensemble pendant vingtdeux jours. À 6 heures nous sortions de la baie de Puerto- Princesa, et, après nous être élevés à 2 milles dans l'est, nous nous dirigions vers le nord jusqu'à Tapul, où nous ne restâmes qu'une heure; de là nous gagnons l’embouchure de la rivière Babuyan, où nous arrivons vers 2, heures de l’après-midi.

Pendant que la canonnière reste mouillée devant l'embouchure de la rivière, je vais avec une baleinière relever le cours de ce petit fleuve; mais je ne puis le remonter que

“nomma 10 uuouva

sur un parcours de # kilomètres. Au point où je m'arrêtai, Ja rivière, malgré un ou deux bas-fonds, était navigable pour ma baleinière. L'eau cesse d'être saumâtre à 2 kilomètres environ de son embouchure ; le courant, assez rapide, est de 4 1/2 à 21/2 milles à l'heure; près de cette rivière, le village du même nom est situé à 4 kilomètre de son embouchure. Dans ce village, j'espérais pouvoir étudier les

Mideus.

Bataks, qui viennent parfois apporter de l’almaciga (copal), qu'ils échangent principalement contre du riz; mais les fortes pluies des jours précédents les retenaient dans leurs montagnes ; et il me fut impossible de les rejoindre dans mes excursions, car ils fuient à l'approche de tout Européen et ne traitent qu'avec quelques Indiens.

C’est de cette partie de l'ile Palaouan que les Espagnols tirent la plus grande partie des jones blancs dont ils font des cannes de commandement et qui atteignent des prix fort élevés lorsqu'ils sont sans tache.

Nous continuons notre route vers le nord jusqu'à la pointe Acantilada et, de là, jusqu'au mouillage de la rivière.

Le 3 novembre, au matin, nous levions l'ancre pour Burbacan, autre rivière à 40 milles plus au nord, où nous

arrivions dans l'après-midi. La marée, fort basse en ce moment, nous empêcha de descendre à terre, et nous remimes l’excursion au jour suivant. Nous ne pûmes le lendemain matin, comme nous l’avions projeté, aller à terre, vu l'état de la mer; le vent ayant fraîchi pendant la nuit et mensçant de s'élever encore davantage, nous fûmes obligés d'aller chercher un mouillage plus sûr à l’île de Dumaran, au pied du village de ce nom.

Le lendemain de notre arrivée, je partis en excursion à la montagne Obong, située au nord du village, qu’elle commande, et dont l'altitude n’est marquée sur aucune carte; le dessin la fait paraître beaucoup plus grande qu'elle n’est en réalité; elle n’a que 98 mètres d'altitude. Je passai la

plus grande partie de mon séjour à faire des excursions aux environs, à pêcher; mais mes efforts ne furent pas toujours accompagnés du succès que j'aurais désiré.

Le 11 novembre, le vent du nord-est, qui nous retenait depuis le #4, ayant diminué un peu de violence, nous levons l'ancre à 9 heures du matin, pour continuer notre route, el, après avoir contourné les petites iles qui forment le port de Dumaran, nous nous dirigeons au nord. À 41 heures, nous avions avancé avec peine de 7 à 8 milles; le vent fraîchissant de plus en plus, il faut virer de bord et, vu l'état de la mer, chercher un refuge au pied du village de Danlig et derrière les îlots et bas-fonds qui se trouvent en cet endroit.

Le 12, à 7 heures-du matin, le temps étant toujours mauvais, nous sommes obligés de retourner au mouillage de Dumaran ; le 15 au soir le ciel s’assombrit de plus en plus, le baromètre descend : le vent, qui était au nordest, saute au nord-ouest, accompagné de fortes pluies et de violentes rafales. Le lendemain matin le baromètre continue à descendre jusqu’à 757 millimètres, le vent passe au sud-ouest. À 10 h. 30, 756 millimètres ; à 11 heures, 755; à 3 h. 50, 754; à 4h. 45, 753 millimètres, limite extrême de la baisse ; jusqu'à 5 h. 55, le baromètre oscille entre 753 et 754 millimètres; à partir de 6 heures, il remonte irrégulièrement, sans toutefois aller plus haut que

754 millimètres 8 dixièmes; cela donne une différence de % millimètres avec l’état normal moyen : c’est, pour cette région, presque un maximum d'écart. La variation barométrique en temps normal est de 2 à 3 millimètres ; quand elle arrive à # millimètres, il y a menace de tempête.

Heureusement que ce vagio nous prit étant à l'ancre et bien abrités ; le vent souffla avec violence, accompagné par moments de pluies torrentielles. À 7 heures du soir, le commandant, qui avait fait, au début de la tempête, mouiller sur deux ancres, fit allumer les feux; nous passèmes la nuit sous vapeur, mais nous ne pümes nous coucher que vers 4 heures du matin, heure à laquelle la tourmente s’éloigna de nous.

Le 18 novembre 1883, à 7 h. 40 du matin, nous levons l’ancre de nouveau, pour remonter vers le nord. Après nous être dégagés des îlots qui environnent Dumaran, nous allons jusqu’à la pointe Bay et de là au nord-est, direction qui nous fait passer entre l’île Paly et la Paragua. Nous suivons la même route jusqu’à l'extrémité nord de l'île Icadambanuan, et enfin jusqu’à l’île Maitiaguit, où nous mouillons dans une petite bate assez bien abritée, après avoir fait 32 milles. Dans cette baie se trouve un village d’une dou- Zaine de cases, qui porte le même nom que l’île.

Les 18 et 19, j'allai faire des excursions dans les montagnes, dont la plus haute atteint à peine 140 mêtres d’altitude.

La végétation y est la même qu’à Palaouan. Quant à la faune, pendant mon court passage, j'ai tué deux oiseaux et un mammifère que je n'avais pas; mais je n’ai pas vu le singe blanc, que l'on m'avait assuré être dans ces parages. À Maitiaguit, le singe blanc se change en un écureuil de la même couleur, que tout le monde a vu, ainsi que nous, à Icadambanuan. Mon ami Morgado me promet qu’à notre retour nous toucherons à cet endroit et que nous chercherons cet animal, singe ou écureuil, qui paraît aussi difficile à trouver que le merle blanc.

À bord de notre canonnière nous avons un jeune botaniste espagnol, M. Maeso, qui, tout en courant après ses

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plantes, fait des collections de tout genre dont il fait hommage à ses chefs. Malheureusement, le pays n’est pas riche, et le mauvais temps nous retient à bord plus souvent que nous ne le voudrions. Cependant quelques pêcheurs nous apportent leur pêche, et:le jeune Maeso se précipite dessus ; comme les poissons sont assez nombreux, nous pouvons l’un et l’autre réunir quand même une collection intéressante.

Le 20, la mousson s’accentue, et nous sommes obligés d'abandonner notre projet de contourner la pointe nord de l'ile Palaouan. Le commandant Morgado ne peut, avec sa canonnière, dont la machine est avariée, affronter les vents de nord-est. Nous devons revenir sur nos pas, et, le jour même, nous mouillions au pied du fort qui protège l'exville de Tay-Tay. Cette ville, pendant longtemps la capitale de la province de Calamianes, a été abandonnée pour cause d'insalubrité ; il ne reste debout que le fort, la tour et l’enceinte, qui sont en assez mauvais état, et les ruines de la casa real.

N'ayant pas eu de viande de boucherie depuis notre départ de Puerto-Princesa, j’achetai, au prix de 40 francs, un mouton : seulement, le propriétaire me dit de le tuer moi-même ; il me désigna un jeune mâle, que j’abattis d’un coup de fusil.

Le soir, quand on nous servit l’animal, il nous fut impossible d'y goûter, tant était forte l’odeur de la bête. L'équipage, moins difficile, s’en régala, malgré ou peutêtre à cause de l'odeur.

Après avoir renouvelé nos vivres, nous allons nous abriter pour la nuit dans une petite baie à l’île d’Icadambanuam.

C'est ici que nous devons trouver le singe ou l’écureuil blanc ; aussi formons-nous le projet de partir tous en chasse: le jeune Maeso dit qu’il emportera aussi son fusil, espérant bien, tout en faisant de la botanique, descendre l'animal s'il se présente. Le mécanicien et moi nous devons, avec les chasseurs, faire une battue en règle dans l'île, chose relativement facile, la brousse étant moins impénétrable que dans d’autres parties de l’archipel.

Au petit jour on part, comptant sur une chasse abon-

dante. Mais nous ne devions pas pousser jusqu’au bout notre excursion à la fois cynégétique et zoologique. A 10 heures tout le monde est de retour ; il a fallu rejoindre, le sifflet de la machine ayant sonné la retraite : il faut quitter notre mouillage au plus tôt, car la houle devient forte; et notre canonnière ne peut tenir la mer pendant la mousson du nord-est.

Tandis que l’on fait l'appareillage, j’examine le butin rapporté par tous les chasseurs ; je n’y trouve pas le fameux singe blanc tant convoité, mais une espèce d’écureuil avec le dos gris et le ventre blanc; je demande si personne n’a vu un animal entièrement blanc : tout le monde dit non; notre jeune botaniste seul prétend avoir tiré un animal tout blanc, qui s’est enfui, mais je crois, et je m’empresse de lui exprimer ma manière de voir, qu'il n'a vu que le ventre d’un écureuil semblable à ceux que nous avons tués; cela le met fort en colère..…., mais d’autres préoccupations viennent bientôt changer le cours de nos idées.

Pendant que nous examinions et discutions sur la chasse, notre petit vapeur était sorti de la baie. Tant que nous étions restés à l'abri de l’île, le navire s’était bien comporté ; mais, quand nous débouquâmes, les grandes lames, venant du large, soulevées par un vent du nord-est assez fort, nous faisaient rouler bord sur bord et menaçaient de nous charrier comme une vulgaire coquille de noix. Le commandant Morgado, voyant le danger de cette situation, prit le parti de s'élever vers la haute mer, afin d'éviter d’être brisé sur les rochers qui bordent la côte. C’est à peine si la force de la machine nous permettait par moments de résister à la lame.

Profitant de quelques embellies, la canonnière parvient à s'élever assez haut pour virer de bord et gagner l’île Paly, où nous nous trouvons à l’abri; de là nous continuons notre route à travers les bancs et les îlots, qui brisent les lames et nous protègent contre la violence de la mer.

Le 23, nous étions de retour à Puerto-Princesa. Je passai le mois de décembre à faire diverses excursions dans les environs. J'explorai la baie de Puerto-Princesa et les diffé-

rents cours d’eau qui s'y jettent. Tout le terrain qui borde la baie est bas, marécageux et couvert de palétuviers; les montagnes et terrains fermes se trouvent, dans cette partie. assez éloignés de la baie.

Un jour, revenant d’une de ces excursions, mon chasseur Mariano m'apportait une jolie vipère, appelée dans le pays Daum-Palaye. L'animal se tordait autour du bâton auquel il était amarré. Très satisfait de cette nouvelle pièce, je m'empressai de la mettre dans l’alcool. Après l'avoir détachée, je pris la tête dans la main gauche et le corps dans la main droite ; Mariano ouvrit le flacon en tôle contenant l’alcool, et je lui recommandai de le refermer aussitôt.

Au moment où je làchais le serpent, mon Indien, ayant peur qu’il ne s’échappât, voulut fermer trop vite et m'attrapa avec le couvercle la main gauche, qu'il précipita ainsi sur la droite : la vipère en profita pour me mordre; je lâchai l’animal dans l'alcool ; puis, ayant fait une incision à l'endroit de la morsure, j'y versai quelques gouttes d'acide phénique pur.

Mon chasseur, pendant ce lemps, me rassurait à sa façon : « Tu sais, monsieur, ca c’est une mauvaise morsure; dans mon pays, tous ceux qui sont mordus par le Daum-Palaye en meurent au bout de deux heures. Tu sais, monsieur, Ça mauvais; il n'y a pas de remède; au bout de deux heures on est mort. »

Que le lecteur ne croie pas que mon Mariano s’exprimät d’une voix émue ou seulement agitée; non, tout cela était dit tranquillement, avec indifférence, comme si je n'étais pas en cause. Après m'être pansé, je lui annonçai qu'il pouvait être tranquille, que je ne-mourrais pas; puis j’allai me coucher pour étendre mon bras, afin de ne pas accélérer la circulation du sang, et je m'endormis.

Trois heures après, m'étant réveillé, je trouvai mes hommes dormant ou fumant; pas un n'était reparti en chasse, s'étant dit qu'il était inutile de sortir, puisque j'allais mourir. Mon chasseur Mariano, après m'avoir regardé, me dit : < Tu me donneras de cette médecine-là. — Pourquoi? lui dis-je. — Parce que c’est la première fois qu’un

VOYAGE À NINDANAO ET A SOULOU 313

homme mordu par un Daum-Palaye n'est pas mort au bout de deux heures. » Je lui donnai un flacon d’acide phénique, et tout le monde partit dans les bois.

La morsure du Daum-Palaye est très dangereuse el entraine généralement la mort; mais je n'avais guère eu que l’épiderme attaqué ; j'avais pu faire immédiatement une incision et une cautérisation énergique avec de l’acide phénique : il n’y avait pas grand danger; j'eus toutefois le bras engourdi pendant trois ou quatre jours.

Le 25 février, le gouverneur me pria de servir d’interprète à des naufragés américains qui venaient d'arriver sur trois canots. Leur navire, superbe trois-mâts, avait touché la veille sur un banc dont ils se croyaient encore assez éloignés. Toujours est-il que le navire, poussé par une forte brise, talonna trois fois et ne parvint à se sauver que grâce à une pompe à vapeur installée à bord. Après avoir touché, le capitaine, tout en s’occupant d’assécher la voie d’eau, fila, toutes voiles dehors, vers l’île de Palaouan; quelques heures après, 1l vint échouer sur les bancs qui l'entourent, et l'équipage gagna la terre, où il ne croyait pas rencontrer d’Européen. Les canots, ayant vu la baie de Puerto-Princesa, y entrèrent et vinrent accoster à l’apontement. Le gouverneur offrit l'hospitalité au capitaine et à son épouse, qui s'était blessée à la jambe en embarquant dans le canot. On lui prodigua les soins nécessaires, et, peu de jours après, tout le monde partit sur un vapeur pour Manille.

Le 1° janvier 1884, une forte attaque de dysenterie m'obligea à garder le repos pendant une quinzaine de jours.

Malgré mon état maladif, je pus me rendre le 9 chez le gouverneur et saluer le vice-roi des Philippines, le général Joaquim Jovellar y Soller, qui faisait sa tournée d'inspection.

Je reçus de Son Excellence un très aimable accueil, et le général m'assura que, d'après ses ordres, je trouverais partout aide et protection en cas de besoin.

Je le remerciai et retournai cahin-caha, sous un soleil de plomb, à mon logis, où je dus rester encore plusieurs jours malade ; je pris alors le parti d'aller faire en mer un voyage de quelques jours.

Ayant poussé jusqu'à Manille, d'où j’expédiai les collections réunies depuis le dernier envoi, je repartis ensuite pour l’île de Balabac. Je ne m'y arrêtai cette fois qu'un instant, ainsi qu’à Soulou (J6lé), que je trouvai encore émue de la mort de deux officiers tués par des Juramentados. Assis devant le magasin d'un Chinois, ils lisaient des lettres de leurs familles que le courrier venait d'apporter, quand ils furent tués.

L'un d’eux eut la tête tranchée du premier coup, sans même avoir vu l’agresseur ; le second put parer le premier coup avec la main, qui fut coupée net, mais il mourut du second coup porté par son assassin.

Un docteur militaire, qui se trouvait avec ces deux infortunés, averti probablement par la chute de ses compagnons. put se défendre, quoique sans armes, en se jetant vivement sur son adversaire ; il sauva ainsi sa vie, mais le malheureux sortit de là avec un bras de moins et d’horribles blessures faites par le kriss.

Les trois Juramentados furent tués presque immédiatement par les Indiens et les soldats accourus aux cris de Moros! Moros/ Depuis cette époque, il est interdit à tout officier ou soldat de sortir sans armes.

Le 20, nous touchions aux îles Basilan, groupe occupé quelque temps par la France en 1845, et dont nos officiers de marine ont dressé une excellente carte.

La capitale, Isabela, est située sur la principale île du groupe. On y trouve un arsenal maritime, le seul de ces régions, où l’on peut faire des réparations d’une certaine importance aux canonnières chargées du service dans le sud des Philippines.

Le jour même, nous mouillions devant la ville de Zamboanga, à l'extrémité sud-ouest de l’île de Mindanao. De là. je repassai à Soulou, et je profitai des quelques heures de séjour pour aller chasser aux environs de la ville.

Le 10 mars, j'arrivais à l’île de Balabac, située entre la pointe nord de Bornéo et l’extrémité sud de Palaouan, mais plus rapprochée de cette dernière île, dont elle semble un prolongement. Sa plus grande longueur du nord au sud

atteint à peine 20 milles; sa plus grande largeur est de 4 milles et demi. Le relief de l'ile de Balabac est relativement assez élevé, et la plus grande altitude que l’on a constatée atteint 400 mètres au-dessus de la mer. Cette île, complètement boisée, est très riche en bois de construction.

Balabac,

Le gouvernement espagnol y a fait un essai de colonie agricole pénitentiaire, qui n’a pas donné de résultat satisfaisant, bien que le terrain y soit plus riche qu’à Palaouan. Quelques-unes des montagnes sont volcaniques, les autres madréporiques ; on y rencontre des traces de fer; quelques naturels prétendent qu’il y a du charbon, mais le fait est loin d’être vérifié. L'île n’est occupée que sur un seul point, à la baie de Calandarang, dont l’entrée est éclairée par un feu qui s'aperçoit à 40 milles au large.

Le gouverneur actuel, don Manuel de Elisa, se dispose à en établir un second au sud de l’île, à l'entrée de la baie de Clarando, ce qui rendra un immense service à la naviga-

tion, très périlleuse dans ces mers, semées de bancs et d'ilots très nombreux.

La colonie est presque exclusivement composée de presidarios (forçats), de soldats et marins, et de quelques Chinois entre les mains desquels se trouve le commerce de cette ile.

Les établissements officiels se composent d’une caserne, de deux hôpitaux et de la résidence du gouverneur ; le tout est construit en bois, et dans un état complet de vétusté.

Dans la baie il y a une petite canonnière, mais le mauvais état de la coque et de la machine ne lui permet plus de prendre la mer; le dernier service rendu par cette canonnière a été de sauver l'équipage d’un navire français échoué sur un des bancs de la passe. Ce ne fut pas sans de grandes difficultés, car le commandant fut obligé de revenir deux fois au port pour réparer sa machine; à la troisième tentative seulement, 1l put arriver jusqu'à nos compatriotes naufragés et les ramena à Balabac, où le gouverneur leur donna l'hospitalité et les moyens de revenir à Manille.

Les habitants de l’île sont des Malais; la plupart de ceux que j'ai vus présentent le double prognathisme alvéolodentaire. J'ai pris les mesures anthropométriques de trois de ces insulaires. L'un d’eux a la mâchoire absolument anormale et rappelant celle d'un poisson que j'ai eu l’occasion de disséquer. Un autre a les dents de la mâchoire supérieure limées et plates comme celles de certains crânes provenant des grottes funéraires : le même individu a les yeux bleu foncé. Ces indigènes ont les cheveux noirs et lisses, la taille peu élevée ; ils vivent de chasse et de pêche.

Le commerce de Balabac, fort restreint d’ailleurs, consiste principalement en rotin et cire, que l’on trouve dans les montagnes de cette île et des îles voisines; en trépang. que l'on trouve en abondance dans toutes ces mers.

Pour le moment aucun navire de provenance étrangère ne peut encore trafiquer à Balabac, mais cela paraît devoir changer d'ici peu ; le gouverneur des Philippines ayant approuvé le projet de don Manuel, le port va être habilitado, c'est-à-dire que les navires auront la liberté du trafic après payement des droits de douane.

Le port est parfois visité, en dehors du courrier de Manille, qui y vient tous les vingt-huit jours, par quelques navires marchands anglais de la Borneo British Company, qui fait le commerce sur la côte ouest de Palaouan et sur les côtes de Bornéo. Les mêmes navires poussent jusqu’à Soulou et aux îles Tawi-Tawi.

Petit chevrotain (Tragulus Kanchil).

C’est surtout sur la côte ouest, de Palaouan à Calasiao, vers le neuvième degré de latitude, que se font les échanges de marchandises européennes et de riz contre du rotin, de la cire, des nids d’hirondelles, du trépang, de la nacre et des perles.

La faune est à peu de chose près la même qu’à Palaouan ; cependant j'y ai observé deux mammifères et un oiseau que je n'avais pas vus dans cette dernière contrée. Dans mes chasses, j'eus l'occasion de rencontrer un petit animal fort gracieux, qui ne se trouve que dans l'ile de Balabac. Il est complètement inconnu aux Philippines, quoique le même genre existe dans les îles malaises, dans la presqu'île de

Malacea, où j'ai eu l’occasion d’en tuer en 1869, en Cochinchine et à Poulo-Condore. Je veux parler du Zragulus Kanch, gentille petite bête ressemblant à un cerf lilliputien; le mâle est armé de deux jolies petites cornes très effilées; la femelle est encore plus petite. La chasse en est fort difficile, surtout sans chien. Il est si petit qu’on croit voir passer un gros rat, et sa vitesse est telle qu’il a disparu avant que l'on ait pu épauler son fusil. Les naturels de l’île le prennent surtout au piège, ce qui m'a permis d'en avoir de vivants, mais il meurt assez vite en captivité, et parfois se tue en cherchant à fuir.

Sa chair est un mets, sinon exquis, tout au moins très bon : j'en ai mangé avec plaisir, bien que je l’aie trouvée un peu molle.

Le 5 avril, je prenais congé de mon ami Bisguerra, que j'avais retrouvé à Balabac et qui m'avait donné l'hospitalité.

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