‹ Lucon et PalaouanChapitre 25 sur 27 · CHAPITRE XVII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVII

SOULOU — SIASSI — TAWI-TAWI — BONGAO RETOUR EN FRANCE

Le 27 octobre 188%, je débarquais pour la seconde fais à Jolé ‘ (île Soulou), dans la partie occupée par les Espagnols.

L'ancienne ville de Jolé, ou plutôt la Cota ou fort, était bâtie sur la baie formée par les pointes Candea et Danganie, dans une plaine élevée de deux à trois mètres seulement au-dessus du niveau de la mer. Les Espagnols, après la prise de possession, ont établi la ville nouvelle dans cette plaine en coupant les palétuviers et en gagnant, à l’aide de remblais, du terrain sur la mer. On comprend facilement qu'une ville bâtie dans ces conditions laisse beaucoup à désirer au point de vue de la salubrité; aussi Jolé jouit-1l aux Philippines de la même réputation que Balabae et Puerto-Princesa, qui sont considérés à juste titre comme les points les plus insalubres de l'archipel. Il est juste de dire que, grâce aux efforts des différents gouverneurs qui s’y sont succédé, et surtout du dernier, le colonel Julian

4. Jolé est le nom malais de Pile inscrite sur les cartes françaises sous le nom de Soulou, et elle donne son nom à tout l'archipel qui s'étend, en formant une courbe dirigée du nordest au sud-ouest, de l’extrémité sud-ouest de l’île Mindanao à la côte est de Bornéo. Les Espagnols ont donné à la ville nouvelle le nom de l’île : les Anglais écrivent Joloo. Au fond, il n’y a là qu’une question de prononciation.

Parrado, la ville s’assainit à mesure que les marais se comblent. Le colonel Parrado, homme pratique et de progrès, a fait venir un chemin de fer Decauville qui permettra, en peu de temps, de combler ce qui reste de terrains vaseux.

Sous l’administration de ce gouverneur, la ville de Jolé s’est transformée complètement; ses cases de caña et nipa (bambou et chaume) ont fait place à des édifices en briques depuis le sol jusqu'au premier étage, en bois du premier au toit, et recouverts de tôle galvanisée. On doit incessamment entreprendre la construction d’une jetée en briques et pierres, qui remplacera celle qui existe et qui n’est qu'en bois.

Mais le colonel Parrado s’est surtout acquis des droits à la reconnaissance de la colonie en la dotant d’eau potable amenée par des tuyaux en fonte disposés sur un parcours d'environ deux kilomètres. La prise d'eau est suffisante pour l'alimentation de la ville et des navires qui visitent la rade : ceux-ci viennent s’approvisionner à une fontaine bâtie au pied même de la jetée, ce qui leur donne toute la facilité désirable.

La ville de Soulou est entourée d’une enceinte en briques, percée de trois portes, défendue par de petits bastions armés de canons de petit calibre. Deux forts, celui du nordest, ou fort Alphonse XII, et celui du sud-ouest, Princesa de Asturias, complètent la défense.

Dès le 30, grâce à l’amabilité du colonel Parrado, je pus m’'embarquer à bord de la canonnmière Samar, dont le commandant, don Antonio Martinez, me reçut avec la courtoisie que j'ai toujours trouvée chez les officiers de la marine espagnole. Je partais avec l'intention d'aller explorer les îles Siassi, Tawi-Tawi, Bongao, etc., annexées depuis quelques années seulement à l'archipel des Philippines.

Le 11 mars 1877, l'Espagne, l'Angleterre et l'Allemagne ont signé un protocole reconnaissant aux Espagnols le droil de prendre possession des îles Tawi-Tawi, annexe de l'archipel de Soulou; aussitôt la prise de possession, l'avis devait en être publié dans les journaux officiels de Madrid et de Manille.

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Dans son numéro du 21 mars, la Oceania Española, un des journaux de Manille, publiait l’historique de la prise de possession dans les termes suivants : « L'autorité supérieure ayant reconnu l'opportunité d'occuper quelques points avancés du sud des Philippines, les ordres nécessaires furent donnés et l’île de Bongao fut désignée comme étant le premier point à fortifier. »

À cet effet, le 26 janvier 1882, la corvette de guerre Dona Maria de Molina et la canonnière Panay, qui avaient précédé de quelques jours le reste de l'expédition, furent rejointes par la goélette de guerre Sirena, remorquant la Santa-Lucia, installée en transport, et par la canonnière Arayat. Sur le transport se trouvaient la première compagnie de discipline de Palaouan, une section du génie sous le commandement d’un officier, deux compagnies du régiment n° 6 (indigène), les matériaux nécessaires à la construction d’un fort, et les vivres embarqués par l’intendance pour le petit corps d'armée. La Sirena, belle goélette destinée à être la « Capitana » de la petite escadre qui doit stationner à Bongao, avait à son bord le capitaine de vaisseau don Rafael de Aragon, chef de l’expédition, et le capitaine du génie don José Maria de Coro, commandant la troupe, chargé en outre de la mission de choisir et de fortifier les points à occuper au sud de l'archipel de Soulou.

Le voyage s’eflectua avec une certaine lenteur, à cause des nombreux écueils et des courants très forts, qui rendent la navigation de nuit impossible dans ces mers, encore mal explorées et pour lesquelles il faudrait des cartes d’une précision extraordinaire. On avait passé les nuits du 24 et du 25 janvier dans les ports intermédiaires de Bulan et de Jutahan, et le 26, au coucher du soleil, on arriva en vue de la spacieuse baie et des grandes anses qui entourent Bongao.

Située à l'extrémité ouest du groupe des îles Tawi-Tawi, l’île de Bongao forme, avec celles de Sunga-Bongao et de Balabac ou Papalun, trois ports : le premier intérieur et . peu profond; le second, entre Balabac et Bongao, appelé baie des Aiguades, et le troisième, beaucoup plus grand,

capable de contenir de grandes escadres. Ce dernier est fermé par les iles de Sanga-Sanga et de Balabac et connu sous le nom de baie des Singes; au bord se trouve une petite peuplade de < Moros », venus il y a un an de Cebré pour s’y établir et qui aujourd'hui mènent une vie misérable.

En venant du nord, l'ile de Bongao rappelle un peu Gibraltar. Le sol est ingrat ; une mince couche de terre végétale recouvre une roche très dure, inattaquable au pie, sur laquelle s'élèvent d'épais taillis, mais sans grands arbres.

Les « Moros » considèrent le climat comme peu salubre, ce qui explique l'abandon dans lequel 1ls ont laissé cette île depuis plusieurs années.

Les îles et ilots qui entourent Bongao, ainsi que la plupart de ceux qui composent cet archipel, sont de formation madréporique ; s’élevant au sommet ou autour de la cime des montagnes sous-marines et volcaniques, ils ne sont séparés qu'en apparence, car ils sont reliés entre eux par de grands banes sous-marins dont la formation, comme la leur, est madréporique.

Si un examen géologique attentif ne démontrait pas que ces îles ont surgi postérieurement aux formations granitiques de Bornéo et Mindanao, on pourrait croire qu'elles ont constitué dans le principe une terre ferme reliée aux autres îles de l'archipel dans lequel elles se trouvent.

Au point de vue ethnographique, il y a peu de chose à dire sur ces îles : on ne sait pas encore suffisamment de quelle manière elles ont été peuplées, ni vers quelle époque; cependant l'opinion la plus accréditée aujourd’hui, appuyée sur d’antiques traditions, attribue leur peuplement à des migrations venues du sud.

Après une reconnaissance rapide, l’île de Bongao ful choisie comme point d'occupation, et les travaux de déblayement du sol commencèrent immédiatement.

Un cordon de troupes fut placé à quelque distance des travaux pour se garder des surprises : quoique l’intérieur de l’île soit complètement inbabité, sa disposition et l’exubérante végétation qui la couvre rendaient très utile cette

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précaution dans le cas où quelque peuplade des environs aurait tenté une embuscade.

Quelques jours après l’arrivée du corps d'occupation à Bongao, plusieurs chefs des tribus environnantes, formant un long cordon d’embarcations, vinrent faire leur soumission au gouverneur. Ils avaient arboré à l’avant de leurs pirogues le pavillon\espagnol.

Ces indigènes misérables, peu ou point cultivateurs, ne se consacrent au travail de la terre que juste assez pour en tirer les substances nécessaires à leur nourriture. Manquant de tout, ils n’ont aucune idée de la monnaie, et en échange d'œufs, de volaille et de fruits, ils ne reçoivent que des étoffes, des miroirs et quantité d'objets de peu de valeur.

L'ingénieur militaire ayant, après un examen approfondi, choisi le point stratégique le plus convenable, on se mit tout de suite à construire le blockhaus, qui sera promptement terminé. Quand il en sera ainsi, on peut espérer que la station sera la base d’une future colonie, et une sentinelle avancée que l'Espagne aura au sud des Philippines pour la défense de ses possessions.

Une lettre de Zamboanga, datée du 15 mars 1882, disait que le chef de la division de Tawi-Tawi doit rentrer après avoir complètement installé la < Comandancia militar » dans le nouveau port de Bongao, et que l'endroit est excellent et dans de bonnes conditions. Une seconde lettre, de Bongao, du 26 février, annoncait que < le blockhaus, ou plutôt le réduit défensif auquel on a donné le nom de Blockhaus Cristiana, était sur le point d'être terminé et pourrait contenir de quarante à cinquante personnes.

« Le 14 février, dans la matinée, était arrivée dans ce port la frégate Comus, arborant pavillon anglais ; après les visites d'ordonnance, et quand l’apparente curiosité de l'équipage fut satisfaite, la frégate partit le jour même pour Bornéo.

« Un autre événement marquant fut l’arrivée de Paulino Aussagua de Mison avec toute sa tribu ; après divers pourparlers, ces individus, hommes et femmes < moros », ont été débarqués pour former le noyau d’un village; ils cul-

tivent la terre et se livrent à la pêche ; parmi eux se trouve la famille d'un chef. On leur a désigné le point avancé de l’île, où ils ont commencé à construire quelques cases; celle de Paulino est achevée, et il a arboré le pavillon espagnol en signe d'adhésion. »

Le protocole du 11 mars 1877 réglait la prise de possession de l'archipel de Soulou et de ses dépendances ; mais l'Angleterre et l'Allemagne, dans l'intérêt de leur commerce et de leurs nationaux, s’assuraient avant tout le traitement de la nation la plus favorisée. Ces deux puissances s’efforcent dans ce protocole de limiter autant que possible les obstacles qui pourraient restreindre la liberté du commerce dans les points de l'archipel de Soulou occupés par les garnisons espagnoles. N'ayant pu s’annexer ces terres, elles cherchaient ainsi à bénéficier le plus possible de leur occupation sans avoir la moindre charge. Nous n'insisterons pas plus longtemps sur ce protocole, et nous renverrors aux journaux espagnols et manillans de l’année 1883 pour la lecture in extenso des articles.

En quittant Soulou, on gouverne vers l'ouest, et on passe entre l’île Tulian et celle de Soulou, que l’on range jusqu'en vue de l’île de Lugus : pour continuer le demi-cercle. on avance par 10 degrés sud-est jusqu’à l'entrée du canal de Siassi; c’est du moins la route directe ; mais les courants, très forts dans ces parages, varient à chaque instant, ce qui oblige parfois les navires à mettre l’avant dans une direction opposée à celle du point qu’ils veulent atteindre. Ces courants si variables et très rapides atteignent une vitesse de 5 à 6 nœuds à l'heure.

Partis à 8 heures du matin, nous mouillions devant le fortin de Siassi à midi. À peine avions-nous jeté l’ancre, que nous voyions arriver toute la colonie masculine européenne de l’ile dans le canot du Cdlao, petite canonnière de la station. Ce bâtiment, qui fait office de courrier, est tommandé par le lieutenant de vaisseau Miguel Marquès.

Le commandant du Samar, le lieutenant Antonio Martinès Valalivrero, me présente à ses compatriotes, qui s’empressent de se mettre à ma disposition.

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Nous arrivons bien, car le lendemain soir il doit y avoir une petite fête pour inaugurer un appontement que le capitaine gouverneur de ce poste, don Jorge Gordojuela, vient de faire établir pour faciliter le débarquement sur l'île.

Descendus à terre, nous allons d’abord chez le gouverneur, qui me présente à sa femme. Celle-ei veut donner immédiatement des ordres pour qu’on me prépare un logement dans sa propre habitation; je la remercie et décline son offre, car, avec lout son attirail, un naturaliste est parfois génant pour ses hôtes, surtout quand ils sont à l’étroit, comme c'est le cas 1e1.

Nous nous mettons à la recherche d’un logement à louer ; j'en trouvai un au premier étage d'une case non encore terminée et dont le plancher à jour, comme les murailles, laissait l'air circuler librement. Tout insuffisant qu'il est, c'est le seul que je trouve libre, et je le loue au prix de 75 franes par mois. Avec des nattes, je m'arrangeal pour avoir un coin à. peu près abrité.

Le lendemain 31 octobre au soir eut lieu la petite fête. On avait installé à l'extrémité de l’appontement un berceau de verdure provisoire, recouvert d’une voile, destiné à servir de salle de réunion. Il y eut d’abord un festin, auquel assistaient les commandants des deux canonnières en rade, le gouverneur et sa famille, les deux lieutenants et leurs dames, enfin votre serviteur; le diner fut fort gai; il y eut au dessert des toasts, et mon ami don Antonio en porta un à la France; je répondis en buvant à la santé du roi Alphonse XIT et à la nation espagnole; on récita des vers ; ces dames voulurent bien chanter quelques romances d’Espagne; puis, à un coup de canon parti du Samar, on alluma quelques flammes de Bengale et quelques pièces d'artifice, et la petite fêle prit fin.

= Du reste, les habitants européens qui se trouvent relégués dans ce petit coin vivent en parfaite harmonie (chose rare dans les colonies) et profitent de toutes les occasions pour se distraire et se réunir.

Le gouverneur, un brave capitaine, est aimé et estimé

de tous, et les lieulenants, Antonio Javin et Blas Garcia, ainsi que leurs femmes, vivent tous d'accord.

Le capitaine gouverneur a su, par sa bonté, attirer les indigènes et, par sa fermelé et sa loyauté, leur imposer.

On est étonné au premier abord de voir ici ces messieurs se promener sans armes, quand on voit à Soulou, situé à peu de distance, tout le monde armé. Ici, depuis la conquête, conquête pacifique, il est vrai, il n’est pas arrivé un seul accident, parce que les habitants de ces îles sont plutôt craintifs que violents et peu fanatisés.

Pendant mon séjour, un forçat se sauva. Le gouverneur fit savoir à tous les chefs de village que celui qui le lui ramènerait aurait une récompense. Cet'homme put vivre libre plusieurs jours en prélevant sa nourriture de force. Il couchait chez les indigènes, qui n’essayèrent pas de le prendre, bien qu'il n'eût pour toute arme qu’un mauvais couteau. Eux, au contraire, avaient, outre des kriss, quelques fusils; pour le capturer, ils vinrent demander des disciplinaires au gouverneur, n'ayant pu ou n’osant pas s'en emparer eux-InÊMES.

Une autre fois, un caporal de disciplinaire s’enfuit avec deux hommes, emportant quatre fusils et des cartouches. On fit appeler les principaux chefs; on leur promit une récompense en argent et un beau fusil s'ils les ramenaient morts ou vifs. À quelques jours de là, un chef d’une des îles voisines vint dire au gouverneur que les fugitifs étaient chez lui et lui demanda des hommes pour les prendre.

Le gouverneur envoya des disciplinaires avec l'interprète. Le chef ayant avisé les siens, on avait fait entrer le caporal dans une case d’où l’on avait enlevé tout ce qui aurait pu servir d'arme. Le chef arriva de nuit, entra dans la case avec plusieurs hommes armés de bolos et de kriss, et, tout en montant, il eut soin de parler au fugitif, lui disant que c'était lui, qu'il n'eût pas peur; l’autre ne bougea que quand il eut reçu à travers la figure un coup de bolo qui la sépara presque en deux; une fois le malheureux par terre, tous sautèrent dessus pour lui couper la tête.

Le lendemain le chef retourna à Siassi, emportant fière-

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ment la tête du caporal et ramenant les deux autres fugihüfs qui s'étaient rendus à l'interprète sans résistance. La tête fut enterrée dans un coin du cimetière chrétien devant tous les hommes de la garnison réunis ; ceux-ci, ayant vu le résultat de cette évasion, se garderont bien à l'avenir de prendre la clef des champs.

Au centre de l'ile Siassi se trouve une montagne en gradins qui s'élève jusqu’à 395 mètres au-dessus du niveau de la mer, hauteur prise avec mon baromètre anéroïde, instrument fort juste, aussi bien qu'avec mon baromètre enregistreur ; tous deux me donnèrent le même résultat.

L'île de Siassi est peu boisée; le bois le plus grand est celui qui couronne la montagne.

: Depuis la mer jusqu’au faîte dudit mont, le terrain a été presque entièrement déboisé par les indigènes, qui y ont installé leurs cultures d’ignames et de riz.

Les habitations sont dispersées par petits groupes et quelquefois isolées; elles sont toujours bâties près de petits bosquets dans lesquels on rencontre les tombes des indigènes.

Rien de charmant comme ces petits bouquets d'arbres, véritables oasis au milieu de la plaine, où reposent les anciens habitants de l’île; souvent je me dirigeais du côté de-ces bosquets, attiré aussi bien par la beauté et la fraicheur de l'endroit que par le désir de tirer les nombreux oiseaux qui y ont établi leur demeure. Les tombes ont généralement la forme d’un carré long, élevé de 40 à 50 centimètres au-dessus du niveau du sol; elles sont recouvertes par des pierres superposées, et une rigole peu profonde entoure la base. Au-dessus, quelque pierre plate ou une sorte de pieu dont la pointe est plus ou moins grossièrement sculptée indique l'endroit où est placée la tête.

Pour enterrer un mort, on fait d'abord un trou de la longueur du corps; à environ un mètre de profondeur, on creuse sur l’une des parois une espèce de niche en retrait où l’on dépose le corps; celui-ei, de cette façon, est placé en dehors de l'ouverture, qui est immédiatement remplie de terre.

L'ile ne possède pas de rivière proprement dite, mais on trouve de l’eau assez bonne dans les gorges formées par les contreforts de la montagne qui la domine.

Les naturels de l'archipel Siassi s'appellent entre eux Samales ou Somales, mais ils sont désignés sous le nom de « Moros » par les Espagnols et par quelques auteurs. Si par Moros on entend mahométans, c'est une erreur; car, à part quelques individus, Sultan ou Datos, qui ont une teinture plus ou moins légère de mahométisme, les autres indigènes de l'archipel de Soulou et dépendances ont des croyances religieuses assez vagues. Toutefois ces populations sont très faciles à fanatiser, et les Datos, ennemis des Espagnols, aidés par les panditas ou prêtres musulmans, profitent de cette tendance pour lancer de temps à autre quelques groupes de juramentados contre leurs dominateurs. Quant au turban, 1l est porté dans beaucoup de pavs et par des peuples de race et de religion bien distinctes ; on ne peut par conséquent y voir un emblème spéeial à l’islamisme, ainsi qu'on l’a prétendu à diverses reprises.

Je donne sur certaines coutumes, usages et pratiques les quelques renseignements que je tiens d’un pandita par l'intermédiaire de l'interprète du gouverneur et que j’ai obtenus en présence de celui-ci.

Les hommes peuvent se marier dès qu’ils ont été circoncis, et les femmes aussitôt qu’elles sont nubiles.

Le mariage se règle entre les parents : ceux du jeune homme offrent des esclaves, du riz, des ustensiles de ménage, tels que marmites, etc., et des étoffes, principalement de couleur blanche, qui servent pour envelopper les morts et sont portées par les vivants dans les cérémonies funèbres.

Au jour fixé pour le mariage, le futur réunit quelques amis et va chercher le pandita, qui se met à leur tête pour se rendre à la case de la fiancée, laquelle attend au milieu de ses amis et de sa famille. La future passe alors dans une autre partie de la case, et tout le monde s’assied pour discuter les questions d'intérêts. Quand on est tombé d'accord, le pandita se lève, prend la main du jeune homme,

“anomoanog np morrem ‘jesnts op mo

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qui se lève à son tour et va, accompagné de quelques amis, chercher sa fiancée : il embrasse et la ramène au milieu de tous. La cérémonie est alors terminée, et la fête commence par le repas, dont le nouveau marié fait les frais.

Les habitants de Siassi ont des médecins appelés Panum ou Baté, mais l’art de guérir entre souvent dans les atiributions du pandita.

Quand un décès est constaté, on appelle le pandita si c'est un homme, et la pakil si c’est une femme. Le corps ést lavé par eux, puis entouré d'environ dix mètres d’étoffe blanche, et porté ainsi dans la tombe décrite plus haut. Le pandita me dit que la tête est placée au nord; mais, en

relevant la direction de plusieurs tombes, j'ai constaté

qu'on n'observe pas toujours cette règle. Une fois le défunt enterré, on va faire fête chez lui, et ensuite l’on porte à manger sur sa tombe (probablement les restes du festin).

Le mort est veillé pendant sept jours; j'ai également trouvé cette coutume chez les Tagbanuas, qui évitent ainsi que les sangliers et les cochons sauvages viennent déterrer et manger le cadavre. Les 3e, 7°, 20°, 40°, 100° et 1000° jour, on fête le mort; pour compter les jours de deuil, les indigènes se servent d’un bambou creux attaché aux parois de la case et dans lequel ils jettent une petite pierre ou un noyau de fruit quelconque par chaque journée qui s'écoule.

Les jours de marché, j'ai toujours vu les indigènes se cacher pour manger; quelques-uns me demandèrent la permission d'entrer dans ma case pour manger sans être vus. Je n’ai pu savoir le motif de cetle coutume, bien que je me sois adressé à plusieurs personnes depuis longtemps au courant des usages des naturels.

Le capitaine gouverneur de l’île Siassi a sous ses ordres un lieutenant, un sous-lieutenant, une vingtaine de soldats et des disciplinaires ; un canot est attaché au poste. Le gouverneur est logé dans la seule maison en pierres qui existe dans l'ile; elle communique avec le blockhaus bâti en pierres jusqu’au premier élage, qui est fait en bois et recouvert en zinc.

Ce blockhaus domine la jetée qui sert d’embarcadère au

village, lequel est situé à une distance de 150 à 200 mètres en arrière. Ce village n’est qu'une grande rue composée d'une vingtaine de cases, mais je crois que l’on peut s’attendre à un accroissement notable lorsque la colonisation sera développée d’une facon régulière. Sur la gauche de cette rue se trouvent le marché et la Gallera.

Le marché se lient généralement en plein air devant un hangar, qui sert aussi bien pour les spectateurs qui viennent assisler aux combats de coqs que pour les marchands en cas de pluie.

La « Gallera » se compose d’une enceinte formée de quelques pieux, située entre le hangar dont je viens de parler et une tribune pour les Européens de la garnison. Sur la place du marché on voit deux ou trois tombes qui ont été respectées quand on a défriché cet endroit. Ces tombes, de même forme que celles décrites plus haut, servent de bancs et de tables aux indigènes.

Les indigènes sont des joueurs passionnés, comme du reste dans tout l'archipel. Pour payer leurs dettes, ils mettent en gage chez les Chinois avec lesquels ils trafiquent tout ce qu'ils possèdent. même leurs armes, et parfois. m'assure-t-on, leurs femmes et leurs enfants. Les prêts se font à raison de 12 et demi pour 400 à la semaine, et, si le gage n’est pas retiré au jour fixé, il devient la propriété du prêteur.

Le principal commerce de l'archipel de Tawi-Tawi consiste dans la nacre, achetée par les Chinois environ trois francs cinquante le kilo brut, c’est-à-dire la coquille recouverte de sa couche calcaire, de mollusques parasites, d’algues et de spongiaires. En payement, ils donnent différents produits d'Europe ou de Chine, mais principalement des étoffes cotées plus du double de leur valeur. En outre, les naturels apportent aussi sur le marché une espèce de coquille plus petite que la précédente et qui donne également des perles et de fort belle nacre. Le balete (trepang), les ailerons et les queues de requins, ainsi que la cire, viennent ensuite comme denrées d'échange.

Le 45 novembre 1884, j'allai visiter la petite île de Tara,

Vue de la placo du marché à Siessl,

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située à la pointe nord-est de Siassi, dont elle n’est séparée que par un étroit canal.

L'ile affecte une forme de fer à cheval et est élevée de 39 à 40 mètres au-dessus du niveau de la mer; son sol est argileux et boisé en grande partie, à l'exception du sommet du plateau. Les forêts de cette île renferment de grands balates (figuier banian), entre les racines et les troncs desquels les indigènes croient que sont renfermés en grand nombre les esprits malins : ils viennent leur faire des offrandes. Un de ces géants de la, forêt, dont les racines forment une espèce de niche, est l’objet d’une vénération toute spéciale.

Un de ces troncs, brisé à À m. 40 du sol, a son extrémité taillée en boule. Sur un autre, un sculpteur indigène a eu, parait-1l, l'intention de représenter une tête d'oiseau (celle d’un calao, probablement).

On m'a dit aussi qu’il existe une pierre que, bien entendu, je n'ai pas pu voir, qui posséderait une grande puissance curative. Elle servirait en outre à abriter les victimes expiatoires réservées par le pandita aux sacrifices qu'il fait aux esprits malins. Le pandita élève des animaux divers qui sont censés représenter ces esprits malins. Ces pensionnaires seraient des caïimans, des serpents, et surtout des poules blanches entretenues avec un soin tout particulier par leur gardien.

Le gouverneur de Siassi est occupé à installer dans cette petite ile de Tara un fourneau à briques dont il surveille l'exécution. En faisant les puits de sondages, il a trouvé à environ 2 mètres de profondeur une nappe d’eau assez abondante et de bonne qualité.

L'île possède un petit hameau composé d’une douzaine de cases bâties sur pilotis au bord de la mer, et la majeure partie dans l’eau. Les habitants sont pêcheurs de perles et de même race que tous ceux de l’archipel de Tawi-Tawi.

J'ai fait cette excursion dans une petite banca (pirogue), qui, grâce au beau temps et à ses balanciers, nous mena de Siassi à Tara sans accident ; mais au retour, la brise ayant fraichi, nous fûmes obligés de nous relever à tour de rôle pour épuiser l’eau qui embarquait à chaque lame. Dans

celte ile, je pus tirer, entre autres oiseaux, un {abun de petite espèce que j'avais longtemps cherché en vain.

Le 20, je passai avec don Jorge et le lieutenant Blas Garcia dans l’île désignée sur la carie sous le nom de Lapac et nommée Pandami par les indigènes. Située à l’ouest de l'ile Siassi, elle en est séparée par un canal qui n’atteint pas 1 kilomètre de largeur et qui court du nord au sud. L'ile! Lapac est de forme irrégulière ; sa longueur est de 5 milles sur 3 milles de large. Sur ses pointes sud el nord s'élèvent deux montagnes; la dernière a 220 mètres d'altitude : au nord-est sa base est baignée par la mer, et au sud-ouest ses contreforts s’inclinent et aboutissent dans une vaste plaine. Celle de la pointe sud a presque la forme d'un cône et s’élève à 250 mètres au-dessus de la mer.

Le terrain paraît assez fertile et, de même qu'à Siassi, est en grande partie déboisé. Sur l’un des contreforts, à 150 mètres d'altitude, on vient de construire un blockhaus. petite lour en briques élevée d’un étage, du haut de laquelle la vue s'étend sur la mer et les îles environnantes. La faune de ces petites îles est peu variée : j'y ai cependant trouvé quelques espèces intéressantes.

Le 29 novembre, je profitai du passage de la canonnière Paragua, dont le commandant Raphael Mendoza fut assez aimable pour me prendre à son bord et me conduire à Tataan et à Bongao. Partis dès la pointe du jour, nous passons à travers les banes et les petits îlots qui séparent les îles Siassi de Tawi-Tawi; nous longeons la côte nord-ouest de cette dernière île jusqu’au poste de Tataan, situé à côté de la chute de Tumajubin : c’est là que nous jetons l'ancre. Ce mouillage, quoique abrité par les petites îles Tataan ou Simalac, devient peu sûr lorsque la brise de mer s'élève.

Le poste, bâti sur un des contreforts des montagnes Dromedario, domine la mer au nord et au nord-ouest, mais il se trouve complètement masqué du côté de la terre, c’està-dire au sud et au sud-est, par la montagne sur le versant de laquelle il est construit.

BONGAO 397 L'air ne pouvant circuler, l'humidité constante en rend

le séjour malsain.

Malgré les avances faites par les différents capitaines qui se sont succédé dans le commandement du poste, les indigènes n’ont pas encore consenti à construire un village autour du fort el éprouvent même une certaine répugnance à venir des îles voisines apporter du poisson frais.

Ile Lapac,

Le 30, nous continuons notre route en longeant la côte de Tawi-Tawi jusqu’au canal Tusang-Bongso; puis, côtoyant la plage de l’île Sanga-Sanga jusqu’au canal formé par cette dernière île et celle de Bongao, nous allons mouiller à la pointe sud de Bongao, au pied du fort et du village de ce nom.

A peine avions-nous jeté l'ancre que nous eûmes la visite du docteur Moreno Rey et du commandant du ponton, le lieutenant de vaisseau don José Pidal, qui insistèrent pour

m'installer à leur bord, où je restai pendant mon séjour dans ces parages.

Dès le lendemain, je partis à cheval avec don José pour aller explorer et contourner l'ile Bongao. Nous suivons d’abord la plage, et, à moitié route, nous rencontrons la tombe du pandita Saïd, saint fort renommé et où l’on vient en pèlerinage. Cette tombe, de forme, ronde, est faite de galets amoncelés ; sur ce tas de cailloux est un petit carré en bois et en branchages de la grandeur d'un homme, audessus duquel flottent quelques lambeaux d’étoffe blanche ; sur un des côtés du monticule de pierres est fiché un pieu sans inscription ni sculpture. Chaque pèlerin ajoute une pierre à la tombe, et s'en va après avoir dit ses prières.

Nous continuons notre route jusqu'au pied des falaises qui forment l'entrée du détroit de Bongao; puis nous revenons sur nos pas. Seulement, la mer a monté, et nous ne pouvons suivre la plage qu'en marchant dans l’eau : vu la petitesse des chevaux, l’eau arrive par moments à la selle, et nous sommes mouillés jusqu'à la ceinture : à un moment donné, l’eau est si profonde, que nous sommes obligés de faire ouvrir un chemin dans le bois de la côte par nos hommes; ces derniers, du reste, aiment mieux passer sur les arbres, par crainte des caïmans, qui foisonnent, parait-il, dans ces régions.

Ici les transactions commerciales ont pour objet l'échange des mêmes produits qu’à Siassi, et ces opérations sont praliquées de la même manière. Siassi, Tataan et Bongao sont desservis mensuellement par une canonnière qui apporte les vivres et les correspondances aux officiers et soldats de ces différents postes.

Le colonel Parrado, gouverneur de Soulou, a traité avec le capitaine d'une banca de la « Borneo British C° », qui, moyennant une subvention de 1500 francs par voyage, a consenti à transporter une fois par mois, aller et retour, les hommes, vivres et munitions appartenant au gouvernement espagnol, dans les trois postes des îles du sud.

Le 3 décembre 1884, je partais en banca avec le gouver-

Tombe du pandita

BONGAO 401

neur du poste de Bongao, pour visiter l'ile de Simonor, située à environ 6 milles au sud-est de notre mouillage.

Partis avant le lever du soleil, nous fûmes pris à huit heures du matin par un fort courant qui nous fit dériver au. sud, et qui nous aurait entraînés, en dépit des efforts de nos rameurs, si nous n'avions pu atteindre le banc qui prolonge la petite île Sanguisiapo : nous dûmes attendre là patiemment le changement de marée qui nous permit de gagner la pointe et le village Tongossom, sur l’île Simonor.

Les habitants paraissent être de race malaise, quoique : plus foncés de teint que les Malais de Malacca et de Bornéo : leurs cases sont, comme partout en Océanie, bâties sur pilotis. Ils sont polygames et très sales. Leur cimetière est orné de tombes rectangulaires en pierres assez bien sculptées, et clos par des troncs d’arbres et des pierres amoncelées. Quelques-unes des pierres funéraires portent des inscriptions malaises en caractères arabes.

J'ai trouvé dans cette île quelques individus s'exprimant en malais et avec lesquels j'ai pu causer; mais, soit défiance ou mauvais vouloir, je ne suis parvenu à tirer d'eux que fort peu de renseignements sur leurs mœurs et coutumes, qui du reste, autant que j'ai pu en juger, se rapprochent de celles de leurs congénères des autres îles que j'ai visitées.

L'ile Simonor, basse, marécageuse, peu boisée et sans eau douce, est cependant la plus habitée de toutes celles que l'on rencontre dans ces parages.

Le 8 décembre, je faisais route pour regagner Soulou, où je débarquai le 10 sans accident. |

Il me fallut rester plusieurs jours dans cette ville en attendant le courrier. Mon temps se passa agréablement, grâce au colonel Parrado, qui non seulement mit une maison à ma disposition, mais voulut que je vinsse prendre mes repas avec lui ; ce qui me procura l’occasion de lier connaissance avec messieurs les officiers de la garnison.

Nous fimes quelques petites promenades aux environs.

Pendant mon séjour, il se passa un fait regrettable. Depuis quelque temps plusieurs soldats indiens avaient disparu avec armes et bagages, sans que l’on pût savoir où passaient

les déserteurs. Un jour on vit revenir un de ces hommes, qui raconta qu'entraîné par un disciplinaire hors de la limite du camp, il avait été pris par les « Moros ». On arrêta immédiatement le disciplinaire, il avoua alors qu'il vendait les armes et les bagages des soldats indiens pour quelques piastres.

Le 26 décembre, je m'embarquais sur le Gravina pour rentrer à Palaouan, où j'arrivai le 30.

Le 1° janvier 1885, j'étais de nouveau embarqué à bord du Jolo, commandé par le lieutenant Basabru, dans le bul de doubler la pointe nord de Palaouan et de l’explorer.

Malheureusement, quelques heures après notre sortie de Puerto-Princesa, nous allions briser notre hélice sur une roche, ce qui mit brusquement fin à l'expédition. Il était décidé que je ne parviendrais pas à doubler la pointe nord de l’île Palaouan. Le commandant Basabru, pas plus que M. Desolme, ne put m'v conduire. Les contretemps et les avaries avaient à tout instant contrecarré mes projets pendant ce voyage.

Nous pûmes gagner à la voile le mouillage de Tapul, où nous restèmes plusieurs jours, espérant qu’un changement de vent nous permettrait de regagner notre point de départ. |

Le 15, profitant d'une légère brise, nous cherchions à franchir les bancs; mais la mer, trop forte, nous obliges à regagner l'abri des îles basses de la baie de Honda.

Fatigué, et ne voyant pas d'autre moyen de continuer mon excursion au nord de Palaouan, je pris le parti de rentrer à Puerto-Princesa, Le conmandant du Jolo me fit déposer sur la côte avec mes hommes el mes bagages.

Parti à 11 heures du matin, après avoir manqué plusieurs fois de voir couler la baleinière, j’abordai à 2 heures sur un banc de sable et je dus continuer ma roule dans l’eau, qui quelquefois me montait plus haut que k ceinture. Mes hommes étaient inquiets, car ils redoutaient fort les caïimans, très nombreux dans ces eaux, ainsi qu'une espèce de raie dont la queue, longue et flexible, est surmontée d’une épine acérée et souvent assez longue. Les

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