CHAPITRE XVI
LA BAIE D'ULUGAN — LES ÎLES CALAMIANES
Le 21 avril 1884, départ en banca (pirogue) pour gagner Tapul. Je me proposais de traverser l’ile pour gagner la baie de Ulugan.
Notre embarcation, la seule que j'avais pu trouver ei état de faire un voyage, n’était pas pontée, et, de plus, elle manquait complètement d'équilibre.
Au moment de partir, j'avais dû refuser un passager ou plutôt une passagère qui voulait aller absolument à Tapul rejoindre son ou ses amis.
Cetté banca avait à peu près 6 mètres de long et calail 4 mètre à 1 m. 20. Il y avait à bord quatre rameurs et le patron, mes trois hommes, une femme passagère malgré moi, mon ami Berttoloty et moi. Il y avait encore toule une ménagerie : un gros porc, faisant plus de bruit que tout le monde, que je devais remettre au poste de Bahele, deux cabris, des poules comme provisions de bouche, que je devais emporter avec le riz, car, où j'allais, il ne fallait compter absolument que sur soi.
Le lecteur peut se figurer combien il était difficile de naviguer ainsi chargé; l’eau n'étant pas à 10 centimètres du bord du canot, à chaque mouvement un peu brusque nous embarquions, et il fallait sans cesse jouer de l'écope pour vider le bateau.
Nous longeons la côte de la baie Honda jusqu’à 10 heures du soir, heure à laquelle nous établissons notre campement sur la plage.
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Le lendemain, après bien des accidents et quelques bains de pieds, nous arrivons aux portes de Tapul, vers 4 heures du soir.
N'ayant pas de tente, et le sable de la rive étant fort humide, mon compagnon le jeune lieutenant Berttoloty et moi nous nous installons pour dormir sur les nattes dans notre bateau, tandis que les hommes se couchent auprès d’un grand feu qu'ils allument sur la grève.
Au matin, nous nous trouvons à sec, la marée étant basse ; pendant que les hommes préparent le riz, nous allons faire une tournée dans les bois, à la recherche du déjeuner ; heureusement, à notre retour, des pêcheurs veulent bien nous vendre du poisson, car nous n'avons pas eu l’occasion de tirer un seul coup de fusil.
Vers 40 heures du matin, la mer ayant monté, nous continuons notre route en nous élevant au nord; nous passons entre les îles Meora et Mackesi ; de là nous nous dirigeons vers la rivière de Tapul, non sans avoir risqué plus d’une fois de couler à pic. |
La journée du 23 se passe à faire transporter les bagages et les provisions au poste de Bahele, situé, le lecteur’ s’en souvient, sur la côte ouest près de la rivière du même nom, qui se déverse dans la baie Ulugan.
Je dus, faute d'hommes, faire transporter les bagages en trois fois; j'accompagnais le premier convoi. À peine engagés dans la forêt de bambous qui couronne les monticules nous séparant des plaines de l'ouest, nous entendons tout à à coup comme une vive fusillade. En nous approchant, nous vimes les bambous enflammés; ils éclataient, produtsant ce crépitement que nous avions pris pour la fusillade. Je fis prendre le pas de course à mes hommes, et nous pûmes passer sans accident. Quelques minutes plus tard, nous aurions été en danger, car, à cette époque de l’année, tout étant sec, les feuilles de bambou s’enflamment comme de la poudre et le bambou prend feu avec une extrême facilité.
Le 24, nous débarquions vers 8 heures du matin dans la baie de Ulugan, sur la côte ouest de Palaouan.
La plus grande largeur de la baie est de 3 milles el sa longueur moyenne de 8 milles. Ses bords sont échancrés par plusieurs anses où l’on pêche des coraux ; plusieurs cours d’eau se déversent dans la baie. au fond de trois de ces petites échancrures du rivage. À l'extrémité, tombe la rivière de Bahele. Dans la seconde, sur la côte ouest, se trouve un petit cours d’eau encore innomé, que nous appellerons rivière de l'Ouest. Dans une troisième, située sur la côte est, viennent aboutir deux petites rivières que nous avons appelées la rivière du Nord et la rivière du Sud : la rivière du Nord se divise en deux bras.
Dans la baie on trouve plusieurs îlots et une petite île très étroite, qui a près d’un mille de longueur. Cette petite ile, qui n’est pas nommée sur les cartes, a reçu des Espagnols de la région le nom d’ile Rita. L'entrée de la baie, d'accès facile, est marquée au nord-est par la pointe Piédras et au nord-ouest par les quatre petits îlots désignés sous le nom de Camugyan.
En passant au centre de ces deux points et eu se dirigeant directement à l'est, on peut en gagner l'extrémité el mouiller par 16 brasses de fond.
Si l’on veut aller jusqu’à ce point, on doit ranger la cüle est de l’île Rita à environ 200 mètres.
Les bords de la baie d'Ulugan ne sont pour ainsi dire
pas habités, malgré tout ce qui a été écrit sur sa nombreuse population. Des renseignements exagérés et trop facilement acceptés expliquent les erreurs de mes prédécesseurs.
* Pendant tout notre séjour, nous n'avons aperçu que deux indigènes, qui se sont prestement sauvés à notre approche. et nous n’avons rencontré qu’une seule bourgade de deux ou trois cases... inhabitées.
On m'a affirmé que, à quelque distance dans l’intérieur et en communication avec la baie de San-Pablo, il y à quelques rencherias de Tagbanuas, se composant seulement de quelques familles.
J'ai établi mon quartier général au poste créé par l'ancien gouverneur, dans une des anses de la côte ouest de la
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baie d'Ulugan, celle qui se trouve à la pointe sud de l’île Rita.
Ilots de Camugyan.
le Rita.
. Le euartel, placé sur un petit monticule, a le désavantage de ne posséder qu’un puits, dont l'eau, à l'époque des
sécheresses, est mauvaise et malsaine. C’est à l'obligeance de l'officier chargé du détachement qui se trouve à Bahele que nous devons d'avoir échappé à la dysenterie. Pendant tout notre séjour, l’alferez Cervantes nous a approvisionnés d’eau potable, liquide précieux quand on a sans cesse à redouter les accès paludéens.
Baie d'Ulugan, embouchure de la rivière Coihulo,
Le %5, nous commencions notre exploration de la boie de Ulugan par la petite rivière de Coihulo, qui se trouve sur la côte ouest et qui suit cette direction jusqu'à ce qu’elle ne soit plus qu'un petit ruisseau.
Nous parlions dès le petit jour par le seul chemin qui coupe où plutôt qui contourne la presqu'île séparant cette rivière du poste.
J'espérais, dans une sortie aussi malinale, rencontrer
Cuartel de la beie d'Ulugan.
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quelque gibier ; nous ne vimes que quelques pigeons et un ou deux singes, que nous ne pûmes tirer.
À mi-chemin du poste, je rencontrai un campement de Tagbanuas, abandonné depuis quelques jours. Ces abris sont très primitifs : un arbre renversé, deux ou trois piquets plantés en croix sur lesquels on pose quelques feuilles de palmier nipa, et la case est bâtie; à première vue, je me crus transporté sur l’Ogûüoué, à la pointe Fétiche, où j'avais vu des constructions du mème genre abritant les pèlerins et les pêcheurs. Nous nous trouvons, après une courte marche, à l'embouchure de la petite rivière Coiïhulo ; nous la remontons dans notre banca.
On nous avait annoncé que nous pourrions remonter très loin à l’intérieur de l'ile; mais, arrivés à un peu plus d’un-kilomètre, il faut renoncer, faute d’eau et d'espace, à avancer. Excursion manquée.
Le lendemain, nous organisions une pèche au Zaclobon (tridacne). Ce bivalve sert, grand et petit, à faire des bénitiers. On m'avait assuré qu'il y en avait ici d'immenses, ayant plus de 2 mètres de longueur. Cette belle coquille se tient généralement sur des bancs de coraux, où, avec de bons yeux, on la distingue, immobile, entr'ouverte, paraissant soudée aux madrépores qui l’environnent. Quand nous apercevions un de ces mollusques, un de mes hommes plongeait et le remontait dans ses bras jusqu'à fleur d’eau, où on le lui prenait.
Nous ne pêchions pas seulement pour le simple plaisir de rechercher les taclobons ou autres coquilles, mais aussi pour faire des provisions de bouche à l'usage de mes hommes. La chair de l'animal, quoique un peu coriace, n'a pas mauvais goût et peut se manger. Je dois dire que sa couleur verdâtre, marbrée de noir et de jaune, ne lui donne pas un aspect bien appétissant ; mais mes hommes, qui n'ont de dégoût pour rien, en mangent avec plaisir.
Nous avions déjà pèché une douzaine de ces coquillages, dont le plus petit avait 80 centimètres de largeur ; les hommes les avaient déposés à terre, où ils ne tardèrent pas à s'ouvrir. Mon chasseur Mariano, qui, en sa qualité
d'homme de l'intérieur de Lucon, ne connaissait rien de la mer, mais qui était très gourmand de viande, vint voir, aussitôt qu'on lui eut dit que nous avions du taclobon, si cette chair était bonne. Il alla directement au plus grand et introduisit la main dans la coquille pour palper ou en prendre un morceau. Heureusement un de ses camarades lui retira vivement la main, car déjà le mollusque se refermait et lui aurait certainement brisé le poignet entre ses deux valves. Ne doutant de rien, cet imprudent s’exposait à un grave accident. Comme il paraissait incrédule, son compagnon introduisit un morceau de bois et toucha l'animal, qui, resserrant ses valves, le brisa comme verre.
Nous eûmes ce jour-là une autre déception : sur les deux cabris que j'avais apportés, un disparut, enlevé per un crocodile ou peut-être par un boa : les uns et les autres sont, dit-on, très communs dans ces parages.
Le 28 et les jours suivants, exploration de tous les coins et recoins de la baie, sans rencontrer d’autres habitants que deux hommes, qui se sauvèrent à notre approche. Deux ou trois jours après, ils furent amenés par les soldats du poste, qui les avaient surpris occupés à pêcher dans une petite baie; ces deux hommes, à peine couverts de quelques lambeaux d’étoffe, nous dirent être Tagbanuas ; mais je crois plutôt que c’étaient deux fugilifs du présidario qui s'étaient retirés de ce côté.
La végétation de cette partie de l’île est parfois malingre: mais-on y trouve de très bons bois, tels que le camogon et le mentilinoa ou ébène charbonneux, qui doit être le mâle du premier.
On récolte aussi dans ces régions de l’almaciga (copal). que les Chinois achètent à raison de 5 piastres le picul (25 francs les 45 kilogrammes) et qui se vend 75 franes à Manille.
Le bejuco « rolin » forme une des branches principales du commerce; on trouve aussi dans la baie quelques coquilles perlières, que les Chinois achètent également. Les articles d'échange se composent presque exclusivement de riz.
Campement de Tagbanuas abandonné.
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Les Tagbanuas s'occupent fort peu de culture et meurent littéralement de faim.
On m'a affirmé que l’on trouve dans l'intérieur des Aétas, que les Tagbanuas appellent Até, et aussi des Bouayanans; mais ce sont là des indications qu’il ne m'a pas été possible de vérifier : aussi n’insisterai-je pas sur ce sujet.
Je rentrai de cette excursion fatigante avec une mince récolte d'histoire naturelle, malgré les nombreuses marches et contremarches que j'avais faites par terre et par eau.
Deux jours après notre retour à Puerto-Princesa, mon jeune compagnon et moi, nous étions cloués au hit par les fièvres; mon ami Berttoloty s’en releva avec beaucoup de peine, et un an après, au moment de mon départ des Philhippines, il n’était pas encore remis entièrement.
Je me remettais en route le # juin 1884, pour aller explorer l'archipel des Calamianes, composé de trois ou quatre îles principales, d’une trentaine d'îles plus petites et de quelques îlots. Les iles principales sont : l’ile Busuanga, l'ile C'alamianes ou Culion, et, à l’est de celle-ci, le Peñon de Coron, formant le groupe nord. Au sud se trouvent l’île Linapacan, dont l'extrémité est à 13 milles de l’île Palaouan, et de nombreux ilots.
Cet archipel a donné son nom à toute la province, qui comprend, en outre; la partie nord de Palaouan et l'archipel Cuyo. -
Le 5, je débarquais à Culion, village principal, où réside le curé, le seul Espagnol qui s’y trouve.
Fondé en 1783, le village de Culion est situé sur la côte orientale de l’île Calamianes, sur un rocher assez élevé, au bord de la mer. Toute la côte est de l’île est montagneuse, et à l’ouest de ces montagnes, qui ne dépassent pas. 200 mètres d'altitude, il y a de grandes plaines inondées pendant une partie de l’année, incultivables et très malsaines. |
Les indigènes de l'archipel sont des Tagbanuas, divisés en deux groupes : le premier comprend ceux qui sont restés indépendants et fidèles à leurs croyances ; le second,
un certain nombre d'individus qui, réunis en villages, se sont faits chrétiens.
Parmi les premiers cependant, quelques-uns ont accepté le baptême, mais ils restent dans les bois. D'ailleurs ceux qui vivent ou, pour mieux dire, qui ont une maison au village, y demeurent le plus rarement possible. A part les dimanches et les jours de fête, tout est désert, chacun habite dans ses plantations.
Je fus reçu à Culion par le padre Pablo Navarro, qui me donna l hospitalité en attendant que je trouvasse une case à louer ; il voulut bien me servir d’interprète auprès des Tagbanuas qu'il avait fait venir chez lui pour que je pusse les mesurer.
Toute sa bonne volonté et l’influence très grande quil exerce même sur les indigènes non chrétiens ne facitèrent pas autant que je l’eusse souhaité mes recherches anthropologiques. Je ne pus observer qu'un petit nombre d'individus, malgré le prix relativement élevé que je leur offrais.
Le 13 juin 1884, je pus mesurer onze Tagbanuas, qui présentent à peu de chose près le même type que ceux de Palaouan. Ils portent le même nom et sont, pour moi, de la même famille, bien qu’on rencontre quelques différences dans le langage ; du reste, cette diversité s’observe à chaque pas, chaque groupe se servant de quelques mots qui diffèrent de ceux employés par son voisin.
Je n'ai rencontré Ici personne sachant écrire le tagbanua; seuls quelques vieillards se rappellent avoir connu des individus qui savaient l'écrire.
Ces indigènes sont plus velus que leurs congénères de Palaouan. Le système pileux est clairsemé à la figure. assez fourni sur d’autres parties du corps.
Ils se liment aussi les incisives de la mâchoire supérieure, ce qui fait paraître celle-ci inclinée en dedans; presque tous ont de plus du prognathisme dentaire.
Ces Tagbanuas semblent constituer le type principal de ces régions, et leur origine doit remonter à une époque fort ancienne ; très répandus, quoique peu nombreux dans
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ces parages, ils ont dû s'étendre jusque très près de Luçon, où ils se seraient mélangés avec d’autres races.
Ils vivent dans un état demisauvage, acceptant la domination espagnole, mais s’esquivent régulièrement pour ne pas payer de tribut.
Une petite excursion sur la côte est, au nord de l’île, me conduisit à la plantation de l'Indien Doroteo, un des plus grands propriétaires de l’île Culion. Les Indiens riches, propriétaires de terrains cultivés et de nombreux bestiaux, n’appartiennent pas au pays; 1ls sont originaires du sud de Luçon et forment une seule famille, dont chaque membre a ses intérêts privés. À part deux Chinois, la famille de Doroteo exploite seule le pays et ses habitants.
Le village de Culion et un autre dont je parlerai plus loin sont les deux seules localités des Philippines où j'ai vu l’ivrognerie poussée aux dernières limites, et cela ne facilite pas les rapports avec les indigènes.
Aux Philippines, on croit et on raconte, et quelques auteurs l’ont écrit comme chose très sérieuse, que le buffle femelle eombat le crocodile et le poursuit même jusqu’au fond des eaux, quand ce dernier lui enlève son petit; dans tous les récits de ce genre que j'ai entendu rapporter, le saurien avait eu beau fuir dans ses retraites les plus vaseuses, il n’en avait pas moins été éventré par la mère en furie, qui avait ainsi sauvé sa progéniture... Malheureusement pour la légende, le fait que j'ai vu avec mon hôte don Pablo s'était terminé au désavantage du jeune buffle, et la plus sommaire réflexion fait justice d’une pareille invention.
Dans une de mes chasses, je rencontrai une carabaia (buffle femelle) qui, immobile sur le bord du sentier, regardait un crocodile dévorant son petit; notre approche fit fuir le saurien et la mère s’éloigna.
Le 18, à 6 heures du matin, je m’embarquai dans le panco (cotre) du curé, pour me rendre au village de Busuanga sur l'ile du même nom. Après avoir passé entre les îles Prindenon et Culion, et par le canal qui sépare cette dernière de l’île Busuanga, je continuai ma route au nordouest, en passant devant un grand nombre d'îles et d'ilots,
jusqu’à la rivière de Busuanga. L'entrée de cette rivière est assez difficile ; elle est obstruée par de grands bancs de sable et de vase; la bonne passe est tout près de la côte, que l’on suit jusqu'à ce qu’on soit en rivière. C’est la plus grande de l'ile; mais elle est à peine navigable pour une embarcation sur un parcours de 2 milles; elle n’a pas 200 mètres de largeur à son embouchure.
Le petit village de Busuanga, construit au bord du fleuve. à près d’un mille de son embouchure, a été détruit il y a quelques années à peine par les Malais. Hommes, femmes et enfants, surpris dans le village, s'étaient réfugiés dans la cota (enceinte fortifiée), située sur une petite hauteur qui domine le village. Cette cota n’était et n’est encore fermée que par une palissade de 2 mètres de haut, faite de toute espèce de bois; de plus, les indigènes n'avaient que quelques lances et beaucoup de pierres pour se défendre. Les Malais, montant dans les arbres et dans les maisons qui dominaient et touchaient l’enceinte fortifiée, fusillèrent les malheureux qui voulurent résister et firent les autres prisonniers.
Je m'installai dans une grande case très spacieuse, trop même. L'Indien qui l'avait fait construire, et qui en esl encore le propriétaire, n'avait pas chicané sur les dimensions; seulement les murailles n’ont jamais été achevées. les fenêtres provisoires de la première heure n’ont pas élé remplacées, et les feuilles dont elles étaient faites ont éle emporlées par le vent; sauf l'abri du toit, je suis absolument dehors, et, par les pluies diluviennes du moment. cela est parfois fort gênant.
Je mis mon lit dans un coin, que je fis fermer le mieux possible, et je restai ainsi campé pour quelques jours. Le mauvais état de la maison n'empêcha pas son propriétaire de venir me trouver, ivre comme un soudard, pour me demander un prix exorbitant. Je lui dis de revenir et que nous nous entendrions quand il serait à jeun; mais, ce moment n'étant pas venu, j'ai dû, avant de partir, payer ce qu'il me demandait.
Le 24 juin, j'allai faire une exploration dans l'intérieur, à la recherche d’une ancienne colonie chinoise. Départ en
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banca à 6 heures du matin ; à 9 heures, je me trouve dans une fort belle plaine, élevée de 2 mètres au-dessus de la rive droite du fleuve. Après avoir parcouru environ 2 kilomètres, nous arrivons au pied d’une petite eolline de 90 mètres d’altitude, au sommet de laquelle, me dit-on, se trouvaient encore quelques vestiges d’une occupation antérieure.
Cette colline est complètement déboisée, pierreuse, couverte d'herbe et de népenthès. La pente en est assez raide, et il nous fallut qumze minutes pour la gravir; je ne trouvai au sommet que quelques morceaux d’assiettes en porcelaine commune de Chine et un débris de pilier en bois.
De ce point on découvre la mer, le cours du fleuve jusqu’à son embouchure et tout le pays environnant, ce qui me porte à croire qu’il n’y avait là qu’un poste-vigie pour surveiller l’arrivée des pirates malais ; la colonie était évidemment dans la plaine, au pied de la montagne, situation beaucoup plus saine et plus commode que celle où se trouve le village actuel. Il est certain que des colonies chinoises ont été établies dans ces parages bien avant la conquête espagnole et qu’elles ont duré au moins un siècle après. Ea colonie chinoise devait être à l'endroit même où se récoltent les nids d’hirondelles les plus renommés, ainsi que le balete (trepang). On devait, en outre, y trouver des perles, bien que maintenant ce commerce soit presque nul.
Le 27, je remontai le fleuve en banca aussi loin que possible. La rivière, grossie par la graude quantité de pluie tombée depuis plus de quinze jours, a un très fort courant.
Jusqu'à 10 heures, nous naviguons sans encombre et nous pouvons constamment nous servir des avirons ; bientôt la rivière n’a plus que 8 mètres de large, et, à mesure qu’elle se rétrécit le courant augmente toujours de force; aussi, à 10 h. 20, il faut abandonner la banca, passer dans la pirogue et continuer la route à l’aide de la perche. Malheureusement, mes hommes étant peu habitués à ce genre de navigation, je suis obligé, environ 300 mètres plus loin, de m'arrêter : à cet endroit, la rivière était obstruée par des bancs et par les arbres des rives, sur lesquelles le courant nous portait.
352 VOYAGE AUX PBILIPPINES
Si j'avais eu des Okandas ou des Adoumas, cela n’aurait été qu'un jeu; mais, avec mes Indiens, je dus renoncer à aller plus avant par eau. Quoique à regret, je passai sur la rive droite et j'entrepris de suivre le fleuve par terre. Presque immédiatement des bambous entravent notre marche, et nous sommes obligés d'ouvrir la route à coups de bolo et de hache.
À 41 heures, nous rencontrons un sentier que je m’empresse de suivre ; nous nous dirigeons vers le nord-nord-est jusqu’à une plaine assez vaste. À midi, la pluie continuant et le terrain devenant glissant au point de rendre la marche très fatigante, je dus prendre le parti de rejoindre les embarcations.
C’est au village de Busuanga que j'ai pu bien voir jusqu’à quel point la passion de l'ivrognerie peut être portée.
Deux ou trois jours après mon arrivée, étant à déjeuner, j'entendis crier tout autour de la case; je n’y prêtais pas d'abord grande attention, connaissant le grand nombre d'ivrognes qui habitent ce village. Mais, entendant dire ensuite que mon chasseur Mariano a tué quelqu'un ou quelque animal, j'appelle un de mes hommes et lui demande ce que signifie ce bruit, qui a été tué et quel est l’auteur du méfait.
« C’est notre voisin, dit-il, qui prétend que Mariano a tué son plus beau porc. » Je donnai l’ordre de faire venir le plaignant, et, en attendant que mon chasseur fût rentré, je fis appeler les notables, tous absolument ivres, comme d'habitude. Je demandai alors au propriétaire du porc s’il s'était bien assuré que l'animal ait été tué par mon chasseur, m’engageant en ce cas à le payer.
Lui. — Cela est vrai; tu peux demander à tout le monde.
Moi. — Comme l'a-t-1l tué et où?
Lur. — Il l'a tué d’une balle, tout près du village; tous ont vu le trou de la balle.
Mor. — Où est ton cochon ?
Lur. — Chez moi.
Moi. — Apporte-le.
Lui. — Ah! il s'est sauvé.
LA BAIE D'ULUGAN — LES ÎLES CALAMIANES 353
Mor. — Comment! sauvé! puisque tu dis qu'il est tué!
Lui. — Il a été tué, mais il s’est sauvé dans la brousse très loin.
Moi. — Fais-le apporter.
Lui. — Je ne sais pas où il est.
Mot. — Puisque tout le monde l’a vu mort, il n’a pas dû s'échapper; va le chercher, que je voie s’il a été tué par mon chasseur.
Lur. — J'y vais.
Il s'éloigne, et avec lui tous les prétendus témoins et notables. Vers le soir on m'amena un porc blessé, il est vrai, mais le propriétaire eut bien soin de ne pas venir et d’envoyer sa femme pour discuter l'affaire.
L'animal avait deux blessures dans le gras du cou, une ancienne et une récente, que la femme me montra en me disant : « La balle est entrée par ici et sortie par là. » Je sondai la plaie ancienne, qui avait à peine trois centimètres de profondeur, et j'en retirai de grosses larves de mouches; puis je sondai la nouvelle, qui n’était que superficielle et sans la moindre gravité.
Ayant de nouveau fait appeler les notables, encore plus ivres que le matin, je leur dis que leur administré n'était qu’une canaille, et eux ses complices ; que le pore n'avait pas été blessé par une balle, puisqu'une des blessures était ancienne et faite par un objet pointu et que la seconde venait d’être faite avec un couteau ; enfin, après une verte semonce, je les avertis que, si le fait se renouvelait, je me chargerais de leur faire voir que le Castila Inglese (pour eux tout ce qui n'est pas Espagnol est Anglais) ne se laisserait pas voler impunément, et que j'entendais ne plus voir d'histoires semblables se renouveler. Tous de reconnaître alors que j'avais raison, que le réclamant était un mauvais homme, qui méritait de recevoir une volée de eoups de bejuco. Après cela 1ls me quittèrent et allèrent achever de s’enivrer chez celui qu'ils venaient de traiter de voleur et d'homme perfide.
J'ai raconté ce fait pour montrer au lecteur avec quel aplomb les Indiens vous soutiennent les choses les plus
fausses et quel sang-froid ils conservent quand on leur prouve qu’ils mentent effrontément.
Ils avaient vu la veille mon chasseur tuer un gros sanglier, et le matin il avait tiré un coup de feu près du village ; cela leur avait suffi pour bâlir une histoire grotesque afin de me faire payer une somme quelconque qu'ils auraient bue à ma santé sans même songer à m'inviter.
Sanglier à grosse Lête.
Le 29 juin, à 4 heures du matin, je partais pour Malhato, au sud-est de l'ile ; je fis la route par mer, n'ayant pu trouver un homme qui voulût hien ne pas s'enivrer el me servir de guide.
Malbato est une hacienda établie par un Espagnol, ancien officier de la marine militaire, le señor don Bernardo Ascanio. qui m'avait engagé à passer chez lui quelque temps; il mit ses hommes à ma disposition pour m'aider dans mes recherches. Malheureusement, un mauvais temps exceptionnel et continu ne lui permit pas de faire tout ce qu'il aurait désiré.
La maison d'habitation est située en haut d'une vaste plaine qui descend à la mer par une pente insensible et au pied de deux petites collines. Je fus retenu là d'abord par
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les pluies qui, pendant trois mois, tombèrent presque sans interruption, et ensuite par les fièvres ; mais, grâce à l’amabilité de mon hôte, je pus quand même réunir une belle collection de plantes et de bois utiles à toute espèce d’usages. Don Bernardo organisa plusieurs chasses au sanglier et au cerf; malgré toute sa bonne volonté et la pratique que ses hommes avaient de ces chasses, je ne pus avoir qu’un assez beau solitaire, et je n’eus pas un seul cerf; nous tuàmes plusieurs biches et de jeunes mâles, et ce n’est que plus tard, après mon départ, que les chasseurs, aidés par les chiens, purent forcer un adulte, que mon ami fit préparer. Il est maintenant dans les collections du Muséum.
Mon ami l’haciendero possède de grands troupeaux de bœufs vivant à l’état demi-sauvage. Deux fois par semaine, on en rabat une partie sur l’hacienda, on les fait entrer dans des corrales, où 1ls sont passés en revue, pour panser ceux qui ont des plaies. Si on laissait les animaux sans les panser, les troupeaux dépériraient promptement, car tout animal blessé et qui n’est pas soigné est rongé tout vif par les vers qui pullulent dans la plaie. Il possédait aussi beaucoup de chèvres et de moutons; mais les crocodiles, qui infestent les petits cours d’eau, et les serpents pythons, très nombreux dans les bois, les ont détruits en grande partie.
Je ne pus prendre un seul saurien, malgré tous les pièges tendus dans les rivières et au bord de la mer. Ces pièges sont amorcés avec un chien vivant, dont les reptiles sont très friands. Mais ces animaux, très rusés, évitent le piège ou se contentent de passer dédaigneusement à côté. Une seule fois, un de nos appâts fut enlevé par un gros crocodile; avec le chien il emporta l'appareil qui devait le retenir captif.
Un jour j'étais alité, quand mon chasseur vint me dire qu'il y avait à la lisière du bois un immense serpent qui venait d’engloutir un bœuf; cette nouvelle me paraissant suspecte, et pour cause, je dis à cet homme de m'apporter l'animal.
Une heure après, je vis un serpent trainé, une corde au cou, par un buffle qui renâclait de frayeur. Quand on l’eut
amené devant la case, je m’habillai et descendis pour tuer le python, qui avait près de 7 mètres de long; le corps avait tout au plus 40 ou #5 centimètres de circonférence ; seulement le ventre était énorme. On l'avait trouvé pendant qu'il digérait; mes hommes avaient pu sans aucun danger lui passer une corde autour du cou, puis, fixant l’autre bout de la corde aux cornes du buffle, qui s’y refusait d’abord, me l’amener ainsi.
L'animal attaché par le cou et par la queue, je fis avec mon scalpel une forte incision au cou, mais avec beaucoup de difficulté, vu l'épaisseur et la dureté de la peau ; une fois l'incision faite, sans que le reptile se débattit trop, il me fallut briser la colonne vertébrale à l’aide d’un ciseau à froid et d’un marteau ; le python se remua bien un peu, maïs à peine.
La rupture de la colonne vertébrale rendait l'animal inoffensif; une seconde incision sur l'abdomen permit de constater que l'estomac renfermait un jeune veau de deux ou trois mois : il était tout entier et intact; les pattes étaient repliées sous-le corps.
Je fis dépouiller le serpent séance tenante : sa peau esl maintenant au Muséum; quant à sa chair, elle servit à empoisonner les crocodiles ; nous en fimes différents morceaux dans lesquels j'introduisis de petits paquets de strychnine. Il est à supposer que le poison a produit son effet: depuis ce jour, on ne vit plus un seul saurien dans la région.
Le 24 juillet, j’eus l’occasion de mesurer 19 Agutaïnos, hommes et femmes. Ces individus, au nombre de 1000 à 1200, habitent l'île Agutaya, de l'archipel de Cuyo. L'ile est très pauvre : il n’y pousse que quelques arbres. Pour construire leurs cases et leurs embarcations, ils sont obligés d'aller fort loin chercher des matériaux. Ils possèdent un peu de bétail, qui dégénère rapidement et se perd de jour en jour. Ils étaient parvenus à obtenir d’assez belles plantations de cocotiers; mais son vagio (typhon) les a toutes détruites. Malgré la pauvreté de leur île, ils y sont très attachés, et quoiqu'ils aient à leur portée des îles comme Busuanga, où 1l y a plus de terrain libre qu'ils n’en pourraient cultiver, ils ne veulent pas l’abandonner.
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