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CHAPITRE III MANILLLE — COMMERCE — ADMINISTRATION

Le 9 décembre 1879, nous arrivions vers cinq heures du soir à l’entrée de la baie de Manille, une des plus belles et surtout des plus vastes du monde.

Après la visite de la Santé, je sautai dans une pirogue et me fis conduire à terre. Débarqué de nuit, dans le faubourg de San-Fernando, j'allai m'installer à la Fonda Francesa, tenue par Lala-Ari.

Ce Lala est Hindou selon les uns, Malais suivant les autres ; il parle à peu près toutes les langues et a envoyé son fils étudier le français en France, l’anglais en Angleterre, elc.

Son hôtel est, dit-on, le meilleur de Manille. Que penser alors des autres? On y est très mal, et il est très cher.

Je n’y fis pas long séjour. Un de nos compatriotes, le docteur Parmentier, me mit en relation avec M. Warlomont, un des plus importants négociants, qui m'offrit si chaleureusement l'hospitalité de sa maison qu'après longue hésitation j'acceptat. Et je fis bien, car cette hospitalité fut charmante et ne se démentit jamais durant mes divers séjours dans la métropole des Philippines. La maison de mon hôte était le centre de réunion de:tous les Français résidant à Manille, avec lesquels je pouvais entrer en relation. Ils furent tous des amis pour moi.

Toutes les fois que je passai à Manille, je retrouvai toujours la même hospitalité et le même empressement.

Si j'insiste sur l'hospitalité que j'ai reçue chez M. Warlomont, que je recevrai de M. Dailliard et de tous ceux qui m'ont si bien accueilli pendant mes voyages, c’est que, pour nous, explorateurs, seuls, loin de la patrie et de notre foyer, c’est une grande joie de rencontrer des amis vrais, presque une autre famille.

Aussi ne saurais-je trop répéter que je garde une profonde reconnaissance à tous ceux qui m'ont reçu en ami et qui m'ont aidé dans mes travaux.

Notre consul, M. Dudemaine, voulut bien me présenter à Son Excellence le lieutenant général Moriones y Murillo, gouverneur général des Philippines, pour lequel j'avais des . lettres de recommandation, notamment de M. de Lesseps et de mon ami le colonel Coello, l’un des géographes espagnols les plus distingués.

Son Excellence me promit de faciliter mes voyages et mes recherches de tout son pouvoir. Il me donna pour les gouverneurs de province et toutes les autorités des Philippines un ordre d’avoir à me laisser circuler librement dans toute la colonie et de me venir en aide en toute occasion. Get ordre remplaçait avantageusement les passeports indispensables pour circuler librement dans toutes les provinces des Philippines. Le gouverneur général ordonna aussi de délivrer mes bagages sans les ouvrir en douane.

Manille, en espagnol Manila, capitale de l'archipel des Philippines, tire son nom de la corruption de deux mots de la langue des Tagals, ou, pour parler plus exactement, des Tagalocs. Ces deux mots sont : mayron, c’est-à-dire 17 y a, et nila, c’est-à-dire du nila, — ainsi se nomme une plante arborescente autrefois très commune sur les petits îlots à l'embouchure du Pasig, là où s’élève maintenant la ville.

Quant au nom de Tagaloc, il vient des deux mots taga log, qui signifient habitants des rivières.

Manille est située par 14° 35’ 26” de latitude nord et par 118° 38" 38° de longitude est de Paris, ce qui, au point de vue de l’heure des deux cités, donne une différence de sept heures quatre minutes trente-cinq secondes. Elle est située à l'embouchure du Pasig, issue du lac de Bay, sur .

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une bande de terre étroite et allongée. Dans cette partie de son cours, le fleuve est presque parallèle à la plage. Un pont de pierre et, en amont de la ville, deux ponts suspendus franchissent le fleuve et relient la ville aux faubourgs. Le tarif du péage dés ponts suspendus est de deux euartos (trois centimes). Les faubourgs sont beaucoup plus vastes que la ville elle-même, et c’est dans ces quartiers que se concentre le gros commerce de Manille.

La ville proprement dite, ce qu’on appelle spécialement la Manille murée (Manila murada), n'avait en l'année 1879 que dix-sept mille neuf cent cinquante habitants, mais elle est entourée d’une ceinture de gros bourgs, de villages indigènes qui augmentent singulièrement sa population. Binondo-San-Jose a vingt-trois mille trois cent quarante habitants, Quiapo six mille quatre-vingt-cinq, Santa-Cruz douze mille cent quarante, Sampaloc sept mille vingt-cinq, San-Miguel trois mille sept cent quarante-cinq, Tondo vingt-deux mille neuf cent soixante-dix. Ges chiffres donnent un total de quatre-vingt-treize mille deux cent cinquante-cinq habitants, et, si y l’on ajoute la population des villages de Malate, Hermita, Pandacan, San-Fernando de Dilao et Santa-Ana, soit vingt-trois mille quatre cent quinze personnes, on obtient, pour l’agglomération entière en 1879, le chiffre de cent seize mille six cent soixante-dix habitants, dont l'immense majorité est d’origine tagale, le reste chinois : plus les Européens civils, au nombre de quelques centaines, et les Espagnols de la garnison, au”"nombre de quinze cents.

Manille proprement dite, « Manille fermée », est défendue, sur les trois quarts de son enceinte, par de hautes murailles avec large fossé que remplit la marée montante, et, sur l'autre quart, par le fleuve Pasig; mais les fortifications. d’un bel aspect, ne sont guère solides, les tremblements de terre les ayant plusieurs fois secouées violemment. Les rues, la plupart peu animées, sont bordées de trottoirs en assez mauvais état, quelques-uns pavés de larges dalles.

Il y a quelques rues assez larges : par exemple, la rue San-Fernando, qui part du port et conduit au faubourg de Binondo, et la rue du Rosario, où se trouvent les boutiques

de détail, tenues par des Chinois; celle-ci est en partie garnie d’arcades qui ne rappellent que très vaguement celles de la rue de Rivoli. Puis vient l’Escolta, la rue fashionable, bordée par les beaux magasins des Européens qui, petit à petit, éliminent les boutiques des cordonniers chinois.

Les rues de l'Escolta et du Rosario sont très fréquentées. Ce qui les distingue de la plupart des rues de Manille, c'est leur état de viabilité. Elles sont bien entretenues et pavées. Ce résultat est dû à l'initiative des commerçants qui les habitent. A frais communs, ils firent venir de Chine les pavés taillés, et des forçats (presidiarios), prêtés par le gouvernement moyennant une rétribution, procédèrent au pavage ; il est exécuté d’une façon insuffisante, il est vrai, mais qui, toutefois, permet une circulation relativement facile dans cette partie de la ville à l’époque des grandes pluies.

Les maisons, grandes, uniformes, ont généralement un rez-de-chaussée en pierre, un étage en bois, un toit fait de trois rangées de tuiles superposées qui sont, au moindre tremblement de terre, une occasion de dégâts et d'accidents : aussi le gouvernement a-t-il édicté (à la suite des désastres de 1880) une ordonnance défendant de couvrir les maisons autrement qu'en zinc et en fer.

Le rez-de-chaussée ne sert guère qu’à remiser les voitures ; le premier étage est seul habité par les maîtres.

Sur la façade est une galerie couverte fermée par des châssis à coulisses, gardis, en guise de vitres, de petites lames de coquillage d’un blanc d’opale, à demi transparentes, qu'on nomme conchas (Placuna placenta) *.

Le Pasig offre un beau coup d'œil, et le mouvement des navires et des barques y est fort animé entre le pont d’Espagne et la mer. Les faubourgs de la rive droite, auxquels ce pont donne accès, sont bâtis sur de petits îlots formés par

À. La Placuna placenta n'est autre chose que la coquille de l’huître perlière, très abondante dans l’archipel de Soulou, où elle est appelée Tipay. Découpée en lames minces, elle est d’un usage général aux Philippines, où elle sert à remplacer les vitres. En Espagnol on dit concha, coquille:

les alluvions du fleuve. Ainsi Manille est une autre Venise et les canaux y sont sillonnés par des pirogues plates transportant les marchandises en magasin. À marée basse, ces canaux sont mal odorants comme à Venise; cependant la fièvre paludéenne est relativement rare.

Sur la rive gauche sont amarrés les navires, à proximité de la douane : c'est de ce côté qu'a lieu le déchargement,

Le port de Manille.

ear toutes les marchandises doivent passer en douane et sont toutes soumises à différents droits.

Sur la rive droite il y a quelques grandes maisons de commerce, et tout le long du quai stationnent les navires en partance qui ont pu charger en rivière, el les pelits vapeurs qui font le service du cabotage entre Manille et les autres ports de l'Archipel. :

Le commerce d'exportation consiste en tabac, sucre, café,

indigo et abaca ; j'aurai, dans la suite de ce récit, l’occasion de parler de chacune de ces branches de commerce.

Le commerce d'importation consiste en étoffes, quincaillerie, parfumerie, carrosserie, conserves alimentaires, vins, bière, et toute espèce de légumes de conserve.

Les églises offrent assez de variété à Manille ; il n’en est pas de même dans les provinces : là chaque ordre religieux suit, dans la construction de ses édifices, un modèle dont il ne s'écarle que rarement, qu’il s’agisse de la maison du culte ou de ces couvents massifs, immenses, parfois habités par un seul homme, le curé de la paroisse.

La cathédrale, rebâtie après le tremblement de terre de 1863, a été inaugurée en 1879; elle est couverte en fer. Ex-voto, ornementation, en cela sont riches les églises de Manille, comme toutes les églises de l'Espagne et des pays espagnols.

La ville est bien pourvue d’hôpitaux; elle en a trois, grands et bien lenus.

Les noms des établissements d'enseignement supérieur montrent qu'ils sont aux mains des ordres religieux — collège de Saint-Thomas, confié aux dominicains ; collège de Saint-Jean de Latran, dirigé par les mêmes pères ; couvent de la Miséricorde pour les orphelins; enfin et surtout le collège des jésuites, que signale un observatoire évidemment appelé à rendre de grands services météorologiques dans un pays exposé aux plus terribles ouragans. Le P. Faura, directeur actuel de cet observatoire, a déjà installé quelques postes dans le nord et dans le sud de Luçon, reliés télégraphiquement avec Manille. En combinant les indications météorologiques recueillies aux Philippines avec celles fournies par les observatoires de Chine et du Japon, le P. Faura peut rendre de grands services aux navires mouillés dans les ports de Luçon. Prévenus à temps, ils peuvent se précautionner contre la tempête. Les deux observatoires de Manille et de Shang-Haï se préviennent réciproquement au sujet des typhons, si fréquents dans ces parages, sur la marche des vents aux différentes époques de l’année.

Promenade de Sampaloc.

En 1876, il y avait huit cent deux paroisses dans l’archipel, dont cent quatre-vingt-une seulement dirigées par des curés, soit espagnols, soit indigènes. Six cent vingt et. une dépendaient de divers ordres religieux, dix des jésuites, quatre-vingt-neuf des dominicains, cent cinquante-quatre des récollets, cent soixante-quatre des franciscains, cent quatre-vingt-seize des augustins chaussés.

Le matin, à la première heure, on voit passer les lecheras (laitières) courant avec leurs vases sur la tête; puis viennent les sacateros, marchands de sacates, petits paquets d'herbes pour les chevaux; enfin paraissent les barbiers chinois, à la fois coiffeurs, nettoyeurs de nez et d'oreilles, et les marchands de sorbets, qui vont courant dans les rues en criant : « Sorbete! sorbele! »

Dans les cafés, où l’on boit surtout de la limonade et de la bière allemande très chargée d’alcool, le service est fait par des garçons tagals en pantalon blanc et chemise de même couleur; la chemise, dont les pans n'ont qu’une dizaine de centimètres, se porte en dehors du pantalon : c'est partout la mode en pays tagal.

Il y a de jolies promenades plantées d’ arbres : telle celle de Sampaloc, et deux fois par semaine, durant la belle saison, la musique militaire se fait entendre au bord de la mer, sur le Paseo de la Luneta, promenade sablée au pied de laquelle se trouve une belle plaine qui sert de champ de manœuvres.

Le dimanche, à l’heure de la musique, cette plaine est animée par un grand nombre de voitures. La victoria, le landau à ornements d’argent dans lequel se prélassent de gros commerçants ou de riches métisses aux costumes en soie de couleurs vives, y sont frôlés par le calesa et Fhume ble carromata de l’Indien.

La calesa est une espèce de cabriolet surmonté d’une grande capote qui, baissée en avant, tombe assez bas pour protéger contre le soleil. Le bata (cocher) est assis derrière, sur un petit siège, les pieds appuyés aux ressorts du véhicule. Quand ladite capote est renversée en arrière, et qu’on a roulé jusqu’au sommet et assujetti par des courroies ]:

cuir dont son dossier est formé, le bata passe la têle par l'espace vide que laisse l’enroulement : 1l ressemble alors aux diables à surprise qui sont l’effroi de nos petits enfants.

La carromata, qui n’a de ressemblance avec aucun de nos véhicules européens, est garnie de rideaux en cuir ou en étoffe qui ont la prétention de garantir le voyageur et du soleil et de la pluie ; un siège très bas est fixé au fond; c'est là que se place le patient, qui peut facilement reposer sa tête sur ses genoux; le cocher a son siège, mais d’habitude il préfère s’asseoir sur un des brancards : le tout est posé sur deux roues, avec ressorts en acier ou en bambou ; et, par devant, une rosse qui reçoit plus de coups que de provende. Hors de Manille, l’attelage est généralement de deux chevaux, un peu meilleurs, ce qui permet au cocher de leur faire prendre une allure compromettante pour la solidité de la voiture, dans des chemins peu ou point entretenus, et ce mode de locomotion laisse les voyageurs exténués.

Manille a aussi ses théâtres ; l’un avec des artistes européens ; les autres où des acteurs, presque tous fort jeunes, jouent en langue tagale. Il est vraiment très amusant de les voir jouer, et ils se figurent très sérieusement être de grands artistes.

Le peuple tagal a des goûts artistiques très prononcés ; on trouve chez lui des dessinateurs, quelques peintres, des sculpteurs sur bois très habiles, imitateurs. plutôt que créateurs. Les Tagals adorent la musique, ils en font à tout propos, mais ils abusent et surabusent de la voix de tête. Il y a certainement des exceptions, mais elles sont excessivement rares. Un jour, me trouvant dans un salon, les hommes jouaient et les jeunes filles chantaient. J'étais bien tranquille, regardant mon ami Centeno jouer aux échecs, quand, sans nous prévenir, une jeune métisse entonna la Bella Filipina. Nous fûmes tellement surpris que nous ne pümes nous empêcher de nous retourner pour voir qui l’on étranglait; la pauvre enfant, qui chantait pour nous, vit le mouvement et resta tout interdite. ;

La Bella Filipina est un de leurs airs favoris, qui célèbre

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la grâce, la beauté des Philippiniennes, senoras dont le type est plus ou moins vague et flottant, car il y a eu bien des

Indienne de Manille.

mélanges dans ce coin de terre : Negritos, Malais, Chinois,

gens arrivés de divers pays d'Inde et d’Indo-Chine, Mexi-

eains, Espagnols et autres Européens. De tout cela se ° 4

dégage cependant, pour qui peut observer longtemps le peuple de Manille, une certaine physionomie commune, un type tagal, variété du type malais née avant tout du mélange d’envahisseurs malais avec les Negritos, hommes petits et plus ou moins noirs (d’où leur nom de Petits Nègres), qui habitaient ici de temps immémorial. Le type malais est très accentué dans le sud de Luçon, tandis qu’au nord on retrouve le type japonais ; quant au Tagal mélangé de Chinois, il se rencontre partout.

L'administration des Philippines est peu compliquée. Représentant l'Espagne, un gouverneur les commande; c'est presque toujours un général.

Ün amiral commande les forces navales de l'archipel, chargées, avant tout, de surveiller les pirates malais dans la mer de Soulou.

La colonie est divisée en provinces et en districts.

Les provinces proprement dites ont à leur tête des alcades qui sont en même temps les juges de tous les procès, aussi bien de ceux qui s'élèvent entre particuliers que de ceux qui surgissent entre les administrés et l'administration.

Des officiers de l’armée gouvernent les quelques provinces nommées politico-militaires et les circonscriptions territoriales appelées districts.

Tout repose sur le régime communal. Chaque ville ou village élit un maire, appelé gobernadorcillo (petit gouverneur), et des adjoints, appelés {ententes (lieutenants), désignés par les Tagals du nom suffisamment emphatique de cabezas de barangay ‘. Les maires et tous les fonctionnaires de la commune sont élus pour deux ans; ils sont rééligibles, mais avec certaines restrictions. Les fonctions de gohernadoreillo sont gratuites et, malgré cela, très disputées, même à prix d'argent.

Au dire de tout le monde, cette situation est très produclive. Celui qui aura dépensé pour son élection 500, 600 et même 1000 piastres, rentre facilement dans ses débours.

4. Cabeza, tète, et barangay, barque à rames en usage chez les Indiens. Cabeza de barangay, chef de vaisseau.

Ty a pour cela plusieurs moyens, mais le plus usité consisle à faire travailler les corvéables sur ses terres au lieu

Métisses de Manille.

de les employer à la réfection ou à la construction des routes de la colonie.

Souvent le maire tagal, bicol ou bisaya, suivant la région, ne sait pas un traître mot d'espagnol; dans ce cas,

on lui adjoint un directorcillo (petit directeur), lequel est payé et fait toute la besogne.

Dans chaque village, la maison commune ou tribunal sert à tous les voyageurs, qui ont le droit d’y demeurer. On leur fournit même un homme qui pourvoit à leurs besoins, contre rétribution, et qui, notamment, est tenu d'aller leur chercher de l’eau et du bois.

Un des tenientes est chargé, en principe, de veiller à ce que rien ne manque aux voyageurs; c'est à lui qu'on s'adresse pour avoir des vivres; il doit faciliter les ventes et les achats, mais au lieu de faire baisser le prix des denrées, s’il est en même temps le vendeur, 1l vous écorchera de son mieux. Ce fonctionnaire est aussi chargé de procurer les porteurs, les chevaux ou les buffles pour le trans-

port des bagages.

Le 2% décembre au soir, un petit vapeur partait de Manille et remontait le Pasig; 1l portait une joyeuse petite compagnie de Français de Manille allant comme moi visiter Jala-Jala, sur les bords du beau lac de Bay. De là je me proposais d'aller à la Contracosta, c’est-à-dire à la contrecôte, au rivage oriental de Luçon, ainsi dénommé par opposition à Manille, qui est sur le littoral de l’ouest.

Je ne pus, cette première fois, en nuit pleine, juger de la beauté des rives du Pasig : à peine si la lune, lorsqu'elle se leva au moment où nous arrivions à l’endroit où le fleuve sort du lac, me permit d'admirer de magnifiques bosquets de bambous hauts de vingt à trente mètres. Le bambou, 1ci et partout, c’est l’arbre merveilleux, qui sert à tout, dont on fait tout et qu’on ne peut assez louer. Pour l’apprécier dignement, il faut avoir voyagé dans les pays du tropique.

On en construit des maisons entières ; parfois le toit luimême est formé de bambous fendus au lieu de tuiles; il . forme les conduits destinés à amener l’eau; soir et matin, on voit les jeunes gens, surtout les enfants, partir avec leur seau de bambou de deux mètres de long, se rendant à la rivière ou au ruisseau voisin pour y puiser l'eau nécessaire aux besoins de la maison.

Au moment de la sécheresse, le bambou conserve entre chacun de ses nœuds l’eau des pluies qui s’y infiltre et

que le voyageur trouve saine et fraîche en incisant la plante.

Pour se procurer du feu, il suffit de deux morceaux de bambou sec, dont l’un est légèrement fendu au milieu dans le sens de la longueur ; dans cette fente et par-dessous, on introduit des copeaux de la même plante, et, avec le second morceau, on frotte le premier transversalement, jusqu'à ce que les copeaux s’enflamment. On fait avec le bambou des voitures, des traîneaux, des radeaux, des échelles, des échafaudages, des ponts pour les petits cours d’eau, des nattes grossières que, dans la saison des pluies, on étend sur les chemins devenus impraticables.

Il sert à la fabrication des salacots de bas prix et des ustensiles de ménage et de cuisine.

On en tresse des paniers et des nattes de toute sorte, des lances et des pointes de flèches.

Une autre espèce de bambou, de taille beaucoup moindre, puisqu'elle ne dépasse pas un mètre cinquante de hauteur, sert à la confection des chapeaux dits de Manille, de portecigare fins et souples, et de nattes fines excessivement recherchées.

Une autre plante, le bejuco (sorte de rolin), est. aussi d'une grande ressource. On en fait des liens pour attacher les différentes pièces d’une charpente; ils remplacent les clous dans certaines constructions.

Jamais un Indien ne s'inquiète de savoir si sa voiture est en bon état ou si le harnachement de son cheval est complet. Il est sûr, s’il lui arrive un accident, de rencontrer partout du bejuco pour réparer son véhicule ou remplacer les pièces du harnachement qui se seraient perdues ou brisées. |

Vers quatre heures du matin, nous abordämes à la presqu’ile de Jala-Jala, qui partage le lac de Bay en deux portions inégales. Elle est bien connue depuis le livre que lui a consacré notre compatriote le vicomte de La Gironnière. Le pauvre gentilhomme breton, comme lui-même aimait à s'appeler, vint mourir ici, presque ruiné, sur les bords du lac enchanteur, devant la plantation qu'il avait créée.

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Depuis ce pionnier, la presqu'ile de Jala-Jala n'a cessé d’appartenir à des Français ; le propriétaire actuel, M. Jules. Dailliard, m'y reçut de tout cœur, en gentilhomme, en ami. ‘

Non content de mettre à ma disposition sa maison et ses chevaux, il me prêta encore ses chasseurs et tout son personnel pour m'aider dans mes excursions zoologiques. Je suis heureux de pouvoir ici lui exprimer de nouveau ma sympathie et mes remerciements.

L’hacienda de Jala-Jala est devenue une ferme modèle, et c’est, aux Philippines, la première plantation, la seule jus- . qu’à présent qui ait un chemin de fer Decauville pour le transport de la canne à sucre. L’hacienda a deux centres de travail : lhabitation et le village de Jala-Jala sur la côte ouest de la presqu'île, et Bagombum sur la côte est.

Le village est bâti sur un emplacement donné par l'hacendero. Il est composé en presque totalité de travailleurs appartenant à l’hacienda ; il possède une église construite en planches, dont le curé est indigène, et un cuartel de guardia civil (gendarmes) commandé par un sergent.

La maison de l’hacendero, bâtie près du village, en est séparée par des haies de bambou. C’est un grand corps de bâtiment composé d'un seul étage, tout en pierres, et couvert en tuiles rouges ; près de l'habitation sont une scierie à vapeur, les moulins, également à vapeur, et les fourneaux, avec de grandes cuves en fonte où bout le jus de la canne à sucre. Derrière ce corps de bâtiment s'étendent à perte de vue, jusqu’au pied des montagnes, les champs de cannes. Ces montagnes coupent la presqu'île en deux, dans toute sa longueur. Sur la côte est est l’autre établissement, mais de moindre importance.

Dès le jour de mon arrivée, on organisa une partie de chasse à laquelle mon état de santé m’empêcha de prendre part. Ces messieurs revinrent avec deux cerfs et un sanglier. Ces animaux sont très nombreux dans la presqu'’ile; les chiens et les chasseurs en détruisent chaque semaine huit ou dix. La chair de ces animaux ne sert pas seulement à la consommation de M. Dailliard et de ses hôtes : on en fait encore de la tapa, que l’on vend à Manille.

Pour préparer la tapa, on découpe la viande en morceaux très minces, on la sale légèrement, et on la met sécher au soleil. Une fois séchée, on l’attache par petits paquets, et on la vend à Manille aux métis et aux Indiens, qui la préférent à toute espèce de viande fraîche. La tapa de cerf, ou venado, est surtout recherchée. Quant à moi, j'avoue ne pas partager leur goût, et le manque de tout autre mets m'a seul obligé à en manger.

Les Indiens et les métis sont aussi très friands d'œufs couvés, que l'on fait cuire au moment où le petit poulet va sortir de sa coquille. Ces œufs sont importés en grande partie par les Chinois, qui en sont amateurs. Quelques voyageurs ont dit qu’ils mangeaient des œufs pourris. Ces œufs ne sont pas pourris, mais couvés ; vers le vingtième jour, on les jette dans l’eau bouillante saturée de sel, et on les y laisse bouillir très longtemps, puis on les expédie. Ainsi préparés, ils se conservent indéfiniment ; quelques-uns de mes amis les ont trouvés délicieux ; pour moi, ces petits animaux à peine formés sont loin d'être un régal.

Un autre mets dont les indigènes raffolent et qui me répugne davantage, ce sont de petites crevettes presque microscopiques qu’on laisse plus ou moins pourrir au soleil et qui répandent une odeur infecte.

Bien reposé, je pus le lendemain, 27 décembre, prendre part à une chasse aux carabaos (buffles) et aux taureaux sauvages. Il s’agit de prendre ces animaux vivants pour les domestiquer avant de les conduire au marché.

Pendant la nuit on avait envoyé des rabatteurs et des chevaux sur le terrain de chasse, et, à quatre heures du matin, nous nous embarquions dans une banca (sorte de pirogue à balancier). Nous côtoyàmes la presqu'ile, et, au lieu convenu, nous attendimes les piqueurs et les chiens venus par terre. Nous étions dans la grande plaine de Taclobon, sur la lisière de laquelle nous retrouvâmes nos hommes et nos chevaux.

Notre rôle fut plutôt celui de spectateurs que de chasseurs, car 1l n’y a guère que les Indiens qui puissent courir après les buffles .et leur passer le lazzo autour des cornes.

Cela tient à ce que les chevaux indiens, petits de taille, ne peuvent fournir une course longue et rapide avec un cavalier européen, plus grand et plus lourd qu'un cavalier indigène, généralement petit, mince et, par conséquent, plus léger.

Au moment de partir, les chasseurs fixent au bout d’un long bambou une corde terminée par un nœud coulant qu'ils doivent passer autour des cornes de l'animal. L'autre bout est fixé solidement au milieu de la perche.

A dix heures, on signale les carabaos ; les Indiens partent à franc étrier, et trois d’entre eux s’élancent vers l’animal, qui cherche à traverser la plaine.

Longtemps nos chasseurs, courbés sur leurs montures, poursuivirent le gibier sans l’atteindre : l’un d'eux qui, depuis cinq minutes, suivait le buffle presque côte à côte, parvint enfin à passér son lazzo autour des cornes et lâcha le bambou, que le carabao traina derrière lui jusqu'au moment où il fut arrêté par un fourré.

Les deux autres chasseurs arrivèrent, lui passèrent aussi leur lazzo autour des cornes et l’attachèrent à un arbre.

Quand le carabao est dans cet état, on se contente parfois de le marquer avec un fer rouge, puis on le relâche. D'autres fois, on l’emmène pour le domestiquer, et on l’attache à un outre carabao déjà apprivoisé, qui le conduit ainsi jusque dans l'enceinte du corral, où l'animal reste plusieurs jours sans manger. Quand il est un peu calmé, on l’attache à un arbre ou à un poteau, et, avec un bambou pointu, on fait dans la cloison du nez un trou dans lequel on passe un anneau de fer qui servira à le conduire. La première personne qui s'approche ensuite du carabao est ordinairement un enfant, qui lui saute sur le dos, et, avec une corde passée dans l'anneau, en fait à peu de chose près tout ce qu'il veut. Il arrive parfois, quoique rarement, qu’un buffle poursuivi et cerné se retourne et éventre le cheval qui le poursuit : si l'homme ne monte pas assez vite sur un arbre, il subit le même sort.

Le carabao est presque indispensable à l'Indien pour la culture du riz, bien qu'il n’ait pas de résistance et qu'il

craigne beaucoup le soleil. Il peut traîner de lourdes charges, à condition de ne pas tirer plus de deux heures; on en use aussi comme de monture, monture infatigable, mais qui va lentement, très lentement, et qui a la passion de se vautrer dans la vase ; libre, il y passe sa vie; domestique, il saisit toute occasion de tremper son cavalier dans les deux pieds de boue qu'on appelle ici des chemins, des routes. Pour empêcher cet accident, on tient d’une main une corde attachée à l'anneau passé dans son nez el à la queue de l'animal. À la moindre tentative on tire brusquement, et on évite ainsi le bain de boue. |

Les carabaos sont presque toujours noirs ; on en trouve cependant de rougeâtres et même fréquemment d’albinos. Ces derniers ont le poil très blanc et la peau rose tendre.

Les cornes sont courtes et recourbées chez les sujets sauvages, généralement très longues et affectant toutes sortes de courbes chez les animaux nés dans les fermes. Quant au prix, un mâle vaut actuellement de douze à seize piastres (soixante à soixante-quinze francs). Les femelles, moins fortes, se vendent un peu moins cher. Les animaux dressés valent de vingt à trente piastres (cent à cent cinquante francs). Il est défendu de tuer les carabaos pour la boucherie, du moins sans une autorisation.

Pour livrer ces animaux à la boucherie, il faut payer un droit de deux à quatre reales fortes (un franc vingt-cinq à deux francs cinquante) au contratista, à qui l’on donne en outre la peau de l'animal.

Quand un buffle meurt, il faut le faire constater, sous peine d’une amende très forte. Tous les ans on fait, ou l’on doit faire un recensement de ces animaux.

Le 17 janvier 1880 je quittais Jala-Jala avec M. Sébaslien Vidal, ingeniero de montes, ou, comme nous dirions en France, inspecteur des eaux et forêts et directeur du jardin botanique de Manille.

M. Vidal emmenait avec lui M. Garcia, dessinateur habile. Nous devions pousser jusqu’à la côte est de Luçon, la Contracosta, et visiter l’ile de Polillo.

Partis en barque, nous doublämes la pointe de Jala-Jala,

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où nous fûmes surpris par le vent du nord, qui soulevait les eaux du lac. Notre route étant presque dans la direction du vent, nous dûmes louvoyer, manœuvre assez difficile avec notre embarcation et nos marins peu expérimentés. Enfin, après huit heures de lutte, nous relächons à PBagombum, sur la côte est de Jala-Jala.

Les gens de notre ami Dailliard nous reçoivent fort bien, et nous changeons avec bonheur de vêtements, car nous sommes trempés jusqu'aux os.

Pendant que nos hommes préparent le repas, nous faisons attacher nos batangas (balanciers). Les bancas ou canots chavirent facilement, surtout quand le lac est soulevé par les vents du nord. Pour obvier à cet inconvénient, les indigènes se servent de balanciers placés de chaque côté du canot et parallèlement au bordage, sur deux bambous posés en travers de l’embarcation. Le tout forme une espèce de rectangle, et les bambous sont plus ou moins forts, suivant la grandeur de la pirogue, au centre de laquelle ils sont amarrés de telle sorte que, lorsque la banca est en équi-

libre, les extrémités du balancier effleurent à peine les eaux.

Toutes ces embarcations ont des mâts trop hauts et des voiles trop grandes pour leur dimension ; quand le vent est trop fort, les matelots sont obligés de courir au bout des batangas et de se mettre quelquefois à plusieurs pour maintenir le bateau en équilibre. On les voit courir sur les bambous avec autant d'adresse que des singes, et, suivant la force du vent, s'éloigner et.se rapprocher de la barque. Quand ils ne reviennent pas assez vite, ils prennent un bain plus ou moins complet.

L'embarcation chavire rarement, sauf cependant quand un fort coup de vent casse un côté de la batanga. Dans ce cas, l'embarcation surnage, bien que remplie d'eau, ce qui permet aux hommes de se sauver. Du reste, tous les riverains sont excellents nageurs.

Le 18 au matin, profitant d’une accalmie nous reprenons notre route vers Siniloan, où nous arrivons sans encombre vers dix heures du matin.

Siniloan est à cheval sur la petite rivière du même nom,

et les deux parties de la ville sont reliées par un pont. Elle est construite sur des terrains d'alluvion extrêmement fertiles, qui peuvent donner deux et quelquefois trois récoltes de riz par an. À la saison sèche, les cultures empiètent sur le lac; à la saison pluvieuse, on installe des pêcheries sur les hauts-fonds au travers desquels la petite rivière de Siniloan a peine à se frayer un passage.

Dans cette partie de Luçon on élève beaucoup de carabaos qui servent à la cukture et au transport.

On remarque à Siniloan une église et un très grand couvent habité par deux moines franciscains, le curé et le vicaire.

Il doit y avoir dans chaque tribunal un tarif indiquant le prix de tous les objets nécessaires. Dans presque toutes les provinces, ces tarifs datent du siècle dernier, et les denrées y sont portées à un prix bien moindre de leur valeur actuelle. Aussi est-il devenu introuvable, et souvent j'ai été obligé, pour avoir des hommes, de les payer le double du Sprix du tarif. Il varie de province à province, et, dans celles qui en ont un nouveau, le prix des hommes et des chevaux est fixé à tant par kilomètre. Dans les anciens larifs, on compte de village à village, sans avoir égard à la distance qui les sépare. Les hommes sont généralement payés moitié moins que la location d’un cheval.

Siniloan possède une caserne ou cuartel de guardia civil, que l’on était en train de construire, et qui devait être renversée avant son achévement, quelques mois après, par un tremblement de terre.

Nous descendons au tribunal; mais à peine commenconsnous à y trouver une place que nous voyons arriver le señor don Antonio Ybas, alferez de la guardia civil (souslieutenant de gendarmerie), qui nous donne l'hospitalité presque malgré nous dans son cuartel, où sa jeune femme nous reçoit de la façon la plus cordiale.

C'est aujourd’hui dimanche, le jour des mariages et des baptêmes. À moins qu'il y ait danger de mort, tous les enfants nés dans la semaine ne sont baptisés que le dimanche; presque toujours on donne aux enfants le nom

du saint qui est fêté le jour de leur naissance ou de leur baptême. IL se trouve parfois que les noms ne répondent pas au sexe de l'enfant, mais cela importe peu; cela est arrivé précisément pour un des domestiques de mon ami, M. C., qui portait le nom de Roso fabriqué avec Rosa.

En arrivant à l’église, nous assistons à la sortie d'une noce qui s'en va par morceaux. La musique reconduit d’abord la belle-mère à la maison, puis revient chercher les mariés et le reste de la noce. Les personnes marquantes sont également ramenées chez elles, musique en tête.

À quatre heures de l'après-midi, nous allons faire une visite aux nouveaux mariés. La maison est toute garnie de feuillage, et une arcade de fleurs traverse la rue et conduit à la salle du festin. A la porte d'entrée, nous voyons toutes sortes de victuailles suspendues an milieu des fleurs et servant d’ornements. Dans la salle à manger, sur toutes les tables, sur les meubles, on a entassé les pâtisseries, toute espèce de fruits du pays, des conserves venues d’Europe, elc.

Nous sommes absolument. forcés de prendre quelques rafraichissements, car nous ne voulons pas rester pour le diner ; nous demandons à voir les jeunes époux ; notre curiosité est décue ; on nous répond que la mariée vient de faire la sieste avec son mari et qu’elle n’ose pas se présenter devant nous.

Nous visitons ensuite la maison d’un riche Indien. Comme toujours, rez-de-chaussée en pierre, étage en bois, avec loiture en tuiles. Le salon forme une grande pièce carrée à colonnade ornementée et dorée. Le plafond et les murs sont couverts de feuillages d'or, et là encore il faut accepter les rafraîchissements. Les chambres à coucher, dans les maisons indiennes, ne sont guère que des réduits, et le lit en est presque toujours absent. On le remplace par des nattes qu'on déroule le soir sur le plancher et qui forment toute la literie avec deux ou trois oreillers. Les maisons bien montées possèdent cependant de véritables lits. Ils se composent d’un cadre élevé de terre sur quatre montants; un sommier en rotin est attaché à ce cadre et tient lieu de

matelas; on place la natte dessus, au lieu de la poser à terre. Ces lits sont ceux qui conviennent le mieux aux pays chauds, car on y est au frais.

Le reste du mobilier se compose encore de butacas, sorte de chaises longues à l’usage des gens riches, qui y passent Ja plus grande partie de leur existence, une table, très souvent un piano ou une harpe. On voit rarement des commodes ou des armoires, car presque tous les objets de toilette sont renfermés dans des coffres. |

L’éclairage se compose de lampes à pétrole et du vaso de luz (verre de lumière), le seul éclairage du peuple; c’est une grosse veilleuse, un verre plus ou moins grand que l'on remplit moitié d’eau et moitié d'huile de coco. Une petite bande de fer-blane percée d’un trou au milieu reçoit la mèche, la seule chose remarquable de l'appareil. Elle n’est pas faite de coton, comme en Europe, mais d’une espèce de moelle de sureau qui vient de Chine et appelée « tin-toin ». Cela brûle parfaitement et n’a pas de valeur. Les négociants chinois, chez lesquels les domestiques vont faire leurs petites provisions, la donnent par-dessus le marché.

À quelque distance à l’ouest de Siniloan, sur la côte orientale de la presqu’ile de Jala-Jala, jaillit une source thermale sulfureuse recommandée contre les maladies de peau. Nous allons la visiter le 49 janvier et je pris un échantillon de cette eau, qui arriva détériorée à Paris 1.

Elle est chaude et dégage une forte odeur sulfureuse ; au pied de la source, d’un médiocre débit, on a creusé un trou qui sert de baignoire.

Le 20 janvier, excursion dans la forêt de Santa-Maria, au-dessus du village de ce nom et au nord-ouest de Sini- Joan.

1. Voici les résultats de l’analyse faite au laboratoire de chimie du Muséum : absence de sulfures le jour même de la remise de l’eau, résidu de 0,620 milligrammes par litre composé principalement de sulfate de soude, sulfate de chaux et de magnésie, de sulfate de fer en faibles quantités, et traces sensibles de chlorures alcalins.

À cheval dès six heures du matin, nous suivimes la route qui contourne le lac jusqu’au village de Mabitag, bâti au pied d'une petite montagne sur laquelle sont construits l’église et un vaste couvent.

Tribunal, église et couvent ou presbytère reviendront à propos de chacune des localités que nous traverserons au cours de ce voyage ; nous avons dit du tribunal ce qu'il est et quel est son usage; l'église et le couvent sont aussi indispensables que lui, et, dans toutes les localités des Phihippines, ces édifices sont de beaucoup les mieux construits et les plus ornés. | |

Du couvent de Mabitag on découvre tout le lac, et, par un beau temps, on distingue parfaitement tous les villages riverains : Panguil, Paquil, Paete, San-Antonio, Longos, etc., etc. Nous poursuivons notre route jusqu'au village de Santa-Maria, où nous laissons nos chevaux pour nous rendre à la montagne. En sortant du village nous inelinons brusquement au N.-E., et nous commençons péniblement l'ascension de la montagne entièrement boisée et dont la forêt n’a pas encore été ravagée.

Aux deux tiers de notre ascension, nous sommes surpris par un orage, le chemin creux qui sert de route devient un torrent, nous tombons sur la glaise; bon gré mal gré, il faut redescendre, et plus que jamais nous glissons et faisons des chutes heureusement sans gravité.

La pluie a évoqué des millions de petites sangsues déliées comme un fil. Ces sangsues sont une malédiction ; elles nous envahissent. Nos hommes sont bientôt couverts du sang qui coule des piqûres. On les évite plus ou moins en se frottant de savon de pied en cap, et, quand on s'aperçoit qu'elles veulent se fixer, on les fait tomber avec du jus de tabac ou de bétel, suivant la manière indienne. Elles pénètrent partout, dans le nez, dans les yeux, dans les oreilles. C’est l'animal que je redoute le plus au monde; je crains moins les moustiques, qui sont pourtant, eux aussi, le supplice des supplices. Trois heures après notre départ nous rentrions à Santa-Maria, et le soir même à Siniloan.

Le lendemain nous partions en grand appareil de Siniloan

pour la côte du Pacifique, d’où nous pensions gagner la grande île de Polillo.

En grand appareil, dis-je, car nous emportions trois jours de vivres pour nous et nos hommes, tout notre encombrant bagage de naturaliste, des munitions, des vêtements de rechange, bref, la charge de vingt hommes, plus des porteurs de hamac, parce que nous n'osions affronter les sentiers de la forêt, à peine accessibles aux indigènes.

Et sachez qu’un hamac demande de huit à dix porteurs, voire douze pour un homme gros et gras comme je menace de le devenir malgré tant de fièvres et de fatigues. Le hamac de voyage est en rotin et suspendu à une canne (bambou) ; le tout est recouvert d’un toit en paille qui vous laisse passer tout juste.

Une fois installé, on ne serait pas trop mal, si à chaque mouvement on ne venait heurter de la tête contre ce maudit bambou, si les porteurs de devant ou ceux de derrière ne tombaient pas comme à tour de rôle en làchant tout dans leur chute, si, quand on arrive à une montée, on ne se trouvait pas subitement la tête en bas et les pieds en l'air, si vos hommes ne vous cognaient à tout propos et hors de propos contre un arbre, s'ils ne vous accrochaient pas à des branches, s’ils ne tournaient pas trop court, s’il ne vous metlaient pas le dos en marmelade en sautant par-dessus un rocher, s'ils ne vous déposaient pas délicatement dans une flaque d’eau, si, si, si.

Du reste, c'est Je pire moyen de locomotion que je conuaisse, et j’aime encore mieux les éléphants de la péninsule inalaise. Et nous payons tous ces agréments cinq francs par jour et par homme, plus la nourriture, qui, d’ailleurs, est à très bon compte : on donne du riz, du poisson see, el, à la fin de la journée, un peu de tabac. Les porteurs de ballots ne sont payés que 3 fr. 75 cent. par jour.

M. Vidal et son aide, moi et mes deux chasseurs, quatre domestiques, vingt porteurs pour les bagages, dix porteurs par hamac, quatre hommes et un caporal à nous officiellement octroyés pour surveiller nos porteurs, qui sont des gens de corvée et devront payer l’impôt sur les gains de ce voyage,

telle était notre imposante caravane quand elle quitta Siniloan, le matin du 21 janvier.

Le départ est assez gai, tant que nous restons dans le village ; mais, à peine hors du village, nous tombons dans des plaines inondées par les pluies des derniers jours. La marche sur ce terrain glissant fatigue beaucoup nos hommes, et nous n'arrivons qu’à huit heures trente à la lisière du bois, qui descend jusqu'au pied de la montagne. La direction de la route a été jusqu’à présent presque nord.

Nous remontons d’abord la vallée du Rio de Siniloan, l’une des plus fertiles peut-être de tout Luçon, encaissée entre deux montagnes qui recoivent les pluies des deux moussons, et ‘dont les ruisseaux maintiennent la plaine humide dix mois sur douze, condition excellente pour la culture du riz. Aussi arrive-t-1l parfois qu'il y a jusqu’à trois récoltes par année.

De la vallée du Rio de Siniloan nous nous élevons sur les flanes du Palipasan jusqu’à un plateau de 360 mètres d’altitude infesté de sangsues, et, le col passé, nous voilà sur le versant de la Contracosta sans que j'aie ajouté un seul spécimen à mes collections zoologiques.

L’ascension du Palipasan n’est pas trop facile et nous ne faisons que très peu usage de nos hamacs, car nos hommes ne pourraient faire un pas en avant en nous portant.

Enfin, à deux heures quarante, nous sommes arrivés au sommet. Nous constatons alors que la direction de notre route a incliné légèrement à l’est pendant les mille détours de la marche.

Les hommes ont posé leurs charges et tuent les sangsues qui se sont prises à eux.

Nous nous étions attaché les poignets et le col de chemise avec un mouchoir et mis du coton dans nos oreilles pour éviter ces maudites petites bêtes. Un de ces annélides s’est introduit dans le nez d’un de nos compagnons. Elle n’est tombée que dans la nuit, une fois complètement gorgée.

Nous ne restons que très peu de temps sur ce plateau; au moment de partir, il nous manque deux hommes, qui ont laissé là leur charge et se sont sauvés : nous les remplaçcons par deux des porteurs de hamac.

La descente s'opère par des chemins semblables à ceux de la montée. Nous traversons plusieurs ruisseaux dont le lit est semé de rocs, parmi lesquels je trouve quelques mollusques et de petites crevettes à longs bras armés de pinces deux fois plus longues que leur corps. Ces cours d’eau se dirigent tous vers le Pacifique; ceux de l’autre versant du Palipasan vont à la laguna de Bay.

À 310 mètres d'altitude, nous installons le campement au bord de la rivière Bilan-Sologan. Les hommes coupent des branches d'arbre pour s’en faire un abri; on suspend nos hamacs sur des fourches et nous nous couchons.

Le souper est assez court; mais Samy nous a fait une soupe de purée de pois que nous mangeons bien chaude, et, après avoir changé de linge, nous sommes presque dans notre état habituel. En route nous avons eu cinq ou six averses qui nous ont trempés. Nos hommes sont exténués, et nous accablés de fatigue, car nous avons fait à pied les trois quarts du chemin. M. Vidal a pu ramasser quelques plantes; quant à moi, je n’ai pas vu un seul animal.

Ces grandes et belles forêts sont absolument désertes ; les arbres y sont superbes, mais les broussailles et les fleurs v sont rares. Les essences principales sont le molave, le narra, l’anubing, le bamabo.

Le molave (Vifex geniculata, BI.) est respecté par les fourmis blanches les plus voraces, que je retrouve là accomplissant les mêmes ravages qu'en Afrique et dans les autres pays où je les ai vues à l'œuvre. Le molave est excessivement dur et résiste à l'humidité très grande de ces climats. On l’emploie comme pilotis pour les maisons et pour toute construction qui doit séjourner dans l’eau et dans un terrain humide.

Le narra (Pterocarpus) sert surtout à faire de l'ébénisterie:; il se travaille facilement ; le vernis lui donne une belle teinte jaune foncé tirant sur le rouge.

L’anubing (Artocarpus ovata) résiste à l’humidité presque autant que le molave.

Le bamabo (Lagærstremis speciosa) est aussi très élevé, de 12 à 45 mètres; il donne de fort belles fleurs rouges;

son bois est également rouge ponceau et peut servir à toute espèce de boiserie.

Le 22, nous réveillons nos hommes avant six heures pour faire cuire le riz pour la journée, car on ne fera qu'une petite halte. À sept heures, tout le monde est en route, et, à midi et demi, nous sommes sur le plateau du mont Pals, à #00 mètres d’élévation. Là nous rencontrons fort à propos une nouvelle équipe d'hommes que nous envoie de Binangonan de Lampon le commandant Seco. Ces porteurs sont accueillis avec des cris de joie par les nôtres, qui s’empressent de leur céder la place. Je crois bien que les Tagals sont aussi paresseux que les nègres, dont ils partagent en grande partie les défauts et les vices.

Nous venons de faire dans cette marche une courbe vers le nord, et la route n’a pas été beaucoup plus variée que la journée d'hier; à part un cerf qui a passé à peu de distance et que les chasseurs ont poursuivi en vain, nous n'avons rien vu de vivant.

À une heure il ne pleut plus, nous repartons, et, à la descente, nos hommes nous font monter dans nos hamacs. pour nous montrer qu'ils sont plus forts. Ils se mettent à descendre en courant, en nous heurtant à tous les arbres du chemin. Toutefois, nous n'osons rien dire, car le temps presse et tout à l'heure nous devons traverser une rivière large et profonde, dont le courant est, parait-il, assez fort ; le passage prendra plusieurs heures.

Cette fois, nous allons plus à l’est, toujours en descendant : nous arrivons à quatre heures sur les bords du Ticnauan, dont les eaux sont torrentueuses.

Nos hommes se déshabillent, ce qui est vite fait : les plus vêtus n’ont qu'un pantalon, et quatre d’entre eux vont chercher le gué ; l'ayant trouvé, ils reviennent et il s’agit alors de nous faire traverser. MM. Vidal et Garcia passent les premiers ; je reste avec les bagages. Ils sont montés dans leurs hamacs, portés chacun par vingt hommes, qui résistent avec peine au courant, qu'ils coupent d’ailleurs obliquement. L'arrivée sur l’autre bord se fait sans autre désagrément qu’un bain un peu trop énergique. Heureusement

les hommes n ont pas lâché tout au milieu de la rivière, car même un bon nageur aurait couru un grand danger.

Une heure après, tous les bagages sont sur l’autre rive, mais les hommes ne veulent pas me mettre en hamac : ils préfèrent me porter sur leurs épaules, pendant que les autres se tiennent en aval pour amoindrir la force du courant. J'arrive à mon tour sur la rive gauche ; je ne suis mouillé que jusqu’à la ceinture. Le campement est établi et la soupe m'attend.

Le temps s’est rafraichi, et le bain, pour n'être pas complet, n’en est pas moins un peu froid.

Le thermomètre marque 22 degrés et nous sommes à 24 mètres au-dessus de la mer.

Le 23 janvier, au moment du départ, nos hommes déelarent que quelques collines seulement nous séparent du Pacifique.

Départ à six heures. À 150 mètres du campement, nous rencontrons un torrent excessivement pittoresque et d'un aspect très sauvage, parsemé d'énormes rochers et coupé par deux chutes.

Des deux côtés, la montagne vient y plonger le pied presque à pie, et les grands arbres se penchent sur l’abime jusqu’à ce qu'ils soient venus s’abattre au travers du ravin et barrer la route.

Tout cela est sans doute très pittoresque, mais fort gênant. sur une route où nous n’avançons la plupart du temps qu'en sautant d’une roche à l’autre, ou en nous accrochant comme des singes, dont nous n’avons malheureusement ni l’adresse ni la légèreté. Je ne parle pas ici de nos hommes, ils sont d’une très grande agilité et peu gènés pour les vêtements et les chaussures.

Après deux heures d’ascension, nous atteignons le sommet de la colline, et nous redescendons aussitôt par un chemin non moins raide que celui que nous venons de quitter et qui nous mène sur un terrain vaseux, couvert de plantes marécageuses.

Enfin, à onze heures quarante-cinq, nous sommes arrêtés sur la grève du Pacifique, éclairé par un beau soleil, qui

nous a presque complètement fait défaut dans la traversée de la forêt. Devant nous, l'immensité de l'Océan, un peu brumeux ; dans la direction du nord, un bois de palétuviers qui s’avance dans la mer, et. au large, l'ile de Polillo, but extrême de notre voyage.

Il est une heure quand nous nous remettons en roule, en suivant la plage. Je ramasse quelques mollusques, mais ils sont tous roulés, sur cette côte que le Pacifique vient frapper avec fureur en émiettant ses roches madréporiques. A la marée haute, la mer vient baigner le pied des grands arbres de la forêt.

À trois heures, nous arrivons au Castel Real, poste-vigie chargé de signaler l'approche et les descentes des Moros (pirates malais). Mais les razzias de ces pirates sont de plus en plus rares, surtout depuis la prise de possession des îles Soulou (Jolô) par l'Espagne. Ces sortes de postes, élevés sur pilotis, servent d’abri aux voyageurs comme les tribunaux.

Nous réquisitionnons, en payant bien entendu, toutes les bancas, et, à quatre heures, nous nous dirigeons sur Rinanyonan de Lampon par des canaux bordés de palétuviers.

Deux heures plus tard, en débarquant, nous enfoncons jusqu’à mi-jambe dans le terrain vaseux qui borde la côte, et nous nous arrêtons dans une maison indigène pour attendre les chevaux qui doivent nous conduire en ville.

Pendant cette halte, les hommes me montrent. un panique (grande chauve-souris du genre Roussette) ; je l’abats d’un coup de fusil. À leur grand étonnement, les indigènes, qui croyaient ramasser un animal à poil roux, en trouvent un blanc. L’albinisme est fréquent chez les animaux des Philippines : buffles, singes, oiseaux.

À sept heures arrive le commandant Seco, suivi des autorités civiles de Binangonan.

Nous nous metions en selle, et, pour abréger la route, nous coupons à travers des rizières, en marchant à la file indienne.

La nuit est tout à fait noire, et trois ou quatre torches, portées par des cavaliers, nous aveuglent sans nous éclairer.

La pluie tombe fine et froide. Enfin, nous voilà sur la route, où nous attendent tous les musiciens du village. Ils se inettent immédiatement à souffler dans leurs instruments. et, sans vouloir donner de leur talent une opinion trop élevée, je puis dire qu’ils valaient bien le fameux orphéon

de Fouilly-les-Oies. Nous faisons donc notre entrée, musique en tête, dans le pueblo. Toutes les maisons sont illuminées en l'honneur des visiteurs européens, apparition fort rare jusqu’à ce jour à Binangonan de Lampon.

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