‹ Lucon et PalaouanChapitre 3 sur 27 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Le 22 octobre, une petite chaloupe à vapeur me transporta sur le continent en face de Poulo-Penang dans la province de Pérak, que les Anglais occupent depuis une douzaine d'années. |

Le 23, au matin, je descendais au débarcadère de Larout, où, sous un hangar, se tiennent les douaniers, chargés de surveiller la contrebande de l’opium.

À peine débarqué, j'apprends que les Chinois s'étaient révoltés quelques jours auparavant parce que l’impôt sur l'opium avait été doublé. Dans la lutte il y avait eu quelques Chinois tués ou blessés, et l'impôt était resté établi. Cet impôt est le plus clair revenu fiscal de cette province.

En débarquant, je me fis conduire dans une espèce de caravansérail bâti aux frais de la colonie et destiné à recevoir les voyageurs; comme il n’était pas encore terminé, le gardien ne voulait me recevoir que sur un ordre du sous-intendant ou assistant-résident, M. Maxwel. Celui-ci m'offrit très gracieusement l'hospitalité, ne voulant à aucun prix me laisser retourner au caravansérail.

Je fus d'autant plus sensible à ces bons procédés à mon égard que j'étais loin de m'y attendre, pour les raisons que j'ai déjà données à propos de Penang.

Le jour même, à cinq heures, en compagnie de MM. Max-

wel et Scott, j’allai visiter les mines d’étain avoisinant la ville, puis l'hôpital et la prison.

Nombreuses, très nombreuses sont ces mines dans la province de Pérak; plus ou moins vastes, on en trouve partout, et le lavage du minerai y empoisonne par moments les cours d'eau.

Les terrains d'alluvion sont les seuls encore exploités. Une de ces exploitations possède une machine à vapeur pour amener l’eau destinée au lavage des sables; les autres se contentent de détourner un cours d’eau, où le lavage du sable se fait à la main au moyen de petites cuvettes. Ce travail occupe indifféremment les hommes, les femmes et les enfants.

Le lendemain, quatre heures de voiture sur une route plus que défoncée et six heures et demie à dos d’éléphant m'amenèrent à Kwala-Kangsa, résidence du < superintendant » anglais du district.

M. Low me reçut très poliment, mais avec une froideur visible ; sa première question fut de me demander combien de temps je comptais rester à la résidence; je lui répondis que, s’il m'était possible de partir le soir même, ou le lendemain matin au plus tard, je le ferais.

Après quelques soins donnés à ma toilette passablement altérée par les péripéties de la route, je rejoignis M. Low : il me guida dans la visite obligée à la ville et aux forts. La ville ne se compose guère que de quelques rues bordées de cases et de magasins en planches habités par des Chinois; elle borde la très jolie rivière de Pérak, qui arrose les plaines fécondes qui s'étendent autour.

Le fort et les casernes avoisinent le palais du gouverneur, lequel est bâti sur un petit monticule commandant la rivière et la ville.

Plus froid que jamais à mon égard, M. Low me retint cependant à diner et m'offrit de l'accompagner le lendemain jusqu’au sommet d’une montagne voisine où il méditait d'élever une villa de plaisance à 1000 mètres environ d'altitude. J'acceptai cette offre, bien que l'accueil du premier moment eût été peu agréable.

Nous partons donc le lendemain. Les éléphants n'avaient pas de palanquins, mais deux vastes paniers placés sur les flancs de la bête, quelque chose comme les paniers fixés au bât de l’âne ou des cacolets. Durant cetle promenade, nous nous plaçèmes, M. Low et moi, chacun d’un côté du même éléphant, et nous pümes ainsi causer durant le trajet.

Pendant la première partie de l'excursion, d’abord en remontant une partie de la route suivie la veille, puis en traversant une plaine, tout alla très bien. Mais quand il fallut, en suivant un sentier étroit, suffisant pour un homme, faire l’ascension d'une montagne de 1000 mètres, les désagréments commencèrent. Les éléphants avançaient, mais à travers la forêt ce moyen de locomotion est moins . qu’agréable.

L’éléphant, animal très peureux, marche lentement quand il est sur un terrain glissant et peu sûr, et ne s'occupe jamais de ce qu'il a sur le dos; quelquefois le mahout ou cornac, à cheval sur le cou de l'animal, oublie également que derrière lui se trouve quelqu'un, et on ne doit avoir confiance qu'en soi si quelque accident survient ; il faut être toujours sur ses gardes. Le balancement occasionné par la marche de l'éléphant est très dur, et il faut un certain temps pour s’y habituer ; dans la marche, c'est tantôt un arbre contre lequel vous êtes heurté, ou une branche qui vous accroche en passant, à moins que ce ne soit un rotin épipeux qui vous surprenne et vous déchire non seulement les vêtements, mais encore les mains et la figure ; en forêt, il faut se tenir constamment sur le qui-vive et ne pas se laisser distraire sous peine d'accidents quelquefois graves.

Vers midi, halte : nous déjeunons à un campement de charbonniers chinois.

Les forêts sont remplies d'arbres immenses, d’essences variées, et quelques-unes, très denses et très dures, donnent un charbon d'excellente qualité. Ils les auront bien vite achevées, les Célestes, si on les laisse faire. D'abord ils choisissent les plus beaux arbres comme donnant moins de travail ; ils se contentent de les abattre et de couper les

branches, puis ils couvrent de terre tout le tronc, mettent le feu à une des extrémités, et on retire à mesure le charbon qui est formé. Les branches et les feuilles, on les laisse pourrir sur place, et l'on sacrifie un nouvel arbre plutôt que de perdre du temps à carboniser le menu bois. C’est ainsi que s'explique le déboisement progressif et rapide autour des mines.

A quatre heures de l'après-midi, nousarrivons au sommet du plateau, déjà défriché en partie par les Malais. C’est là que l’on édifiera la villa du représentant de Sa Majesté Britannique.

Le 28 nous redescendons. Il a plu toute la nuit et nous opérons la descente à pied ; nos éléphants suivent avec mille précautions, refusant même parfois d'avancer, crainte de tomber.

Dans ces belles forêts, peu ou point de gibier d'aucune sorte. Il y a un an à peine, ces parages élaient cependant infestés de sangliers et de tigres, mais les uns et les autres ont disparu et voici la raison qui m'a été donnée. Il y a dix-huit mois une épizootie emporta tous les buffles domestiques de la province ; quelque temps après on trouva un très grand nombre de sangliers morts dans la forêt. Les tigres ont disparu depuis, soit qu'ils aient succombé pour avoir mangé des animaux morts de maladie, soit que le manque de gibier ait provoqué leur émigration. Toujours est-il que depuis dix mois on n'a pas relevé la moindre trace de leur présence.

Nous allions à pied tout doucement, M. Low, un officier anglais et moi, dans les limites de la plus stricte politesse ; ces messieurs causaient ensemble, tandis que je cherchais de petites bêtes, ne pouvant chasser le gros gibier.

À une halte, M. Low s'était assis ; moi, j'étais appuyé à un arbre magnifique. Tout à coup l'officier me cria : « Sauvez-vous! Vous avez un serpent sur la tête! »

Je me retournai : à trois ou quatre pieds au-dessus de moi, un superbe serpent noir et jaune grimpait tranquillement à l'arbre. Je ramassai une branche ; d’un léger coup je fis tomber le reptile, et, lui posant le pied sur la tête, je le pris par le cou. Avec une petite liane je l’attachai à

un arbre et, malgré ses contorsions, je le dépouillai de sa peau, dans laquelle je passai une branche flexible que j'enroulai incontinent en forme de cercle.

Comme je me retournais vers mes compagnons pour les prévenir que j'étais prêt à repartir, je vis venir à moi M. Low, les mains affectueusement tendues :

« Vous êles donc vraiment naturaliste! » me dit-il, et nous causâmes comme deux vieux amis.

J'eus bientôt le mot de l’énigme. M. Low venait d'être grossièrement dupé par les deux Français dont j'ai déjà parlé et il craignait que je fusse, comme ces deux inqualifiables compatriotes, un bon et brave chevalier d'industrie. Le soir, il vit mon nom sur mes malles, et, quand il sut que j'étais bien le découvreur qui a remonté des premiers le fleuve Ogôwé, 1l s'excusa vivement de la froideur de son accueil.

Malgré ses vives instances pour me retenir auprès de lui, je le quittai le lendemain, 29 octobre; j'avais hâte d’aller à la recherche des Orangs-Sakaïes.

Je descends le Soungi-Pérak ‘ dans une embarcation qu'il mit à ma disposition, pendant que mes éléphants faisaient un détour pour aller m’attendre à Blanja.

Le 30 octobre, départ de Blanja à six heures trente du matin ; nous ne faisions halte qu’à cinq heures quarante du soir ; nous avons marché toute la journée sans prendre un instant de repos.

Le pays entre Blanja et Pengkalan-Kacha est sillonné d'exploitations minières : l’une d'elles, parfaitement située dans le fond d'une vallée, est entourée de hauts fourneaux et de quelques boutiques de commerçants chinois.

Les fourneaux, de forme conique, sont très simples et bâtis en briques ; on entasse par le haut minerai et charbon, et, lorsque la matière est en fusion, on la laisse couler, par le bas du cône, dans une rigole qui la conduit aux moules.

Les lingots chargés à dos d’éléphant sont ainsi transportés à la rivière la plus prochaine et par eau convoyés

4. Soungi en malais signifie rivière, Pérak, argent : Soungi- Pérak, la rivière d'argent.

jusqu’au fleuve et au port. où on les embarque définitivement.

Le village de Pengkalan-Kacha, construit sur le bord de la petite rivière Kinta, un des principaux affluents du Soungi Pérak, est entouré de palissades et composé d’une seule rue, sur les deux côtés de laquelle s'élèvent les cases et les magasins des commerçants chinois. Je m'installai dans une de ces boutiques, alors inoccupée, le propriétaire ayant fait faillite quelque temps auparavant.

Le 31, au matin, je fais partir mes éléphants en avant par la route de terre et je loue une embarcation pour gagner Kotah-Baru, poste de l’intérieur en construction, sur un des affluents de la rivière Pérak, et commandé par M. Lech.

Cet officier s’empressa de m'offrir l'hospitalité et me donna le lendemain un guide et un éléphant en plus pour continuer ma route dans l'intérieur.

Mon hôte portait un bras en écharpe ; il avait été mordu au doigt, deux jours avant mon arrivée, par une petite vipère ; sans hésiter, après avoir préalablement tué l’animal, il avait ouvert la plaie avec son couteau et l'avait ensuite brûlée au fer rouge.

Grâce à son sang-froid et à son énergie, il a échappé ainsi à une mort presque certaine, car il avait eu affaire à l’un des serpents les plus venimeux du pays.

Le 1° novembre, je continue ma route vers les montagnes. Après avoir traversé plusieurs villages et plusieurs cours d'eau, mon guide, ne sachant plus quelle direction prendre, se dirige vers un village situé sur le bord de la rivière dont le chef parlait quelques mots d'anglais.

À six heures, nous arrivons à Kwala-Kabul, où le rajah Ahmed me donne sa propre case et me promet un nouveau guide pour le lendemain. La journée avait été très chaude et nous avions constamment marché dans des plaines où croissent seulement de petits arbustes.

Le lendemain, au moment du départ, impossible de mettre la main sur le guide promis. Il faut se résoudre à partir avec des renseignements un peu vagues; mais on nous assure qu'en remontant la rivière nous arriverons

bientôt aux montagnes et que là nous verrons des Orangs- Sakaïes.

Nous traversons quelques plantations, dans les clôtures desquelles nos éléphants s'ouvrent un passage facile, mais les mahouts ne peuvent les empêcher d’arracher tout en marchant des touffes entières de cannes à sucre ou bien de déraciner un bananier.

Nous étions le soir dans la montagne ; mais, obligés de quitter le sentier pour éviter quelques fondrières, nous nous perdons dans la forêt, sans aucune trace même de sentier pour nous remettre sur la véritable route.

Mon cornac prit alors la tête avec l'éléphant qui me portait et entreprit de lui faire opérer une trouée en ligne oblique pour rejoindre le chemin que nous avions abandonné. Cela se fit sans grande difficulté, l'éléphant brisant tout sur son passage au moyen de sa trompe. C’est chose fort intéressante à voir que la méthode avec laquelle le gros pachyderme s'ouvre une route dans la jungle ou dans la brousse. Quand un arbre ou des bambous trop flexibles ne cassaient pas sous l'effort de la trompe, il les faisait plier jusqu’à ce qu'il les eût mis sous son pied, qui les écrasait ; il se frayait alors un passage,

Cetravail, assez fatigant pour l'animal, est très désagréable pour ceux qu’il porte sur son dos. Non seulement il vous tombe toute espèce d'insectes sur la tête, principalement des fourmis, mais quelquefois des branches cassent en route et vous assomment à moitié ; d’autres fois, une branche d'arbre ou un jeune arbuste qui n’a fait que plier vous accroche au passage en se relevant. Dans ces régions difficiles, quand plusieurs éléphants font partie de la même colonne, à tour de rôle ils prennent, pendant une heure, la tête de la file et doivent ouvrir le passage.

L'intelligence et la sage lenteur avec lesquelles l'éléphant exécute tout ce que lui ordonne son cornac ont de quoi surprendre ; mais par moments il s’entête et n’obéit plus.

Durant cette marche à travers la forêt, le cornac avait dit à l'éléphant d’abattre un arbre gros comme la cuisse et de 12 à 15 mètres de haut ; l'arbre résista et le cornac voyant,

après plusieurs insuccès, combien il était difficile à détruire, ordonna vainement à l'éléphant de l’abandonner pour se frayer un autre passage ; ce fut impossible ; enfin, appliquant sa trompe sur le tronc et poussant du front, l'animal balança l’arbre et le brisa d’une secousse à 1 m. 50 du sol. Un morceau tomba devant lui, mais le haut menaçait de tomber sur ma tête; heureusement, les lianes l’arrêtèrent dans sa chute. Quand mon animal vit l'arbre par terre, il alla prendre la voie que lui avait indiquée le cornac.

Un autre jour, mon éléphant tenait la tête et je faillis être véritablement assommé. Le bois était assez clair et le passage s’opérait assez bien ; au moment où l'éléphant, sur l'ordre de son cornac, allait écarter quelques branches qui nous barraient le chemin, lui et son conducteur aperçurent un assez gros serpent enroulé autour d’une branche et qui dormait tranquillement. Le cornac poussa un cri et l’éléphant, faisant volte-face, partit au grand trot à travers la forêt, suivi de ses camarades.

Les bagages ne tardèrent pas à être projetés sur le sol, el je fus enlevé à cinquante pas de là par une grosse branche à laquelle je restai suspendu, non comme Absalon, mais par le milieu du corps. De ce poste d'observation, je pus voir les éléphants continuer leur course folle, et, après avoir analysé ma situation, je n’eus qu’à me laisser tomber de 2 ou 3 mètres de hauteur.

Je fus bientôt rejoint par Samy, mon domestique de confiance, qui s'était élancé à terre dès le commencement. Pendant que les cornacs continuaient à courir après leurs éléphants, les trois hommes qui, comme moi, avaient été précipités à terre, s’occupèrent de rassembler les bagages.

Deux de ces hommes, ainsi que mes trois cornacs, étaient des Malais condamnés pour meurtre et pour vol; mais je n'avais rien à craindre; ils ne demandent en général qu’à rester prisonniers et conducteurs d’éléphants, métier facile, pas pénible, assurés qu'ils sont de vivre presque tous sans travailler et jouissant d’une certaine liberté relative ; seulement Samy, un Indien de Pondichéry que j'avais engagé à Penang, avait une peur affreuse de tous les Malais, prin-

Orangs-Sakaïes.

cipalement de mon cornac. Il nous voyait déjà abandonnés dans la forêt et dévalisés ensuite, sinon assassinés.

Ces craintes ne se réalisèrent pas. Deux heures plus tard, nos éléphants revenaient à petits pas, arrachant de e1 de là des touffes d'herbe qu'ils mangeaient tranquillement.

Enfin le 7 novembre au soir nous aperçûmes quelques hommes qui s’enfuirent à notre approche, malgré les cris d'appel de mes gens. C’étaient des Sakaïes. S’étant ravisés, ils nous envoyèrent un enfant pour parlementer. La glace fut vite rompue et ils nous conduisirent à leur village de Missigit-Batu, fait de quelques huttes disposées à côté d’une grande case bâtie sur pilotis.

Les populations de la presqu’ile de Malacca sont, les unes des négritos plus ou moins purs, Sakaïes et Manthras, les autres franchement métisses négrito-malaises, Binouas, Udaïs, Jakouns. Tous ces groupes sont peu nombreux et très craintifs. Enfin les Malais venus par mer à une époque déjà ancienne.

Chez les Binouas, l'expression du regard et de la physionomie est très douce. La bouche varie beaucoup ; les lèvres sont en général épaisses et projetées en avant : la lèvre supérieure est parfois si grosse et si relevée que le nez a l'air collé dessus. Le nez est toujours large et aplati, le front peu déprimé.

Plus petit et plus agile que le Malais, le Binoua a le tronc trop long pour ses jambes, dégagées et quelque peu grêles, la poitrine large et pleine, les épaules abaissées ; le bassin est chez eux plus étroit que chez les Malais. Les hommes ne sont pas très gros, mais les femmes deviennent facilement obèses.

Comme vêtement, les hommes portent une bande d’étoffe ou d’écorce de ficus battue qu'ils enroulent autour des reins et qui passe entre les jambes. C’est là le costume de toutes ces petites tribus sauvages de la presqu'ile. Les femmes ont un petit jupon (sarong) qui descend jusqu'aux genoux.

Leurs cheveux sont relevés et attachés par un nœud derrière la tête. Comme ornements elles portent des bracelets

en fer; elles se percent les oreilles pour y introduire des ornements divers, quelquefois assez volumineux ; mais jamais la distension du lobule chez la femme binoua n'égale celle qu'obtient la femme manthra.

Les us et coutumes de ces populations sont assez semblables et leur état de civilisation sensiblement le même.

Les Manthras font trois repas par jour; leur alimentation se compose de bananes, ignames, manioc et des quelques animaux qu'ils tuent avec des flèches empoisonnées, lancées au moyen de la sarbacane.

Leurs cultures sont peu développées; ils abattent les arbustes et les broussailles sur un terrain qu'ils ont choisi ; le tout étant bien sec, ils y mettent le feu, puis au moyen d’un bâton appointi ils plantent leurs tiges de manioc ou d'igname. De préférence, ils recherchent, pour établir leur campement, les endroits où poussent spontanément des bananiers, et, dès qu'ils en ont épuisé tous les régimes, ils vont ailleurs établir leur nouveau domicile. C’est là, on le voit, un des caractères des populations nomades, mais une autre raison les pousse à se déplacer fréquemment. Les Malais, plus hardis et mieux armés, les chassent pour les réduire en esclavage. Le gouvernement anglais s’efforce bien d'empêcher ces chasses à l’homme autour de ses possessions, mais il n'est pas toujours prévenu et ne peut sévir. Les Malais ne se font aucun scrupule de tuer ces pauvres sauvages, principalement s’ils y voient quelque chance de gain.

Un beau jour, je priai un Malais de me procurer des cränes de Sakaïes.

« À quel prix? » fit-il; et, ma réponse lui plaisant, il partait, quand, fort heureusement, on m'apprit qu'il allait se mettre à l'affût et me tuer un couple de sauvages dont il m'apporterait les têtes. Sur quoi, je le rappelai.

« Je ne veux, lui dis-je, que les os de la tête, et encore d'une tête enterrée depuis longtemps. » Mon homme alors fit la grimace ; il disparut et oncques plus je ne le revis.

Les Sakaïes, comme les Manthras, pour dissimuler leurs tombes, piétinent la terre, jonchent l'endroit d'herbes et de broussailles et y plantent même de jeunes arbres. Il est ainsi

impossible de retrouver la place d’une tombe au bout de quelques jours, les pluies fréquentes et la puissance de la végétation ont bien vite fait disparaître le petit tumulus d’une tombe.

Les Manthras ont de grandes fêtes à la saison des fruits et à l’occasion de leurs mariages. Le père de famille qui donne un festin envoie à ceux qu'il invite un morceau de bambou percé de trous; il indique ainsi combien de jours doit durer la fête. Les chefs de famille rassemblent leurs proches et leurs amis, qui tous viennent en grand costume au lieu de réunion, apportant des victuailles en abondance ; là ils sont reçus par un chef à moitié magicien, qui leur donne un coup de sarbacane sur les épaules, prend leurs armes, les renferme chez lui, puis tourne autour d’eux trois fois en dansant ; 1l s’assied ensuite et reçoit les provisions apportées par les invités, chair de sanglier et d’autres animaux, poules, manioc, ignames, riz, enfin l’arak, espèce de mauvaise eau-de-vie, tantôt de fabrication indigène, tantôt achetée aux Chinois et aux Malais. Manger, boire et danser, tels sont les principales choses de ces fêtes sauvages, qui durent un temps assez long.

On danse pendant plusieurs jours et plusieurs nuits sans discontinuer ; ceux qui succombent à la fatigue ou à l'ivresse sont remplacés par d'autres. Les femmes dansent ensemble au milieu des hommes, qui font la ronde autour d'elles; tout en sautant, elles chantent une espèce de stance à laquelle répondent les hommes, et cela se répète à l'infini.

C'est pendant les fêtes de ce genre que se font les accordailles et souvent que se consomme le mariage.

Je retrouve là, comme en Afrique, des hommes mùrs prenant pour fiancées des petites filles de quatre ou cinq ans qu’ils élèvent chez eux et avec lesquelles ils se marient dès qu’elles ont atteint l'âge de la puberté, ce qui a toujours lieu dans ces contrées avant l’âge de douze et treize ans. :

Peut-être une des principales causes de la disparition de ces peuples provient-elle de cette coutume des mariages précoces, qui ne permettent pas à la femme de se développer avant sa première grossesse ?

Pendant mon séjour à Ayer-Salak, près de Malacca, en 1869, j'ai vu une jeune femme manthra, à peine âgée de douze ans, allaitant son premier-né.

Chez les Binouas, quand tous les accords sont faits, les parents des deux parties se rassemblent chez la fiancée ; puis on se rend au bord de la rivière, où se trouvent deux petites pirogues armées chacune d’une pagaie.

La fille monte dans un de ces canots et prend la fuite ; quand elle a pris quelque avance, le fiancé saute dans le second et s'élance à sa poursuite ; s’il la rattrape, le mariage est fait, sinon, le pauvre diable s’en retourne tout penaud.

Il est vrai que, généralement, la fiancée ralentit sa course au premier coude de la rivière.

Au retour des mariés, les deux familles mangent au même plat; après ce repas, les parents du mari s’éloignent, laissant les jeunes époux dans la famille de la femme ; mais le lendemain le nouveau couple abandonne ces derniers.

Les Binouas fêtent la naissance d’un fils, mais non celle d'une fille; on ne pratique pas la vraie circoncision, on fait une simple incision au prépuce.

Chez les Binouas, le marié demeure chez les parents de la femme et travaille pour eux. La plupart n’ont qu’une femme, cependant quelques-uns en ont deux. Les Manthras sont aussi monogames.

Comme chez beaucoup de populations restées au même degré de civilisation, nous retrouvons des superstitions bien difficiles à expliquer. Quand une femme est dans les douleurs de l’enfantement, son mari la couche près du feu afin de chasser le diable qui cherche à boire le sang de la mère jusqu’à ce que mort s’ensuive ; à la naissance de l'enfant, on lui passe autour des reins une corde garnie d’amulettes.

Trois mois après l'accouchement a lieu une cérémonie pour demander aux fétiches que la mère et l'enfant se maintiennent en bonne santé. Les noms donnés à la naissance sont changés à l’âge de la puberté. C'est là une cérémonie presque analogue à celle des Adoumas du haut Ogôwé.

Presque toutes ces tribus pratiquent le limage des dents

qui sont noircies par la mastication du bétel, coutume presque universellement répandue dans tout l’Extrême- Orient.

Tous ces sauvages ont leurs légendes, leurs idées propres, leurs rites, leur cosmogonie, leur cosmographie. Toutefois j'ignore s'ils expliquent l’origine des choses de la même manière que les Manthras.

Le ciel, pour ces derniers, est suspendu à un anneau audessus de nos têtes.

La terre grandit toujours, et aurait bientôt fait d'atteindre - le soleil, si elle n’était mangée par un vieil homme qui la rogne à mesure qu'elle pousse.

Le soleil est une femme attachée par un coude et que son mari tire toujours derrière lui.

La lune aussi est une femme, nommée Kouedin, mariée à Mogand-Butan, qui possède la spécialité de faire des pièges pour attraper les hommes. Les étoiles sont les enfants de la lune.

Le soleil avait aussi des enfants. Un jour il dit à la lune :

« Il n’est visiblement pas possible que les hommes résistent à tant de lumière et de chaleur.

— C’est vrai, dit la lune, mais que ferons-nous?

— Ce que nous ferons? dit le soleil, c’est bien simple. Nous allons manger nos enfants et nous resterons seuls pour éclairer et chauffer les hommes.

— C'est bien, dit la lune, dévorons nos enfants! »

Le soleil dévora toute sa famille, mais la lune cacha ses enfants, au lieu de les immoler ; puis, quand le soleil n'eut plus ni fils ni fille, elle fit sortir toute sa nichée de la cachette. Et le soleil furieux se mit à la poursuite de la lune et de ses enfants.

Depuis lors, la chasse continue; parfois le soleil paraît sur le point d'atteindre la lune (explication des éclipses), mais elle s'échappe toujours et ne laisse sortir ses enfants que la nuit, lorsque son ennemi, le soleil, est loin.

Les Sakaïes sont divisés en Sakaïes-Djinas, Sakaïes- Bouquits, Sakaïes-Allas.

En général ils ont de petites têtes, des yeux pénétrants,

mais déprimés dans les commissures internes; leurs cheveux sont frisés sans être crépus ; leur nez, aplati.

Comme toutes les populations de race négrito, ils sont de petite taille, mais pas du tout nains; les Manthras sont beaucoup plus petits. Leurs petits groupes sont loin de présenter un type ethnique uniforme. Leur contact fréquent avec les Malais de la côte a été l'occasion de nombreux métissages. De là vient l'augmentation de la taille de certains d’entre eux, la transformation de la chevelure, qui est quelquefois longue et lisse comme chez les Malais.

La langue des Sakaïes est polvsvilabique et contient beaucoup de mots d'origine malaise et siamoise ; le pronom y précède le verbe, le verbe l’adverbe, et le substantif l'adjectif.

Les Sakaïes n'ont pas d'écriture et je n’ai pu trouver un seul d’entre eux comptant au delà de trois : le plus souvent, ils ne dépassent pas deux.

Chez presque toutes les tribus de l’intérieur, quand un homme devient fou, on le tue, pour l'empêcher de nuire à quelqu'un de la tribu.

Le 8 novembre, le Sakaïe chez lequel j'avais couché s’offrit à nous guider à travers les montagnes; ses enfants l’accompagnaient.

Départ à six heures du matin ; nous nous engageons dans un petit chemin de montagne ni trop difficile ni trop pénible, et nous arrivons à quatre heures du soir au village de Naga- Baru, dont le chef, nommé Ousen, était très connu de M. Low.

Malheureusement, je ne rencontrai que son fils, Sadreite ; il me reçut assez froidement, et me désigna une case à moitié construite, destinée au premier marchand chinois venu qui se présenterait.

Mon installation terminée, je fis appeler Sadreite ; ayant appris qu'il avait fait le pèlerinage de la Mecque, je profitai de quelques mots arabes qui me revinrent pour lui citer quelques versets du Coran que j'arrangeai pour la circonstance afin de lui rappeler que tuut croyant doit aide au voyageur.

Après une laborieuse conférence, les vivres, jusque-là

introuvables, arrivèrent, et enfin, complètement adouci, Sadreite envoya chercher une troupe de Sakaïes dans la montagne pour que je puisse les bien étudier.

Je m'arrêtai trois jours dans ce village ; mais, sauf les dix Sakaïes qui vinrent le premier jour, il fut impossible d’en voir d’autres. Ces pauvres diables ne pouvaient comprendre ce que signifiaient mes procédés de mensuration, qui les remplissaient d’une folle terreur ; ils disparaissaient le plus vite possible et après avoir effrayé tous les autres. Comment leur aurais-je fait comprendre ce que je désirais d'eux? ils croyalent que je voulais leur enlever la. tête. Sûrement j'étais un sorcier pour eux.

Pendant mon séjout, le fils du chef, complètement apprivoisé, était devenu mont ami intime ; il fit ouvrir un sentier pour faciliter mon retour jusqu'au premier poste anglais.

Le 12 novembre. au matin, il m'accompagna jusqu’à moitié chemin et, m’ayant souhäité toutes sortes de prospérités, 1l me läissa eontinuer ‘ma route avec un de ses hommes pour guidé.

Le village de Naga-Baru: est au’ confluent de deux affluents du Soungi-Pérak ; ces deux cours d’eau passent au milieu de mines d’étain qui rendent leurs eaux imbuvables.

L’éléphant sauvage se baigne très fréquemment, et lorsqu’il est réduit en captivité on ne doit pas négliger les soins de propreté à son égard. Pendant un voyage, à chaque halte, dès que l'animal a été débarrassé de sa charge, on le conduit au bain à la rivière prochaine, le cornac le brosse par tout le corps, principalement au cou, où s’attachent de grosses mouches, espèce de taons, qui percent la peau de ces animaux avec grande facilité, et c’est là l’origine des plaies suppurantes très souvent rebelles.

La toilette de l'éléphant terminée, on lui attache les deux pieds de devant avec une torde et on le chasse du côté opposé aux plantations. Bien que gêné dans sa marche, il parcourt en une nuit de grandes distances, et le matin on doit quelquefois attendre plusieurs heures avant qu’on lait retrouvé et ramené au campement.

À onze heures du matin, nous étions à Batang-Padang, poste anglais gardé par des Mata-Mata (gendarmes malais).

Pour arriver au village, je dus traverser la rivière avec mes éléphants, qui passèrent d’une rive à l’autre tantôt en nageant, tantôt entraînés à la dérive. Batang-Padang, situé au bord de la rivière de même nom, est une longue rue bordée de magasins et de boutiques de Chinois ; à son extrémité est construit le poste des Mata-Mata, commandés par un caporal indien.

Reconnu pour un ami du superintendant, on me prépara un logement.

Je récompensai les cornacs de leurs bons services et les renvoyai vers M. Low avec les éléphants; puis je pris passage sur une embarcation qui descendait six Chinois à Dourian-Sebatang. Le 13, nous ne partons que lorsque les maudits Chinois ont fumé leur opium.

Le Soungi-Batang-Padang est obstrué par des arbres sur lesquels nous échouons à tout instant.

Nous déjeunâmes chacun à notre place; mais, après le repas, je dus me fâcher pour n'être pas empesté par l’un des fumeurs d’opium, mon voisin immédiat ; aussi, le soir, n'ayant d'autre abri pour coucher que notre embarcation amarrée à la rive, il s'empressa de descendre à terre et passa la nuit à fumer dans une case de Malais qui lui fit payer assez cher son hospitalité.

Le lendemain, à onze heures, nous arrivons à la rivière Pérak, large fleuve dont les eaux boueuses vont se jeter dans le détroit de Malacca. À quatre heures du soir, nous accostions à Dourian-Sebatang, nouvelle possession anglaise, où je fus gracieusement accueilli par M. Paul, superintendant de cette région.

Là, je trouvai M. Low, qui commençait à se demander où j'avais bien pu passer avec mes éléphants et s’il ne m'était rien arrivé de fâcheux.

Dourian-Sebatang est un très grand village composé de plusieurs rues bordées de maisons basses et habitées toutes par des Chinois. Le village malais est situé un peu plus en amont de la rivière. En aval, sur une immense étendue de terrain, se trouvent la maison du résident, les casernes, les

magasins, la prison et l’hôpital; on y a aussi dessiné des jardins encore à l'état de projet.

Les bâtiments sont solidement construits, et les routes qui y conduisent parfaitement entretenues. Tous les travaux sont faits par les prisonniers malais ou chinois, généralement enchaïnés deux à deux.

La garnison est formée de soldats indiens très peu nombreux et de quelques Mata-Mata. .

Le principal commerce de cette partie de la presqu’ile est celui de l’étain et de l’opium, dont on fait une grande consommation.

On y trouve aussi de l’or mélangé à l’étain.

Le 18 novembre, je m'embarquai sur un petit vapeur qui devait nous ramener à Poulo-Penang.

Le soir même, nous abordions aux îles de Din-Ding, où se trouvent, dit-on, des mines d’or. La plus grande de ces îles, l’île Pangkor, est occupée par les Anglais.

Après nous être rafraichis chez le commandant du poste, mon compagnon de voyage depuis Dourian-Sebatang, nous continuons notre route vers le nord. Le lendemain, nous sommes à Penang.

Le 22 j'étais de retour à Singapore. A peine arrivé, notre consul, M. de Rinn, m'installe d'autorité au consulat.

Je suis d'autant plus heureux d'exprimer ici toute ma gratitude à M. Rinn, que, nous autres explorateurs, nous ne sommes pas toujours reçus avec autant d’amabilité par nos consuls, qui ont plutôt l'air d’avoir peur des complications que peut leur occasionner notre présence que d’être disposés à nous être utiles.

Le 28 novembre, à 2 heures du matin, je partais en compagnie de M. de Jouffroy d’Abbans, chancelier du consulat, en excursion chez les Jakouns, à la pointe nord-est de la presqu'ile de Malacca.

Le soir même, nous couchions sur Poulo-Obing.

Le lendemain matin, après une nuit passée dans nos hamacs sous un hangar, au milieu de poissons plus ou moins secs et de moustiques innombrables et très actifs, nous gagnons le continent.

Une large rivière est devant nous, nous la remontons, tout en tirant notre déjeuner sous forme de bécassines.

À midi, halte sous un immense hangar, où se trouve un prao monstre et dans lequel nous nous installons.

Là, nous pûmes voir des Jakouns, qui ont une très grande analogie avec les Sakaïes, mais je les ai trouvés plus noirs de peau et peut-être un peu plus petits.

Pendant mon séjour à Singapore, je visitai en compagnie de M. de Rinn une vaste exploitation de manioc appartenant à un de nos compatriotes, M. Chassériau. Lorsqu'il créa cette exploitation, tout le monde était persuadé que le terrain de Singapore n'était pas assez riche pour la culture du manioc; laissant dire, il acheta des terrains et les mit en culture ; puis il promit aux bouviers une certaine somme pour chaque charretée de détritus qu’on lui apporterait; il eut bientôt de l’engrais à profusion, et actuellement sa plantatation est dans un bel état de prospérité.

Depuis cette époque, la culture du manioc a été remplacée par celle du café. La maison d'habitation est très confortable et très élégante ; des routes carrossables coupent la propriété en champs de grandeur à peu près égale.

La fabrique de tapioca est munie de l'outillage le plus nouveau et le plus perfectionné comme broyeurs et décortiqueurs ; les villages occupés par des travailleurs malais et chinois sont éloignés de l'habitation, ainsi que les écuries et remises, où se trouvent tous les chariots nécessaires à l'exploitation.

Mais j'avais hâte d'arriver aux Philippines, but principal de mon voyage. Je m’embarquai pour Manille, le 2 décembre 4879, sur le Salvadora, vapeur espagnol, en compagnie d’une troupe de comédiens jouant la Zarzuela (espèce d'opéra), plus trois Espagnols qui allaient se fixer en qualité de commerçants dans les Philippines, où J'eus plus tard le plaisir de les rencontrer,

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